MOUVEMENT D’ARRIVÉE DU SEL A TOMBOUCTOU PAR MOIS
D’avril 1895 à décembre 1896.
Les nombres de la colonne à gauche représentent des tonnes (t tonne = 1,000 kilos).
A considérer ces diagrammes, on se rend compte de la périodicité de l’arrivée du sel; il est facile d’en conclure comment celte périodicité se répartit sur le mouvement général des affaires. C’est au moment où le sel afflue qu’il est le meilleur marché. C’est à ce moment que les acheteurs se présentent pour se le procurer contre les marchandises qu’ils écoulent à Tombouctou. D’un autre côté, c’est alors que partent vers le désert les marchandises et les denrées qu’emportent les Maures porteurs de sel.
En dehors du mouvement des azalaïs et des crues du
Nig’cr, il est une autre cause qui intervient sur le marché de Tombouctou; nous voulons parler du mouvement du numéraire.
Si Tombouctou n’était qu’un marché de denrées indig'ènes, on comprendrait que cette question ne l’intéressât point. Mais, à côté, avons-nous dit, se vendent sur cette place des marchandises européennes.
Parmi ces marchandises, celles qui proviennent du littoral méditerranéen peuvent ne pas venir directement des maisons européennes, et par conséquent être payées autrement qu’avec du numéraire, en esclaves par exemple. Pour les marchandises qui arrivent de nos établissements de la côte occidentale à Tombouctou, il n’en saurait être de même. Les commerçants de cette ville se les procurent directement chez les traitants européens.
En janvier 1896, on avait cru pouvoir attribuer au g’rand nombre des arrivag'es de marchandises la baisse des prix qui s’était très fortement faite sentir, la guinée, par exemple passant de 35 à 3o francs la pièce, la toile des Vosges de 5o francs à 35 francs, le mil de 22 francs à 17 francs les 100 kilos, le blé dur de 60 francs à 45 francs. Au mois d’août, on s’aperçut que la baisse, qui ne faisait qu’augmenter, provenait d’une véritable crise monétaire. Le numéraire de la place avait été retiré par les caravanes se rendant à Médine; par Gaston Méry qui était venu avec une pacotille d’à peu près 5o,ooo francs, très bien composée^ et qui avait pu l’écouler au bout d’un mois avec 200 Vo de bénéfice net; par les commerçants de Djenné et Saraféré, qui trouvaient peu de bénéfices momentanément à échanger leurs grains contre le sel et les vendaient contre espèces; même par les caravanes du Nord qui accaparaient les pièces de 5 francs parce qu’elles faisaient prime à Talifet. Le prix de la guinée était descendu à 20 francs la pièce, le mil à 7 fr. 77 c. les 100 kilos^ le riz à i5 francs les 100 kilos.
La situation s’aggravait encore de ce fait que l’adminis-
tration ne fit plus à ce moment d’achats dans le pays. Le stock monétaire provenait, en effet, en g’rande partie des dépensés de notre occupalion. A Tombouctou, l’argent amené sur cette place des autres points du Soudan était fort peu de chose.
En juin 1896, on constatait la sortie, par le Soudan, de 106,000 francs se dirig-eant vers Djenné, Ség-ou, Médine. Il fallait y ajouter ce qui n’avait pas été déclaré, peut-être autant. Or, les dépenses du poste ne devaient pas atteindre 200,000 francs par an.
Pendant le mois de juillet, les sorties ne firent qu’aug’menter. Les commerçants indigènes de Tombouctou avaient demandé au g’ouvernement le droit de faire des envois par l’intermédiaire du trésor et par mandats postaux. Pendant ce mois, 89,000 francs furent déposés par les commerçants marocains dans la caisse du préposé payeur pour être tirés sur Médine. On avait déclaré comme exportés en espèces par le fleuve 33, 000 francs , et les recettes douanières avaient enlevé à la circulation i4,ooo francs. 11 avait donc été retiré en tout 86,000 francs, sans compter bien entendu tout ce qui n’avait pas été déclaré comme sortant par le Maroc, Saint-Louis, El Oaalata.
En compensation, il n’était sorti des caisses du payeur que 21,000 francs.
En août, M. le commandant Ronget, qui se préoccupait fort de cet état de choses, ne put que constater la continuité de la crise. Elle était aggravée de ce que l’impôt était payable en septembre. Une importante caravane arrivée de Talifet en avril allait repartir et rassemblait tout l’argent qu’elle pouvait trouver.
En septembre, il sortit du trésor 27,000 francs, mais 20,000 francs furent encaissés par lui et il fut déclaré à la sortie 7,600 francs. Les efforts faits pour payer l’impôt accroissent encore la gêne.
La raréfaction du numéraire semblait extrême; les
baisses de prix que nous avons indiquées marquaient que le numéraire était nécessaire à la place, et la preuve en était qu’il y avait deux prix : l’un en marchandises, l’autre en numéraire.
L’effet de cette crise ne se faisait du reste pas sentir sur tout le marché. Le commandant Ronget estimait que seuls étaient atteints le commerce des Français établis à Tombouctou, le commerce avec Médine et le commerce avec le Maroc.
En octobre, la crise semblait avoir atteint son maximum, l’impôt étant en partie payé.
Le trésor avait mis en circulation 28,000 francs, mais il était rentré 18,000 francs et il avait été versé entre ses mains 10,000 francs pour être crédités à Kayes. La caravane du Talifet avait emporté i5,ooo francs.
Au I®'’ novembre, il était rentré en espèces 16,000 francs à l’impôt et 3, 000 francs cà l’oussourou.
La situation toutefois semblait s’améliorer; mais, pendant le mois de décembre, il y eut encore une sortie de numéraire considérable qui pouvait se détailler ainsi :
32,000 francs déclarés dans les laissez-passer ; 3, 5oo francs de mandats postaux; 1,200 perçus à l’oussourou; 8,000 fr. perçus par le cercle ; soit 45, 000 francs, et le trésor n’avait mis sur la place que 23, 000 francs.
En janvier, l’écart est encore plus sensible. 11 est déclaré 38,000 francs d’exportation, le trésor touche 28,000 francs et n’en met en circulation que 38, 000, soit 28,000 francs sortis définitivement, d’après les déclarations, et il ne faut toujours pas oublier qu’une très g-rosse part de numéraire sort sans être déclarée.
Toutes les marchandises ont baissé de prix et le commandant Rong-et estime que pendant l’année 1896, la valeur en échang-e par rapport aux quantités échang-ées a été de moitié inférieure à ce qu’elle était ordinairement.
Ce qui venait ag’graver l’état de la place, c’était la situation du marché des produits européens.
Avant d’examiner cette nouvelle question, nous devons dire que tout devait se terminer pour le plus g-rand bien du marché de Tombouctou. Nous verrons ainsi qu’en Afrique centrale, comme sur nos marchés perfectionnés, les crises, ces maladies étrangles de l’aclivité économique, ne sont que les conséquences d’une évolution d’où résulte en définitive une amélioration prompte, à condition que l’org'anisme atteint soit de constitution saine.
Avant notre occupation et à son début, c’était par le Sahara et du littoral méditerranéen qu’arrivaient à Tombouctou la plus g’rande partie des produits d’Europe.
Qu’il en ait été ainsi avant la conquête européenne de l’Afrique occidentale, cela n’a rien de surprenant. J’ai montré, quand j’ai passé en revue les principaux produits du marché de Tombouctou, que ce mouvement s’était maintenu en vertu de raisons purement historiques. J’ai tâché d’expliquer comment, contrairement à l’opinion courante, c’est la voie saharienne qui est la plus coûteuse de celles qui peuvent amener nos produits à Tombouctou.
Le développement des autres routes qui conduisent à Tombouctou était d’un g-rand intérêt pour nos possessions de l’Afrique occidentale. La pacification du pays était ce qui devait le plus y aider. De Médine, trois routes pouvaient être suivies : la route de ravitaillement prolong-ée par le Nig-er, la route de Nioro-Goumbou, Sokolo, Sumpi et le Nig-er, la route Goumbou, Sokolo, Ras-el-Ma, Goundam La route de ravitaillement était la plus coûteuse, parce que le transport par terre ne pouvait se faire par chameaux, comme sur les deux autres. La plus économique, celle de Ras-el-Ma-Goundam, était coupée par les Allouchs et les Kel’Ant’ssars. Nos efforts tendirent à pacifier la contrée. Une fois ce résultat atteint, il fallut décider les commerçants à suivre cette route. Le gouvernement du Soudan
s’adressa au chef des commerçants arabes de Tombouctou, Milad, et le décida à se ravitailler en marchandises européennes par cette voie. Milad fit venir par là une caravane très considérable charg-ée de nos produits. Il recommença l’expérience; il lui arriva d’être pillé, on le dédommagea et on fît escorter ses chameaux. D’autres l’imitèrent : la voie était reconnue pratique.
C’était fort bien; mais il fallait encore triompher des traditions et des habitudes qui favorisaient les voies reliant Tombouctou au littoral méditerranéen.
On y arriva fort indirectement et comme par hasard.
Nous avons vu que l’on avait mis un droit d’entrée sur le sel, un droit de sortie sur les grains. Ce système douanier était complété par un droit sur les tissus arrivés par le Sahara du littoral méditerranéen.
On savait vaguement à cette époque que la plupart des tissus européens qui se vendaient dans l’intérieur du Soudan n’étaient point d’origine française; on croyait que la plus grande partie entrait par Tombouctou, d’autant plus qu’elle n’était arrêtée par aucun droit. On pensa qu’en établissant un droit d’entrée sur les étoffes étrangères provenant du littoral du nord de l’Afrique on remédierait à cette situation.
Ce ne fut pas notre industrie qui profita de cette mesure, mais seulement le commerce de Saint-Louis et de Médine. Ce fut pour les commerçants une nouvelle raison d’utiliser les voies réunissant Tombouctou à ces marchés, plutôt que de s’adresser de l’autre côté du Sahara.
Sur les tissus qui entraient à Tombouctou par le Sahara, on avait d’abord établi un droit de 3 francs. On perçut ainsi, du i®*' juin au 3i décembre iSgS, 3,6io francs pour i2o4 pièces d’étoffes. Au janvier 1896, on dédoubla le droit que Ton fixa, suivant la qualité, de i franc à 3 francs. Il y eut une importation par le Nord de 3,096 pièces payant un droit de 3 francs et de 996 pièces payant un droit de
I franc, soit 4)b9i pièces ayant rapporté 11,788 francs.
Au i®’’ juillet, on éleva le droit à 5 francs pour compenser la diminution des droits sur les grains. Du i®’’ juin au 3i décembre arrivèrent seulement par le Nord 607 pièces qui payèrent 2,535 francs, et encore 200 pièces étaient-elles arrivées le 2 juillet, c’est-à-dire alors que les importateurs ne connaissaient pas le chang’ement de droits.
L’opération était désastreuse au point de vue linancier. En revanche, elle devait avoir une réelle influence sur la direction du mouvement commercial de Tombouctou.
On peut être étonné qu’au centre de l’Afrique de vieux courants arrivent si vite à se modifier, qu’un tarif douanier produise ses effets avec la même amplitude que dans nos pays. Chez nous, on peut mettre en cause la vitesse des moyens de communication. Dans la g'rande terre africaine, les heures comptent pour peu de chose. Qu’on puisse mépriser le temps ou qu’on l’économise, le résultat est le même.
Une seule chose va vite en Afrique, ce sont les nouvelles, et, d’après elles, les caravanes se détournent de leur route sans se préoccuper d’autre chose que de leur chemin ou de leur point d’arrivée. Une fois sur les sentes du Sahara ou de la brousse, les marchandises changent de destination au fur et à mesure des événements.
L’on se rendit compte ainsi que la cessation des importations du Nord n’était pas un simple hasard. On sut que des caravanes étaient arrivées à Araouan avec des tissus et n’avaient pas continué jusqu’à Tombouctou en apprenant l’existence du droit sur les étoffes. Les marchandises qui venaient de Tripoli ou du Touat s’arrêtaient à Mamoun, et celles du Maroc à Araouan, et de là s’écoulaient dans l’Est ou dans l’Ouest en dehors des points soumis à notre influence.
Les droits avaient été institués pour encourager la vente des tissus de nos manufactures. Les commerçants ne purent
arriver à se procurer des étoffes portant les marques françaises sur les marchés du nord de l’Afrique avec qui ils étaient en relation. Gela ne contribua pas peu à leur faire délaisser ces marchés pour l’achat des tissus.
Ils continuèrent cependant à y acheter d’autres produits. Une caravane étant arrivée avec des pains de sucre de 2 kilos 200 de marque française, les commerçants se les disputèrent pour les envoyer comme échantillons à leurs correspondants, en leur disant de s’en procurer, parce que ce sucre ne payait pas de droit à l’entrée de Tombouctou.
Les commerçants de Tombouctou ne firent donc venir presque plus de tissus par le Nord et prirent les routes du Soudan.
Ils comprirent vite les avantag-es de ces nouvelles routes et toutes les facilités que leur procuraient les marchés du Sénég-al. La fermeture de la voie du Nord aux tissus étrang-ers ne raréfia pas ces produits sur le marché de Tombouctou ; le commerce avec les postes du Sénég'al passa de 87,000 francs en décembre 1896 à 67,000 francs en janvier 1897.
Nous revenons ici à la crise que nous avons précédemment analysée.
La raréfaction du numéraire avait fait baisser les prix sur le marché de Tombouctou, mais ce numéraire était recherché par les vendeurs pour solder leurs comptes à Méd ine et à Saint-Louis, ce qui arrêta les ventes. L’usag’e des nouvelles routes, qui avait aug’menté le stock des marchandises sur le marché de Tombouctou, provoqua un nouvel abaissement de prix et ag-g-rava la crise.
Pour qu’il y eût de nouveau abondance de numéraire sur la place, il fallait que le poste de Tombouctou y en mît. Or, au lieu de cela, il en retirait, et il payait ses dépenses à l’aide de diverses denrées perçues.
On prit enfin la seule mesure efficace. On permit au commandant de solder les achats du poste en numéraire, c’est-
à-dire de jeter des espèces sur la place. Pendant le premier semestre 1897, il sortit du trésor 255, 000 francs : la crise était terminée.
J’ai dit que cette crise avait été avantag-euse au marché de Tombouctou.
Et en effet, pendant sa durée, le commerce de Tombouctou s’était modifié. Cette modification se serait sans doute produite sans la crise; mais on peut dire qu’elle la rendit durable. Elle provoqua la baisse des prix; ceux-ci tombèrent aussi bas que le comportait l’usage des nouvelles routes.
Les marchandises du Nord pouvaient difficilement lutter contre celles qui venaient par ces routes. Des stocks considérables de marchandises s’étaient formés pendant la crise; lorsque la pénurie de numéraire disparut, les prix ne remontèrent pas.
Cela fut avantageux pour les consommateurs de Tombouctou, mais cela permit aussi au marché de cette ville de continuer à alimenter de produits européens certains marchés de l’intérieur. Si les anciens prix s’étaient maintenus, les nouvelles routes auraient apporté à meilleur compte nos produits sur ces marchés.
L’abaissement des prix se fit sentir aussi sur les denrées alimentaires. La crise l’avait provoqué ; l’extension que notre pacification fit subir au commerce de tout le Soudan le maintint.
Nous avons vu quels étaient les produits qui alimentent le marché de Tombouctou, quel est le commerce dont ils y sont l’objet; il ne nous reste plus qu’à voir comment l’importation ou l’exportation de ces marchandises se répartit actuellement entre les contrées qui sont en relations avec Tombouctou.
Par la voie du Nord arrive le sel. Nous n’avons point à insister là-dessus, et nous savons comment les marchandises européennes ont abandonné cette voie. En 1898, il
n’est arrivé que pour 3o,ooo francs de marchandises européennes des pays méditerranéens, contre 160,000 francs qui arrivaient de Médine ou de Saint-Louis, c’est-à-dire un cinquième seulement. Cette disproportion ne peut aller qu’en augmentant.
Du Nord arrive le tabac du Touat. En 1898, il représentait plus du tiers des importations du Nord autres que le sel. Il en avait été apporté 9 tonnes, soit une valeur de 20,000 francs. Ce commerce ne peut que se développer.
De l’Est, par le fleuve, le seul produit qui arrive à Tombouctou, c’est encore le tabac connu sous le nom de « tabac de Bamba. » Nous en reparlerons lorsque nous étudierons cette partie du fleuve.
Au Sud-Est, dans l’intérieur de la boucle, Tombouctou est en relation avec le Hombori. Il n’arrive guère de là que des plumes d’autruches, de l’ivoire et quelques tissus haoussas et du Hombori.
Nous avons vu que Tombouctou reçoit de gTos arrivages du Mossi. Ce sont les kolas, les tissus de coton et le feV qui viennent de ces pays. Les statistiques de 1898 ne détaillent point ce commerce, mais nous savons que, du mois d’avril 1895 à mai 1896, les quatre cinquièmes des kolas qui étaient arrivés du reste du Soudan à Tombouctou venaient du Mossi (800,000 contre 200,000). On peut admettre que près de la moitié des tissus indigènes qui arrivent à Tombouctou proviennent du centre de la boucle. Quant au fer, il n’en arrive quTine assez faible quantité du Mossi. On en fabrique à peu près partout au Soudan, et le poids de cette marchandise fait qu’elle vient plutôt des pays voisins du fleuve.
Le commerce avec le Mossi a subi, pendant la fin de 1896 et en 1897, une baisse inexpliquée. Il a repris son ancienne importance. Il y a cependant lieu de croire qu’il ne se développera pas beaucoup pour les kolas. Pendant ces dernières années, le nord du Soudan était alimenté de kolas par les pays du centre de la boucle qui sont en relations avec les
pays producleurs, plutôt que par les pays situés plus à l’ouest; Samory ou les chefs des Sikasso fermaient les routes. Maintenant que ces contrées sont pacifiées, elles fournissent de nouveau les kolas, et il est probable que, comme elles sont plus près du fleuve^ c’est elles qui en alimenteront le Nord des contrées nig’ériennes.
Au commencement de notre conquête, les Mossi s’étaient détournés de la route directe qu’ils avaient toujours suivie et qui passe par Douentza, Sarrayamou, Iloa-sur-le-Nig’er, Tombouctou. Les Touareg-s avaient détruit Sarayamou et occupaient toute la rég’ion appelée Aribinda. Les Mossi prirent la route de Saraféré à Tombouctou. Ils ne s’embarquaient pas à Saraféré à cause de leurs animaux porteurs.
C’est par le Nig'er qu’arrive à Tombouctou la série des denrées alimentaires, de Ség'ou, de Djenné. C’est aussi cette rég'ion qui fournit les animaux domestiques.
Nous avons vu qu’il arrive à Sumpi un certain nombre de marchandises provenant de Médine. Le reste arrive par Ras-el-Ma et Goundam. Il est à noter que depuis le moment où les g’ros commerçants seuls se fournissaient à Médine, une transformation s’est effectuée. Les marchés qui se trouvent entre Médine et Tombouctou ont pris de l’importance et des entrepositaires indig-ènes s’y sont installés. Les commerçants de Tombouctou ont trouvé aussi simple de se fournir sur ces marchés b
Des g'rands lacs de la rég'ion des marigots qui s’étendent de Goundam à Tombouctou arrivent le blé et le riz qui alimentent Tombouctou. La plus grande partie du coton qui est tissé à Tombouctou arrive aussi de là.
A l’exportation de Tombouctou ne figure, pour ainsi dire, qu’une seule matière, le sel. En 1898, il n’est parti vers le Soudan que 12,000 francs de marchandises euro-
I. Nous donnerons le relevé des importations d’étoffes arrivées par voie de terre à Tombouctou des marchés du Soudan. On y voit que les trois quarts des pièces d’étoffe arrivent de Nioro.
péennes. Elles se rendent surtout dans l’Aribinda et le Hombori.
Il n’y a qu’une faible partie du sel de Tombouctou qui se rende directement vers des points très éloig-nés; presque tout se dirig-e sur certains marchés dont le plus important est Saraféré. Puis, viennent Djenné, San, Koriendza, Bandiag-arah
Pour ce qui concerne Saraféré, l’exportation se fait de deux façons. Pendant la saison où le bras du Nig’er qui passe à Saraféré, le Koli-Koli, n’est plus navig'able, les transports se font à dos d’âne, et il est curieux de constater que ce sont de pauvres g'ens qui font ce trafic; ils ne prennent g-uère plus d’une charg-e d’âne, soit trois barres. Ce petit commerce les occupe pendant la saison où ils n’ont point de travaux de culture à effectuer. Lorsque les eaux sont hautes, c’est-àdire de septembre à janvier, c’est par barque que Saraféré s’alimente, et c’est alors que les gros commerçants font leurs achats.
Lorsque nous étudierons le commerce de la boucle du Nig-er, nous verrons plus en détail quel est le fonctionnement de ces divers marchés et le rôle qu’ils jouent dans la vie économique du Soudan.
Et maintenant, si nous considérons l’ensemble de tout le commerce de Tombouctou, le fonctionnement de ce marché nous apparaîtra très simple. On peut le voir clairement en faisant en quelque sorte la balance du commerce de la ville.
Ce procédé a, il est vrai, quelque chose de dang-ereux; les éléments de statistique que nous possédons peuvent paraître incertains. Je suis néanmoins persuadé que leur approximation est assez g'rande, si on ne le considère que
I. Nous avons fait le relevé, à l’aide des patentes délivrées aux dioulas, des exportations du sel pendant le second semestre de 1898. C’est le meilleur moyen que nous avons de montrer l’importance réciproque de ces divers marchés de sel.
d’une façon g’énérale. Il serait trop long* et inutile de critiquer ici ces chiffres, comme je l’ai fait minutieusement pour mon compte.
De cet examen, j’ai conclu que l’on pouvait raisonner sur eux sans de trop g'randes chances d’erreurs.
Je prendrai pour exemple l’année 1898.
J’ai dit que l’on peut considérer Tombouctou comme un lieu de production par rapport au Soudan. Il y arrive, pour y être livré à la consommation soudanaise, deux sortes de marchandises : les produits européens et le tabac du Touat,
d’une part, et le sel, d’autre part.
Il est entré par la voie du Sahara, du sel
pour . ^ ,o5o,ooo^ »
Des marchandises européennes et du tabac du Touat . 5o,ooo »
Par la voie du Soudan, des marchandises
européennes . 160,000 »
Soit . 1,260,000^ »
Il est sorti de Tombouctou en marchandises indig-ènes,' presque uniquement du sel.. 700,000*^ ))
En marchandises européennes . 10,000 »
En marchandises animaux . 3o,ooo »
Soit environ . 740,000*^ »
Ce qui reste des 1,260,000 francs peut se détailler ainsi :
Prélevé à l’oussourou en sel . 5o,ooo^ »
En marchandises européennes . 10,000 »
Consommé à Tombouctou :
Marchandises européennes . 100,000 »
Sel (estimation approximative) . 5o,ooo »
Il reste donc sans emploi indiqué :
En sel . 260,000 ))
En marchandises européennes . 90,000 »
Leur exportation n’en a pas moins lieu. On peut estimer qu’un quart des marchandises européennes est emporté par les tribus sahariennes et absorbé par le poste et ses tirailleurs. Le reste doit se répandre à l’est et à l’ouest de Tombouctou, l’exportation vers ces contrées n’étant pas contrôlée. L’exportation du sel et des marchandises européennes dont nous n’avons pas lait mention, et dont la contre-partie ne fig-ure pas à l’importation, est compensée par l’importation de denrees comme le riz, le tabac et les animaux qui viennent de l’est et de l’ouest, et par le numéraire mis sur le marché par les tirailleurs. Il faut admettre, en outre, qu’il est resté pour une certaine valeur de ces denrées dans les magasins des commerçants.
L’exportation des 740,000 francs de marchandises que nous avons constatée est compensée par une importation à Tombouctou en produits indigènes de 760,000 francs.
On le voit, ces chiffres s’équilibrent.
SI maintenant l’on cherche à combien revient aux commerçants de Tombouctou l’importation des 1,260,000 francs de marchandises qui forment la base de leur commerce, on peut donner le tableau suivant :
Achat des 50,000 francs de marchandises autres que le sel (valeur à Tombouctou) qui viennent du
Sahara . 3o,ooo‘ »
Frais de transport de ces marchandises et du sel :
Payé en marchandises européennes . 26,000 »
Payé en mil . 160,000 »
Ces 21 5,000 francs servent à acheter le sel appartenant aux Maures qui font le transport des Azalais, mais il est à remarquer que c’est à l’aide de ce sel que les commerçants ont payé le transport.
Frais d’exploitation du sel, cadeau
au chef des Beraliche, entretien de correspondants, de captifs . ioo,ooo‘ »
Achat de marchandises européennes sur les marchés du Soudan et frais de
transport . 100,000 ))
Soit . 415,000*^ »
Le bénéfice de l’opération est donc en g-ros de 800,000 fr.
Pour savoir quel est l’accroissement de richesse de Tombouctou, il faut déduire de ce chiffre ce que cette ville consomme, soit à peu près 3oo,ooo francs de marchandises indig'ènes et 100,000 francs de marchandises européennes.
Aux 4oOjOOô francs qui restent, il faudrait ajouter le numéraire expédié par le poste; mais nous avons vu que sa valeur rentre à peu près sous forme de droits ou d’impôts.
L’exemple des années précédentes établit que ce chiffre est un chiffre moyen ; de sorte que l’on peut dire d’une façon g’énérale que les commerçants de Tombouctou retirent de leurs opérations 30 % de bénéfice.
Si Ton se demande maintenant quel pourra être l’avenir de ce commerce que nous venons d’analyser, on pourrait craindre que les importations de sel, qui, par suite de la création des voies ferrées, vont avoir lieu en g’rande quantité par la côte occidentale, ne viennent l’atteindre mortellement. En bien des points, en effet, le sel européen arrivera à meilleur compte que le sel de Tichit et de Taodéni. Cependant, il ne faut pas, croyons-nous, trop exagérer les conséquences de ce fait.
En beaucoup d’endroits, en effet, le sel indigène ne peut être concurrencé. Il ne faut pas croire que le prix de vente actuel du sel indigène soit définitif. Le jour où les Maures du Sahara et les commerçants de Tombouctou y seront obligés, ils abaisseront considérablement leurs prix.
J’ai montré, en effet, que les 1,200,000 francs de sel
importés en 1898 à Tombouctou n’avaient coûté aux commerçants de cette ville que 900,000 francs, ce qui fait O fr. 17 c. le kilo, alors qu’ils le vendaient de o fr. 76 c. à I franc le kilo.
Ce n’est même pas ce prix de o fr. 17 c. qu’il faut prendre pour point de départ pour rechercher quelles seront les réductions qui pourront être faites sur les prix de vente, car nous avons montré combien sont lourdes les conditions pour les transports. Le jour où ils verront qu'ils y ont intérêt, pour ne pas voir disparaître le marché du sel, ils abaisseront leurs prix. En somme, nous croyons que lorsque la concurrence les y obligera, les commerçants de Tombouctou pourront vendre leur sel à o fr. 20 c. le kilo, prix contre lequel pourra difficilement lutter le sel européen dans le nord du Soudan.
Avec beaucoup d’habileté, les Européens pourront peutêtre créer des sortes d’entrepôts à Tombouctou, mais qui ne seront que les succursales de ceux des villes du Haut-Niger. Ils devront chercher à attirer à eux tout l’argent que le poste met sur le marché; mais la tâche leur sera difficile, car les grands commerçants indigènes de la place auront toujours une tendance â faire venir eux-mêmes leurs marchandises de la côte, et ils pourront le faire à meilleur compte que les européens. Je pense qu’il sera bon que les maisons établies au Niger aient une agence à Tombouctou, mais cela surtout comme moyen d’être en rapport avec les commerçants de cette place. Leurs représentants devront être très instruits des mœurs et des langues du pays. Ils ne pourront avoir pour ainsi dire d’autre influence que celle que leur donnera leur intelligence et leur activité.
Quoi qu’il il arrive, je pense que Tombouctou restera toujours, pour ceux qui sauront voir l’activité qui se cache derrière le grand mur des cases et parmi les rues ensoleillées, un des marchés indigènes les plus importants de l’Afrique centrale et peut-être le plus perfectionné.
(Dessin d’Édouard Mérite, d’après les documents de l’auteur,)