CHAPITRE VII
Le Niger, de Tombouctou à Gao.
2 5 fév rier. — Eii pirog'iic sur le Niger après Rhergo.
J’ai quitté Tombouctou le mardi 21 février.
Le g-énéral de Trentinian m’avait autorisé, pour aller à Say, à prendre le fleuve, si cela était possible. Jusqu’au dernier moment, j’ai cru que la pacification n’était pas assez complète sur le Niger pour que l’on pût s’y aventurer sans escorte. A Tombouctou, on ne savait rien de la situation. Je me proposais donc de me rendre de Tombouctou à Say par le Hombori et Dori, quitte à en revenir par Wagadougou et f) Bobo-Dioulasso.
Le colonel Klobb est arrivé, an moment où on l’attendait le moins, de la colonne du Niger, « des grandes manœuvres de l’Est », comme on disait à Tombouclou. Je lui ai demandé de prendre la rive fluviale. Il m’y a autorisé. On a fondé une série de postes sur le fleuve. Ils assureront mon passage.
Pour le moment, je fais partie d’une petite flottille composée de quatre barques portant un lieutenant et un sergent qui amènent à Gao les femmes des tirailleurs de la I garnison.
Je devais partir pour Djenné au moment où le colonel est arrivé. Le service de la flottille avait loué, pour me transporter, une pirogue des environs de San venue à Tombouctou pour affaire. On a signifié au patron de la barque qu’il
devait aller à Bamba et qu’on l’indemniserait de son voyag^e. Soig'neusement escortée par les autres barques, ma pirog’ue a dû se dirig’er vers l’est, à la g'rande terreur de l’équipage. J’ai recommandé à mes boys de ne point parler de notre but aux laptots. A Bamba, on leur dira que l’on va à Gao et à Gao que l’on va à Say. Il faut passer et je n’ai pas le choix des moyens. Du reste, on ne m’a pas demandé mon avis.
Ma barque, à fond plat, est du type des pirogues du Bani. Ses dimensions sont : 17 mètres de long, i"’20 de large en son milieu et 70 centimètres de haut. L’avant et Barrière sont couverts par des arceaux qui supportent des nattes. L’avant me sert de case. Je l’ai recouvert de ma bâche caoutchoutée. La barque forme ainsi un long tuyau coupé en son milieu. A chaque bout il y a la place de trois rameurs.
Gomme dans toutes les pirogues indigènes, le fond est séparé par des billes de palmier sur lesquelles sont étendues des nattes. Il y a ainsi une sorte de petite cale où vient s’amasser l’eau. Mon lit pliant est tout ouvert et me sert de divan pendant la journée. A l’avant de ma case est une caisse sur laquelle je puis m’asseoir. A l’arrière, il y a assez de place pour que j’aie pu installer deux caisses formant table et mon pliant Archinard : c’est à la fois mon cabinet de travail et ma salle à manger. Je puis m’isoler du monde extérieur en fermant les deux bouts de ma case par des couvertures. Le toit est fort bas afin que le vent n’y ait point de prise, de sorte que l’on ne peut se tenir debout à l’intérieur du bateau.
La case d’arrière est remplie par mes bagages et sert de logement à mes boys.
Nous sommes partis à travers le borgou. Les eaux du Niger étincelaient.
Je n’ai même pas eu la force de jeter un dernier coup d’œil sur Kabara, ce port de Tombouctou, un des plus grands ports du Sahara. Ma tête semblait prêt d’écla-
ter. Pendant mon séjour à Tombouctou, j’avais travaillé sans tenir compte du soleil; il prenait sa revanche. Je crus un instant que j’allais avoir une méning’ite. J’avais des flacons de chlorure d’éthyle, et je m’en suis, g^râce à eux, a moitié congelé le cervelet. J’ai pris le parti de me reposer entièrement, et, pendant ces quatre jours, je me suis laissé entraîner sur le fleuve sans penser à rien.
Du reste, il y a peu matière à observation depuis Tombouctou jusqu’ici. Dans celte région, le Niger est bien le fleuve du désert. Entre deux dunes de sable blanc, il laisse couler paresseusement ses eaux bleues. Tous ses marigots se sont réunis, et pour la première fois sa profondeur répond à sa largeur.
Sur le sable blanc, on aperçoit des cases rondes aux toits surbaissés. Quelques noirs cultivent, sur le bord du fleuve, de l’orge ei le tabac connu dans le Soudan sous le nom de tabac de Bamba. Les champs où poussent ces plantes sont fort bien entretenus. Tout près de Teau s’élève une petite butte dont le sommet forme cuvette. Celle-ci, par une multitude de canaux, communique avec une série de petits carrés séparés par des talus de terre entre lesquels sont plantés le tabac ou l’orge. A l’aide de calebasses on remplit la cuvette, et peu à peu les champs sont arrosés.
Le tabac est toute la richesse de ces terres désolées; en le cultivant d’une façon rationnelle, il est probable que Ton pourra obtenir d’excellents produits. Il suffira de remplacer les calebasses maniées par des enfants par des pompes à manège.
Les indigènes de celte partie du fleuve commencent à nous connaître. Pendant ces deux dernières années, les avisos le « Mage » et le « Lespiau » ont servi de liaison continue entre Tombouctou et les colonnes qui combattaient les bandes touaregs. Ces peuplades ne se servent point de cauris et n’acceptent pas l’argent ; mais elles reçoivent avec plaisir le sel , les tissus et le cuivre. On ne peut
les accuser d’être expansives; on sent en elles l’influence du désert. Il est plutôt reg-rettable qu’elles ne soient pas plus nombreuses.
11 semblerait que le voyag’e sur cette partie du Nig’er dût être monotone. Il n’en est rien.
Ces rives de sables sont trop éblouissantes pour que l’on se lasse de navig’uer entre elles. On a d’une façon absolue la sensation d’errer au milieu du désert. C’est le g’rand Sahara qui porte le grand fleuve; mais son âpreté ne vous atteint pas, sa désolation n’apparaît que pour mieux montrer l’infini de la lumière et de l’étendue.
Au soleil couchant, une brume rose vient estomper les dunes, puis tout s’illumine : le ciel, le Nig-er et le Sahara sont unis dans la même flamme roug-e et les pirog-ues g-lissent sans bruit comme emportées vers quelque pays splendide. Au ciel apparaissent peu à peu les grandes Croix du Sud et les g’estes des rameurs viennent seuls animer l’immensité comme pour donner un rythme à l’harmonie de ces soirs.
Pendant des heures et des heures, étendu sur le toit de ma barque, plus belle dans sa forme que la plus somptueuse g-alère impériale, je me laisse entraîner ainsi noyé dans la douceur qui plane sur la communion des eaux bleues et du sable implacable.
Lundi, 27. — Bamba.
Hier soir, vers quatre heures, nous sommes arrivés à Bamba, le premier poste après Tombouctou.
On applique ici un rég-ime particulièrement dur inauguré par le colonel Klobb, afin d’empêcher à tout prix les exactions des populations pillardes.
Le système se formule d’une façon fort simple. En principe, les Touaregs ne sont en rapport avec les populations travailleuses du fleuve que pour leur enlever leurs récoltes.
Tout Toiiare^ç, par cela seul qu’il est Touareg’, est donc suspect. Dès que Ton se trouve en présence d’une de leurs tribus, on doit lui montrer que nous sommes les maîtres : tout individu appartenant à une tribu non soumise doit être gardé comme otage.' Une fois qu’une tribu s’est soumise, nous devons la laisser maîtresse de ses actes, à condition qu’elle ne commette plus d’exactions.
Au premier abord, cette manière d’agir m’avait semblé un peu trop énergique. Plus je vais dans ce pays, plus je reconnais qu’elle seule peut donner des résultats. Avec les peuples du désert, qui ne connaissent que la force, nous devons procéder d’autorité.
Dans les circonstances actuelles, une pareille ligne de conduite est très difficile à suivre et demande beaucoup de tact. Le nombre de nos soldats sur le Niger est infime; ce qui fait notre force, c’est la grande division des tribus touaregs. Nous devons entretenir avec soin ces divisions, prendre garde de bien distinguer des autres les tribus soumises, éviter tout ce qui pourrait faire croire à ces enfants du désert que nous ne tenons pas notre parole.
Pendant les hautes eaux, le fleuve sépare le poste de Bamba de la rive. Dans toute celle partie du Sahara la végétation n’est guère représentée que par des mimosas et une herbe qui produit un petit fruit que les indigènes nomment cram-cram et qui est au sable du désert ce que la chique est aux forêts équatoriales. Les petits crocs qui entourent la graine pénètrent partout, et une fois qu’ils se sont fixés à un tissu, il est impossible de les en détacher. A la longue, lorsqu’ils pénètrent dans la peau, ils finissent par causer de véritables blessures. Cependant, c’est grâce à lui que cette partie du Sahara est habitable : les bêtes se nourrissent de son herbe et les hommes de sa graine.
Le pays est très giboyeux, les girafes abondent et les lions aussi.
Ce matin, j’ai tué ma première biche. Sa mort m’a occa-
sionné un vif remords. La jolie bêle paissait tranquillement au milieu du troupeau du poste, et semblait fort à l’abri sous la surveillance d’un berger touareg-. Ma balle est partie cependant.
Notre meilleur moyen d’action sur les Touareg-s est de nous saisir des troupeaux, sans lesquels ils ne peuvent vivre. Il en résulte qu’un poste saharien ressemble plus à une immense ferme qu’à un fort.
g heures du soir.
J’ai été cette après-midi visiter le villag-e. Au temps de Barth, Bamba était sur la rive g-auche, là où est actuellement le poste; il n’avait déjà plus aucune importance. Il se trouve aujourd’hui tout entier dans une petite île qui est en face de son emplacement primitif. Il est difficile de rêver rien de plus misérable. Nous avons vu, en étudiant le marché de Tombouctou, que l’on avait craint un instant que le marché de sel ne se déplaçât vers l’Est. Pendant un temps, il est arrivé à Bamba de g-rosses caravanes de sel qui se dirig-eaient sur le Hombori. Notre occupation du fleuve a arrêté ce mouvement, et Bamba n’est plus qu’un point stratég-ique.
J’ai assisté hier et aujourd’hui à une scène fort émouvante dans sa simplicité. La g-arnison est composée d’un capitaine, d’un lieutenant et de deux serg-ents. Nous dînons fort tard; vers la fin du repas, on entend le clairon des tirailleurs qui sonne l’appel du soir. Un des serg-ents arrive, s’arrête à la distance rég-lementaire de ses chefs et annonce l’appel. Le lieutenant se lève de table, se place à son tour à six pas de son capitaine, fait le salut militaire et demande les ordres. Il les reçoit, va les communiquer à ses hommes et vient ensuite avec le même cérémonial en rendre compte. Le silence s’est fait pendant ce temps, les conversations joyeuses reprennent ensuite; mais ces hom-
mes isolés sur cette dune de sable, qui tout le long- du jour luttent pour la grande cause, ont senti passer la grande âme de la patrie.
lei' mars, huit heures du soir.
J’ai quitté Bamba ce matin à six heures. Le capitaine, chef de poste, se rend à Taossaye pour fonder un nouveau fort. Il a pris la voie de terre avec quelques tirailleurs. Un sergent vient avec moi; il doit conduire un convoi formé de barques portant les femmes. Le lieutenant Théveniot a suivi le capitaine.
Les rives du fleuve deviennent de plus en plus stériles et les dunes de sable n’ont même plus un buisson. Cependant, on trouve un village à peu près tous les lo kilomètres, mais bien misérable. On y cultive du mil et surtout du tabac. Nous nous sommes arrêtés à midi pour permettre aux femmes de faire leur cuisine. J’ai fait demander le chef du village voisin et j’ai vu arriver péniblement, tout seul, un vieillard qui s’est assis loin de moi sans mot dire. Je me suis approché; il m’a dit que son pays était ruiné par les Touaregs. Je l’ai renvoyé avec quelques grains de sucre et un peu de thé, en le priant de dire aux habitants de son village qu’ils étaient bien peu humains de l’avoir laissé venir puisqu’il était malade.
Maintenant, nous sommes campés loin de tout village. Au moment où le soleil se couchait, nous avons vu arriver le chef de Sidikoïra, escorté d’une dizaine de personnages montés sur une petite pirogue. Ils ont fait, avant toute chose, leur « Salani » et m’ont dit ensuite qu’ils allaient à Bamba se plaindre des Touaregs. Ils étaient tous de race noire. J’ai longtemps causé avec eux.
Sur l’autre rive, un lion rugit. C’est la seule voix que l’on entend sur un tel fleuve.
3 mars, trois heures do l’après-midl, deux heures après Siiâlakoïra.
J’ai passé presque toute ma journée d’hier à chasser. Les dunes s’étaient un peu boisées et le g’ros gibier abondait, notamment les g-irafes. Pour les voir, il faut chercher leur tête au-dessus dés arbres. Il est aisé de les abattre ; mais lorsqu’elles sont à bas, il faut prendre g’arde à leurs ruades.
Cette partie de mon voyag'e est d’un pittoresque achevé, non du fait de la nature variée, mais par suite de la présence des (( moussos » (les femmes des tirailleurs).
Elles se sont embarquées sur une énorme barque de Tombouctou, dans la pirogue laissée vide par le lieutenant Théveniot et dans quatre troncs d’arbres creusés. Lorsque nous débarquons sur la berg-e pour déjeuner ou dîner, tout ce monde s’éparpille avec de petits cris de g-entils animaux contents de vivre. Sous leurs allures primitives, elles ont cependant une certaine complication d’existence qui entraîne une foule d’attirails variés. Ce sont les calebasses enserrées dans les filets blancs à g-randes mailles qui recèlent tous leurs trésors. On débarque une partie des eng-ins de cuisine, marmites en terre destinées à la cuisson, calebasses servant de plats, bâtons utiles à la fois comme cuillères et pour la fermeture du filet. Par g-roupes, peu à peu, tout le monde mang-e en portant g-loutonnement de la calebasse à la bouche la main pleine de riz et en roulant de petits yeux pleins de joie.
Ce matin, le g'rand Nig’er a voulu faire une farce aux petites moussos. Il s’est mis tout d’un coup à s’ag'iter d’une façon désordonnée et les troncs d’arbre creux ont embarqué d’une manière inquiétante. Les moussos ont hurlé et j’en ai recueilli quelques-unes dans ma pirogue de Djennée, tandis que les autres se réfug’iaient dans les autres barques.
Il y a maintenant le long- du fleuve quantité de huttes.
Des Foiilbè pasteurs entretiennent des troupeaux superbes dans les champs de borg-ou qui bordent le fleuve. Ces personnag'es ont pris , à notre approche , un air grincheux particulier; nous ne sommes pas encore des amis pour eux.
Huit heures du soir.
Nous sommes arrivés vers quatre heures devant un gigantesque rocher, situé au milieu de l’eau. A partir de là, le fleuve se resserre et est entouré de rocs noirs et rouges. C’est le fameux défilé de Taosaï, point où le Niger se rejette vers le Sud. Sans ces roches, le Niger aurait arrêté son cours fécond et formé un lac analogue au Tchad. Comme pour marquer ce point fatidique, nous avons trouvé, se désaltérant ensemble sur la berge, une panthère, un porcépic et une phacochère. Ils ont fui avant que j’aie pu prendre ma carabine. •
4 mars, neuf heures du soir.
Je suis seul. Tout mon monde est resté à Taosaï. Le fleuve est d’une largeur immense. Son lit est rempli de grandes îles. Le long des dunes de sables, le borgou forme de plus en plus une immense prairie. J’ai été obligé pour passer la nuit de m’arrêter au milieu de cette plaine liquide. Je n’ai pu descendre à terre; les gens du village sont venus autour de ma pirogue, et au milieu des clameurs ininterrompues des crapauds et du sifflement des moustiques, debout sur l’avant de ma pirogue, j’ai longuement discouru avec des visages voilés. Leur chef m’a dit « qu’il était fatigué », que, hier soir encore, les Bourdams avaient pris une part de ses troupeaux qui étaient allés paître sur la rive gauche.
Décidément, les Touaregs sont d’effrontés pillards; voilà
la troisième plainte de ce genre que je reçois en deux jours. Mes laptots ne sont qu’à demi-rassurës.
J’ai été obligé de me réfugier sous ma moustiquaire, tant les moustiques sont abondants; et quant au chant des crapauds, je renonce à le décrire. Ceux-là seuls qui ont voyagé dans ces mers d’herbes peuvent s’en faire une idée. C’est une note ininterrompue, toujours la même, qui emplit toute l’étendue. Chaque goutte d’eau, chaque tige d’herbe résonne et, sur cette voix immense, de temps en temps passe un cri plus exaspéré, plus triomphant que les autres.
Le rugissement du lion qui retentit sur la rive se perd étoufïé par les hurlements des êtres visqueux.
5 mars, cinq heures du soir.
Depuis quelques jours, la brume s’étend sur le fleuve le matin et le soir. C’est alors un spectacle étrange. La ligne des dunes s’éloigne indéfiniment, et entre elles sont les îles plates. La brume les noie et leur donne une forme vague; quelques arbres sont répandus ça et là. La lumière est voilee, 1 air est très doux; mais la grande ligne rouge des dunes ferme l’horizon de sa couleur éclatante. C’est le désert et son implacable lumière. Et ainsi, tandis que l’on vogue sur des eaux semblables à celles d’un lac, qui s’étendent sans fin et sans rides, sans miroitement, comme pour continuer la plaine, le sable ondulé est là pour vous rappeler à la vie d’Afrique, alors que le soleil lui-même s’éteint dans la brume.
Gao, huit heures du soir.
Je suis arrivé à Gao à huit heures du matin. Une heure auparavant j’avais rencontré une véritable flottille. C’étaient les barques du ravitaillement de Say et de la mission Voulet que le lieutenant Salaman ramenait à Koulikoro. D’après
le commandant Hoiirst, il aurait dû être impossible de remonter les rapides. Salaman a exécuté par deux fois ce « miracle », pour employer une locution chère au commani dant, car il a ramené à Gao une première fois les chalands de Voulet; il est redescendu avec le capitaine Grandery > pour ravitailler la rég-ion Est et remonter ensuite les pirogues. C’est un homme modeste; aussi assure-t-il qu’il n’a ; rien fait d’extraordinaire. On m’a raconté ici qu’il n’a mis : que quinze jours pour traverser la boucle du Niger, en pas- ; sant par Bandiagara et Dori.
^ Il m’a expliqué que ma pirogue supporterait probablement le voyage jusqu’à Say, mais qu’aussi, étant donnée sa [ longueur inusitée, si elle montait sur une roche, il pourr rait bien lui arriver de se découdre en son milieu. On y [ veillera. Le moyen, paraît-il, de franchir les rapides sans I qu’il soit besoin de tours de force répétés est de prendre i des guides. On verra que je me suis bien trouvé de procéder
I ainsi.
I J’arrive ici en pleine période héroïque. Gao doit être le ! point central de l’occupation du fleuve; il y a à peu près
tune centaine de tirailleurs et une trentaine de cavaliers. C’est avec eux que les lieutenants Delestre et de Fajeol tiennent f tête à des Touaregs cent fois plus nombreux. Le colonel I Klobb a tracé, pour les garnisons futures, les fondations [ d’un poste considérable. On travaille à son édification. I Actuellement, tout le monde est campé sur la berge, dans ! de vagues paillettes qui abritent tout juste du soleil; mais I on n’en est pas à un rayon près. Chevaux, tirailleurs, spahis, I femmes, enfants, tout cela grouille ensemble. La bonne tête I réjouie de Delestre, qui est le chef de tout ce monde, se prof mène au travers, en fumant une énorme pipe de tabac du pays, et la figure spirituelle de de Fajeol, cachée sous une vieille barbe de brousse, donne comme une pointe d’ironie à tout cet ensemble si disproportionné en apparence avec la tâche à remplir.
A déjeuner, j’ai vu arriver celui qui est vraiment le père de tout le camp, le docteur Sévère. C’est un ancien ; il a été partout, de toutes les campag-nes ; aussi tout le monde l’écoute. Il est la sagesse même, et lorsque il y a quelque décision à prendre au sujet de messieurs les Touaregs, c’est toujours son avis qui est suivi, et les jeunes gens y ont d’autant plus de mérite que, malgré leur jeunesse, ils sont, eux aussi, de vieux routiers qui ont plus d’une action d’éclat à leur actif. Le dernier haut fait de Delestre est d’avoir, avec une poignée d’hommes, arrêté par son sang-froid une horde de Touaregs et d’avoir permis au colonel d’accomplir un important mouvement, peut-être d’avoir empêché le massacre de toute la colonne. Tout le monde l’avait cru écrasé. Quant à de Fajeole, c’est l’homme que les gens du désert trouvent toujours devant eux au moment précis où ils veulent faire un mauvais coup. Et certainement ce qui doit les énerver le plus, c’est l’éternelle pointe de malice qu’ils doivent découvrir au fond de ses yeux.
Le docteur vient d’apprendre qu’il était décoré, et j’ai été heureux de me trouver là pour augmenter le nombre de ceux qui lui prouvaient combien il était estimé.
Il y a au camp toute une caravane de Maures. Des lions, qu’ils avaient attaqués, leur ont fait des blessures horribles que soigne le docteur.
Le soleil allait disparaître derrière les dunes et la lumière était toute rose; je me suis assis au milieu d’eux et je leur ai demandé quel était leur commerce. Je leur ai longtemps parlé de notre occupation. Ils m’ont donné des renseignements fort utiles. Leur chef est un homme encore jeune; c’était celui qui avait été le plus cruellement blessé; un jeune homme le soutenait et je n’ai jamais vu rien de plus beau que ce groupe. C’était la première fois que je parlais à des Maures. Le fleuve était caché par une dune; j’étais dans le monde des sables et je ne sais pourquoi ma conversation avec ces hommes, qui semblaient descendre
des races antiques, m’a laissé une véritable impression de grandeur.
7 mars. — Gao.
Je suis allé, ce matin, voir ce qui reste de la capitale de l’empire Songhay avec la grande tour pyramidale en ruines qui abrite les restes du grand Askia. C’est le plus misérable assemblage de huttes qui se puisse voir, une vingtaine en tout. Au milieu de cela, quelques pauvres Songliays qui ne cultivent presque plus leurs terres depuis deux ans parce que les Touaregs leur prennent toutes leurs récoltés.
En effet, à partir du moment où Gao a cessé d’être la capitale qu’elle a été pendant des siècles, elle n’a fait que décroître et elle a été en butte aux pillages des tribus du désert. Dans les dernières années qui ont précédé notre établissement, Madidou et les principaux chefs de la région s’étaient partagé ce qui restait de Gao et des villages environnants \ chaque habitant devait fournir la presque totalité de sa récolte au chef dont il relevait. Ces malheureux villages de Bamba à Gao changent continuellement de jilace et passent d’une rive à l’autre pour se mettre a 1 abri des pillards. Le .chef de Gao m’a assuré que si les Français n’étaient pas venus, dans peu de temps il ne serait plus rien resté de son village ^ les habitants s étaient decouiages de travailler pour le plus grand bonheur des « gens de la brousse. » Cet état de choses n’était pas fait pour taciliter les relations commerciales.
J’estime que Gao est un point très important. G est 1 endroit où les Maures de Kelijit passent le fleuve pour aller à Dori échanger le sel de Taodéni. Grâce a eux, il s est établi un mouvement entre le Nord-Est du Niger et la boucle.
De Taossay à Gao, les populations vivent des troupeaux qui paissent dans le borgou. Elles sont en rapport avec les
Maures. Elles ëchang-ent leurs bêtes contre des barres de sel et vont ensuite porter ce sel, ainsi que leur tabac, à Hombori où elles trouvent les étoffes du Hombori et du Mossi, le fer et les kolas. A partir de Gao les échang’es se font avec Dori. Un marché établi en ce point desservirait toute cette rég-ion saharienne et permettrait de renouer les relations qui existaient entre la Boucle du Nig-er et l’Aïr. Nous n’avons à redouter dans cette rég'ion aucune concurrence. Avoir des rapports commerciaux avec elle est le meilleur moyen d’y exercer une influence politique.