‹ Sur les routes du SoudanChapitre 35 sur 43 · I. Champs · texte numérisé non relu

I. Champs

plaine.^ Nous sommes repartis à trois heures pour faire une petite étape. La chaleur était éblouissante; tous mes poils se tortillaient. Heureusement, une tornade a éclaté et a rafraîchi l’air. Nous sommes entrés dans des terrains ferlug-ineux, lég-èrement ondulés. Les soukalas du villag-e où nous sommes remplissaient une sorte de vallon dans lequel notre caravane a pénétré; des g-roupes étaient formés sous de g-rands arbres. Après la cuisson nous avons

g-oûté un moment de béatitude parfaite : c’est le pays des contrastes.

Yako, 2 mai.

Nous sommes partis à minuit. Le long de l’étape, j’ai fort bien dormi à cheval ; la route est large et l’on n’a point à redouter les branches. A six heures et demie, j’ai quitté la colonne imur arriver ici d’un temps de galop ; comme

guide, j’avais le fil télégraphique qui va à San par Sono.

Les arbres ont commencé à verdir; les longs replis de terrain ferrug-ineux que nous traversons sont les dernières ramificalions des massifs du Kipirsi, dont on aperçoit au sud-ouest les pics bleus.

Il y a ICI un petit poste commandé par un sergent, et un bureau télég'raphique tenu par un noir propret, originaire de Saint-Louis. Ce dernier arbore un complet g-ris et un chapeau mon de couleur claire qui m’ont fait rêver. aux splendeurs du boulevard.

Yako est un des plus gTands villag-es mossis que j’ai rencontrés. Ses soukalas s’éparpillent à perte de vue. Le marche cependant m’a paru moins important que celui de

Kaya; mais le nabab est le plus puissant de tous ceux du Mossi.

Samba, 3 mai.

Le nabab, qui n’a du reste pas jug’é bon de venir nous présenter ses hommag-es, a voulu faire le facétieux. Nous lui avions demandé des chevaux pour relayer les nôtres, il nous a envoyé des rosses.

Son homme d’affaires nous a expliqué qu’il n’y avait pas de chevaux dans le beau pays de Yako et que son maître était, du reste, un bien pauvre hère. Nous n’eûmes rien à lui répondre, car toute notre bande était partie d’un grand éclat de rire à cette assertion.

Nous lui fîmes donner l’assurance que nous ne partirions pas avant d’avoir des chevaux irréprochables. On n’avait pas à craindre que nous ne les rendions pas, puisque nous laissions les nôtres en dépôt. Nous avons cependant dû attendre à aujourd’hui pour en avoir d’autres.

L’agent du nabab m’a paru le type du nègre roué. Ce qui semblait bien montrer son caractère, c’est qu’au lieu d’être armé d’un sabre ou d’une lance, comme tout le monde ici, il tenait simplement à la main quelques flèches fraîchement empoisonnées.

Nous sommes partis à cinq heures et nous nous sommes arrêtés ici. Il paraît que nous pourrions bien avoir notre petite bataille cette nuit.

Le pays est, en eft'et, dévasté par une bande de brigands, les héritiers du chef que nos troupes ont supplanté à Wahigouya, « les fds de Saga ». Ils sont au nombre d’une soixantaine et ont une bande de plus de deux mille individus. Pour se venger, ils ravagent le pays qui leur était soumis autrefois et voudraient bien nous en chasser. Dans la journée on a entendu ici -leurs coups de fusils. Gomme ils connaissent notre passage, ils viendront peutêtre nous rendre une petite visite.

(Dessin d’Édonaid ifÉiuTE, d'après les documents de l'auteur.

Goursi, 4 mai, neuf heures du matin.

Partis à deux heures et demie, nous sommes arrivés à huit heures un quart sans encombre.

Wahig’OLiya, 7 mai.

Le 4 au soir nous avons couché à Zidig-uizé. Très amusants ces bouts d’étapes; on parta quatre heures, on arrive à six heures auprès d’un villag-e. Les bonnes g’ens viennent vous apporter leurs poulets et leurs moutons ; la plupart sont très étonnés de vous voir. Les cuisiniers se mettent tout de suite à leur cuisine, et tandis que l’on mang-e ce qu’ils nomment de noms de France, mais qui ne sera jamais que la cuisine de la brousse, on devise sur le paysag-e, toujours le même, sur les bons poulos aux mensonges si extravagants, sur les fils de Sag-a. On s’endort aux étoiles et, le matin, on s’éveille plein de la bonne humeur de la veille.

Le lendemain, à Bougounam, nous vîmes arriver à midi un spahi prodigieux de délabrement; il nous apportait de la salade et un mot du capitaine Boutiq, c[ui nous envoyait deux chevaux et nous attendait pour « l’heure verte ». Ce spahi avait sur la tête un casque défoncé, et comme le rouge est le propre des spahis soudanais, il avait cousu autour de son corps quelques loques couleur de sang qui ne servaient qu’à mieux montrer sa nudité. Il aurait fait triste mine à côté de certains soldats indigènes étrangers et pourtant nous avons fait, nous Français, avec ces miséreux, ce que d’autres n’ont pu faire.

A trois heures, nous piquâmes des deux et nous arrivâmes à Wahigouya à cinq heures et demie, après avoir fait nos 3o kilomètres d’un temps de galop. Mais où donc le capitaine Boutiq avait-il trouvé les montures qu’il nous avait

envoyées? (3n eut dit qu’elles avaient les jambes en bois, et comme je n’ai pour tout harnachement qu’une selle nèg're dont une simple planche forme tout le rembourrante, il y avait là quelque chose d’éminemment propre à augmenter mon entraînement, mais cependant assez désagréable.

Le sol du Yatenga, où nous sommes, est devenu un peu plus ferrugineux que celui du Mossi, et les soukalas ont un peu changé de caractère. Elles semblent plus fortifiées et, à l’intérieur, il y a des greniers à. mil, en terre, de forme carrée.

Ce qui différencie le plus le Yatenga du Mossi, c’est, je crois, la présence des Foulbcs pasteurs. Dans le Mossi, on rencontre bien des Foulbés, mais ils sont vis-à-vis des chefs dans un état de soumission assez difficile à déterminer. En général, ils ne sont pas captifs et il y a même un chef des Peuls à côté du fama ; mais il semble qu’ils sont attachés aux troupeaux qu’ils gardent et qui appartiennent au village. Il y a là quelque chose de très particulier au point de vue de l’histoire des institutions juridiques, en ce sens que ces Peuls ne dépendent pas d’un individu, mais bien d’un groupe qui est le village. Il y a là une variété particulière du servage, en prenant le mot au sens féodal.

Dans le Yatenga, au contraire, les Foulbés sont indépendants comme à Say, à Dori et dans une zone déterminée par le Niger et une ligne allant de Mopti à Say.

Wahigouya n’ofïre rien de particulier et n’a même pas de marché; ce n’est qu’un gros village situé au milieu d’une plaine fort riche.

Nous avons été reçus de la façon la plus aimable par le capitaine Boutiq, qui était là depuis six à sept mois et qui était resté pendant trois mois absolument seul. On lui avait enfin envoyé un sergent blanc pour le seconder.

Du reste, il n’avait plus le temps de s’ennuyer; les fils du Saga lui donnaient de la besogne. Il se livrait avec eux à un véritable chassé-croisé. Dès qu’ils se sentaient pour-

SUtl LES ROUTES DÛ SOUDAN.

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suivis, ils passaient, en effet, dans un cercle voisin où, de par les règ-lemenls, le capitaine Bonliq n’avait pas le droit de le poursuivre. On allait enfin organiser une action commune. Du reste, la situation se tend de jour en jour.

Peu de temps avant notre arrivée, le capitaine avait été informé que les fds de Sag-a désiraient avoir une entrevue avec lui. Il leur fit dire qu’ils étaient bien nombreux et qu’ils n’avaient pas besoin de venir tous ensemble pour s’entendre avec lui, qu’il en attendait seulement deux ou trois.

Un matin, on vient dire que toute la bande est sous les murs du poste. En effet, à 3oo mètres, étaient dans un silence complet, groupés en formation de rég-imenb les deux mille cavaliers ou fantassins.

Capitaine et serg-ent tiennent un rapide palabre. Ce rassemblement équivalait à une insulte et on était en droit d’y répondre comme on le jug’erait bon. Si le poste avait eu un bon canon, une petite démonstration d’arlillerie eût été de circonstance; mais le seul canon dont disposât le capitaine avait des roues en bois dévorées par les termites et n’aurait pu tirer deux fois. Laissant le serg-ent au poste, pour parer aux événements, le capitaine alla au devant des fils de Sag-a avec quatre hommes et un caporal.

C’était, en somme, le meilleur moyen d’intimider les enfants de la brousse. On se borna à palabrer sans résultats. Les fils de Sag-a se répandirent dans le pays pour recommencer leurs pillag-es, et tous les jours on eut quelque affaire avec eux. Ils avaient pris le parti, en terrorisant les villages, de les oblig-er à se soulever contre nous.

Au moment de notre arrivée et tous les jours, le capitaine ou le serg-ent partaient en campag-ne. Ils ne pouvaient aller tous les deux ensemble, quoiqu’il fût dang-ereux d’ag-ir autremenb parce qu’il fallait bien g-arder le poste, et puis, comme disait le capitaine Boutiq, si tout le monde s’absentait, il ne restait personne pour surveiller le cuisi-

nier, et c’était bien le moins que si on ramenait sa peau saine et sauve de la bag-arre on trouvât de quoi s’offrir un semblant de festin.

Le poste de Wahig’ouya a maintenant cela de particulier qu’il offre la plus belle réunion de jolies femmes de tout le Soudan. Les tirailleurs ont profité de ce qu’ils étaient entourés de Peuls pour épouser des jeunes filles au teint pâle; avec leurs membres g-rêles, mais de formes très pures, elles n’ont rien de la race noire.

Tout à l’heure, le capitaine vient de partir pour tenter une action sérieuse contre les fils de Sag’a. Il n’était pas midi, et ce départ d’une colonne où se trouvaient mélangées aux costumes bizarres et fantaisistes des tirailleurs les vestes roug-es des spahis, le bariolag'e des cavaliers fournis par les villag-es, la lig-ne noire des porteurs, laissait une impression joyeuse.

Et aussi bien, n’était-il pas essentiellement français l’acte de cet homme qui, entouré d’éléments si bizarres, allait, en souriant, au devant de l’inconnu?

Boussinoré, 8 mai, neuf heures du matin.

Nous avons quitté Wahig-ouya à trois heures hier soir, et nous avons traversé une plaine toute cultivée au milieu de laquelle est Bineg-ay. Tout cela plus tard devra n’être qu’un immense champ de coton.

Nous sommes arrivés ici vers six heures. Depuis 2 kilomètres, le sol était devenu un peu mouvementé, les abords du village étalent couverts de grands tamarins; on pouvait se croire sous quelque mail omb ragé.

S’il y a dans la brousse des nuits idéales, il en est aussi d’autres bien mauvaises, et celle que je viens de passer est de ces dernières.

Après le dîner, Lefel est pris de vomissements et va se coucher. Je fais placer mon lit auprès de sa case pour pou*

voirie soigner au besoin. Le ciel était couvert et il tonnait sans relâche. Je m’obstinai à déclarer que ce n’était qu’une tornade sèche et je me couchai. Vers dix heures, le vent redoubla de violence, si bien que les boys s’éveillèrent pour rentrer les bagages et leurs personnes dans les cases. J’en fis autant et m’installai dans la case de Lefel. Ma tête était juste en face de la porte. Le vent devenait de plus en plus fort. Je fis mettre une natte devant l’huis; elle n’empêcha pas la poussière de me battre les yeux. Je reculai mon lit et, pendant deux heures, je fus au supplice. La chaleur était devenue étoulFante; je suais à grosses gouttes. Au-dessus de ma tête quelques tarets s’occupaient à leur besogne, et la sciure de bois qu’ils découpaient sur moi se collait à ma peau. Ajoutez que mon lit s’était éventré, que j’étais couché plutôt sur du fer que sur une sangle, que le vent continuait sa musique; impossible de dormir.

La tornade se décida enfin à faire trêve et, comme il ne pleuvait pas, je résolus de remettre mon lit dehors. Je ne voulus pas allumer de bougies pour ne pas éveiller Lefel, et à tâtons je me mis à manoeuvrer mon picot. Du coup, j’ai failli étrangler Saï. Je l’avais attachée à un pied de mon lit et elle s’était mise sur mon pliant. Tandis que je tirais mon lit, le pliant l’empêchait de suivre et la corde qui la serrait à la gorge arrêtait ses cris. Du reste, impossible de faire passer mon lit par la porte sans le démonter. Je parvins à mettre la tête dehors et cela suffisait, à la rigueur. Mais alors, nouvel agrément i les deux côtés de la porte étaient couverts de terre apportée par les termites, et toutes les fois que je me remuais cette terre s’effritait et tombait dans mes draps.

J’ai laissé Bakary à Wahigouya. Il ne m’est plus indispensable, parce que nous allons rentrer dans les pays bambaras, et depuis quelques temps il ne pouvait plus dire un mot sans mentir, ce qui finissait par devenir insupportable. En outre, nous sommes revenus vers son pays d’origine, le

Macina, et il ne m’aurait peut-être pas suivi plus loin avec enthousiasme. Je l’ai remercié à la suite d’une idée orig-inale qu’il avait eu la veille de notre arrivée à Wahig-ouya.

C’était dans la nuit; nous faisions notre petit déjeuner du matin; je demande du dolo et, se découpant sur le ciel, je vois la silhouette de mon boy qui buvait à même une bouteille. A mon exclamation, il nous donna cette ex pi ication étonnante : « Et alors comment trouver dolo ? » Il y avait, en effet, plusieurs bouteilles dans la caisse. Et comme le docteur déclara qu’il méritait d’être écorché vif, il eut cette appréciation dénuée d’artifice : « Et bé mon vieux! »

Je l’ai averti que je le remercierais à Wahig-ouya : c’est ce que j’ai fait. Comme il m’a rendu de g-rands services, je lui ai donné un très bon certificat où je disais qu’il n’avait d’autres défauts que ceux inhérents à sa race. Il a passé la porte du poste à midi pour se rendre à Bandiag-ara, avec sa lance touareg- et son chapeau pointu dans le dos ; il avait, ma foi! l’air du g-rand seig-neur qu’il s’est toujours cru.

Le docteur est toujours fatig-ué; c’est pour cela que nous n’avons pas fait d’étape ce matin. Nous continuerons notre route ce soir, si nous pouvons.

Kounga, 9 mai.

Quelle journée de féerie nous avons passée aujourd’hui!

Hier, nous avons couché à Goundoukoumba. Pendant la nuit, tornade, pluie, toute la lyre! Nous sommes partis à trois heures et demie, et vers huit heures nous avons vu apparaître la plus étrang-e cité qui se puisse concevoir, Komboro.

Ce n’était plus les soukalas aux toils pointus ni les cases carrées de Tombouctou; on eût dit un org-ue g-ig-antesque éventré. Sur une immense butte d’arg-ile, s’élevaient, pressées les unes contre les autres, des sortes d’amphores hautes de 7 à 8 mètres, coiffées d’un petit chapeau pointu. De

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place en place, des cônes de mosquée venaient donner à cet ensemble un aspect fantastique.

Dès le lever du soleil, nous étions entrés dans des champs qui s’étendaient à perte de vue, puis nous arrivions sous de g-rands arbres, lorsque je m’avançai au g'alop. Et c’est ainsi que je débouchai dans la plaine où se trouve la ville. Je ne compris pas d’abord ce que j’avais devant moi. On n’entendait pas un bruit; on ne voyait pas d’habitants. 11 y avait ainsi des distances de 7 à 800 mètres, à quatre groupes de cases, grands chacun comme une ville. L’ensemble aurait certainement pu log-er cinquante mille personnes.

Avant de repartir, après déjeuner, j’ai visité une des parties de la ville. L’élévation était produite par les éboulements successifs des cases sur lesquels on avait continué à construire. Entre des g-rands g-reniers semblaient se g-lisser une infinité de ruelles tortueuses. Par endroits, étaient de toutes petites places occupées par un hangar dont le toit était formé de tig-es de sorg-ho empilées. Sous ce toit, des troncs d’arbres sur lesquels dormaient des flâneurs. Je n’ai pu me faire une idée quelconque du chiffre de la population de cette ag-g-lomération étrang-e. Les troubles des dernières -années l’ont dévastée et la plupart des g-reniers sont certainement vides.

J’ai rarement vu une lumière plus éblouissante que celle de ces murailles blanches; on se serait cru dans quelque lieu sacrosaint.

Nous sommes maintenant près d’un villag-e qui ressemble en petit à Komboro. Pendant l’étape, la brousse était devenue très boisée; le soleil la brûle toujours. La chaleur est torride : [\i degrés à l’ombre et 89 sous le casque. Je ne me rappelle plus si j’ai souffert parce que, maintenant, sous les grands arbres où nous sommes, on dirait un beau soir de France.

Pissa, Il mai.

Hier, nous avons passé la journée à Louta. Louta est un village de médiocre apparence, mais qui a eu un chef fort puissant, ce qui a nécessité rétablissement d'un poste. Actuellement, il n’y a plus qu’un serg-ent noir et quelques hommes.

Avant d’y arriver^ nous avons traversé une série de villages de même aspect que Komboro. La brousse est tout entière cultivée et remplacée par des champs de sorg-ho et de coton.

Louta est construit comme une forteresse et est surmonté d’une case très massive où habite le chef.

Depuis Wahig’ouya, nous ne sommes pas accueillis avec un très g-rand enthousiasme. Ces villag-es semblent avoir conscience de leur richesse ; ils craig-nent peut-être que nous ne nous en emparions, en exig-eant d’eux de lourds impôts.

Ce matin, apres une etape de 3o kilomètres, nous sommes arrivés à Baï, misérable petit villag-e qui ne m’eût laissé qu’un souvenir très vag'ue si je n’y avais appris que depuis long-temps je suis réduit à l’état de fantôme.

Nous allions déjeuner, Lefel et moi, lorsque nous avons vu arriver une petite colonne de porteurs qui précédait un blanc. C’était un jeune sous-lieutenant que j’avais vu à Tombouctou et qui, maintenant en g-arnison à Bandiag-ara, faisait sa première sortie dans la brousse. Il allait sig-nifier à un chef du voisinag-e une forte amende à laquelle il était condamné pour le retard qu’il avait mis à payer l’impôt.

Les rencontres sont rares dans la brousse et l’on n’y est point formaliste, aussi nous avançâmes au devant du nouneau venu qui, en me voyant, se mit à me demander comment il se faisait que je n’étais pas moi-t.

Il paraît que depuis deux mois le bruit de ma mort cou-

rait à Tombouctou. On disait que j’avais été tué entre Zinder et Say. Peut-être mon incident à Sansa-Haoussa avait-il été l’orig-ine de ce bruit, quoiqu’il n’y ait rien eu qui puisse le justifier.

J’ai décidé à Louta de ne pas aller directement à Djenné et de passer par Bandiagara. Etant donné que je pourrai aller par eau de Mopti à Djenné, le détour n’est pas bien considérable.

A Baï, j^ ai quitté le docteur et lui ai laissé mes caisses. Je n’ai pris avec moi que Mahamadou, un tirailleur et quatre porteurs. J’ai mis deux heures pour venir de Baï ici. Je crois qu’il fait de plus en plus chaud. A cinq heures du matin il faisait 24 degrés, à six heures et demie 35 1/2, à neuf heures [\i, et cela a continué jusqu’à six heures. Avec cela, l’eau est boueuse : tous les indigènes ont des goitres.

A partir de Louta j’ai retrouvé la forêt d’épines qui m’avait laissé de si charmants souvenirs entre Say et Dori. Je suis revenu dans la zone intermédiaire entre la région tropicale proprement dite et le Sahara tropical.

12 mai, sept heures du soir, camp dans la brousse.

D’après 1’ itinéraire qui m’avait été indiqué, je devais aller de Pissa à Divago et de Divago à Kané.

Depuis Wahigouya, quel que soit le point du Niger que l’on veuille atteindre, il faut traverser cette grande barrière rocheuse que l’on a l’habitude d’appeler la falaise de Bandiagara. C’est une ligne abrupte du côté de l’est qui s’étend sur une longueur de près de 200 kilomètres le long du Baï, comme en prolongation des monts du Hombori. Elle n’est franchissable qu’en un certain nombre de points; Kané est un de ceux-là.

Nous sortions de Pissa à deux heures quinze du matin pour nous diriger sur Divago, lorsque Mahamadou me dit : « Le nommé il connaît chemin, il y a plus court. » Et, en

effet, mon convoi microscopique ne prenait pas le chemin de Divag-o. Je me fâchai, trouvant que l’on aurait pu me demander mon opinion ; mais je dus renoncer à expliquer à Mahamadou que ce n’était pas une raison, parce qu’il y avait un village plus près de Pissa que ne l’était Divago, pour que le chemin de Bandiagara passant par ce village soit le plus court. Après quelques vagues explications, je laissai mes hommes suivre leur route, pensant qu’après tout je ne m’éloignerais pas beaucoup du droit chemin.

Nous sommes arrivés à un village nommé Minima à huit heures. Depuis Baï, les villages sont occupés par des Kados. Quoique primitifs, ces gens paraissent très pacifiques. Ce qui semble les caractériser, c’est qu’ils ont une coiffure de femme. Ils sont habillés d’un petit boubou jaune.

Après notre déjeuner à Minima, nous sommes partis vers quatre heures et nous sommes passés successivement à Lessaga et à Legassaga. Comme il faisait encore grand jour, j’ai continué à marcher et je viens de m’arrêter dans la brousse. Jusqu’à Minima, c’est la même brousse épineuse qui a commencé à Louta. Au contraire, depuis Minima, la brousse a presque repris son ancien aspect du Mossi et du Yatenga. Les arbres sont presque tous fruitiers et très espacés. Les villages ont aussi changé d’aspect. De Boussinoré à Gomboro, ils ont la forme d’un talus en terre très bas aux formes rectangulaires; on ne distingue pas de cases. A Louta, les cases rectangulaires sont isolées les unes des autres, mais sont de différentes hauteurs, ainsi que les greniers à mil. Depuis Minima, les villages sont plus ouverts et sont entourés de palissades où on parque les troupeaux pendant la nuit.

Bandiagara, 4 mai.

Hier, vers deux heures et demie, j’ai quitté l’arbre sous lequel j’avais dormi, et à cinq heures et demie nous som-

mes arrivés à Son. Ce vlllag-e ii’a d’autre parliciilarilé que d’avoir des cases en paille; seuls les greniers à mil sont en banco.

J’avais mis dans ma tête d’arriver jusqu’à la falaise. Je chang-eai mes quatre porteurs et après une demi-heure de marche nous arrivâmes au petit villag-e de Dimha; puis, dix minutes plus loin, à Sadia, qui est beaucoup plus considérable. J’y fus très bien reçu. Entre tous ces villag-es, la plaine est cultivée en mil.

De Sadia, on découvre très bien la falaise, une barrière violette fermant l’horizon.

Le soleil dardait ferme; mais je m’en consolais en pensant que j’allais faire de belles photog-raphies. Il était huit heures quinze.

A partir de Sadia, nous avons commencé à monter une série de dunes sablonneuses qui aboutissent au pied de la falaise.

Ces dunes sont couvertes de petits arbres qui ne réussissent pas à donner de l’ombre, mais dont la verdure forme un contraste étrange avec le violet du fond du décor. Au sommet de chaque dune, on voit, dans toute sa hauteur, la falaise qui apparaît de plus en plus formidable. A la base, un énorme pan coupé d’une centaine de mètres de haut, puis une pente très raide de grandes dalles et un second pan coupé. Pas un arbre.

Enfin, à dix heures, la falaise. Du haut du dernier ressaut, on voit la barrière jusqu’à sa base, et sur ce fond d’une sauvagerie inouïe se détache un merveilleux bois d’énormes figuiers verts.

J’ai voulu de la lumière; il était impossible d’en avoir davantage. La paroi du roc, qui apparaissait maintenant toute rouge, réfléchissait les rayons du soleil et répandait au-dessus des arbres une lumière de féerie.

A la base, sous un repli du roc, un village : au milieu des pierres, se confondant avec elles, de toutes petites cases

rouges semblaient être là comme des rochers d’une forme étrange, et de tous côtés, sur chaque roc, se dressait un petit chapeau pointu qui aurait pu être aussi bien la coiffure de quelque gnome.

En haut, sous la roche, les greniers à mil, tout petits aussi, alignés, mais affectant toutes les inclinaisons, paraissaient présider le grand palabre des petites cases. Et surtout la grande lumière unissait les roches et le village fantastique dans sa grande harmonie.

Je m’arrêtai sous un arbre; des hommes comme j’en attendais sortirent de derrière les pierres, des hommes des âges préhistoriques. Le chef vint à mon devant. C’était un vieillard, et les plus beaux des jeunes hommes des âges antiques n’avaient pas un corps plus parfait. Vêtue de quelques peaux de bêtes^ sa nudité superbe paraissait prendre en pitié ma faiblesse d’homme civilisé.

Vers trois heures, je commençai l’ascension de la falaise. Un étroit sentier se glissait à travers des anfractuosités de rochers. Je dus grimper en me servant aussi souvent de mes mains que de mes jambes, et quant à mon cheval, comment a-t-il pu passer? C’est pour moi un mystère.

Du haut de la falaise, j’ai regardé une dernière fois cette boucle du Niger qui s’étendait sons mes yeux sans autre obstacle à ma vue que l’étendue même que je venais de traverser.

La falaise descendait ensuite en pente douce jusqu’à Bandiagara. Vers huit heures, nous arrivâmes à un village encore tout entier dans les rochers. Je mourais de soif après la gymnastique de l’après-midi. Dans l’eau noire que l’on me fit boire, je trouvai un crapaud.

Ce matin, vers cinq heures, je suis parti laissant mes hommes derrière moi. J’avais rejoint la grande route de Bandiagara à Wagadougou que j’avais quittée à Wahigouya. Tout le long s’échelonnaient les dloulas,Jes femmes qui se rendaient au marché de la ville, et des pasteurs qui

menaient les bêtes aux champs. A imit heures, je voyais les grands bâtiments du poste, semblables à une vaste caserne.

Bandiag’ara n^est pas autre chose qu’un lieu de passag'e pour les kolas et le sel ; mais, à ce titre, il est fort important. Les commerçants qui viennent de Bobo-Dioulasso et du Kipirsi ou du Mossi par le Yateng-a continuent jusqu’à Sarafëré ou Tombouctou. De ce fait, il s’y traite un nombre assez considérable d’échang-es.

Sur ma carte économique du Soudan, j’ai estimé le commerce annuel de cette ville à un million; mais cela ne veut point dire qu’il s’y fait des transactions dont la valeur s’élève à cette somme. C’est la valeur des marchandises qui y passent, la plupart sans chang’er de propriétaires. En outre, toutes ne passent pas à Bandiag'ara même. Tout autour de cette ville, se trouve une série de villag'es qui sont comme autant de marchés satellites et par où prennent une direction définitive les produits du Nord ou de la Boucle.

Bandiag'ara ne joue pas le rôle d’entrepôt. C’est simplement un point de diffusion ; de sorte que, malg'ré le nombre considérable des produits qui y passent, il y a peu de choses à dire de son commerce. La ville vit surtout du passag'e des commerçants. Elle comprend de cinq à six mille habitants, mais il y a toujours un nombre très considérable d’étrang'ers. Bandiag'ara fut un g'rand centre de la puissance foulbé et ses chefs commandaient toute la riche terre du Macina. A proprement parler, Bandiag'ara est en dehors de ce qui forme réellement le Macina, c’est-à-dire la partie sud des terres inondées du Nig'er et du Bani. Cette ville est encaissée dans un massif de montag'nes que l’on est oblig'é de franchir de quelque côté que l’on veuille se dirig'er. Elle est construite sur un terrain bouleversé, à cheval sur un marig'ot qui va jusqu’au Nig'er.

On a installé dans cette ville Ag'uibou, à qui on a laissé, sur le Macina, le pouvoir des anciens chefs; c’est un tort, selon moi, surtout au point de vue commercial. En effet.

les droits de circulation que nous faisons payer, sous le nom d’oussourou, aux marchandises qui entrent dans le Soudan doivent être perçus une fois pour toutes. Lorsque les indig-ènes arrivent dans les Etats d’Ag-uibou, ils ont une nouvelle taxe à payer entre ses mains et ils ont le droit d’en être étonnés. Remarquez, du reste, que, chez les noirs, le maître, c’est celui qui vous fait payer l’impôt.

Lors de mon passag-e, Bandiagara était le grand centre de l’occupation militaire du nord de la Boucle ou plutôt le point de départ des troupes. Auprès de ces bons vieux tirailleurs et spahis que j’avais vus en pleine action, couverts de loques et de poussière, ceux que je voyais là ne me semblaient pas être encore des soldats.

Goundaka, 1 7 mai sept heures du soir.

J’ai quitté hier Bandiagara à quatre heures quarante. La route qui mène à Mopti et à Saraféré a une vingtaine de mètres de largeur, il semble donc que j’aurais du arriver à l’étape sans encombre; il n’en a rien été. Je suis parti sans tirailleurs, et les quatre porteurs que j’ai pris à Bandiagara m’ont déclaré, dans la ville même, qu’ils ne connaissaient pas le chemin de Mopti. J’avoue que, quel que soit mon calme devant les petites misères de la brousse, j’ai trouvé cette, assurance vraiment exorbitante. C’était quelque chose comme des Parisiens qui ne sauraient pas où est la Seine. Messieurs mes porteurs n’avaient pas envie de venir à Mopti; je ne devais pas en changer jusque-là. Ils ont tellement bien joué leur rôle que, marchant devant eux, j’ai quitté le chemin sans y faire attention; la nuit était déjà venue, et je me suis trouvé tout d’un coup dans le plus inextricable amas de rochers qui se puisse rêver. Une case était là par hasard et un brave homme me ramena dans le bon chemin. Il m’assura que les porteurs avaient fait exprès de me laisser perdre. Je dus descendre de cheval pour franchir

l’achoppement sur lequel j’étais monté, et ce n’est que vers neuf heures que j’arrivais au campement de Cori.

J’étais rompu; j’ai eu un moment de volupté absolue en me couchant.

Les g-ens qui n’ont point g-oûté de la brousse ne peuvent savoir ce que c’est. Tant que dure la surexcitation de la marche, la fatig'ue ne se traduit que par une sorte d’énervement où l’on est hypnotisé par le désir d’un bon fruit, d’un plat de haricots, par l’obsession d’un souvenir, d’un rêve désiré. Puis, dès que l’on arrive et que l’on s’allonge sur un lit, toute la fatigue accumulée se fait sentir; mais ce n’est plus qu’un raffinement qui s’ajoute au repos. Et puis, au-dessus de votre tête, il n’y a rien que les étoiles, et toute lassitude se perd dans l’air pur.

J’ai fait ce matin une étape de trois heures pour arriver au campement de Fiko et ce soir une autre de deux heures. Fiko est sur une hauteur et pour avoir de l’eau nous avons été obligés de creuser dans le sable d’un marigot qui se trouve auprès.

De Bandiagara ici, le terrain est très tourmenté ; le sol cependant est riche, mais peu cultivé.

i8 mai. En pirog-iie sur le Baiil.

Ce matin, vers cinq heures, j’ai laissé mes cinq caisses venir derrière moi et suis parti au galop pour arriver plus vite vers le Niger.

Au débouché de Serhari, j’ai traversé quelques kilomètres du désert bleu que j’avais vu en allant à Tombouctou. L’herbe avait été brûlée par le soleil et Ton eût dit que je parcourais un immense champ d’épis d’or.

Pres(jue tout est mis en valeur sous forme de cultures de riz. Les Peuls qui exploitent cette partie du delta défoncent la terre à 3o centimètres avec leurs petites pioches, et l’on peut se demander si Ton ferait mieux avec des instruments plus forts.

Un temps de g’alop, le village blanc, Mopli, le Bani, le Niger.

Sous la belle lumière, j’avais retrouvé le beau fleuve éternellement bleu.

J’ai trouvé à Mopti une petite pirogue de San qui revenait dans cette ville. Je l’ai prise jusqu’à Djéé.

Le Bani diffère assez sensiblement du Niger.

Il est bien moins large; il a seulement de 3 à 4oo mètres. Ses eaux sont chargées d’alluvions, et ses rives, hautes de 2 mètres, taillées à angle droit, sont le commencement de grands champs plats cjui s’étendent à perte de vue.

Je viens de voir tout à l’heure un spectacle bien extraordinaire, une grande pêche sur le Bani.

En un point, le fleuve était barré par une immense ligne de fdels. Un kilomètre plus loin s’avançait dans l’eau une triple ligne d’hommes et d’enfants tenant à la main des nasses. Ils refoulaient les poissons vers la barrière des filets et en prenaient ainsi un nombre véritablement prodigieux. Tout cela au milieu de cris et d’éclats de rire. Plusieurs villages collaborent à ces sortes de pêches.

Dans la nuit du 19 mai, je suis arrivé en face de Djenné. Au jour, dans un galop endiablé, j’ai traversé les 2 kilomètres qui, aux eaux basses, séparent la ville du fleuve.

Tombouctou, Say, Djenné : le triangle était fermé.

Je ne connais pas l’Orient; mais il m’est difficile de concevoir une ville plus orientale que celle-ci. Au bord des rues blanches, les maisons se profilent avec leurs lignes parfaites, les murs se découpent en terrasses aux clochetons inattendus, les auvents des portes semblent attester le souvenir des vieilles traditions égyptiennes, et, la nuit, la ruine superbe de la vieille mosquée apparaît comme une évocation d’archaïsme reliant la ville nigérienne à ses sœurs mortes du Nil.

Aussi bien, pour la décrire, je ne peux que renvoyer an livre si enthousiaste de M. Félix Dubois.

J’ai dit la part que prend Djenné dans le commerce du fleuve. Il convient d’ajouter quelques mots sur son rôle dans la boucle du Niger.

Jusqu’à ces derniers temps, Djenné était comme la succursale de Kong dans ses relations avec Tombouctou, et l’influence de ces relations se faisait sentir suivant une bande qui, allant de Djenné à Kong, s’étendait de Bobo- Dioulasso à SIkasso.

Il ne reste actuellement plus rien de Kong. M. Binger a pu heureusement étudier le rôle de cette ville dans les pays du Niger; c’est grâce aux renseignements qu’il nous donne qu’il nous est possible de relier aux traditions économiques du reste du Soudan celles de ces réglons.

Kong était uniquement une ville de commerçants, mais elle revêtait un caractère particulier au Soudan : c’est que ses habitants ne se contentaient pas de profiter d’une certaine position acquise et de n’être en quelque sorte que des entrepositaires. Les Mandés-Dioulas de Kong commerçaient en dehors de leur ville.

Kong était un grand atelier de tisserands et ses tissus étalent la marchandise d’échange originelle de ses habitants. D’un autre côté, cette ville était proche des marchés de kolas et elle faisait son principal commerce de la vente de ces noix. Ce commerce avait lieu du sud au nord. Le point où aboutissaient les pérégrinations des habitants de Kong était Djenné. Nous ne pouvons plus parler du mouvement qui se faisait entre ces contrées que d’une manière schématique.

Les relations de Kong à Djenné comprenaient une étape intermédiaire : Bobo-Dioulasso.

Pour commercer, les Mandés-Dioulas de Kong devaient d’abord se procurer des kolas. Les kolas sont de deux espèces : les kolas de l’Ano et du Ourodougou qui se trouvent

is

entre le 7*^ et le 8® degré de latitude Nord. Elles ne supportent pas les long’s transports et ne dépassent g'uère Bobo- Dioulasso, Léra, Niéla, Oua et Donna. Le principal marché où on les achète est Groumania. Les kolas de l’Achanti, qui sont plus prisées, poussent entre le 6® et le 7® deg-ré de latitude; leur principal marché est Kintampo.

Pour acheter ces kolas, les habitants de Kong' se servaient des tissus qu’ils fabriquaient, pag-nes et couvertures bleues. De Kong* à Bobo-Dioulasso, les Mandés-Dioulas ont essaimé sur la roule et ont fondé des villag-es qui leur servent d’étapes.

A Bobo-Dioulasso, ils apportaient leurs kolas et des pag'nes confectionnés en calicot écru acheté à Salaga, qu’ils teig-naient en bleu sombre avec des raies bleu azur. Ils échangeaient ces marchandises contre des articles en fer, couteaux, pioches, haches, car à Kong il n’y avait pas de forgerons.

A Djenné, les Mandés-Dioulas allaient chercher le sel de Taoudéni et les tissus de laine du Macina, kassas et moustiquaires. Ils les échangeaient contre des kolas, mais ils faisaient aussi un grand commerce de tissus, dans la confection desquels ils faisaient entrer des fils rouges de provenance anglaise achetés à Salaga. Avec un de ces pagnes qui valaient à Kong 10,000 cauris au moment du voyage de M. Binger (ce qui représentait 12 fr. 5o c.), ils achetaient une barre de sel qui valait à Djenné environ 35 francs; ils apportaient en outre des épices du pays.

Il est assez difficile d’évaluer ce qu’était ce commerce ; l’importance réciproque de Djenné et de Kong sont les seuls Indices que l’on en a. Kong a disparu; de ce fait, Bobo-Dioulasso est devenu un des points les plus importants où le nord de la boucle du Niger vient chercher ses kolas.

Pour avoir fini de passer en revue les terres du Niger, il ne nous reste plus qu’à examiner celles qui se trouvent

dans un triangle défini par une lig'ne allant de Sikasso à Ségou, le cours du Nig-er jusqu’à Siguiri et la g-rande forêt.

Les pays compris entre ces limites offrent entre eux de g-randes analog-ies. Ils diffèrent du plateau central en ce sens qu’ils sont plus irrig’ués; les terres n’en sont que plus fertiles. La culture fondamentale est toujours le sorg-ho; toutefois, on cultive beaucoup plus de farineux, maniocs, ig’names, que dans le reste du Soudan; malheureusement, ces terres ont été dévastées entièrement par Samory, Tiéba et Bademma.

Nous n’avons que peu de mots à dire du mouvement commercial de ces territoires, car nous en avons déjà examiné tous les éléments.

Nous savons comment les marchandises européennes et le sel arrivent au Nig’er entre Ség’ou et Sig’uiri, et comment les dioulas qui en commercent vont dans le sud-ouest de la Boucle chercher les kolas et les captifs. Le g-rand centre était autrefois Sikasso. Les événements des dernières années ont atteint son commerce. Sikasso reçoit le sel de Ség’ou et de Bamako et l’échang-e contre les kolas de Toutée ou de Kané.

Toute cette rég'ion était autrefois fort riche, et le fait même de se trouver au milieu de plaines fertiles, et par conséquent très peuplées, avait donne a Sikasso une importance qui renaîtra par suite même de la paix et de la possibilité de cultiver la terre.

Depuis Bamako, le point où les dioulas vont surtout chercher les kolas est Boug-ouni. En 1898, il y a été apporté mille barres de sel de Tichit; la barre y vaut 5o francs. Il se fait, en outre, de Boug’ouni vers les pays du sud, un commerce assez important de bestiaux qui manquent dans la rég’ion des forêts. En 1898, on a exporté de Boug’ouni 1,000 bœufs, 3,600 moutons et 8,200 chèvres.

La rég’ion de Sigmiri à Kouroussa est desservie en kolas par Beyla. Il est parti de ce point en 1898 1,200,000 kolas.

Comme dans cette rég-ion l’argent abonde, cette exportation a été soldée par i,5oo francs de giiinée, 3o,ooo francs de sel et 33,000 francs de numéraire. Entre ces points, les relations sont établies par les dioulas dont nous avons examiné le rôle et le caractère.

La plus grande partie des marchandises européennes vient de la côte de Guinée. Tant que l’hivernage n’est pas trop avancé, les dioulas de Guinée vont de la côte au Niger; depuis ces dernières années, ils vont même jusqu’à Bamako. En 1898, on a constaté l’entrée au Soudan, par la Guinée, de 16,000 pièces de cotonnades blanches. Les dioulas remportent de Bamako des pagnes indigènes, et de la région sud des bandes de caoutchouc.

Nous n’avions point à étudier le commerce de caoutchouc qui se fait dans cette région : c’était l’œuvre des ingénieurs et des naturalistes que le général de Trentinian a envoyés au Soudan pour examiner cette question. Ce commerce est tout récent et n’est devenu important que depuis 1898, où on a exporté 3oo tonnes de caoutchouc. Les achats se sont faits contre argent et ont eu lieu à Siguiri et à Kouroussa. Ce sont des commerçants européens qui sont venus faire eux-mêmes cette opération. Par suite des facilités de transport que leur a données le gouvernement du Soudan, ils ont expédié le latex par le Sénégal.

Ce que nous avons à retenir sur ce commerce, c’est que sa véritable tendance est de passer par la Guinée. Les commerçants noirs trouveront dans le caoutchouc l’article d’échange le plus convenable pour se procurer les produits européens de la côte. Pour que les importateurs du Sénégal ne rencontrassent pas là une sérieuse concurrence dans le sud-ouest du Soudan, il faudrait que le chemin de fer du Sénégal fût seul construit, ce qui est fort peu désirable.

Sur les bords du Nig-er, Koa, 28 mai.

J’ai quitté Djenné hier soir pour rejoindre le Nig-er par terre directement sans repasser par Mopti.

C’est toujours le delta d’alluvions, sans un obstacle, qui arrête la vue, sans une ligne qui ne se confonde avec l’horizon. Çà et là, de petits tertres avec des cases, sous des rhôniers; mais ce ne sont que des points qui font ressortir l’étendue. Tout est merveilleusement cultivé.

Cette fois, c’était à la fin du jour que je voyais la plaine. La nature était si belle dans sa perfection qUe même mon pauvre nègre Mahamadou, qui marchait à côté de moi le fusil en travers de son dos, se prit à dire, comme confus de l’idée qu’il émettait : « Y a joli. »

J’ai couché à Komitogo, qui n’était pas du tout sur mon chemin, et je viens d’arriver au Niger.

Il V a quatre mois, je passais sur cette rive; j’allais vers l’inconnu. Bien plus qu’à Mopti, je viens d’avoir la sensation des terres retrouvées; c’est qu’ici j’ai passé une soirée merveilleuse de calme. Ce village renferme une petite mosquée qui m’avait beaucoup charmé; j’y ai eu pour la première fois en Afrique la sensation de la paix. Depuis, il n’est presque pas de soirs où cette sensation ne se soit renouvelée, tous les jours, avec plus d’intensite.

A la joie de revoir ce petit village s’ajoutait comme un sentiment de reconnaissance de ce que ma foi en la terre d’Afrique n’avait pas été trompée. La traversée de la boucle du Niger n’est déjà plus pour moi qu’un souvenir. Dans cette vie d’action intense, chaque jour semble amener quelque chose de si nouveau que le reste disparaît presque.

Il en est surtout ainsi des fatigues, et, au fond, à part les heures du soir où les sensations du corps s’apaisent, je n’ai guère eu que des fatigues, des soufïrances réelles.

De tout cela, il ne me reste plus que le souvenir de deux

mois passés dans un état de liberté absolue, liberté dont le sentiment me venait, je crois, de ce que mon corps, que j’étais arrivé à briser complètement, laissait entière ma volonté.

Mon retour à la côte s’est effectué par la voie Bamako, Banamba, Nioro, Médine. Je l’ai déjà décrite au point de

vue économique; je n’aurai donc qu’à dire comment cette partie de mon voyag-e s’est effectuée.

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