I . Marmites en torie
en temps, quelqu’un plonge une petite calebasse dans le vase et lentement verse dans son gigantesque estomac le dolo adoré. Dans chaque groupe, un bonhomme jeune ou vieux tape à coups cadencés, comme des hoquets d ivrogne, sur des tams-tams gros comme des timbales.
Et Bakary déclare : « Ici, gens y a rien f..., les hommes, les femmes, les petits y a rien que boire dolo. )) Et en effet les quelques marchandises qui sont sur le marché semblent n’être qu’un vain prétexte à la beuverie.
Dans les profondeurs des hangars, où le nez n’ose s’avanturer, sont les marchandes de denrées nègres, les petits tas de choses noires ou luisantes, les innommables combinaisons culinaires. Et les « moussos » sont horribles avec leurs poitrines plissées et leurs tètes devenues chauves à force
d’avoir été rasées et plissees.
Sous le soleil, dans la foule bariolée et abrutie, quelque vieil ivrogne, qui a quitté les buvettes parce qu’il n’avait plus de cauris, réfléchit longuement, accroupi, aux miseres du pauvre noir ; une figure fine de Haoussa fascine les vieilles femmes (elles sont toutes vieilles), avec quelque tissu criard de Manchester ; un jeune homme, fier de sa marchandise, a sur l’épaule une embrasse de rideau, tandis qu’en groupe de superbes autruches promènent leui piofond dédain des choses de cette terre, en levant gravement leurs pattes comme si elles avaient peur de se salir au milieu de cette crasse invraisemblable.
A de certains jours, le vacarme redoublait sur le marché, lorsque le nabab venait le visiter.
Ces chefs du Mossi ont aupi'ès d’eux une véritable cour, et ils ne sortent qu’eseorlés-d’un grand nombre de fonctionnaires de toute sorte, d’une foule de gens soufflant dans des flûtes, raclant des violons.
Le capitaine me fournit l’occasion de voir le nabab de ^Vagadougou dans tonie sa splendeur.
Le docteur Lefel devait quitter Wagadongou en même
temps que moi, et il était arrivé pour le remplacer un jeune médecin. Le capitaine fît dire au nabab de venir saluer un blanc venu de France pour parler aux commerçants, dire adieu au docteur et souhaiter la bienvenue à celui qui le remplaçait; qu’en leur honneur il devait offrir un tam-tam.
Le nabab a une troupe de ballet attitrée qui réside dans I^lusieurs villages des environs de Wag'adoug’ou. 11 la fît réunir, et, une après-midi, nous entendîmes de gTands coups de tams-tams: c’était le nabab qui arrivait.
Ce nabab de Wag-adougou est un petit homme à la fîg'ure éveillée et intelllg-ente. La série de ses conseillers ou fonctionnaires a été moins favorisée par le sort et forme une g-alerie de brutes bien remarquable. Autour des chefs mossis sont des jeunes g’ens peignés comme des femmes et portant les mêmes bijoux qu’elles. Ils remplissent l’office de musiciens et de domestiques immédiats. Ils portent le bâton de commandement du chef, des coussias, quelquefois une ombrelle. Lorsque leur maître monte à cheval, ils tiennent pendant la marche les étriers fixés à ses pieds comme pour 1 empêcher de tomber. Dans l’action, ils lui servent de §*ardes de corps. Ceux du nabab de Wag-adoug-ou étaient soignés comme des petites-maîtresses.
Les présentations entraînèrent des salutations compliquées et 1 on prit enfin place pour le spectacle qui devait avoir lieu dans le camp des tirailleurs.
Les grands tams-tams mossis ont cette particularité que les femmes n’y fig-urent pas.
Les musiciens commencèrent à taper en cadence sur leurs tams-tams. Un g-rand cercle s’était formé, dans lequel évoluaient les danseurs. C’étaient de beaux g-aillards, habilles d’un costume spécial, composé d’une sorte de filet
qui les couvrait à la manière d’un tricot ; ils étaient une ving-taine.
Leurs danses offraient ce caractère, assez rare en Afrique,
de n’avoir rien d’obscène : c’élaient des sortes de rondes. Ils commencèrent par tourner assez lentement en frappant sur de long-s tams-tams qu’ils tenaient suspendus au côte; puis ils posèrent leurs tambours et imitèrent, en s’appuyant sur des cannes, la démarche des vieillards, tandis qu’ils soufflaient dans de g-rands sifflets percés dans de longs morceaux de bois qui émettaient des sons lugubres. Lorsqu’ils se furent suffisamment échauflés à cet exercice, ils prirent des espèces de castagnettes en métal et se mirent a danser avec une très grande rapidité en agitant au-dessus de leur tête des queues de cheval. De temps en temps, ils sautaient tous ensemble sur un pied, puis sur l’autre, en poussant des cris gutturaux. Naturellement, le tout était accompagné de chants scandés très régulièrement malgré la vitesse de leur course. L’effet produit était absolument indescriptible.
Le soleil dardait ferme dans la cour surchauffée. Toute l’assistance buvait sans interruption du dolo, et moi-merne j’étais obligé de vider la calebasse que me présentait le nabab après qu’il avait bu la moitié de son contenu pour me montrer qu’il n’était pas empoisonné. Au milieu des vociférations, la ronde tournait toujours. L’orchestre faisait rage, dirigé par un colosse qui scandait la mesure de coups de reins. Des groupes s’étaient formés à côté des coryphées. Un vieux bonhomme levait son sabre dans une danse guerrière que les tirailleurs reprirent comme une nouvelle figure de ballet. Il s’en fallait de peu que l’hystérie universelle
nous gagnât aussi. i j i
Le soleil baissait enfin; nous donnâmes le signal de la fin du tam-tam. Le nabab nous honora du salut des lances qui avait tant surpris le colonel Monteil.
Une quarantaine de cavaliers se massèrent à 5oo métrés de nous, et tous, chamarrés d’ornements, nous chargèrent la lance en avant. Ce fut un coup de vent irrésislihle au travers de la poussière de la fin du jour, et cependant.
lorsque les lances furent à 5 mètres de nous, les chevaux étaient toujours emportes dans un g’alop fou. En deux pas, ils s arrêtèrent. Il faut avoir vu courir des noirs pour comprendre ce miracle. Trois fois, la scène se renouvela, et en ce moment on eût été mal venu de nous dire que les Mossis n’étaient pas de parfaits g’rands seig'neurs.