I. Nazaréen, bonjour
comme un ivrog’ne, à côté d’une calebasse pleine de dolo que je portais de temps en temps à mes lèvres : c’était mon festin.
A minuit, ma bande arriva.
Vers deux heures, un lég'er bruit m’éveille; je song'e qu’il va falloir que je fasse partir mes porteurs, et voilà devant moi, se découpant sur le ciel, la silhouette de Bakary. Franchement, j’ai cru d’abord que je dormais encore. Mon premier mouvement fut de lui adresser des paroles dures; mon second d’appeler Mahamadou pour lui montrer le revenant. Croyez-vous qu’il s’est étonné? Il s’est levé en g-rog'nant et a prononcé : « Et bè? c’est Bakary », et s’est recouché. Pas même le « comment? » classique. Ne touchez pas à un nèg're qui dort.
Je demandai des explications au mort vivant. Il m’assura que s’étant arrêté pour « aller faire cabinet », il avait été très malade; puis, lorsqu’il était reparti, nous étions loin et il s’était trompé de chemin. Il avait marché deux jours sans boire ni mang-er. De fait, il avait l’air exténué. Lorsqu’il eut enfin trouvé un village, il emprunta un cheval, et, en brfdant les étapes, il était parvenu à nous rattraper.
Quant au pantalon, il l’avait tout bonnement laissé dans un de nos paquets ; un des porteurs de tête l’avait laissé tomber, un porteur de queue Pavait ramassé.
J’ai fait appeler mes malheureux prisonniers. Je leur ai présenté toutes mes excuses et leur ai offert de leur donner de l’arg'ent à Wag'adougou. Ils ont préféré partir tout de suite. J’ai laissé entre leurs mains presque toute ma pacotille. Et dire qu’ils m’ont profondément remercié! Il est vrai que je ne les avais pas détourné de leur chemin et que je les avais nourris g’rassement. Pourtant, si l’un d’eux avait voulu se sauver, il aurait peut-être été fusillé par mes spahis.
Au fond, je n’ai rien à me reprocher; je me suis cru en cas de lég-itime défense, mais à la suite de cette belle erreur
judiciaire je me promets de ne plus jamais faire œuvre de justicier.
Cet incident rëg-lé j’ai repris ma chevauchée, et après avoir traversé un pays de plus en plus riche, je suis arrivé à Wag-adoug’ou vers huit heures.
Quelques kilomètres auparavant, j’avais rencontré le fil télég-raphique de Fata N’gourma. Ce fil de fer, qui me relie au vieux monde, m’a causé une réelle émotion.