‹ Sur les routes du SoudanChapitre 3 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au Sénégal.

La mission technique du Soudan, org'anisée par M. le g’eneral de Trentinian, devait s’embarquer sur le paquebot des Messag-eries maritimes, la Cordillère^ le i8 novembre 1898. Je Ty rejoig'nis. Je devais faire roule avec elle jusqu’à Kayes. Elle était composée de MM. Legeal, du Conservatoire des arts et métiers, qui devait étudier les ressources g-éolog-iques du Soudan ; Chevalier, du Muséum, qui devait en faire l’etude botanique 5 Jacquey, ingénieur ag'ronome, qui allait creer les stations agTonomiques 5 Rhonè, ing-énieur de la Compag-nie de Fives-Lille, qui allait examiner les moyens d’utilisation des forces hydrauliques du Sénég’al et du Niger; Fossat, courtier du Havre, qui allait étudier les qualités commerciales du coton soudanais; Rossig’nol, planteur du Giiatémala, qui devait rechercher dans quelle mesure il serait possible d’appliquer les procédés de culture et d’exploitation employés dans l’Amérique centrale aux terres du Soudan; de deux peintres, l’animalier Édouard Mente et 1 orientaliste Joseph de la Neizière, qui devaient faire des études, l’un sur les races, l’autre sur la faune du pays. La mission comprenait en .outre un groupe dirig’é par M. Hamet et assisté de M. Fauque, naturaliste, qui devait s occuper du caoutchouc. M. Chevalier put accompagmer ce g-roupe dans le Sud pendant quelques temps et se charg^ea des recherches botaniques sur les plantes à caoutchouc, avant de continuer son voyag-e dans le reste de l’Afrique occidentale.

Tout le monde devait se disperser après êlre arrivé à Kayes, et chacun devait s’enfoncer dans la brousse pour remplir la mission qui lui avait été confiée.

La traversée, où l’on apprit à se connaître les uns les autres, parut courte, et le 26 novembre la Cordillère arriva à Dakar.

Bien des pensées nous ag-itaient alors ; mais, il faut bien l’avouer, nous étions dominés surtout par des impressions physiques : l’étonnement que nous causait la force du soleil et l’effarement que produisait en nous le rassemblement de nos bagag-es éparpillés sur le pont.

Rien n’est extraordinaire comme la patience des voyag’eurs français. Une Compagnie de navigation s engage a transporter vos bagag’cs de Bordeaux a Dakar , vous vous figurez que vous allez atteindre la terre sans difficultés : cruelle erreur. Un beau jour, tous les colis sont sortis pêlemêle de la cale; on vous invite à les reconnaître; vous vous donnez beaucoup de mal pour y parvenir, et n’y arrivez qu’après avoir donné force etrennes aux marins de seixice. Du moins vous croyez, après ce tracas, pouvoir débarquer tranquillement; vous etes bientôt détrompé, déjà commencent pour vous les vicissitudes africaines.

Un employé vous déclare, d’un ton aimable, que vous devez vous occuper du debarquement et du dechaigement de vos bagages. Vous voyez dans cette superbu rade de Dakar une nuée de petits cotres aux grandes voiles s’avancer vers la grande masse du navire et s’accrocher à ses flancs. Bientôt, le vaisseau tout entier est rempli de nègres à la peau luisante, qui courent partout et, comme une litanie, vous disent : « Bonzou; toi bagages? »

Et vos yeux s’ouvrent de plus en plus ; vous êtes à la fois irrité par ce sans-gêne de la grande Compagnie et tout heureux de voir que ces faces noires vous produisent une si bonne impression. Enfin, vos colis et votre personne partent pour un voyage de dix minutes, dix minutes qui semblent

(Dessin d'Édouard Mérite, d'après les documents de l'auteur )

interminables, tant elles sont pleines d’imprévu. Et, accroches a une corde de la mâture, c’est avec un g'rand éclat de rire que vous faites votre entrée en terre africaine par un rétablissement de i'"5o de haut, nécessaire pour monter sur le quai.

Il était juste midi lorsque je me suis livré à cette g’ymnastique et, jusqu’à trois heures, j’ai pu étudier à fond l’art de faire transporter les caisses en Afrique. A peine les miennes sont-elles a terre que, sans que j’aie eu le temps de dire un mot, elles partent dans toutes les directions, sur la tête de trente moricauds, de bleu ou de blanc habillés. G était a la ^are que je devais aller : je finis par m’y faire suivre; mais alors, nouveau spectacle* : mes caisses sont éparpillées dans toute la cour, et des nèg'res, trois fois plus nombreux que mes caisses, m’environnent, me disant : « Payez monnaie. » J’essaie bien de réclamer, constatant que la plupart n’avaient rien fait; peine perdue : pendant un quart d’heure, les bras croisés, sous un soleil de plomb dont m’abrite à peine mon g'rand chapeau de feutre, je puis jouir d’un vacarme assourdissant, trouvant par instant qu’il y aurait grand plaisir à prendre un nèg^re pour taper sur les autres. Pour en finir, je monte sur une caisse et déclare que je ne paierai que trente porteurs, et ne sortirai «arg^-ent» que quand ils se seront mis d’accord; puis, d’un air dig-ne, je me retire. Hélas! nouveau vacarme. Alors, dans le tas, je verse trente fois 3 sous dans une main quelconque, et toute la soiree, dans les rues ensoleillées, je me sentis suivi de boubous blancs ou bleus, disant : « Moi, y a pas payé. »

Dakar ne répond g'uère à l’idée que je me faisais d’une ville coloniale. Point de factoreries; de grandes rues, entendez par la des rues larges, mais non point long'iies, avec quelques maisons à l’européenne; trois ou quatre mag-asins, deux ag-ences de Gompag-nies de navigation et les log-ements de l’administration^ éparpillés dans des jardins

sans ombrag'es. Deux hôtels, toujours pleins et aussi mal organisés que possible.

Le directeur des postes, un excellent homme, m’a offert l’hospitalité, et j’en ai été fort heureux; car, une moitié de la mission soudanaise, à laquelle j’étais attache, a couché dans des corridors; l’autre moitié avait dii un abri a 1 ami de la Nézière, le peintre, qui, ayant pu avoir une chambre, avait trouvé le moyen, en, eparpillant ses matelas, paillasses et couvertures, de faire coucher cinq personnes.

Le lendemain, nous avons pris le train de Saint-Louis. Cette traversée du Gayor est très pénible; mais il n est pas mauvais qu’elle se trouve sur les premiers pas du voyageur qui pénètre en Afidqiie. Deliout sur la plate-forme qui longe les wagons, l’on regarde av^ec une attention extipme ce paysage qui est la première révélation de 1 Afrique, et c est avec une sorte de stupéfaction que l’on constate la ressemblance de cette plaine avec une plaine d’Europe. Vous aviez rêvé végétations exubérantes^ plantes grasses aux formes étranges^ feuillages élancés, lianes aux enchevêtrements fantastiques; ou bien, la brousse constituée par une plaine immense avec des herbes rabougries et toujours les mêmes. Rien de tout cela. Des arbres tous pareils a ceux de France, éparpillés un peu partout au travers de \astes champs de maïs et de mil ; ou bien, des broussailles au milieu de larges bancs de sable avec, un peu partout, de gros troncs de baobabs, qui, de loin, ressemblent à des chênes. Et tandis que le train roule lentement, c’est toujours le même spectacle qui passe sous vos yeux. Parfois, une forme elancee de rhônier semble comme une évocation de ce c[ue vous attendiez ; mais ce n’est qu’une vision fugitive.

Le soleil est monté très haut vers le zénith, et vous avez la sensation d’aller vers une fournaise. En même temps le vent d est s’est leve, et la menue poussieie qui voltige sur cette plaine basse vous aveugle. Personne ne parle plus; les uns se sont réfugiés dans les compartiments

surchaiifïés, les autres coniinuenl à avaler le sable, ne pouvant détacher leurs yeux de cette terre qu’ils sentent devoir être leur passion et devoir dévorer toute leur vie.

A onze heures, on se précipite dans un véritable buffet, et l’on s’aperçoit vite que ce ne sera pas un problème facile d’appliquer les règles d’iiyg-iène préconisées en ces pays. On boit de l’eau de Saint-Galinier ; mais, en même temps, on piend force g’iace, ce qui est un contresens. On mang’e beaucoup et l’on remonte tout cong’estionné dans l’instrument de supplice. Cette fois, comme on a bu, la soif vient vous tourmenter à son tour, et ce n’est pas sans une pointe d’org'ueil que ceux qui résistent voient les autres boire 1 eau d alimentation des chaudières qui pourrit dans de grandes cuves.

Et, de nouveau, l’éternel paysage se déroule. Cependant l’on découvre ces champs d’arachides qui font la richesse de ces pays; on voit un peu partout cette petite plante qui, comme écrasée sur le sable, couvre de taches jaunes la plaine rougeâtre. Brusquement, le soleil s’abaisse, la nature semble se préparer au repos; de tous côtés de longues files d âniers se rendant a la ville, des troupeaux de chèvres rouges et jaunes revenant au village; le long des marigots verts, de grandes herbes touffues, la côte; Saint-Louis!

Dans le train étaient quelques-unes de ces courag'euses femmes qui accompagnent leurs maris en ces terres, où rien ne semble fait pour elles. Il y avait même des jeunes filles. Il faut bien avouer que l’excès de la chaleur avait fait, trop peut-être, oublier leur présence; à l’arrivée, tout le monde était aussi débraillé que possible.

Grande aussi fut notre eonfusion, en voyant la gare de Saint-Louis envahie par une foule de belles dames et debeaux messieurs. Il était cinq heures du soir; tous avaient quitté le casque, nécessaire au milieu du jour; les hommes étaient en chapeau de paille ou de feutre, souliers vernis, jaquette et gilet blanc; les pardessus même n’étaient pas

rares ; les dames avaient de jolis costumes européens, noirs ou blancs.

Tout d’abord se posa pour mes camarades la question des hôtels, non moins difficile à résoudre à Saint-Louis qu a Dakar; et la plupart d’entre eux eurent un moment la crainte de voir commencer le campement dans la brousse. Personnellement, j’eus le privilège de recevoir le plus cordial accueil des représentants de la maison Maurel et Prom, de Bordeaux. Je pus apprécier l’hospitalité sénégalaise, plus large que celle d’aucun pays, fût-il anglo-saxon. A la grande table de la factorerie se trouvaient réunis, le matin et le soir, tous les agents de la maison, depuis le plus humble. Le repas était présidé par le représentant de la maison, M. Sambain, et son second. G est dans une soi te de vie familiale que vit ainsi tout le personnel. Tel est l’usage sur toute la côte d’Afrique, et c’est assurément une des causes qui contribuent à la longue durée des établissements.

Les grandes maisons sénégalaises sont en butte a beaucoup d’attaques. On leur reproché d’arrêter tous les petits commerces qui voudraient se creer a cote ci elles , volontiers on leur en fait un crime. Il nous est bien difficile de partager une opinion aussi sévère. Nous estimons qu’il est, en effet, très difficile à un nouvel arrivant de s’établir à côté de ces gros organismes qui, sans doute, font les plus grands efforts pour l’empêcher de réussir; mais il faut consideier les choses sous leur véritable jour. Ces grandes maisons sont constituées depuis trois quarts de siècle. Elles ont une nuée de comptoirs sur tous les points du Sénégal. Chacun de ces comptoirs est une puissance féodale, ayant ses chefs de caravane, ses traitants indigènes en quelque sorte attitrés^ qui lui amènent les productions locales et les échangent contre les produits européens. Ces noirs ou ces maures reviennent toujours à la même maison, et, à leur tour, ils représentent un peu partout le commerce indigène.

D’autre part, les produits de la traite sont assez peu variés. Ce sont, à l’importation, loujours les mêmes marchandises européennes, celles qui servent à la vie journalière des blancs; et un certain nombre de produits qu’achètent les indig’ènes : des étoiles, des spiritueux, quelques menus objets, du fil, des aig-uilles, des allumettes, du sucre, etc. A l’exportation, trois produits : la gomme, le caoutchouc, les arachides, constituent le plus g-ros de la matière commerciale.

Les arachides ne sont g'uère cultivées que Je long' de la côte, et les indig-ènes eux-mêmes les apportent aux comptoirs. La g'omme, le caoutchouc, au contraire, sont apportés par les traitants dont nous venons de parler. Si la nature des denrées qui peuvent faire l’olqet des achats est peu variée, la quantité n’en est pas moins limitée : nous sommes dans un pays de pur commerce, où l’on ne s’est point préoccupé de la production. Les g-randes maisons établies de vieille date ont répandu leurs comptoirs partout où il leur a semblé bon qu’il en existât; elles ont attiré à elles tout l’achat et toute la vente; elles se sont affilié tous les organes indigènes qui sont les intermédiaires de ces achats et de ces ventes ; il est arrivé qu’elles se sont partagé tout le commerce possible, d’une façon inégale, suivant leur puissance. Qu’un nouveau venu veuille entrer à son tour dans le commerce sénégalais, il en est empêché par la force même des choses. Il ne peut arriver à son but qu’en enlevant aux maisons établies une partie de leur trafic et en s’attaquant directement à elles, puisqu’il ne peut s’adresser qu’à leurs traitants indigènes pour avoir les produits locaux. Les anciennes maisons se défendent d’une façon très simple. 11 leur est aisé, au cas où un de leurs habitués noirs voudrait les quitter, de le ramener bien vite à elles en modifiant le prix. Le nouveau venu veut-il se passer du traitant et se faire traitant lui-même? Il en est empêché par la limitation du stock des marchandises à acheter ou à écouler en chaque

point. Dès qu’il s’attaque à ce stock en un point quelconque, la maison ancienne qui opère sur ce point en est vite informée, et il lui est facile d’ag"!!’ sur les prix par ses ag’ents ou ses traitants, de façon à rendre toute concurrence inutile. En ce qui concerne le commerce avec les Européens, la situation n’est pas tout à fait la même; mais le résultat est identique. Les blancs sont très peu nombreux dans les divers villages du Sénégal en dehors de Saint-Louis. *La consommation est donc très restreinte et là encore il est aisé d’agir sur les prix. Ce serait plus difficile à Saint-Louis; mais il y a tant de boutiquiers de toute espèce, noirs, créoles ou blancs, qu’il n’y a guère de place pour les nouveaux venus, d’autant que les grandes maisons ont elles-mêmes de nombreux magasins très bien achalandés.

Les maisons sénégalaises ont pris place au Soudan, en ce sens qu’elles ont établi des comptoirs sur le haut fleuve, la plupart à Médine, qui est le vieux centre commercial. Elles ont exploité, par le moyen des traitants indigènes, les nouvelles richesses qui s’offraient à elles.

Ces traitants rayonnent, du Sahel au Niger, dans des régions assimilables au Sénégal au point de vue commercial. La lutte contre les vieilles maisons y est tout aussi impossible. Quelques maisons ont cependant réussi à s’installer au Soudan, mais c’est en portant leurs efforts beaucoup plus loin qu’elles ont eu quelques chances de réussir. Il ne s’agit pas ici de la partie du Soudan qui commence au Niger et qui en comprend toute la boucle; la question y est tout autre et nous y reviendrons.

En résumé, nous croyons qu’il est difficile pour un nouveau venu de faire du commerce au Sénégal, quels que soient les capitaux dont il dispose, tant y est forte la situation des maisons contre lesquelles il aurait à lutter. C’est un état de choses dont profitent ceux qui l’ont créé. Pour le maintenir, ils usent des moyens que leur offre la concurrence commerciale; il est bien difficile de le leur reprocher. Ce

qui fait leur vitalité, c’est leur long-ne tradition de travail; leur activité est telle qu’il n’y a pas encore au Sénég-al une seule maison étrangère.

Nous ne voudrions pas qu’on se méprît : nous parlons ici du commerce, non de ce qui peut faire la véritable richesse d’un pays, de la production. A ce point de vue, la situation serait tout autre et nous sommes persuadé que le Sénégal pourrait rémunérer tous les effDrts. Nombreuses sont les cultures qu’on pourrait y entreprendre, et point n’est besoin de capilaux énormes pour le faire avec fruit. La culture de cerlaines espèces de caoutchouc, des bananes, des ananas, du ricin, et, suitout le long du fleuve, du mil et du maïs, que l’on transformerait en alcool, laisserait certainement de beaux bénéfices à ceux qui voudraient s’y livrer.

Le lendemain de mon arrivée à Saint-Louis, j’ai éprouvé toute une série d’impressions qui probablement doivent être analogues à celles de beaucoup de nouveaux arrivés. D’abord, tous les ennuis de la côte : les courses à n’en plus finir pour mes colis, les formalités en douane, les minuties administratives. Tout cela n’est rien, mais cause cependant une sorte d’irritation qui, jointe à l’effet du soleil, fait trouver tout navrant. Vous vous créez bientôt des obstacles imaginaires. Vous voulez vous-même résoudre ces difficultés qui vous semblent grotesques, parce que vous n’avez pas encore compris qu’à la côte, et même à l’intérieur, on a pour habitude de ne jamais se presser. Vous trottez d’un endroit à l’autre : par votre impatience, vous compliquez tout ce qui est oi'ganisé pour aller si lentement, et vous n’avez pas même assez de respect pour sa majesté le Soleil, qui est pourtant une puissance à ménager plus que toute autre en ces pays. Vous le méprisez même, et, alors que toute la ville s’anéantit devant son éclat et dort tranquillement, vous continuez vos courses, vous vous heurtez devant des Persiennes closes, et, dans les rues sans ombre, vous arrivez

à sentir votre tête en ébullition. Puis peu à peu, tandis que le soleil baisse à l’horizon, tout s’éclaircit, les difficultés disparaissent, et plus elles vous ont paru insurmontables, plus vous êtes fier d’en avoir triomphé : votre victoire vous paraît si g’rande qu’il vous semble que votre exemple a suffi pour rendre courage aux autres; vous vous considérez comme une sorte de héros, que rien ne pourra plus désormais arrêter. Heureusement, une nuit de bon sommeil vous remet l’esprit en équilibre.

Après avoir été reçus par le g'ouverneur, qui nous a fait le meilleur accueil, nous sommes partis pour le Soudan.

Les transports publics sur le Sénég-al sont monopolisés par la maison Devèz^- et Ghaumetto, qui emploie de petits vapeurs remontant le fleuve aussi loin que l’étiag-e le permet. Le g'énéral de Trentinian était parti le mardi 29 novembre, sur un petit bateau à roues qui devait le conduire jusqu’à Kayes. Toute la mission et quatre capitaines s’embarquèrent le lendemain sur le Brière-de-l’Isle, un bateau à deux ponts qui renferme deux g-randes cabines à huit lits. La table est mise en plein air, sur une partie du premier pont. Le tout est protég'é par un g-rand vélum.

Personnellement j’ai passé sur le bateau des moments exquis. II y aurait quelque exag-ération à prétendre que le milieu du jour, avec sa chaleur étouffante, était, sur le bas fleuve, d’un charme tout particulier; cependant on trouvait souvent quehjue brise rafraîchissante qui permettait de supporter le soleil. Mais les soirées et les nuits revêtaient un caractère inoubliable. De même que j’avais trouvé complètement fausse la mauvaise réputation de la côte sénég-alaise, qui offre un très beau séjour, de même le fleuve, dont on parle si peu ou seulement pour maudire les journées qu’on y a passées, m’a paru mériter l’admiration la plus complète.

Pendant les heures de grand soleil, les rives boisées offraient des spectacles merveilleux de calme, et pourtant

l’on aurait cru vog'uer sur quelque rivière de France.

Le soir, tout se transformait. L’on entrait dans une sorte de rêve fantastique. La lumière baissait vite, et c’était sur l’eau des colorations inoubliables, une succession de teintes pâles se fondant l’une dans l’autre, de ces teintes vues nulle part ailleurs, d’une pureté aussi douce que l’air qui nous environnait et nous faisait oublier toute vie physique.

Puis, c’étaient des rives dentelées qui encadraient la féerie et qui, bientôt, tandis que l’eau disparaissait dans la nuit, se déroulaient comme un théâtre d’ombres chimériques. Les villages découpaient le ciel d’une couleur exquise, et, le long- de la berge, des corps Innombrables allaient en g-roupe d’une harmonie parfaite. Allongés sur des cordages, il nous semblait que nous partions pour quelque épopée mystérieuse, et la sensation que nous pénétrions dans un autre monde était bien complète.

Un jour, \e. Brièî^e-de-l'Isle ne put aller plus loin. Le 4 décembre, un dimanche, nous débarquâmes au village de Bao, et, pendant trois jours, nous vécûmes pour la première fois la vie de la brousse. Ce séjour fut plein d’incidents amusants; il nous laissa voir pourtant que nous aurions à passer plus d’un moment bien dur. Le soleil échauffait nos cerveaux, et, tout le long du jour, les petits ennuis, qui prenaient des proportions énormes, nous disaient qu’il fallait être prêts à une vie tout autre que celle d’un bienêtre perpétuel.

Le mercredi 7 novembre, nous continuâmes notre voyage sur des chalands. Nous ne restâmes qu’une nuit à leur bord et nous n’en avons gardé qu’un charmant souvenir.

Puis ce fut un mauvais rêve, le Bafing. Ce petit bateau avait été envoyé à notre rencontre pour nous permettre d’aller plus vite, et nous parcourûmes en effet le reste de la route en cinq ou six jours. L’augmentation de vitesse fut assurément un profit ; mais quel voyage ! Nous étions empilés trente sur cette embarcation faite pour quatre person-

nes. Le soir, on couchait sur la rive, ce qui n’était pas désajg’réable; mais, tout le long’ du jour, chacun était condamné à rester immobile sur son pliant, couvert de poussière de charbon, au point qu on ne se lavait plus, les l’epas étalent pitoyables.

Le II décembre, nous atteignîmes Tamboukané, à 3o kilomètres de Kayes. Il fallut de nouveau attendre les chalands, le Bafincj, à son tour, ne pouvant aller plus loin. Je n’y tin^ plus; je pris un cheval, et à cinq heures du soir, un de mes compagnons et moi, nous partions vers Kayes au grand galop.

Depuis mon arrivée sur la terre d’Afrique, je n’ai pas encore eu d’impression pareille à celle que me fit éprouver cette chevauchée. La nuit vint bien vite. Nous étions seuls dans la brousse : des arbres, des herbes basses, un vague sentier, la sensation que nous allions vers l’infini. De tous côtés, les bruits de la plaine : des aboiements de singes, des appels de tourterelles; dans le lointain des coups de tambours, de tam-tam, et, par dessus tout, l’éternelle chanson des cigales. Tout autour de nous, de grands feux envoyaient dans l’air leur fumée dorée, et nous allions vers 1 inconnu au galop de nos chevaux, sans autre pensée que de pénétrer le mystère de cette brousse à laquelle nous nous donnions tout entiers.

Des chants musulmans, des feux plus nombreux, des centaines de huttes : Kayes !

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