CHAPITRE VIII
Le Niger, de Gao à Say.
8 mars, eu pirogue.
J’ai quitté Gao à huit heures du matin. Les trois laptots que j’avais pris à Tombouctou sont restés au poste. J’ai pris trois indigènes qui doivent aller jusqu’à Ansong-o. J’ai, en outre, un tirailleur avec cent cinquante cartouches. Quel luxe !
Je me suis arrêté pour faire déjeuner mes hommes à Lotokoro. Ce villag-e était en train de déménag-er. Primitivement sur la rive droite, il passait dans une île parce que des pillards avaient pris ses troupeaux. Son chef, que j’ai vu à Gao, est un vieillard fort roué, du nom de Song-hay d’Idrist. Il s’était attiré notre bienveillance en expliquant aux indig’ènes qu’il avait lu dans le Koran que les Français ne pourraient plus être battus.
La récolte de riz a été très belle. Depuis Bamba, le fleuve même n’est qu’une immense rizière. Tout autour sont les champs de borg-ou, et sur les dunes, cet euphorbe qui depuis Sump pousse dans les sables. Si l’on arrivait à extraire le sucre du borgou et à tirer parti du latex de cette euphorbe, ce pays, qui de prime abord paraît n’être que sable et eau^ aurait une valeur considérable. Depuis Gao, la rive droite est formée par des dunes, dont les plus hautes ont jusqu’à 3oo mètres au-dessus de l’eau. La rive g'auche est une falaise de rochers ferrug-ineux. J’ai rencontré le
l6o SUR LES ROUTES DU SOUDAN.
capitaine Haïs qui revenait de « la colonne » avec une flottille de pirog'ues. Le reste de la colonne en question rentrait à Gao en suivant la rive. Le capitaine m’a assuré qu’il ne croyait plus à l’existence de Madidou, tellement ce chef avait mis d’obstination à ne pas se montrer. Je vais trouver un poste à Ansong’o, un autre à Dountzou et un troisième à Zinder. Ils ne sont en relations les uns avec les autres que par terre; je suis bien seul sur le fleuve : espérons que Madidou continuera à n’êlre qu’un mythe.
Le fleuve présente des remous très accentués. J’ai essayé de faire des sondages sans pouvoir y parvenir. Je crois qu’il doit y avoir une quinzaine de mètres de profondeur. Depuis Tombouctou, une escadre manœuvrerait à l’aise sur ses eaux.
La chaleur commence à se faire sentir; la température devient lourde, quoique le thermomètre ne marque que 3i“ au lieu de 29° qu’il marquait jusqu’ici.
9 mars, ca pirogue.
Hier, après une journée de navigation, nous avons fait escale, pour coucher à Garnouna.
Les villages ont de plus en plus une position indéterminée. Ils sont, aux hautes eaux, sur les rives; aux basses, ils passent dans les îles : il ne sera jamais possible de faire une carte exacte de cette région.
Hier soir, le « patron » de ma barque a eu une peur sérieuse. Le soleil était près de se coucher. Tandis que je prenais l’air sur le toit de ma pirogue, je vis un énorme hippopotame sortir de l’eau à une vingtaine de mètres de moi et disparaître presque aussitôt. Je donnai l’ordre de nous rapprocher de ce que je croyais être la terre, bien décidé à descendre de bateau et à tirer sur l’animal. Je voulais éviter ainsi que la bêle blessée ne culbutât notre pirogue. Ce n’était malheureusement que du borgou. L’ani-
(Dessin d’Édouard Mérite, d'après les documents do l'auteur.)
mal avait disparu; mais il en apparut un que je crus être le même à une centaine de mètres. Je tirai et le touchai. Au même instant, mon patron change de couleur, fait presser la barque et me supplie de ne plus tirer. Il m’assure avoir vu un hippopotame à deux mètres du bateau. C’était le premier. Je crois que mon coup de fusil l’a fait fuir plutôt qu’il ne l’a attiré. Il est certain qu’il s’en est fallu de peu que nous ne fussions bousculés.
Nous sommes entrés vers sept heures à Garg'ouma. C’est le plus gTos villag’e que j’aie vu depuis Tombouctou. Dans la nuit, au milieu du borg’ou, il apparaissait comme une lig’ne de feux et semblait avoir 2 kilomètres de long’.
J’ai fait appeler le chef du villag’e. Je n’ai jamais vu une brute pareille. Il a commencé par refuser de prendre une tasse de thé, et a répondu à mes questions d’une façon absurde. Tout d’un coup^ il m’a déclaré avoir besoin de retourner au villag’e. J’y ai consenti avec enthousiasme. Pendant ce temps, avec les laptots et les boys, j’ai causé hippopotames et caïmans, et j’ai entendu des histoires que l’on eût dit extraites du Livre de la jungle^ de Kipling’. Le chef est revenu, mais je lui ai dit alors que j’allais me coucher. Un homme de sa suite m’a demandé si je ne faisais pas un cadeau. Je l’ai renvoyé au lendemain, et, ce matin, le bonhomme n’a pas manqué de revenir. Le chef daig’nait me fournir un g’uide. Je lui ai donné quelques perles pour ne pas être en reste avec lui. En somme, on a eu peu de sympathie pour moi.
A midi, je me suis arrête à Barra, villag’e un peu moins grand que Garg-ouna. Je suis sorti à l’avant de ma pirog’ue, et, sous un g’rand soleil, j’ai essayé de causer avec les naturels. Résultat presque négatif. Je suis alors passé aux choses matérielles, et j’ai demandé du beurre et des œufs. «Kala- Kala », comme on dit par ici, je n’ai rien eu, et cependant il y en avait certainement, car il y avait poules et canards.
Cette fois, je suis parti sans donner de cadeaux. J’ai pu pourtant prendre un g-uide.
Tout à l’heure, à Tabanko, j’ai cru que j’allais trouver un chef plus communicatif. On m’a d’abord dit que l’on allait me porter des œufs et du lait. J’ai alors voulu poser quelques questions vagues au chef que je n’ai d’ailleurs pas pu reconnaître au milieu des cinquante individus plantés gravement sur ce qu’on pourrait appeler le quai. J’ai appris qu’il « n’y avait rien à faire ici, rien, rien que du riz », comme qui aurait dit un tout petit peu. Et partout étaient des bérès^ remplis de ce grain. Je voulus me procurer une lance, mais en vain, quoiqu’il y en eût de très jolies. Je vis enfin sortir de derrière une hutte un groupe discutant et gesticulant qui m’apportait des calebasses où étaient des œufs. On m’assura qu’il n’y avait pas de lait frais. Dans ma pirogue montèrent deux guides, alors que je n’en avais demandé qu’un. La bonne volonté ne devait pas manquer. Mais tous ces villages sont sur les territoires de parcours des Amouïlden, et Madidou ou son fantôme^ s’il n’existe pas réellement, devait fort gêner ces bonnes gens. Ils avaient probablement peur d’expier leurs amabilités à mon égard.
J’allais partir de Tabanko, lorsque j’entendis invoquer Allah très bruyamment, et ce que je savais d’arabe me permit d’estimer que ces exclamations étaient l’équivalent de : (( Le diable t’emporte ! » C’était un des laptots que j’avais pris à Gao qui se disputait avec un des hommes du village. Comme je voyais que le groupe de spectateurs, calme jusque-là, commençait à s’agiter, j’intervins et j’appris que mon laptot avait la prétention de réquisitionner du riz pour son usage personnel. Je ne fus pas long à lui démontrer qu’il n’avait point le droit de se croire un chef de convoi.
11 était temps, car l’indigène avait remplacé les imprécations à Allah par des hurlements cocasses consistant à crier