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I. Sacs en nattes

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SOUS le nez de son adversaire : « Tïï-Tïï. » Je mis fin à l’incident en donnant l’ordre du départ.

Mahmadou fulminait sous prétexte que « g-ens qui criaient comme ça « Tïï-Tïï » y avait pas bon. » Le tirailleur m’assura que c’est à partir d’ici la manière de se disputer. Gela nous promet de bons moments.

Depuis hier, je ne navig-ue plus qu’au milieu du borg’ou. Le fleuve est divisé en une multitude de bras. L’eau coule sans un pli au milieu de l’herbe. Il est difficile de rêver solitude plus complète. La température devient g’iaclale à mesure que le soleil baisse, la sensation d’isolement augmente.

Les hippopotames abondent toujours, et, malg-ré l’incident d’hier, je ne me fais pas faute de les tirer. Maintenant nous sommes arrêtés à côté du village de Badg"!. Gomme je n ai pas cause avec le chef, je n’ai pu savoir s’il est dig’ne ou non de ses congénères du fleuve.

Je vais me coucher avec plaisir; car, quoiqu’on ne fasse aucun exercice physique, on est éreinté quand vient le soir.

10 mai's. — Béra.

A huit heures et demie, je suis arrivé à Ansong’o. Le poste est au milieu de l’île, c’est-à-dire à 2 kilomètres dans les terres. J’ai trouvé là le lieutenant Gressard qui construisait son poste et qui, secondé par un adjudant, faisait g-aiement le métier de maçon. Gomme Delestre et de Fajeole, il fait partie de la vieille g-énératlon du Soudan. Ils demandent tous a faire une troisième année. Ils sont en pleine épopée et ne veulent point partir sans la voir se terminer. Ils ont peur maintenant que l’on n’évacue le pays et qu’on ne les fasse revenir en arriére. Ge serait désastreux. La route est ouverte jusqu’à Say, il faut qu’elle reste ouverte.

Ansongo ne présente rien de particulier. II y a dans Tîle

quatre ou cinq gros villn^es dont les greniers en forme de tonneau reg-org-ent de riz et de mil.

Après qu’il m’eut retenu à déjeuner, le lieutenant m’a accompagné à ma pirog’ue. Il devait en profiler pour se livrer à un exercice stralég-ique d’une suprême élég-ance. Il n’a point de barque et est par conséquent dans l’impossibilité de poursuivre les Touaregs sur l’autre rive. Il a pris un Lebel pour voir si par-dessus le fleuve il pourrait envoyer des balles et soulever le sable sous les pieds de ceux qui se présenteraient sur la berg-e.

Il ne m’a donné des hommes que pour aller jusqu’au prochain villag-e. A partir d’ici, je devrai ainsi continuellement chang-er d’équipag'e; le fleuve n’est pas assez sûr pour que l’on puisse entraîner des indigènes loin de chez eux. On pourrait fort bien les retenir comme captifs dans les villag-es qu’ils devraient traverser en revenant. Le seul inconvénient qu’il puisse y avoir pour moi à procéder ainsi, c’est que si, dans un villag-e, on me refuse des hommes, je serai fort embarrassé.

J’ai passé aujourd’hui ce qui sur les caries est appelé « rapides d’Ansong-o. » Je ne me suis pas aperçu d’une difficulté quelconque. Il y a des affleurernenls de roches ; mais les g-uides savent les éviter. J’ai souvent sondé le fleuve ; il y a au moins 2 mètres de fond ; c’est à peine si on va plus vite qu’ailleurs.

Je suis ici dans le villag-e de l’Idrist auquel il est fait allusion sur la carte du service g'éog-raphique. C’est un g-ros personnag-e; loules les îles avoisinantes dépendent de lui ou de ses parents; je viens de palabrer pendant deux heures avec lui d’une façon bien amusante. C’est un bonhomme bavard à l’esprit causlique. J’espère que son bon vouloir m’attirera la bienveillance des chefs que je vais rencontrer.

Pendant que je causais avec lui, tout le villag-e, peu à peu, s’était rassemblé. La dialectique de l’homme blanc

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avait étonné les noirs : s’il suffisait de sortir d’ici du riz, du mil et du sel, comme il serait facile de faire fortune!

Il mars. — En pirog-uc, neuf heures du matin.

Depuis hier nous navig-uons de nouveau dans la brume. Il fait froid et l’horizon s’arrête h i kilomètre de chaque côté de nous. Ce serait d’une g-rande tristesse si le soleil ne venait bien vile répandre ses rayons trop gênants.

Quant aux rapides, je les cherche encore.

Une heure.

J’ai enfin trouvé eur commencement.

Nous nous sommes arrêtés au villag-e de Bendia qui dépend d’Idrist, et dont le chef se nomme Sissa. Il m’a apporté quinze œufs et une énorme calebasse de riz. Je lui ai donné quelques perles et dix morceaux de sucre. Le sucre surtout lui a fait g-rand plaisir. Sissa est un g-rand g'aillard d’une quarantaine d’années, bien bâti et à l’air intellig-ent. Il ressemble assez à Idrist.

Une ressource importante pour les habitants des îles du Nig’er est constituée par les plumes des autruches qu’ils élèvent. Ils vendent ces plumes aux commerçants maures qui se rendent aux marchés de l’intérieur ou bien vont les porter eux-mêmes à HomborI et à Dori. Les îles du fleuve forment des parcs d’élevag’e merveilleux. Les autruches ne peuvent s’enfuir et n’ont point à redouter les fauves. Les indig’ènes n’ont qu’un tort : c’est de plumer trop souvent ces oiseaux. Les plumes qu’ils obtiennent ainsi sont de qualité fort inférieure. On devra leur apprendre à laisser pousser les plumes et à enlever les arbustes épineux qui poussent dans la brousse et qui effilochent les plumes. En introduisant les méthodes d’élevag’e appliquées dans l’Afrique du Sud, on

pourra créer dans celle partie du Soudan, bien plus que partout ailleurs, des autrucheries fort rémunératrices. Un spectacle des plus curieux est celui qu’offrent des autruches nouvellement plumées. Supposez d’énormes oies gérasses étalant leur g'ibbosités charnues. On dirait qu’elles sont pudibondes, et, si l’on reg'arde leur ventre ou leur croupion rosé, elles s’enfuient en ag-itant les moignons qui restent de leurs ailes avec un air scandalisé fort drôle.

En sortant de Bendia, nous sommes entrés dans un petit bras du fleuve. Les remous que nous voyons depuis Lotokoro se sont multipliés. Mais les roches qu’ils décèlent sont au moins à 2 mètres sous l’eau. Tout à coup, au milieu du fleuve, les pierres ont émerg’é, et les petites îles qui nous enserrent sont remplies de ces mêmes masses rocheuses. Quelquefois, dans les bras voisins, il y avait de véritables rapides où pendant une cinquantaine de mètres l’eau se heurte à des roches qui se montrent à peine. Là où nous étions, le fleuve était toujours profond.

Puis, nous avons pénétré dans une sorte d’entonnoir très joli : le fleuve s’est resserré au point de n’être qu’un petit ruisseau, et notre bateau a filé à une allure qui ne lui était g-uère habituelle.

Nous venons d’aboutir dans la grande branche du fleuve. La brume est intense. Les remous ont disparu ; nous avons dû passer la première zone des rapides.

Un kilomètre avant Walagouna, nous passons une nouvelle série de rapides.

Les gens de la région connaissent très bien le fleuve. Des deux guides que je prends à chaque nouveau village, je fais mettre l’un à l’avant et l’autre à l’arrière. Le passage des remous (car ce sont plutôt des remous que des rapides) ne manque pas de pittoresque. Alors que l’eau est calme, mes hommes rament avec frénésie en poussant des U/i! Uhl du fond de la poitrine. Mes boys et le tirailleur, que cette vitesse amusent, crient sans rémission : Tchen^

clou! Tchendou! (Allez! Allez!) Puis, lorsque le dang-er approche, les pag'ayeurs s’arrêtent, et à chaque bout, l’un d’eux se lève et inspecte g-ravement le fleuve, tandis que la pirog'ue se rapproche des roches où il semble qu’elle va se briser. Une petite palabre s’eng-ag-e; l’un des deux hommes lance sa main dans une direction, puis dans une autre, et, enfin, entre les deux. L’équipag'e rame à toute vitesse, car il est temps, et l’on s’avance tranquillement entre deux rapides dans un chenal d’an moins 2 mètres de profondeur. De nouveau, on reg-ag-ne la nappe tranquille que la brume rend semblable à une g-lace couverte de buée.

Karou, liiiit heures du soir

Vers trois heures, nous avons découvert un villag’e dont les cases étaient complètement cachées derrière les énormes amphores en terre qui, dans ces pays, servent de g-reniers à riz et à mil. C’était Ouatagouna. Il s’y est produit un incident assez étrang-e.

Nous devions entrer dans ce villag-e pour chang-er de g'Liides. Une échancrure dans le borg’ou qui entoure l’île sert de port. A une centaine de mètres devant nous apparaît une petite barque qui se dirig-e vers le village à toute rame. Mes boys et le tirailleur lui crient de s’arrêter; mais les rameurs précipitent leur mouvement. Je ne comprenais pas très bien de quoi il s’agissait, d’autant plus que je voyais Mahamadou trépigner de joie et crier : Captifs! Captifs! Je finis par deviner que c’étaient des Touaregs qui étaient dans cette pirogue, et tout le monde croyait que j’allais m’en emparer. Nous entrâmes dans le port presque en même temps; mais avant que la barque fût arrêtée, les quatre hommes qui la montaient avaient disparu derrière les amphores et il ne restait dans la pirogue que deux femmes, un enfant et un âne. Devant moi, tout le village regardait ce qui allait se passer. Le chef était un vieux

petit bonhomme qui n’y voyait presque plus et qui, assis par terre, tremblait de tous ses membres. Je lui demandai simplement du lait et deux hommes pour me servir de g-uides. Il n’y avait pas de lait, mais les hummes furent vite trouvés. Je demandai alors ce qu’était celte pirogue qui venait d’arriver. L’émotion redoubla et se traduisit par un silence quelque peu solennel au milieu des tonneaux et des dames-jeannes. Le vieux chef me dit que c’était des gens de la brousse qui venaient échanger un âne contre ce dont ils avaient besoin. Sur une de mes questions, il m’assura qu’il n’avait pas eu de bêtes emportées par les Touaregs, chose qui m’étonna fort, car il était le premier à me tenir un tel discours. Je lui dis : BisniUah! et je donne le signal du départ, au grand désappointement de mes boys, indignés de ce que je ne prenne pas les Touaregs comme captifs.

Nous n’étions pas à loo mètres de l’île lorsque voilà un des Songhays qui se met à hurler comme ils savent si bien le faire. Il criait que le village en avait assez, que tous les jours les Bourdams^ leur prenaient quelque chose, que cette pirogue venait réquisitionner du riz. J’ordonnai à Bakary de leur dire qu’ils ne savaient ce qu’ils voulaient : tout à l’heure ils m’avaient assuré que les Bourdams ne venaient jamais, et mainlenant ils disaient qu’ils étaient toujours là. Je n’avais pas le temps d’écouter des gens qui disaient des choses si variées; du reste, ils étaient des imbéciles de se laisser intimider par quatre hommes, deux femmes et un âne. Bakary se mit aussitôt à leur débiter un tas d’injures, autant que je pus en juger par le peu de peulh, de songhay et d’arabe que je sais. Je fus obligé de l’arrêter, et il me dit qu’il les traitait simplement de menteurs et de fous. Je demandai alors à un des hommes du village qui était avec nous ce que cela signifiait, et il m’ex-

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