I. Les greniers à mil
I'y2 SUR LES ROUTES DU SOUDAN.
si VOUS faites comme vous montreront les Français, vous en aurez beaucoup plus. »
Je les interrog’eai alors sur leurs productions, leurs relations avec les pays voisins, leurs habitudes, et je continuai :
— Ni à Wendou (Dori), ni à Sansan-Haoussa, ni à Say vous ne trouvez de marchandises de blancs?
— Non.
— Vous savez bien qu’il y en a à Tombouctou; pourquoi n’allez-vous pas en chercher ?
— Ag-o mori! elle est loin! déclarait l’assistance en faisant claquer ses doig'ts dans la direction de la g’rande ville.
— C’est vrai, elle est loin, mais avec des pirog-ues, ce n’est pas fatig’ant d’y aller.
— Ah! c’est que pas maintenant, mais avant, les g'ens delà brousse ne nous laissaient pas passer. Maintenant qu’il y a les Français, on ira.
— Et si l’on vous apportait des marchandises de blancs à Gao, à Sansan-Haoussa, à Say, seriez-vous contents et iriez -vous les chercher ?
— Oh! oui; mais les blancs ne sont contents qu’avec de l’arg-ent, et nous n’en avons pas.
— C’est vrai; mais je vais vous dire comment vous pourrez faire. Vous croyez que les blancs trouvent leurs étoffes dans un grand fleuve?
— Oui.
— C’est là une profonde erreur; ils les font avec des métiers comme les vôtres, mais bien plus g-rands, et, pour les faire marcher, il leur faut beaucoup de coton, et ils n’en ont pas chez eux. Je leur dirai que vous en avez, et ils viendront vous apporter leurs marchandises pour vous l’acheter.
— Tu as raison, et nous serons bien contents.
— Vous deviendrez riches comme les blancs, seulement il faudra travailler comme eux; ils travaillent toujours.
— Tu as raison, nous sommes faits pour travailler, et il n’y a que celui qui travaille qui est bon.
SUR LES ROUTES DU SOUDAN. l']‘d
— Il VOUS faudra faire ce que vous diront les J3lancs. Vous avez du colon, mais il est petit. Les blancs vous donneront des graines pour planter et ils n’achèteront que le coton qui viendra ainsi.
— Envoie-nous tout ce que tu voudras et nous planterons tout.
— C’est très bien. Je dirai au chef des Français que vous êtes des gens qui travaillez bien, que vous ne demandez qu’à travailler davantage, et qu’il faudra qu’on vous montre à le faire...
Et ici, je faisais un petit discours de circonstance. Seulemenb j’ai à aller bien loin avant de rentrer en France; il faut que je passe à Dori, à Wagadougou, à Bandiagara; aussi il ne faut pas que je perde du temps, et demain matin il faut que, dès que le soleil sé lèvera, j’aie des hommes pour faire marcher mon bateau, et ceux qui viendront seront contents d’être venus avec moi.
— Tu les auras, et tu iras si vite que personne ne pourra te rattraper.
Je vous remercie et, comme vous êtes bons, je demande à Allah que si je retourne dans ce pays, je retrouve le chef du village qui est bien vieux en bonne santé, ainsi que tous ceux qui sont là, et je lui demande qu’ils aient de bonnes récoltes.
— -, Tu dis bien, et nous aussi nous demandons à Allah qu’il t’accompagne dans ton grand voyage et qu’il fasse réussir ce que tu désires.
Tout ce que je désire, c’est que vous soyez heureux.
— Tu es bon.
Pendant ces longs discours, l’assistance s’était augmentée; tous les vieux du village étaient assis sur des nattes par terre et remuaient doucement la tête en approuvant à voix basse les paroles échangées. Derrière, dans l’ombre, étaient debout les jeunes hommes qui écoutaient en souriant.
La nuit était de plus en plus noire, la conversation était
finie; je serrai la main au chef, aux vieux, avec des bissmillali sans fin, et je reg’agnai ma pirog'ue, tandis que l’assemblée se rapprochait du feu et discutait sur tout ce que j’avais dit.
Et je song’eais longuement à l’harmonie complète de ces choses, à cette vie dans ces pays inconnus, à l’infini de cette solitude. Et je me disais aussi que peut-être tout cela resterait sans suite, et que du blanc qui était passé, on ne garderait d’autre souvenir que celui des longs palabres, le soii% auprès des feux.
i4 mars. — Ziuder, dix heures du soir.
Hier matin, je suis arrivé à Dountzou, deux heures après être parti de Firkou. J’y ai trouvé un capitaine et un lieutenant laissés dans ce poste par la colonne Grave qui a opéré depuis Dori. Ces villages des îles ont tous le même aspect, presqu’uniquement composés de greniers de riz. J’ai pu visiter des cases ici ; elles sont fort grandes et très confortables. Elles sont entourées de paille que revêt une armature en terre. Je suis parti vers deux heures en serrant la main à mes deux compatriotes.
J’ai passé, cet après-midi, dans une série de rapides formés par la division des eaux du Niger en une série de bras enserrés par les îles. Les parois de ces canaux sont rocheuses et l’eau circule entre elles avec une grande vitesse. J’ai pu craindre que la longueur de ma pirogue ne lui portât malheur; il étaib en effet, assez difficile de la manœuvrer à travers les replis du fleuve ; si l’on avait heurté la berge, on se serait brisé contre elle. Dans les tournants brusques, on ne pouvait faire autrement que de laisser la pirogue venir contre la rive le plus doucement possible. Mes piroguiers ont été fort habiles, et, dans toute cette navigation mouvementée, il ne nous est pas arrivé d’accident.
J’ai palabré ce soir auprès d’une immense dune violette
qui surplombe Tchendaié. Nous avons dit à peu près les mêmes choses qu’hier. Ces peuples ont les mêmes besoins, le même g'enre d’activité, et ce sont les mêmes marchandises qu’ils peuvent nous fournir.
i4 mars. — Zinclcr, onze heures du soir.
Ma navig'alion s’est continuée aujourd’hui, toujours la même. Ce sont toujours les mêmes îles de culture encore un peu inondées par le fleuve, et les îles plus g-randes sur lesquelles sont élevés les villag-es ; toujours la même richesse indiquée par l’abondance extraordinaire de greniers; ce sont les mêmes populations song-hays armées de lances et à la face voilée. A dix heures à Sacou, à trois heures à Ou Inendji, à cinq heures à Soudani, j’ai changé d’hommes.
Le fleuve a été encore assez tourmenté ; il s’en est fallu de peu que nous ne touchions. Nous étions, à un moment donné, dans un bras assez étroit et nous allions à une allure assez rapide lorsqu’une touffe de borgoii a brusquement démasqué une large pierre plate qui sortait de l’eau ; un peu en avant commençait un rapide; j’avais heureusement à l’avant trois hommes. Deux avaient des bambous; en les appuyant contre le sol, ils eurent le temps d’écarter un peu la pirogue de la roche; nous ne fîmes que l’effleurer. Le troisième laptot s’était contenté de cesser de ramer; quant à moi, j’en ai profité pour faire une photographie de ce passage critique.
A côté de la sensation de vitesse indéfinie et sans secousse, un des grands charmes de cette navigation des rapides gît dans cet imprévu et dans l’espèce d’équilibre qu’il y a entre la sauvagerie des eaux et l’agilité des hommes et des pirogues.
Je suis monté, pour chasser, sur une haute dune de la rive droite. On voyait l’immensité du Sahara, au milieu de laquelle serpentaient les mille bras du fleuve. Les îles à la
verte vég-ëtalion tranchaient sur le sable doré, et l’ean bleue illuminait l’étendue.
Ce n’est que par intervalles que l’on aperçoit les dunes des rives. La vég'élation touffue des îles fait oublier le désert.
A sept heures, je suis arrivé auprès de Zinder. Dans le poste, un adjudant prenait un mélancolique repas sur le toit d’une case. Lorsque à la lueur d’une torche blafarde il a vu apparaître ma figure au bout d’une échelle, il a certainement été l’homme le plus étonné du monde. Ce n’est g'uère l’usag'e, en effet, de se promener sur le fleuve en touriste.
L’adjudant est tout seul dans son poste qu’il a élevé dans une petite île. Quelle vie d’ermite !
Nous avons causé de ce qui s’était passé sur le fleuve avant mon passag-e. Décidément, je ne peux continuer à ne pas parler de ce que j’ai sur le cœur, de ces massacres de villag-es, de ces tueries de la mission Voulet.
Que l’on invoque toutes les raisons que l’on pourra trouver, elles ne justifieront pas ces procédés faciles et sauvages contre ces villag-es de travailleurs si riches et si doux. J’ai deviné ce qu’avaient été ces meurtres dans les villag-es que j’ai traversés; on m’a dit ce qu’ils avaient été à Sansa Haoussa. Et moi qui viens avec des paroles de paix! Pourquoi ces g-ens ne me traitent-ils pas d’hypocrite? J’ai approuvé les mesures contre les Touaregs, parce que ce sont des pillards; mais si on en use de même avec ceux que l’on est censé protég-er, quelle est l’excuse?
i5 mars. — En pirogue, quatre heures du soir.
J’ai visité Zinder ce matin; c’est un des plus grands entrepôts de riz de la rég-ion. Je ne crois pas qu’il y ait au monde quelque chose de j)lus étrang-e que cet assemblage de greniers. On croirait voir une immense cité d’abeilles.
(Dessin de Joseph de La Nézière, d’après les documents de l’auteur.)
uniquement remplie de ruches. Quand on se promène au travers, escorté de ces hommes voilés, tout habillés de
blanc, on perd tout ce qui vous reste de sentiment de votre civilisation.
Zinder est en rapport constant avec Dori. L’élément peu! y est très larg-ement représenté. C’est en cela surtout qu il diffère des autres villag-es. Dans les îles qui s’échelonnent de Taossay à Say, l’élément song-hay prédomine. Jusqu’à Dountzou, les Songhays ont surtout subi l’influence des Touareg-s et en ont pris le costume, les gestes et les armes. A partir de Dountzou, ils sont entrés en contact avec les races noires de la Boucle; il semble que ce soit de là qu est venue celte race des Gourteils qui prend un caractère de plus en plus particulier. Gomme partout en Afrique centrale, on trouve des infiltrations peul; mais tandis que dans les îles du Nord leur influence ne se fait sentir que pour un observateur exercé, dans les îles du Sud ils prennent une place de plus en plus prépondérante et exercent certainement une influence très réelle sur la politique des chefs iiidig-ènes.
L adjudant Dast ne voulait pas me laisser continuer mon voyag-e par le fleuve à cause des exploits des deux capitaines. Depuis leur passag-e, personne n’a essayé de reprendre contact avec les villages qu’ils ont terrorisés. Mon brave adjudant assurait qu’il ne peut m’arriver que deux choses SI je veux continuer par eau mon voyage : ou bien les gens fuiront à mon approche, ou bien, voyant que je suis inoffensif, ils profiteront de l’occasion pour se venger un peu du mal qu’on leur a fait.
J’ai moins envie que jamais de renoncer à entrer en rapport avec ces populations qui sont en contact avec les Haoussas. Depuis Tombouctou, jai entrepris ce long voyage presque dans cet unique but; je ne vais pas reculer maintenant à cause de deux énergumènes. Peut-être aussi pourrai-je réparer un peu le mal qu’ils ont fait.
Pour céder aux scrupules de l’adjudant, j’ai pris deux tirailleurs; mais je compte surtout sur le bon renom qui me précède, et aussi sur un jeune homme que j’ai pris avec moi. C’est le fils du chef de villag'e de Say, qui est venu à Zinder et que je ramène à Say. Je l’enverrai au-devant des habitants dire qui je suis et pourquoi je viens.
La li^^ne rouge des dunes et son obsession ont disparu au moins pour un temps.
La plupart des îles sont encore inondées et couvertes de verdure. Depuis hier les rapides, tout en restant inofïensifs, ont augmenté de longueur. Pendant 5oo métrés, en géneial, on est pris par un tourbillon; et cependant, allongé sur le toit de ma pirogue, dans la douceur de ce soir de printemps, sur cette rivière aux mille méandres, au milieu des îles bleues, je ne peux que rêver aux choses de France.
Maloum, sept licures du soir.
J’ai atterri tout contre ce village. On m’a apporté ce qui était nécessaire pour mon repas et celui de mes hommes, et l’on m’a laissé. Je sais la cause de cet isolement, et il m’est d’autant plus pénible que j’avais pris goût à ces sortes de prédications que je faisais le soir dans les îles du grand fleuve. Je ne suis plus un ami.
iG mars. — En pirogue, huit heures du matin.
Dans quelques heures, je vais entrer à Sansa-Haoussa.
Il me semble que je reviens au pays du mouvement et de l’activité usuelle. Fini le monde des sables! Je vais letrouver les éternels errants, les marchands soudanais, et leur invariable sourire. Par un eflet de ce mirage que me produit toujours chacun de ces points que l’on entend désio-ner le lom? des routes comme le centre des échanges, ce nom de Sansa-Haoussa prend dans mon imagination une ampleur que j’ai bien peur qu’il ne justifie pas.
Dix heures.
Nous venons de passer devant un petit villag-e; dans la brousse, on ne voyait qu’liomines et femmes en fuite. Entre les cases de paille, quelques malheureuses ramassaient les dernières calebasses, et lorsque nous sommes arrivés, plus personne. J’aurais voulu les rassurer, impossible. J’ai déposé un collier de perles dans un vase abandonné, et je suis parti. Un peu plus loin, il en est de même : tout le monde se sauve, et a travers le chaume, les femmes emportaient leur petit trésor. A Sansa-Haoussa, là, on en a tant tué! combien ils auront plus raison de fuir!
Que vais-je dire pour expliquer la tuerie et mes paroles de paix? Voilà le raisonnement que l’on tient à ces gens : (( Ils fuient, donc, ils n ont pas confiance 5 donc, nous les fusillons. »
Onze heures.
Je viens de faire mes préparatifs pour mon entrée à Sansa-Haoussa. J ai mis un costume qui diffère le plus possible de celui des soldats : pantalon de flanelle blanche, ceinture, chemise de flanelle, cravate de soie roug-e, et mon g’iand chapeau de feutre. J ai préparé mon cadeau pour le chef : sandales brodées d’arg-ent, une cravate de soie, un paquet de boug’ies , grosses perles dorées, une g’rande chromolithog-raphie et, pour le marabout, si toutefois il en reste sur les quarante que l’on dit avoir été tués, un g-rand flacon d’encre et six feuilles de papier.
Je vais ordonner à mes tirailleurs de ne paraître que quand je le leur permettrai ; et, si on me « zigouille », comme l’on dit ici, je saurai qui sera responsable, et cela ne m'étonnera g-uère.
Sansa Haoussa. — Deux heures.
Mon arrivée a produit, en efïel, une réelle émotion. Mon bateau a apparu brusquement au détour du fleuve, et j ai tout d’abord vu les petits enfants, qui étaient occupes a pêcher avec leurs filets, s’enfuir en criant et en pleurant, sans abandonner toutefois ni leurs eng'ins ni leur pêche. Il y avait beaucoup de monde sur la berge. Retenus par une sorte de fierté, les hommes ne se sont retirés que lentement, tandis que quelques-uns, occupés à radouber des pirog'ues, sont restés là, comme pour attendre les événements.
Dans le villag-e, on voyait de tous côtés les g-ens se dirig-er vers la campagne; sur une place, une foule de g'ens étaient réunis pour le marche sans doute, loisque mon bateau a atterri, ce fut une débandade générale. Dès que je le pus, j’envoyai le fils du chef de Say courir après tout ce monde, dire que je ne voulais tuer personne et me ramener le chef du village. Bientôt, je vis s’avancer un groupe imposant qui suivait un homme de haute taille, coiffe d un grand turban, le chef. Dès que je pus, je sautai à terre, après avoir de nouveau défendu au tirailleur de se montrer et à tout autre que Bakary de me suivre.
Je tombai au milieu de gens vêtus de beaux boubous et je leur lançai un joyeux « Salam aleikoum », tandis que je serrai la main au vieux chef comme je l’aurais fait à une connaissance du meilleur monde. Mon sourire, mon grand chapeau et ma cravate rouge produisirent leur effet, et aussitôt tout le monde partit d’un grand éclat de rire . c était la réaction. Chacun se remit à parler; tout le monde me tendait la main en me disant : « Bonzour. » M’éloignant de ma barque, je me dirigeai sans armes avec eux vers le village. Je demandai une case et on m’en donna une, carrée, construite en pisé. Elle était située dans un quartier abandonné. De tous côtés étaient des greniers éventrés à coups de
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crosses; on aurait dit que le vieux chef me log-eait à dessein au milieu des débris laissés par mes compatriotes.
Huit heures du soir.
Ce que je craig-nais est arrivé; on m’a parlé de la tuerie du capitaine Voulet. Quel moment j’ai passé !
Vers quatre heures, je suis sorti de ma pirog-ue où j’avais été faire la sieste, et suis allé me promener dans le villag-e. Le marché, formé de paillotles, était peu achalandé; il ne se tient du reste que tous les quatre jours, et c’est demain qu’il a lieu. En revanche, sur la berg-e arrivaient une multitude de petites barques chargées de mil et de marchandises pliées dans des nattes. Tout ce monde n’avait l’air qu’à moitié rassuré. Je me suis dirigé vers le village ; j’en suis vite revenu : ce n’est qu’un amas de ruines. Chemin faisant, je trouvai le chef et je lui dis de venir vers ma case. Comme d’habitude, une foule nombreuse nous suivit.
Arrivé près de ma demeure, je m’assieds à l’ombre du mur, sur mon pliant, et j’offre une natte au chef. Tout autour s’accroupissent les notabilités et, derrière eux, la foule se tient debout. Au premier mot que j’articule, le chef me prie d’attendre, pour continuer, l’arrivée du fama sous les ordres de qui il était. On voyait, en effet, son bateau sur le fleuve. Tandis que j’attendais les événements, je regardais la foule que j’avais devant moi. Elle n’était composée que de vieillards et de tout jeunes gens. Il n’y avait pas un homme de vingt à quarante ans, de ceux qui sont la force d’un pays. Je savais malheureusement pourquoi. Je remarquai de nouveau ce qui m’avait frappé le matin : personne n’avait ni lance ni sabre, et pour quelqu’un qui, depuis Goundam, n’a pas vu un homme sans armes, cela avait quelque chose de fort étonnant. Et c’est contre ces gens que l’on a jugé nécessaire d’user de pareilles rigueurs!
Enfin, le cortège du fama arrive; le chef va à son de-
vant. Je me demande quel est celui qui est l’homme considérable et je serre la main avec énergie à un monsieur habillé de noir, à la stature superbe et au sourire bon enfant. Il était armé d’une lance énorme. Je dus reconnaître que ce n’était qu’un premier ministre. J’adressai alors un « Salam ’aleikoum » irréprochable à un bonhomme vêtu d’un boubou haoussa bleu et portant sur la tête un véritable matelas. C’était bien le fama.
Nous nous assîmes. Je commençai mon boniment habituel, pensant que le plus simple était de ne pas parler des incidents du mois de janvier. Je remarquai qu’on ne m’écoutait qu’avec une attention modérée; les g-ens chuchotaient. Lorsque je leur eus expliqué que, s’ils le voulaient, on leur apprendrait à travailler à la manière des Européens et qu’on leur apporterait des marchandises françaises en échang’e de leurs produits, voilà le vieux chef qui, apres un reg’ard lancé à l’assistance, me tient le discours suivant :
(( Tu nous dis que vous allez empêcher les g'ens de la brousse de nous prendre nos biens ; qu’est-ce que cela nous fait si les blancs nous font plus de mal que les pillards? » Je sentis quelque chose qui me serrait le cœur et je pensai que je n’avais plus autre chose à faire qu’à parler ouvertement de la chose. « C’est vrai; un blanc est venu et il a tué beaucoup de monde, mais c’est parce qu’il y a été oblig’é. Le chef des Français l’avait envoyé bien loin; il avait beaucoup de g-ens à nourrir, il lui fallait beaucoup de choses; vous n’avez pas voulu les lui donner; il a cru que vous n’étiez pas les amis des Français et il vous a traités comme des ennemis. » C’est vrai, il avait beaucoup de monde, mais de partout on lui a apporté tout ce que l’on a pu. Un petit villag-e n’avait qu’un peu de mil; il le lui a presque tout envoyé, et cependant le capitaine n’a pas été content et il a fait tuer dix hommes. Ici, on lui a donné des quantités de moutons, du riz, dix bœufs, et lui, il a fait éventrer cent dix personnes et il n’y a plus que des cases vides. »
Et un ricanement d’approbation répondit à ces paroles. De plus en plus l’ang-oisse in’ëlraignait et je trouvais par avance absurdes toutes les explications que je pouvais donner. « S’il avait su que vous étiez amis avec les blancs, il n’aurait pas ag-i ainsi; il ne le savait pas. Il en a vu qui fuyaient; il a cru que c’était pour mieux l’attaquer, et c’est pour cela que lorsqu’il n’a pas eu ce dont il avait besoin, il a été sévère. » Et tandis que je parlais, j’avais, comme je ne l’ai peut-être jamais eu, la sensation du silence.
Tous ces hommes autour de moi se taisaient. J’étais adossé contre les murs de ma case entre mes deux boys; à un pas de moi commençait un demi-cercle d’une ving-taine de mètres rempli de g'ens serrés les uns contre les autres, le premier rang* assis, les autres debout. Sur les cases en ruines des g-roupes se détachaient sur le ciel. Quelques instants auparavant, trois superbes silhouettes de Touareg-s à cheval s’étaient montrés derrière la foule. Surpris de leur présence, je n’avais rien trouvé de mieux que de les faire asseoir auprès de moi. Leurs têtes fines se découpaient sous leur litham et leurs yeux que je voyais seuls semblaient sonder mes pensées. Leur beau reg-ard paraissait vouloir me dire qu’en effet les gens de la brousse avalent sur les blancs une supériorité : celle d’ag-ir franchement. Si quelque chose me troublait, ce n’était pas de me voir sans défense au juilieu d’une centaine de lances apportées par les étrang-ers au villag-e, au milieu de cette foule qui aurait été excusable d’être irritée contre moi ; c’était de penser que je n’excuserais jamais ce qui s’était passé, et qu’étant un blanc, j’en étais, aux yeux de ces hommes, comme le complice.
Long-temps je parlai cependant, je dis le bien qu’avaient fait les Français à tous ceux qui vivaient de leur ti-avail au Soudan, la prise de Samory et de Bademba, le calme où était Tombouctou. Je crus un instant que l’on ne me parlerait plus de l’acte commis. Le vieux chef répondit à tout cela : « Oui; lorsqu’il y aura les Français, partout ils pour-
ront nous défendre, même contre le capitaine ou ceux qui voudront faire comme lui. » Cet homme était assimilé a un chef de bande. Je n’ai rien dit, parce que je n’en avais pas le droit, rien qui put rendre les Français solidaires des actes de cet homme ; j’avoue que je n’ai pas cherché à 1 en rendre irresponsable.
De nouveau^ je dis comment les Français rendaient riches les peuples dont ils étaient les maîtres, comment c’était la paix et le travail qu’ils voulaient. Je leur tins long-temps des discours sérieux et g-raves. Je n’étais peut-être pas envoyé ici pour cela ; il me sembla cependant que si d’autres étaient passés et avaient fait oeuvre de guerre, je devais agir autrement, moi qui étais envoyé pour faire œuvre de paix. Je crois surtout que ce qui frappa ces gens ce fut le ton de ma voix. J’avais rarement parlé de choses si émouvantes.
La nuit venait; le silence ([ui régnait autour de moi était encore plus sensible. Je dis au vieux chef : (( Tu diras aux gens qui sont dans les villages de venir demain au marché, de ne point avoir peur; que je serai heureux s il y a beaucoup de monde. » Et le vieux chef répondit : « Oui , j’ai dit de ne pas avoir peur. Tu es là depuis dix heures; il est six heures, et tu n’as encore fait tuer personne. »
Je l’assurai que je ferais tout ce que je pourrais pour qu’il n’ait qu’à se louer des blancs. C’était l’heure du Salam. Je me levai, toute l’assistance en fit autant, et ce qui m’émut plus profondément que les paroles de sang de tout à Fheure, ce fut que toutes les mains se tendirent vers moi, tandis que des Bissmillah’ partaient de toutes les bouches. Je serrai surtout les mains des vieillards, car je sentais combien était réelle leur émotion. Il semblait que j n’ouïs fait disparaître une sorte de terreur qui planait sur ce paisible village.
Je m’éloignai tout pensif de ma case. Devant moi l’horizon resplendissait des dernières lueurs du soleil. Une
braruche étroite du Nig-er coupait la plaine. Sur la lig-ne bleue du fleuve et l’or du ciel se découpait le feuillag-e tranquille de quelques g-rands arbres. Dans leur foi primitive, ces hommes à qui j’avais parlé étaient allés faire leur Salam ; il me semblait, quant à moi, que je me trouvais devant les choses éternelles. Il me fut facile d’élever mon ame vers elles, dans le calme de cette nature surhumaine, au milieu de cette paix que je venais d’invoquer.
Je vais me coucher dans ma pirogue. Je ne fais pas faire de service de g'arde; je me suis remis entre les mains de ces braves g-ens : qu’ils fassent de moi ce qu’ils voudront!
Sansa-Haoussa, l'y mars.
Après une nuit sans incidents, j’ai reçu d’abord ce matin a visite du chef des Haoussas k Say, à Zinder et à Sansa- Haoussa. G est la première fois que je rencontre un de ces consuls dont parlent tous ceux qui sont allés dans les Etats de la nve g-auche du Nig-er. C’est un homme à la physionomie très fine, comme, du reste, la plupart des g-ens libres de ces pays. J’ai long-temps causé avec lui, et il m’a donné des lonseig'nemenls fort précieux.
Puis, le chef du viilag-e est venu me prendre pour aller au marche, comme je lui en avais marqué l’intention. Devant moi marchaient, pour me faire honneur, le fama et le chef du village, et derrière moi suivaient près de deux cents hommes porteurs ou non de lances. Bien que l’on eût dit à ces gens que je n’étais pas un ogre, mon arrivée faillit cependant produire un effet désastreux. Déjà, nombre de femmes commençaient à plier bagage, lorsque les gens de ma Siite s’élancèrent pour les rassurer. Je circulai dans le marche; j’y vis les denrées usuelles en quantité considérable. mais aucun négociant important; ils étaient restés dans les villages des alentours de peur que je ne prenne leurs marchandises. 11 y avait deux ou trois indibsiiipAii i
promenaient à travers le marché quelques pièces d’étofïes bleues, mais point de vêtements haoussas, de plumes d’autruche ni de défenses d’éléphant. Les seules choses intéressantes étaient de g-rands vases de terre décorés de dessins colorés ressemblant absolument à ceux de l’âg'e primitif de la poterie g-recque, et de jolis piquets décorés taillés en fourches destinés à supporter les lits indig’ènes.
Je dis au chef que s’il y avait des commerçants ayant des plumes d’autruches ou des costumes haoussas^ je les leur achèterais. Je revins alors m’asseoir auprès de ma case. Le consul haoussa m’amena un marchand avec un boubou haoussa très ordinaire; il en voulait une barre et demie de sel. Je lui demandai immédiatement s’il se moquait de moi et lui expliquai que personne ne lui achèterait son boubou pour ce prix. Hochements de tête dans l’assemblée, palabre du chef de village; enfin^ le géant premier ministre, avec un bon rire, assure que j’ai raison, mais qu’un blanc qui était très riche devait payer très cher. Je répondis à cela que je voyageais depuis cinq mois, que j’en avais pour autant de temps à circuler, et que si dans tous les villages où je passais il me fallait acheter ce que je désirais à ce prix-là il me faudrait non une pirogue, mais vingt. Cette fois, l’assemblée approuva mon dire et je continuai. Cependant, comme je suis un brave homme, je veux bien payer plus cher que les autres, et je donnerai une barre de sel entière pour un très beau boubou et six lithams. Bien que la barre de sel vaille ici une centaine de francs, le marchand refusa. Le consul haoussa m’assura que peut-être on trouverait un autre commerçant moins difficile; mais je répondis que je n’avais pas le temps de passer ma journée à causer barres de sel et pantalons, et que, pour cela, on voulfit bien désormais s’adresser à Bakary, mon domestique. Le chef de village avait l’air navré, croyant que j’étais furieux; je m’empressai de lui dire qu’étant allé au marché j’avais voulu faire comme tout le monde, mais que, puisque l’on n’avait
rien à me vendre, je n’en restais pas moins très bon ami avec les gens de Sansa-Haoussa. On s’était, du reste, promis de m’exploiter, car un bonhomme ayant voulu me vendre une superbe lance en fer i5 francs, les gens du marché l’en empêchèrent, disant que l’on devait me vendre tout très cher.
Vers deux heures de l’après-midi, les chefs touaregs, que j’avais vus au palabre de la veille, vinrent me trouver. On m’avait prévenu à Zinder de leur soumission. Ils avaient, en effet, l’air de très braves gens, autant que ce que l’on voit de la figure d’un Touareg peut le laisser deviner. Je me suis permis à leur égard une petite méchanceté. On sait que les Touaregs ont horreur de l’eau. Ma pirogue est à peu près à une dizaine de mètres de la rive, et pour y parvenir il faut entrer dans le fleuve. Je fis signe aux Touaregs de venir près de ma barque, et les malheureux marchèrent dans la vase, Allah sait avec quelles mines! J’eus pitié d’eux, et je fis venir une petite pirogue pour les empêcher de tomber dans l’eau en palabrant, comme ils semblaient le craindre.
Ils venaient m’assurer qu’ils étaient les amis des Français. Leur camp s’appelait Zeidou et était situé sur la rive gauche. Je leur dis que je savais qu’ils avaient fait soumission et qu’ils n’étaient pas des pillards. Ils m’assurèrent qu’ils vivaient de leurs troupeaux ; leurs femmes faisaient un peu de beurre, et ils échangeaient bêles et produits dans les îles contre du mil et du riz. Ils me déclarèrent que les Français étaient bons; que depuis qu’ils étaient à Dori ils n’avaient pris le bien de personne; que lorsqu’ils avaient besoin de chevaux, ils les payaient fort cher. Je répondis à mon tour par un petit dithyrambe en l’honneur de nos compatriotes, et je serais resté ainsi jusqu’au soir à causer avec ces Touaregs, tant c’est une chose rare, même en ces pays, et tant ces fils du sable ont une physionomie intéressante! Je crois que la plus grande faute que l’on puisse faire avec eux
est de manquer de franchise. La conversation a eu la conclusion que j’attendais : le plus important d’entre mes visiteurs me demanda l’étoffe pour faire une culotte destinée à son fils qui avait déchiré la sienne.
Je lui ai fait envoyer quatre coudées de Guinée, et, vers le soir, il est venu me remercier. Gomme il ne savait que faire pour m’être ag-réable, il m’a prêté son cheval, ce qui très probablement n’est jamais arrivé à aucun blanc. L’animal portait une selle superbe; il avait le type de ces chevaux du désert qui sont faits pour aller très vite à un moment donné, mais incapables de supporter un effort. J’ai fait en partie le tour de la ville; elle a du contenir près de cinq mille habitants : ce n’est plus maintenant qu’une ruine.
Vers le soir, le chef du villag'e est venu avec quelques vieux bonshommes, parmi lesquels était le consul des commerçants de Ghadamès, qui m’a profondément déplu, du reste. Ils m’ont demandé des explications sur certaines chinoiseries de notre administration qu’ils ne comprenaient g-uère. Je les leur ai données dans la mesure du possible. Une des choses qui les g’êne le plus, c’est que la division de nos cercles ne correspond pas avec celles de leurs réglions.
Lamordé, i8 mars, huit heures du soir.
Je suis parti de Sansa-Haoussa à la pointe du jour avec huit hommes d’équipage. J’aurais voulu les chang-er à Zima, mais tout le monde avait fui. Aussi, tout à l’heure, ai-je heurté un rocher qui était à fleur d’eau et que mes hommes ne connaissaient pas; du reste, il était nuit.
Nous voilà arrêtés à Lamordé, dans le Borg’ou. Le villag'e est trop loin pour que je le voie.
C’est la dernière nuit que je passe sur le Nig-er avant de m’eng'ag'er dans la boucle. La lune seule m’éclaire.
SUR LES ROUTES DU SOUDAN. iSq
On se laisse aller sur ces eaux à ce qui en fait le charme mystérieux : l’oubli de toutes choses. Aucune préoccupation matérielle ne vient vous troubler. Peu à peu, la vie contemplative prend le dessus et bientôt celle du silence. Sous la lumière étincelante, sans souci de la tâche commencée, l’œil suit indéfiniment la lig-ne de la rive qui semble lui symboliser la pureté des choses de la nature ; puis, la pensée s’envole avec quelque g-rand ibis bleu, comme pour suivre un song-e aimé, et, pendant des heures et des heures, tandis que le corps vog-iie sans lassitude sur le fleuve resplendissant, l’âme vit dans un autre monde. Le soir, la symphonie des couleurs unit le ciel, la rive et l’eau; toute pensée disparaît et vos rêves même s’anéantissent dans la nuit éternelle.