CHAPITRE VL
Le marché de Tombouctou.
Pour évoquer ce qu’a été Tomljoiictoii au temps de sa splendeur, il faut la contempler de ce Sahara qui l’a créée. Lorsque l’on y arrive depuis le Nig’er, ses lig'nes blanches se fondent merveilleusement avec l’horizon; elle doit apparaître aux noirs comme une ville fantastique, lorsqu’ils la découvrent de Kahara. De l’ouest, c’est la ville sainte qui se révèle. Sur les replis de la dune se profilent les murs, tandis qu’à un ang-le, la vieille mosquée, avec ses g’randes murailles faites comme celles d’une forteresse, semble la g-ardienne de quelque arche sainte formidable.
Puis, l’on n’est plus frappé que des ruines qui éventrent la ville; et cependant les rues aux croisements inextricables, les grandes cases aux arêtes sévères et aux façades égyptiennes, les mosquées grandioses enchâssent encore beaucoup de ce qui a été l’âme de Tombouctou.
Ce qui la caractérise avant tout, c’est qu’elle n’a jamais été la ville d’un peuple. Toutes les races du Sahara et du Soudan s’y rencontrent, et, pour étudier son secret, il faut participer à leur vie. Dans les longues rues tapissées de sable, c’est un va-et-vient incessant de Touaregs à la mine altière, de Maures à la physionomie farouche, de Bambaras aux boubous éclatants, de Peuls à l’allure grand seigneur, de Mossis à la tête bon enfant sous leurs chapeaux pointus, de Marocains, de Tripolitains, de Touatiens à la physionomie intelligente, enfin de Songhays au langage ironique et qui donnent l’hospitalité à tous.
G’esl Lin spectacle inoubliable que le marché. L immense place carrée reg-org-e de monde aux heures même où le soleil est au zénith. Dans les cases construites autour de la place se vendent les denrées qui servent à la vie quotidienne de la ville. Les femmes songdiays, aux coiffures étranges, sont les maîtresses du lieu, et la vente ou l’achat des produits semble le moindre souci de tous. On est la pour causer, et les marchandes, souvent jolies, ne laissent jamais tarir les longs discours ni les apartés joyeux. La longue lance, que chacun porte avec lui, semble constituer, a elle seule, une tenue de cérémonie, et, sous les rayons aveuglants de la lumière réfléchie par le sable, tous ces peuples semblent avoir oublié leurs guerres et leurs querelles, et être heureux de se rencontrer dans la ville lointaine.
Pour moi, ce (jue je n’oidjlieral plus, ce sont les longues causeries avec» les commerçants. Lorsque je ne travaillais pas dans les documents du poste, j’allais m asseoir, le matin, au lieu où l’on perçoit l’oussourouS au nord de la ville. Je voyais arriver en longue fde des chameaux apportant le sel à la ville et les marchands aller au devant d’eux, comme on va attendre un navire; j’écoutais leurs interminables discours, tandis qu’a mes pieds le Sahara se peidalt dans l’infini. Et les nouvelles du pays du sable se propageaient, impalpables, comme cette civilisation qu’elles
concernaient.
Le soir, j’allais rendre visite à quelque grand commerçant, le plus souvent en compagnie du P. Dupuy, des Pères blancs, qui connaît tous les secrets de la ville saharienne et toutes les langues qui s’y parlent. Je me rappelle surtout les conversations que nous avions avec Milad, le ïrlpolltaln, sur le toit plat de sa belle maison, assis sur de riches tapis de Homborl. Il nous racontait sa jeunesse et comment il était venu dans cette ville de rombouctou. Il
I , Droit de douane.
lOI
nous montrait une lettre qu’il avait adressée à travers le Sahara à notre consul de Tripoli, pour dire à ses compatriotes de revenir vers la ville saharienne, maintenant que nous y avions apporté la paix; il nous expliquait comment les troubles du Rhât les avait empêchés de venir en foule reprendre le commerce, traditionnel depuis des siècles.
J’écoutais, en suçant des dattes du Toual, discourir, avec les périphrase» imag-ées de la langue arabe, le missionnaire à l’esprit affiné et à la science profonde, et l’Africain à qui la connaissance de tant de peuples avait presque fait trouver la véritable sagesse. Nous parlions surtout de l’avenir, et alors qu’une brume rose s’élevait du Niger caché par les dunes et noyait la ville de sable, je ressentais toute la grandeur de la communion des races.
A certains jours, Tombouctou semble retrouver toute sa splendeur passée. J’eus l’heureuse fortune d’assister à un de ses jours de fête : le Ramadan.
Tout le monde se revêt d’habils neufs. Le sol des cases est couvert d’un sable immaculé que l’on va chercher loin de la ville. Les femmes se font des coiffures luxueuses et entremêlent à leurs cheveux des bijoux d’or. Les fantasias éperdues, les danses joyeuses se succèdent tout le jour.
La veille du Ramadan, sur la grande place, au moment où le soleil se couche, tout le peuple fouille l’horizon; une immense clameur salue le disque élégant de la lune dont l’apparition dans la vapeur rose annonce la fin du jeûne.
Au matin, du côté de la Mecque, a lieu la grande prière.
Lorsque, avec les officiers du poste, nous sommes sortis de la ville, derrière Sankoré, la mosquée savante, une multitude bariolée remplissait la plaine de l’Est. Les lances étaient posées à terre, à côté des sandales, comme en quelque lieu saint. Des noirs du Nord, au visage voilé, causaient avec des Mossis ou des Bambaras, habillés de blanc comme des catéchumènes. Les chevaux des riches étaient
montés par leurs enfants qui attendaient la fin de la cérémonie. Nous prîmes place sur un tertre, à côté d’un quêteur de la Mecque, qui regardait la scène avec des yeux sceptiques. « Je suis plus saint (jue le marabout de Tombouctou, je ne peux prier devant lui >) ; et il fumait de fines cigarettes d’Orient.
Cinq ou six mille croyants étaient massés dans la plaine. Un peu en avant des noirs et des Marocains se tenaient les Maures et les Touareg-s ; ces noirs et ces blancs étaient impurs pour ces enfants du désert.
Dans le lointain était la ville hiératique, et les femmes, qui n’osaient s’approcher, tachaient les murs de points blancs.
Il se fit un grand silence. Le marabout, placé en avant des croyants, fit un sermon en arabe dont l’éloignement nous empêcha de rien saisir; puis, eut lieu le Salam.
Le prêtre psalmodiait sa prière, et une immense clameur la reprenait : « Allah Koubao )), et, d’un seul mouvement, la multitude s’agenouillait et mordait la poussière comme mue par quelque puissance souveraine. Trois fois la scène g-randiose se renouvela. 11 sembla ({u’un souffle prodigieux passait sur le désert immense et les murailles immobiles. Nous dûmes nous incliner, nous aussi; une telle prière est universelle.
Nous savions désormais quelle était cette force qui pousse les peuples vers les villes saintes.
Je ne parlerai ici de la grande ville saharienne qu’au point de vne économique. On ne saurait mieux la décrire au point de vue pittoresque et historique que ne l’a fait M. Félix Dubois, au livre duquel nous renvoyons.
Ce qui a fait l’importance de Tombouctou, a-t-on dit bien des fois, c’est sa situation, qui lui permet de servir de liaison entre la zone méditei'ranéonne et saharienne et le reste de l’Afrique occidentale ; c’est ce qui l’a caractérisée parmi les marchés soudanais. Par Tombouctou, arri-
valent les marchandises européennes. Par là surtout, parvenait au Soudan le produit saharien par excellence, le sel. Les Marocains, les Tripolitains et les habitants du Touat venaient apporter les produits européens, les Maures leur sel; ils prenaient en échang’e les esclaves et les denrées soudanaises que leur fournissaient les Haoussas, les Songhays et Kountas du Hombori. La vitalité du marché de Tombouctou était assurée par ce fait que les marchandises qui s’y écliang-eaient étaient toutes de première nécessité pour ceux qui les acquéraient.
Jusqu’au milieu de ce siècle, les marchandises européennes ne sont arrivées au Soudan que par le littoral méditérranéen. Il n’y avait pour ainsi dire pas de relations avec l’Europe par la côte occidentale. Les habitants du Mag'reb pouvaient, sans difficulté, venir à cette ville extrême du Sahara. Leur lang'ue, l’arabe, s’y parlait ; leur relig-ion les y attirait; car c’était une ville sainte et savante. Ils y trouvaient l’ivoire, les plumes d’autruche que leur réclamaient les européens, les esclaves que l’on écoulait sûrement de l’autre côté dessables. Ils étaient sûrs de se défaire de marchandises que l’on ne pouvait se procurer ailleurs et qui exerçaient toute la fascination des choses nouvelles. Le marché était pleinement ouvert au sel qu’apportaient les Maures, le sel saharien n’ayant point de concurrent dans les terres soudanaises et sa consommation étant illimitée. Le Soudan avait pour se le procurer le grain qui fait défaut aux nomades.
Après l’œuvre géniale de Barlh, depuis le beau livre de M. Félix Dubois, on sait ce qu’a été Tombouctou, quelle a été sa raison d’être, ce qui a fait qu’à travers les âges et les conquêtes, elle est demeurée une g-rande ville commerciale. Nous ne reviendrons point là-dessus. Du reste, quels qu’aient été ses maîtres : Song-hays, Marocains, Touaregs, Mossis, Foulbès, malg-ré les vicissitudes de sa splendeur, son rôle économicfue n’a guère chang-é. Nous allons étudier
SOU commerce actuel, et nous en déduirons, sans peine, ce qu’il a été.
Tombouctou est essentiellement un marché indigène. Au contraire de Médine, les commerçants européens n’y jouent aucun rôle. Depuis la conquête, après Gaston Méry , qui est venu le premier y commercer tous les ans, il vient deux ou trois européens; mais le plus souvent ils n’apportent qu’une petite pacotille qu’ils écoulent sans la renouveler, et ils disparaissent ensuite. Ce sont essentiellement des marchandises de luxe qui sont consommées dans la ville; on peut dire qu’elles ne rentrent point dans le commerce. Quelques européens se sont fixés plus longtemps, mais ils ont fait le plus clair de leurs bénéfices avec les européens du poste, qui sont assez nombreux. La maison Gillium. Pillet, Colas et G'® a établi un de ses comptoirs dans la ville; mais elle n’a jamais fait le commerce indigène proprement dit. Elle devait faire une tentative en 1900, aussi a-t-elle frété de grands chalands en fer qui devaient alimenter ses comptoirs du fleuve. Il faut signaler cependant les efforts d’un commerçant, M. Krosberger; son énergie, sa connaissance des indigènes sont dignes de succès. S’étant adonné au commerce par excellence dans ces pays, le commerce avec les indigènes, il s’est, le premier à Tombouctou, alimenté de marchandises par la route de Médine-Nioro- Goundam, qui est la route la plus économique. Avec ses marchandises, il a suivi, sans escorte, cette voie à un moment où elle était particulièrement peu sûre. Il a essayé ensuite, toujours le premier, la traite de la gomme de Tombouctou. Par malheur, sa gomme, qu’il avait embarquée sur les chalands du gouvernement au lieu de lui faire prendre la route (ju’il avait suivie tout d’abord, a fondu; d’où une perte considérable pour lui. Il ne s’est point découragé et continue sa tentative.
Parmi les indigènes, il y a à Tombouctou des gens que l’on peut appeler grands commerçants. Les uns sont de race
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blanche et les autres de race noire. Les premiers sont des Marocains et des Tripolitains ; les seconds, des habitants du Touat, des Song-liays, de Wolafs. Leur commerce est le même; leur tournure d’esprit seule est différente. S’il est nécessaire de les disting-uer, c’est qu’ils font eux-mêmes soig'neusement cette distinction; elle se traduit par ce fait qu’il y a deux chefs, l’un pour les commerçants blancs, l’autre pour ceux de race noire, et qu’ils savent très bien s’associer les uns contre les autres. Nous nous bornerons à renvoyer au livre de M. Félix Duljois pour définir leur caractère et leurs mœurs commerciales.
Je viens de parler de chefs du commerce blanc ou noir, il ne faut point croire cependant qu’il s’ag'isse ici de corporations. Les corporations existent à Tombouctou et fonctionnent d’une façon très rigoureuse; mais elles ne s’appliquent qu’aux corps de métiers. Leur étude serait très curieuse ; car il m’a semblé qu’elles revêtent les mêmes caractères que les corporations européennes du Moyen-âg'e, et j’ai constaté telle coutume que j’avais pu retrouver dans les règlements des institutions féodales.
En étudiant le marché de Médine et celui de Nioro, nous avons trouvé seulement des commerçants qui y apportaient les marchandises européennes : des Maures, qui traitaient avec leur g-omme et leur sel; des dioulas, qui venaient se procurer sel et denrées européennes, qui commerçaient à l’aide de kolas, d’étoffes indigènes ou d’esclaves. A Tombouctou, la situation est plus complexe. On peut dire, d’une façon générale, que chaque marchandise est l’objet d’un commerce spécial.
Il arrive à Tombouctou, un peu de tous les ports du Soudan, des commerçants désireux d’y acquérir ce qui s’y trouve. Ils y apportent les produits propres à leurs pays, et de même que ces produits arrivent en groupes isolés, de même, ce sont des commerçants différents qui en font marché à Tombouctou. Ainsi, le plus souvent, le commerçant
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en grains, riz, blé ou mil ne sera point celui chez qui on viendra acheter le sel; de même que celui-ci ne vendra pas des marchandises européennes. Cette spécialisation du commerce est peut-être une des raisons pour lesquelles s’est créée à Tombouctou une dynastie de g'rands commerçants.
Nous allons passer en revue ces divers commerces. Nous verrons ensuite, en examinant de plus près les importations et les exportations de Tombouctou, de quelle façon ils se combinent. Nous pourrons nous faire une idée claire de ce qu’est le commerce de Tombouctou, sur lequel ne plane pas, il est vrai, le même mystère que sur son histoire, mais dont la connaissance, du moins, est restée assez imparfaite pour que l’on ait pu en même temps en nier et en exag'érer l’importance.
Si le marché du sel a été et est encore ce qui fait la fortune de Tombouctou, ce sont les relations commerciales que le vieux monde a encore avec cette ville qui ont attiré son attention sur elle. Nous commencerons donc par examiner quelles sont ces relations.
La lutte du Maroc contre le Soudan et la destruction par les sultans de Fez de l’empire Song-hay ont eu pour mobile unique le désir de se procurer les ricliesses du Soudan. Nous renvoyons pour l’histoire de cette conquête marocaine au livre de M. Félix Dubois. Tombouctou s’est trouvée, de par sa situation, le point d’orig'ine des relations du Soudan et du bassin méditerranéen. C’est avec le Maroc que cette ville a eu le plus de rapports. Les points de départ des caravanes ont été Tendouf, Mog'ador, Fez, le Talifet.
On a beaucoup fait état, en France, des prétendues relations de l’Alg'érie avec le Soudan par Tombouctou. De ces relations, que l’on a estimées très considérables, on a tiré des conclusions politiques : par exemple la nécessité d’établir un lien entre cette ville et l’Algérie, nécessité dans laquelle il ne faut peut-être voir que le désir, de la part de l’administration alg’érienne, d’étendre jusque-là son auto-
rite. On a conclu à l’utililé d’un chemin de fer qui réunirait la côte méditerranéenne et le Soudan. Si ce projet a dévié vers d’autres régions, Tombouctou reste certainement un attrait pour les promoteurs du transsaliarien ; car, pour les Alg'ériens, Tombouctou représente le Soudan. Nous reviendrons sur ce sujet lorsque nous examinerons cette question du Transsaharien. Pour le moment, nous nous bornerons à dire que ces relations avec Tombouctou n’existent pas et n’ont jamais existé.
Si des produits venant de l’Algérie sont arrivés exceptionnellement à Tombouctou ou si l’inverse s’est produit, c’est seulement par l’intermédiaire du Touat.
Il peut paraître étrange, après cette assertion, que nous venions dire qu’il existe des rapports entre la Tripolitaine et Tombouctou, rapports qui ont pu subir un arrêt, mais qui n’en sont pas moins traditionnels. C’est qu’au Maroc et en Tripolitaine, il y a des g’ens qui, suivant l’expression vulg'aire, font commerce avec Tombouctou, tandis qu’il n’y en a pas en Alg-érie.
Il ))eut arriver que les Tripolitains s’arrêtent à Ghadamès et que ce soient les g’ens du Rhât qui apportent leurs marchandises à Tombouctou; mais, dans ce cas, les Tripolitains savent qu’ils écouleront une partie de leurs marchandises à Ghadamès parce qu’elle vont de là à Tombouctou. Mais ce n’est pas ce qui se passe entre l’Algérie et le Touat. Des produits alg’ériens peuvent du Touat s’écouler au Soudan ; mais cela a lieu sans que personne s’en préoccupe, et il y a, pour un pays, une grande différence, au point de vue économique, entre le fait d’être en rapport avec un autre d’une façon consciente ou de l’être sans s’en douter et comme par hasard. Gette différence se mesure en g’énéral par l’écart qui existe entre l’importance des échangées entre les deux pays dans les deux cas.
Gette dissemblance entre l’Algérie et la Tripolitaine vient sans doute d’une différence de mœurs; les Tripolitains sont
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commerçants, alors que les Alg'ériens le sont beaucoup moins. Dans toute l’Afrique centrale, on retrouve des Marocains et des Tripolitains ; il est bien rare qu’il y ait trace du passag-e d’un Algérien.
Les commerçants de Tombouctou ne font pas eux-mêmes leurs transports. Ils ont des agents en rapport avec les lieux où l’on peut se procurer les produits européens ou sont eux-mêmes agents des commerçants qui y résident. Ils font faire leurs achats. Ils s’adressent ensuite aux Maures pour faire transporter ces marchandises à Tombouctou et faire escorter, au retour, leurs produits d’échange.
Les commerçants n’usent pas d’un système de crédit analogue à celui dont on use au Sénégal. Ce système n’est possible que pour des maisons qui, comme les maisons sénégalaises, ont des espèces de fiefs commerciaux sur les pays avec lesquels elles traitent; et les risques de la traversée du Sahara sont trop considérables pour que les fournisseurs consentent à se dessaisir de leurs marchandises à crédit.
An temps où les routes sahariennes étaient les seuls débouchés du Soudan, c’était l’or, l’ivoire, les plumes d’autruche et les esclaves qui servaient à solder les achats.
L’or venait de la région des affluents du Sénégal, de l’arrière pays de la Côte d’or et de la Côte d’ivoire. On a pu en exporter des quantités assez considérables pour faire de Tombouctou, aux yeux des Européens, un marché d’or important. Mais, depuis longtemps, il n’en arrive presque plus sur la place. Le peu ([ui est lavé au Soudan en sort par la côte occidentale et sert à payer l’impôt. L’ivoire venait aussi de régions fort éloignées de Tombouctou, du sud et de l’est de la Boucle. Pour des raisons analogues à celles qui ont arrêté la venue de l’or à Tombouctou, l’ivoire n’y vient plus qu’en petite quantité. En tout cas, celui (jui s’y vend est de fort mauvaise (jualité ; les dents sont fendues et toutes petites.
Les plumes d’autruche ont toujours donné lieu à un commerce assez considérable. Elles viennent en grande
partie du Sahel et de la rég'ion située au nord dhme lig'ne passant par Tombouctou, Hombori, Dori, Say. Gaston Méry avait créé une autrucherie à côté de la mare qui est à l’ouest de Tombouctou. A sa mort, le cercle prit les autruches qui restaient et essaya de créer une autrucherie modèle. L’entreprise échoua et on céda les oiseaux cà la maison Gillium Pillet et Collas. Celle-ci fonda une autrucherie à Goundam, où elle pensait que les bêtes seraient mieux. Les indigènes charg’és de la surveillance dépensèrent pour eux-mêmes l’arg'ent destiné à la nourriture des oiseaux, qui dépérirent. Les fauves s’en mêlèrent, et lorsque je suis passé à Goundam, les trois dernières autruches venaient d’être dévorées par un lion. Nous ne savons pas que l’on ait repris cet essai. Nous reviendrons sur cette question, lorsque nous parlerons des pays d’où proviennent les plumes exportées du Soudan, des îles du Nig’er, de Sitpako et de Hombori.
Quelle qu’ait été l’importance du commerce de ces produits, il est bien évident qu’ils ontété insuffisants pour servir de matière d’échang-e avec les produits de la côte méditerranéenne. Les esclaves ont été la marchandise principale. Tombouctou a été certainement le plus g’ros marché d’esclaves du Soudan. Ceux-ci provenaient en majeure partie de cette terre productive en hommes par excellence (jii’est le Mossi; les commerçants de Djenné faisaient aussi un g’rand commerce avec les esclaves qu’ils acquéraient dans le sud-ouest de la boucle, dans le triangle Djenné-Kong-Sig'Liiri. Ces esclaves étaient tous dirigées vers les Etats méditerranéens.
Le commerce des denrées européennes s’est profondément modifié depuis notre établissement au Soudan. Nous verrons, en étudiant les importations des dernières années, comment Saint-Louis et Médine ont accaparé presque toute la fourniture des marchandises européennes.
C’est une opinion courante que nulle autre voie ne peut lutter contre la voie saharienne pour desservir le nord du
Îlo
Soudan. Les gens qui sont de cet avis déclarent que le transport à chameau est le plus économique des transports usités en Afrique, que l’on en peut abaisser indéfiniment le prix de revient. Ils ajoutent que, les grands commerçants du nord de l’Afrique étant d’orig-ine arabe, ceux qui sont établis dans les marchés de l’intérieur préfèrent commercer avec la cote méditerranéenne, où ils se trouvent chez eux, plutôt que d’aller à la côte occidentale.
L’expérience a démontré que c’est là une profonde erreur.
Le prix des transports à chameau ne doit pas entrer en considération, puisque c’est ce même genre de transport qui doit être employé pour aller chercher les marchandises par la voie du Sahel. La distance de Tombouctou à Médine est de moitié inférieure à celle de Tombouctou aux terres du Mag'reb, et la différence des prix de revient des deux voies permet de payer larg’ement le transport de Médine à Saint- Louis, qui est de 4o francs la tonne en moyenne, et celui de Saint-Louis en Europe, qui est de 20 francs.
Du reste, il ne faut pas exagérer la modicité du prix des transports à chameau. M. Félix Dubois estime, et nous acceptons ces chiffres, ([ue la location d’un chameau coûte de 4o à 5o francs pour aller du Maroc à Tombouctou. Un chameau ne peut g’uère porter dans le Sahara plus de 100 kilos, ce (jui met en moyenne le transport de la tonne à 45o francs. Il faut ajouter à ce chiffre les droits que les commerçants sont oblig-és de payer aux chefs des pays à traverser et surtout la plus-value que font subir aux marchandises les risques de la roule.
Pour moi, j’ai pour la somme de 5o francs loué cinq chameaux el payé à leurs conducteurs pour aller de Banamba à Nioro, c’est-à-dire pour faire plus du tiers de la distance de Médine à Tombouctou, la somme de 5o francs, et, de l’avis de tous, j’aurais fort bien pu ne dépenser que 4o francs, ce qui aurait mis le transport de la tonne à
SÜl\ LES ROUTES DU SOUDAN.
240 francs de Médine à Tombouctou. Encore fant-il remarquer que sur celte route les chameaux portent aisément i3o kilos, au lieu de 100, comme dans le Sahara. En somme, ce prix de transport est inférieur de moitié à celui de Tombouctou au Maroc, et cela vérifie entièrement ce ([ue je viens d’avancer.
Je montrerai comment a été employée pour la première fois cette route économique du Sahel; mais, avant que la pacification des tribus Touareg-s, Allouch et Kel Ant’ssar ait permis de la suivre, on avait pu se servir de la voie concurrente qui, de Sokolo, rejoint le fleuve à Surnpi, au lieu de se diriger sur Goundarn. Le prix de revient est presque identique.
Donc, au point de vue du coût des transports, on peut afli rmer que la voie saharienne est de beaucoup la plus coûteuse. Et si l’on prétend ([ue les convoyeurs du Sahara peuvent abaisser leurs prix indéfiniment, il en est de même de ceux du Sahel, qui sont de même race et qui emploient les mêmes moyens.
Quant à dire que les commerçants soudanais préfèrent commercer avec le littoral méditerranéen, c’est là une erreur. Les commerçants de Tombouctou comprennent très bien les avantag-es des procédés commerciaux européens ; il n’en est pas un qui ne nous ait dit combien il leur était commode de pouvoir communiquer, par lettre ou par lélég-ramme, avec leurs correspondants de Saint-Louis onde Médine, et, quoi- ({Lie cela puisse étonner, combien ils étaient heureux de pouvoir faire leurs envois de fonds ixar mandats-poste ou bons du Trésor. G est, du reste, à leur requête que Ton a appli({ué au Soudan ce système de payement. En outre, et c’est peut-être la raison qui attire le plus vers Médine et Saint-Louis les grands commerçants de Tombouctou, ils trouvent auprès des maisons de ces places le crédit qu’ils ne trouvent point sur le littoral méditerranéen.
Gomme conséquence de cet exposé, on peut prévoir que
tout le commerce de l’Europe avec Tombouctou passera par la côte occidentale, d’autant plus que, comme nous l’expliquerons, l’importance relative de ce commerce ne peut que diminuer par suite du développement probable de ce qui aura lieu directement avec le reste du Soudan, commerce qui n’a rien de saharien.
Une seule chose pourrait favoriser la vole saharienne, c’est que les commerçants du Soudan peuvent solder les frais de cette voie par leurs achats en esclaves, tandis qu’ils ne le peuvent pas s’ils s’adressent aux commerçants européens; mais cet avantag-e même disparaîtra par suite de la diminution de la vente des esclaves.
Ce qui manque à Tombouctou pour commercer facilement avec le Sénégal, ce sont les matières d’échanges. Nous avons dit que l’or avait disparu de cette ville; l’ivoire ii’y arrive que rarement, et l’exportation des plumes d’autruches, qui ne dépasse pas 20,000 francs par an, est insuffisanle.
Il y a une matière toutefois qui pourrait être exportée , c’est la g-omme. Ce n’est que depuis 1898 que l’on s’en est occupé sérieusement, en dehors de la tentative faite par M. Krosberger et dont nous avons parlé.
Il est assez difficile de dire le prix auquel on peut se procurer la gomme sur le marché de Tom])ouctou. Les arrivages y sont trop restreints et le commerce troj) nouveau. De Tombouctou à Médine, la vole la moins coûteuse est actuellement la vole de terre. En tenant compte du prix de fret par chameau tel que nous avons essayé de le déterminer, il semble que l’on puisse réaliser, en vendant la gomme à Médine, un bénéfice de 0,20 centimes par kilo, et cela sans tenir compte des risques de perte.
Ces risques sont assez considérables parce qu’une partie de la gomme arrive à Tombouctou au moment où commence la saison des pluies, ce qui rend le transport impossible. On est donc obligé de la conserver en magasin, ce (jui occasionne une immobilisation de capitaux, et, par l’humidité
Dessin d’Édouard Mérite, d’après les documents de l’auteur.)
et les termites, on risque d’avoir un déchet considérable.
Aussi, les commerçants indigènes hésitent-ils a se lancer dans ce commerce. Cependant un mouvement commence à se dessiner et, sous l’impulsion de M. Krosberg’er et de la maison Gillium-Pillet et C'% l’exportation a été, en 1898, de 200 tonnes, représentant une valeur de i3o,ooo francs.
Cependant, jusqu’ici, les commerçants ont dû payer en numéraire presque tous leurs achats, à Médine et à Saint- Louis, et nous verrons quelle influence cette nécessité a exerce sur la situation monétaire de la rég'ion.
Si le commerce de marchandises européennes perd de jour en jour de son importance à Tombouctou, il n’en est pas de même de celui du sel.
Le sel de Tichit n’entre que pour une faible part dans la consommation du Soudan. Ce sont les mines de sel du noid de Tombouctou qui fournissent à la consommation la quantité de sel la plus forte de ces pavs. Après l’invasion marocaine (iBgo), le sel venait de Thég’aza, qui était plus près du Maroc que du Soudan. D’après M. Félix Dubois, en i545, le sultan Mouley Moliamed-el-Kébir envoya une ambassade au roi Song'hay pour revendiquer riieg’aza comme voisin de ses frontières. En réponse, Askia .Isba P‘ envoya une armée de Touaregs piller Draa, ville frontière du Maroc. Le sultan n’insista pas.
Son successeur se borna a demander une redevance pour 1 exploitation des mines. Le successeur d’Askia Isha P'' refusa, mais envoya un présent considérable (10,000 miktals d’or : i5o,ooo francs).
Le sultan qui rég-na ensuite résolut de brusquer les choses, et fît occuper Theg’aza en i583. C’est à ce moment que les Soudanaisayant trouvé du sel à Taoudeni commencèrent l'exploitation de ces carrières.
Pour la description de cette exploitation, qui n’a été examinée par aucun européen, nous renvoyons au livre de M. Félix Dubois.
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Ce ne sont pas les maîtres du Taoudeni, les Beralichs d’Arouan, qui vendent leur sel aux commerçants de Tombouctou; ce sont ceux-ci qui exploitent les carrières.
Ils ont à Taoudeni ou à Araouan des agents qui sont le plus souvent leurs parents b Ceux-ci leur expédient le sel qu’ils ont fait extraire. Pour cela ils louent des chameliers maures, de sorte qu’à l’inverse de ce qui se passe pour le sel de Tichit, les Maures qui apportent le sel aux marchés soudanais n’en sont point les propriétaires.
Nous ne pouvons mieux faire à ce sujet que de nous servir des renseignements donnés par M. le capitaine Ronget, qui, pendant deux ans, a commandé le cercle de Tombouctou avec des qualités d’administrateur tout à fait remarquables, et à qui l’on doit certainement d’avoir mis sous notre surveillance le commerce d’une ville pareille.
Les mines de Taodeni appartiennent aux Beralichs d’Araouan. Les commerçants qui désirent en retirer le sel ne louent ni n’habitent de concession. Ils sont cependant tenus de faire un cadeau au chef des Beralichs qui leur désigne un lot plus ou moins bon, suivant l’importance du cadeau. Les commerçants font alors extraire le sel par des captifs qu’ils entretiennent à Taoudeni ou par des travailleurs à gages.
Une fois le sel extrait, il s’agit de le transporter à Tombouctou. On pourrait croire que les commerçants de la ville ont des chameaux et vont le chercher. Il n’en est pas ainsi. Je pense que la raison qu’on en a donné, à savoir que les chameaux ne peuvent vivre à Tombouctou, n’est pas valable ; car, de même que les commerçants ont des agents et des captifs à Araouan, ils pourraient de même y laisser leurs chameaux. Il est probable qu’ils s’adressent, pour des raisons de sécurité, à des chameliers maures qui leur louent
I . Par exemple, le plus grand marchand de sel de la place a son père et son frère pour le représenter aux carrières.
leurs services et leurs chameaux. Les Maures, affiliés aux Beialiclis, tirent de ces transports des bénéfices importants, et il n’est pas sûr qu’ils laisseraient circuler dans le désert d’autres chameaux.
La cinquième partie du sel extrait reste au cheik.
Le ti ansport se fait par deux séries de chameliers. Les premiers vont de faodeni à Araouan, les seconds de Araouan a rombonctou. Les chameliers de Taoudeni à Araouan sont les plus exig’eants. En 1896 , ils ont demandé les cinq sixièmes du sel qui restait, une fois la part du cheik prélevée. Les exig-ences varient avec la quantité de sel extrait, le nombre de chameaux disponibles et les dang’ers de la route. Il arrive souvent qu’ils se bornent à demander les trois quarts.
Les nouveaux chameliers pris à Araouan sont moins exig’eants, mais demandent encore le quart du sel qui reste, de sorte qu’à Tombouctou les commerçants n’ont plus en toute propriété que le dixième environ du sel extrait, et Ton tiouve que, sur 100 barres de sel, il y en a 20 pour le cheik, 67 pour les chameliers de Araouan à Taoudeni, 3 pour les chameliers d’Araouan a Tombouctou, et il en reste seulement 10 pour le marchand.
Il ne faut cependant pas s’étonner de ces chiffres. Le coût exorbitant de ce transport est, au fond, à peu près indifferent aux marchands de Tombouctou 5 car presque tout le sel n’en arrive pas moins au marché de la ville et, comme nous le verrons, ils rachètent celui qui ne leur appartient pas en échang’eant contre lui des marchandises à des prix très avantag-eux.
Le sel n’arrive pas en tout temps avec la même abondance a Tombouctou. Le peu de sécurité de la route saharienne en est la cause. Les caravanes s’attendent mutuellement pour partir et arrivent deux fois par an, à des époques à peu près équidistantes, en bien plus g-rand nombre que d’habitude. Ces groupes de caravanes s’appellent « Tazalaï».
ii6
A côté du sel et des marchandises européennes, il arrive à Tombouctou une série de denrées qui proviennent de l’intérieur du Soudan et qui servent de matière d’échang-e. Ce sont, au premier rang-, les kolas, puis les g-rains, les faj»jQ0g 0^ les beurres veg'etaux, les tissus et les animaux do” mestiques.
Examinons le commerce dont ces denrées sont l’objet a Tombouctou, en tâchant de nous rendre compte du mouvement d’importation et d’exportation et de la situation actuelle de ce marché.
Deux choses caractérisent le commerce de Tombouctou, le crédit et la spéculation.
Nous avons vu les traitants noirs, correspondants des maisons sénég-alaises, céder à crédit leurs marchandises aux petits dioulas. Ce système s’applique à Tombouctou, mais sur une plus g’rande échelle; tandis qu’à Médine, la durée du crédit n’excède pas en g-énéral la durée d’une campag'ne, (soit i dix— huit mois), a lomboiictou elle est en g’e— néral de dix ans. Non seulement cela s’applique aux correspondants importants, comme ceux de Djenné, mais encore aux plus humbles dioulas. Le marchand de sel abandonne ses barres de sel, le marchand de produits européens ses tissus, et ils ne réclament leur paiement qu’au bout de ces dix ans.
C’est certainement cette échéance si long-ue qui a contribué le plus à donner au marché de Tombouctou son importance.
Il arrive, du reste, quelquefois que ces prêts sont néfastes aux créanciers i il est mort dernièrement a Tombouctou un vieux commerçant chez qui on n’a trouvé qu’une pièce de 5 francs, et pour 200,000 francs de créances.
Quant à la spéculation, la nature même du commerce la facilite beaucoup, celui-ci portant presque tout entier sur des matières qui peuvent être accaparées.
Nous avons dit que le sel n’arrive qu’à certaines époques