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CHAPITRE XV

De Djenné à Kendikoro.

29 mai. En pirog’iiesur le Nig’cr. Après Diafaralé. Neuf heures du soir.

Sur le voile noir de la nuit, des ombres silencieuses se détachent. Ce sont mes laptots. Les étoiles brillent et semblent le but de mes pirog'ues. La féerie des eaux se mêle a celle du ciel. Sur les petites barques du Nig-er, de g-rands feux sont allumés et les bons Somonos se livrent à la pêche. Un chant s’est élevé et il alterne d’une barque à

l’autre.

3o mai. En pirogue.

J’ai pris à Koa deux petites pirog'ues; je suis monté dans l’une et Maharnadou dans l’autre. J’ai tout juste la place pour étendre ma paillasse sur des caisses; la petite case que j’ai fait construire pour m’abriter me couvre à peine. Ma barque a 7 mètres de long" sur i métré de larg'e.

La tornade fait rag-e. Le vent a d’abord quelque chose de terrible; mais la pluie est venue, avec sa morne monotonie. Dans ma pirog-ue, j’ai donné abri à mes laptots. Il me semble entendre l’eau frapper contre des vitres, tandis que le fleuve clapote contre ma barque.

Celle-ci fait eau de toute part; ma case se démolit. Un coup de vent risque de nous faire chavirer. Je vais bien dormir tout de même.

mai.

La riinl a clé glaciale. Je n’en ai point souffert, car je m’étais bien enroulé dans mes couveitui’es; mais je plaignais les pauvres diables qui manœuvraient. Je m’apprêtais à les payer ce matin et h en changer, lorsque j’ai su que mon équipage s’était renouvelé trois fois pendant la nuit. Pour éviter de trop s’éloigner de leurs villages, lorsqu ils pagaient, les Somonos se remplacent pour ainsi dire automatiquement. Lorsque la barque arrive en vue de quelque case, un d’eu.x saute à terre et va, en courant, chercher d’autres hommes pour remplacer ceux qui viennent du village precedent; ce changement se fait sans que la barque s’arrête. Je ne sais si les cauris que je leur ai donnés

toutes les fois que j’ai pu se sont justement répartis entre eux.

Dans la matinée le ciel s’est éclairci. J’ai rencontré la pirogue d’un docteur qui allait à Sono. Nous avons déjeuné ensemble sur la berge. Il m’a donné des nouvelles du vieux monde; mais je n’y ai rien compris. J’ai perdu l’inlelli-

g^ence de ces choses coinpliquées.

Pour débarquer, j’avais mis mes boites en caoulchouc. Je les ai posées à lerre eu déjeunant et les y ai oubliées. Je ne m’en suis aperçu que trois heures après. J’ai envoyé Mahamadou les chercher avec une petite pirogue.

Sur le fleuve, après Sausandiuo-. __ Huit heures du maliu.

Vers quaire heures, hier au soir, je suis arrivé chez le fama. J’en al remporté une impre.ssion moins solennelle

que lors de ma première visite, peut-être plus patriarcale encore.

Le fama m’a reparlé de ses fils. Ses sages projets sont

déjà un peu modifiés. Il voudrait en voir un à l’école coloniale pour le seconder dans sa tâche. J’ai bien peur que le brave homme se fasse illusion sur l’indépendance de Sansanding-. Il m’a aussi parlé avec insislance de l’Ecole des Sciences politiques : aurait-il l’intention d’avoir 'un fils ambassadeur? En tout cas^ s’il veut caser tous ses enfants, il aura du travail, car il a l’air d’en avoir des quantités. Il a toujours l’idée d’avoir un fils agriculteur; c’est toujours cela de bon. Il m’a dit que tous ses Etats de Sansanding’ étaient prospères par la culture et que, cette année, les pâturages allaient manquer parce que les Foulbés étaient venus du nord faire paître leurs troupeaux dans ses terres.

A neuf heures, Mahamadou n’était pas encore rentré. Le farna bâillait; moi-même je tombais de sommeil. Suivi de huit laptots, je suis parti vei'S ma barque; comme nous arrivions, la pluie s’est mise à tomber à torrents. J’avais promis au fama un rasoir dont je ne me sers plus. Je l’avais prêté autrefois à un jeune cousin qui, quoique n’ayant pas de barbe, avait trouvé le moyen de le transformer en une scie minuscule : je ne l’avais pas regardé depuis. J’ai eu un scrupule de le donner dans cet état, et, sous la pluie, à dix heures du soir, au bord du Nig-er noir, les flâneurs attardés auraient pu me voir aiguisant un rasoir sur une pierre humide.

J’avais pris des cauris chez le fama. Ne sachant où les mettre, je les ai logés dans mon casque et dans les poches de ma veste.

Je me suis calfeutré dans ma case, et, comme un bon diable, j’ai donné l’hospitalité à quatre ou cinq noirs, tandis que les autres allaient dans la seconde pirogue. Je me suis enroulé dans ma couverture et me suis endormi.

Quand je me suis réveillé, il ne pleuvait plus; j’avais un Somono tranquillement étendu sur mes genoux, un autre avait un bras sur ma tête, un troisième était adossé contre ma selle, derrière moi, et me la faisait entrer dans l’occi-

put. Tous ronflaient en cadence. En outre, Saï, que j’avais mise sur une couverture^ n’avait rien trouvé de plus simple que de se coucher sur mon ventre. C’est elle qui a commencé à payer pour tous. Je l’ai brusquement remise à sa place; trop bien, car elle s’est engloutie dans une excavation produite par l’espace laissé entre une cantine et le bord de la pirog-ue. Elle s’est mise à hurler d’une façon lamentable, autant qu’un chien touareg- peut le faire quand on le mouille, ce qui n’est pas peu dire. J’espérais au moins que cela réveillerait mes bonshommes. Hélas! un nèg-re qui dort ne peut être réveillé par rien. D’un coup de pied discrètement appliqué, j’essayai d’enfoncer la tête du monsieur qui était sur mes g-enoux : il ne s’en allong-ea que mieux. Cinq minutes se passèrent. D’un coup d’épaule sur la selle, j’essayai de la refouler à mon tour dans l’occiput du voisin : peine perdue. Alors, j’ai eu recours aux g-rands moyens.

Je hurlai : Lapotos-coï-taria-tamba-tamba-Segou, etc.\ toutes mes connaissances de songhay, peul, bambara y passèrent. Devant cette éloquence, tout mon monde fut de-^ bout. J’allumai mon photophore. J’expliquai comme je pus qu’une moitié de laptos allait venir avec moi et l’autre attendre Mahamadou et me l’expédier dès son arrivée.

Nous partîmes; mes bonshommes avaient l’air content. L’un chantait le fameux Allah oyo, et les g-loires du nazaréen, que j’étais pour la circonstance, se perdaient dans le ciel mat de pluie.

J’étais heureux. Je me voyais déjà à Ség-oii et j’en concluais que le procédé pour mener des nèg-res était tout simple.

Je me rendormis; je dormis mal, je suais comme une vieille lampe à pétrole. Avec cela, le vent me fouettait le visag-e. Au bout de peu de temps, je me trouvais couvert de sable. On passe de bon moments au Soudan!

Ce matin, lorsque j’ai eu ouvert définitivement l’œil, je

vis des visag'es difïérents de ceux de la veille; mes fameux laptots avaient pourtant reçu l’ordre de me mener le plus

rapidement possible à Ségou.

A ma plus g-rande stupeur, alors que je pensais arriver à Ség-ou, je me trouvai en face du village de Tiauni. Nous n’avions pas fait i5 kilomètres depuis la veille, tandis que nous en avions 5o à faire.

Je voulus m’habiller; je gelais de froid. Je constatai que ma grosse veste en poil de chameau était toute mouillée; elle avait trempé dans l’eau une partie de la nuit. Je voulus prendre dans une cantine une autre veste en molleton, impossible de trouver mes clefs. Je constatai en même temps que mon puncho était tout humide, mes sandales inondées.

Je me suis habillé n’importe comment; la pirogue était pleine d’eau. Privé de mes bottes, je me vois obligé de mener l’existence d’un canard. Avec cela, je n’ai rien à manger et nous ne serons guère à Ségou avant quatre heures du soir. Pourtant, nous pagayons ferme avec nos bambous.

J’ai heureusement retrouvé mes clefs parmi des cauris et j’ai mis la main en même temps sur la moitié d’une tablette d’abricots comprimés de Prévet. Le soleil est revenu; cela va un peu mieux. C’est égal, je ne garderai pas un bon souvenir de cette pirogue.

Trois heures.

Ségou est en vue et j’ai calmé mon estomac et celui de Saï à l’aide d’un kilo d’arachides.

3 juin, quatre heures du soir. — Sur le Niger.

Décidément, ce bout de voyage de Koa à Koulikoro est plus accidenté que tout le reste de mon expédition.

J ai passé la nuit du i®‘ au 2 à Sëg-ou pour attendre que Mahamadou daignat arriver. J’ai dormi avec délices sur la table de la popotte du poste. Au matin, j’ai vu Mahamadou; mais il n’avait pas trouvé mes bottes.

Une pirog’ue de la flotille partait pour Koulikoro avec un Frere blanc. Je suis monté avec lui. Nous nous sommes cases tant bien que mal. C’était une de ces barques en bois types de lourdeur, construites à g'rands frais alors que rien n’empêcherait de se servir des pirogues de Djenné, si commodes et si rapides. J’espérais arriver à Yamina aujourd’hui à sept heures du matin.

Vers trois heures de l’après-midi éclate une violente tornade. Elle se calme et nous pouvons dîner sur un banc de sable. Nous repartons. A peine couchés, une rafale s’engouffre sous la paillotte et fait danser au bateau une gavotte peu rassurante. Les laptots continuent à manœuvrer. La pluie se met de la partie et la tornade éclate dans toute sa splendeur; nous étions à 5oo mètres des deux rives. Par extraordinaire, il n’y avait pas de bancs de sable pour nous réfugier. Impossible de gagner la berge. La barque était montée sur une table de rochers; les laptots ne parvinrent pas a faire démarrer; cela valait encore mieux que de chavirer. Je m’enveloppai dans mes caoutchoucs, et toute la nuit j’ai été réveillé par le tonnerre et les gouttes d’eau qui tombaient sur ma tête. Au matin, nous étions inondés et toujours à la même place. Une gouttière s’était faite juste au-dessus de moi. Mon caoutchouc m’avait protégé de la noyade, mais il avait en même temps récolté l’eau comme dans une cuvette, et toutes les fois que je m’étais remué j’en avais envoyé un peu partout. Tous mes habits étaient mouillés et il faisait grand froid, au plus 24°.

Enfin nous sommes repartis; nous n’étions pas à la moitié du chemin de Ségou à Yamina.

Vers midi, nous nous arrêtâmes pour déjeuner dans une île; mais nos cuisiniers imaginèrent de faire un repas si

suit LES ROUTES DU SOUDAN.

compliqué qu’ils mirent bien trois heures à le préparer. Comme nous partions , nous rencontrons une barque montée par un blanc. Avec le sans-g‘êne de la brousse, je la fis accoster par la mienne. Après quelques instants de discours avec les laptots, je vis enfin sortir de sa case un bonhomme à l’allure aussi grincheuse que possible. Je lui déclinai mes noms et qualités. Il se borna à répondre : « Très flatté de faire votre connaissance. » Je n’ai jamais pu en savoir plus long sur sa personne. Je me contentai de lui demander la date du départ du convoi de Koulikoro pour Bamako; j’appris qu’il était probablement fixé au 5.

Je fis aussitôt le projet d’arriver à temps,, en faisant usage de petites pirogues. Nous étions justement devant le village de Miniam. Je fis déposer mes bagages sur la berge et je demandai deux barques. Je n’ai jamais vu tête de nègre aussi apathique que celle du chef. Au bout d’une heure, il fit amener deux troncs d’arbres creusés. Je voulus y faire mettre une case et l’on me dit que cela allait être fait de suite. Au bout d’une autre heure et demie, on m’informa qu’on n’avait pas ce qu’il fallait. Je crois que j’aurais étranglé le vieux. Je fis charger mes bagages, et nous partîmes après avoir perdu trois heures, ce qui faisait six en comptant le temps de déjeuner.

La barque où je suis est assez longue, mais elle ajuste la largeur d’une cantine. Je suis parti dans ce simple équipage. J’en suis récompensé par le spectacle que m’offre le Niger.

Le ciel et la terre viennent brusquement de changer de décors. C’est dans les nuages un éparpillement de feux rouges au milieu de taches noires. L’eau ressemble à celle de l’Océan. C’est la même teinte de houille, le même plissement. Devant moi s’étend la ligne dorée qui va rejoindre le soleil,, une bande rougeâtre de sable prolonge le fleuve jusqu’à l’horizon. La ligne verte de l’autre rive se découpe en silhouettes d’arbres immobiles. Au loin, dans l’embra-

sement du ciel, après l’infini du fleuve se détache comme une ville fantastique.

4 juin.

J’ai parfaitement dormi, le corps presque au niveau de l’eau. Mais à cinq heures du matin nous n’étions qu’à Yamina.

Hier, le temps était couvert; je ne me suis donc guère ressenti de l’absence d’abri; mais aujourd’hui il n’y a pas un nuag-e au ciel. Je me suis construit une petite case d’une rusticité désespérante, composée de deux fascines de tig’es de mil qui soutiennent ma bâche en forme d’entonnoir. J’ai juste la place pour me g-lisser dessous en me ratatinant : le plafond est à 5o centimètres de ma tête.

Quant à faire un repas sérieux, il n’y faut pas songer : Mahamadou n’a pas emporté de quoi faire du feu. Hier soir, j’ai dîné d’un biscuit, de trois oignons et d’un peu d’endaubag-e. Ce matin, j’ai recommencé le même festin.

J’ai chang-é quatre fois de laptots depuis ce matin. J’ai passé ma journée sous ma couverture comme dans une étuve. Je jouis cependant d’un bien-être parfait. Il est vrai que je suis oblig'é de dormir ne pouvant faire autre chose, et que le sommeil est le commencement du bonheur.

5 juin, cinq heures du matin.

Koulikoro est en vue. J’ai passé une nuit que je renonce à décrire. Quelle sensation que celle de s’éveiller et de se voir comme entraîné vers les étoiles par des hommes dont le corps et les g'estes sont la beauté même !

Que ceux qui veulent connaître l’âme du g’rand Niger ne naviguent jamais sur ses eaux que dans un tronc d’arbre!

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