CHAPITRE II
Les relations du Sahel et du Soudan avec le Sénégal.
La pénétration des produits européens au Soudan s’est laite d’abord par le Sénég-al, en raison surtout de l’ancienneté des maisons sénég-alaises par rapport aux autres éta- 1)1 issements de la côte occidentale et spécialement de la Guinée. Dès la conquête du Haut-Fleuve, les maisons de commerce sénég-alaises s’empressèrent d’y fonder des comptoirs, et elles établirent leurs succursales au point même qui avait été le centre de la résistance indig’ène. Médine devait être et est encore la capitale commerciale européenne du Soudan français.
Cette ville étant située au point terminus de la navig’ation du Sénég-al, la voie d’accès depuis la côte était toute trouvée. On fonda plus tard Kayes, à 12 kilomètres en aval sur le fleuve. Entre Kayes et Médine se trouvent des rapides qui rendent la navigation difficile; pendant les hautes eaux, les g-ros bateaux ne peuvent remonter que jusqu’à Kayes ; Kayes se développa un peu au détriment de Médine. Notre administration la munit de tout un outillag-e économique; mais c’était une ville créée de toutes pièces, tandis que Médine avait toujours été, en même temps qu’un grand centre politique, un très gros marché. Les indigènes changent assez difficilement leurs habitudes : Médine resta le point le plus important. En général, du reste, quand nous nommerons Médine, nous ne tiendrons pas à la distinguer spécialement de Kayes.
Un ensemble de circonstances a favorisé les relations entre le Sénég’al et le Soudan. Médine, facdement accessible de la côte, était un premier point de contact. Nioro, située à six ou huit jours de Médine, est unie à Seg'ou par une route pour ainsi dire historique. Cette ville a été le théâtre des premiers exploits d’El Hadj-Omar et de la lutte des Bambaras et des Toucouleurs. Cinquante kilomètres avant Nioro, les terres nig-ériennes rejoignent le Sahel, les terres du Sahara. Les Bambaras du Nig'er se rattachent au Sénégal par leurs peuplades sœurs : Malinkés, Sarakalés et Bambaras sont en rapports constants par leur lang'ue, leurs mœurs, leurs besoins. Toutes ces raisons ont fait que le commerce indig'ène s’est mis en rapport avec nos comptoirs du Haut-Sénég-al bien plus vite qu’avec ceux de Guinée, une fois que ces derniers ont été fondés. D’ailleurs, les comptoirs du Sénégal ont trouvé dans la gomme du Sahel une matière d’échange que n’avaient pas les commerçants de Guinée qui, dans ces dernières années seulement, se sont mis à retirer le caoutchouc, en quantité notable, du sud du Soudan.
On peut diviser les commerçants européens établis à Kayes-Médine en deux catégories : ceux qui font du commerce avec les indigènes et ceux qui en font avec les Européens. En principe, les premiers sont établis à Médine, les autres à Kayes.
Le commerce fait avec les Européens a pu donner lieu à d’assez gros bénéfices, d’autant que c’est le commerce le plus sur et le plus facile; il n’y a point à se préoccuper des matières d’échange. Cependant, il est très peu intéressant et n’a aucun avenir, le nombre des Européens qu’il y aura au Soudan devant toujours être très limité, et ceux-ci s’approvisionnant en France de la plupart des produits qui leur sont nécessaires. Les Européens qui font ce commerce vendent aussi aux indigènes leurs marchandises, mais seulement contre espèces, au comptant. Gela n’est guère possi-
ble qu’à Kayes, où il y a toujours un stock assez important de numéraire. Du reste, Kayes est surabondamment pourvu de petits détaillants, et ceux qui y viendraient n’auraient que peu de chances de réussir.
Nous n’insisterons donc pas sur ce commerce d’épicerie et d’articles de bazar que l’Européen est fort heureux de trouver, mais qui n’a qu’un intérêt très limité.
Les principaux articles d’importation à l’usag'e des indig’ènes sont les tissus, à savoir les g-uinées et les toiles blanches.
Les trois principales maisons du Sénég-al : les maisons Maurel et Prom, Devèze^^et GhaumetÙ!^^ Bnan et Teissère, se sont établies les premières à Médine et tiennent encore la place. Outre les représentants attitrés de ces trois maisons, il y a à Médine une quantité de commerçants noirs, mais qui dépendent, eux aussi, de maisons sénég'alaises.
Les relations entre Médine et le Sénég-al ont lieu sous une forme qui, au premier abord, paraît compliquée, et, pour la comprendre, il faut examiner les choses d’assez près.
Le commerce des maisons sénég'alaises au Soudan diffère absolument de celui des factoreries de la côte occidentale. Dans le g'olfe de Guinée, c’est contre diverses denrées que les comptoirs échang-ent leurs marchandises ; le commerçant ne livre son étoffe ou son alcool que contre une certaine valeur en échang-e, d’huile de palme, d’ivoire ou de caoutchouc, par exemple. Au Soudan, il n’en est point ainsi.
Il y a, en effet, dans ce pays, une certaine 'quantité d’espèces monnayées mises en circulation, surtout. par le g’ouvernement. Les commerçants peuvent donc espérer écouler une partie de leurs marchandises contre espèces, et c’est ce qui a lieu.
Lorsqu’on compare les tableaux des importations des matières destinées au commerce indig'ène et celui des expor-
3o SUR LES ROUTES DU SOUDAN.
lations, on constate une différence qui doit avoir été soldée, en g-rande partie, par des espèces, la raarg-e des bénéfices sur féchang'e étant certainement inférieure à cet écart. Ainsi, la valeur des marchandises importées en 1897 ne dépasse pas la moitié de celle des exportations des denrées indigènes. On voit un écart plus grand encore, en comparant les chiffres de 1896, 1896, 1897. Cette différence provient, en partie assurément, d’une exportation plus g'rande de denrées soudanaises, mais aussi de l’amélioration du service des douanes h
La présence des espèces monnayées ne simplifie pas le commerce, au contraire. Les marchandises du Soudan n’attendent pas l’argent. C’est elles qui vont le chercher. Les commerçants sénég-alais ont adopté un système de