CHAPITRE XVI
De Bamako à Banamba.
Sarouala, 12 juin.
Je suis arrivé à Koulikoro juste la veille du départ d’un convoi. J’y ai trouvé Lefel, qui était parti huit jours avant moi de Djenné et qui venait seulement d’arriver. Moins heureux que moi, il avait chaviré sur le fleuve, pendant une tornade, juste devant Yamina. A Kati, où j’étais le 8 au soir, j’ai revu mon brave Jacquey qui revenait de faire un voyag-e dans le Sud et qui dirig-eait, depuis Kati, les essais ag'ricoles des diflérents postes.
J’avais à décider de mon itinéraire. Mon intention jusqu’à ce moment avait été de sortir par la Guinée. Mais j’avais commencé à apprécier l’hivernag'e à sa juste valeur et il ne me souriait que médiocrement de faire plus ample connaissance avec lui en passant par le Sud. En eflet, dans cette rég’ion, les pluies sont fort avancées à cette époque de l’année. D’un autre côté, toute l’activité commerciale est alors interrompue et je n’aurais pas tiré g-rand profit de ce voyag’e d’une exécution malaisée.
Je me suis rendu compte de la valeur économique de la route qui passe par Banamba et Nioro. Depuis la colonne Archinard, en 1898, personne ne l’a suivie du Niger à Nioro et personne n’a étudié ni Nioro ni Banamba. Donc, en passant par là, je ne perdrai pas mon temps, et j’aurai ainsi reconnu toutes les g-randes voies soudanaises.
Le capitaine commandant le poste de Bammako m’a donné douze porteurs, un cheval et un palefrenier.
Dans tous les pays où je vais passer, le régime de l’administration directe est appliqué et l’on paie les porteurs. Aussi, ceux que l’on m’a fournis doivent aller jusqu’à Banamba. Là, se trouve un percepteur noir qui constatera leur arrivée, leur donnera rations pour leur retour à Bamako et m’en fournira d’autres pour aller jusqu’à Nioro. Je trouverai dans cette ville un des plus g'rands postes du Soudan et une route très fréquentée par les Européens pour aller jusqu’à Médine.
Le g'rand-père de Mahamadou est venu me rendre visite au campement de Bamako et me remercier des bontés que j’avais eues pour son petit-fils. J’ai donné à mon estimable cuisinier un des beaux boubous liaoussas que j’ai achetés à Say, et il a pu aller raconter sa croisade à la série incalculable de ses g’rands et petits frères. Je l’ai laissé entièrement libre de rester à Bamako, chez ses parents, ou de me suivre. Il m’a assuré qu’il était content de moi et qu’il me suivrait jusqu’à Kayes. Je lui ai dit alors que je voulais qu’il prenne pour l’aider un compagnon parlant ou non le français. Nous sommes partis sans qu’il ait trouvé personne. Je ne sais pas s’il y a mis beaucoup de bonne volonté.
Naturellement, nous n’avons pas le moindre tirailleur avec nous. Je n’ai pour me dirig’er qu’un itinéraire très vague; ceux que les cartes indiquent dans cette rég’ion ne sont pas ceux qui sont suivis par les commerçants. Sur une route aussi fréquentée, cela n’a d’autre inconvénient que de rendre difficile le règ-lement des étapes. Partis à huit heures, nous sommes arrivés à Safa à midi et demie, d’où nous sommes repartis à quatre heures et demie pour arriver ici à six heures.
Les pluies quotidiennes ont ramené un peu de fraîcheur, et en tout cas je suis assez bien entraîné pour pouvoir marcher pendant la journée.
Nous traversons les derniers contreforts des montag'nes OÙ prennent naissance les affluents du Sënég-al. Nous marchons à flanc de coteau. Sur le versant des collines, il ne pousse que des broussailles sans valeur; mais dans les vallons il y a des terres fertiles et même quelquefois g'rasses.
Les villages sont bâtis en terre et n’ont d’autres toits en paille que ceux de quelques greniers à mil.
Le sol est tout couvert de verdure, mais un mal de tête assez violent m’a empêché de jouir du spectacle de la nature comme j’aurais voulu.
Dialakoro, 1 3 juin.
Parti à quatre heures un quart, passé à cinq heures et demie à Doumina, arrivé à neuf heures un quart à Sirabola. Reparti à trois heures et demie, arrivé à six heures.
La nature du terrain est la même que hier. Il n’y a de cultures qu’aiitour des villages.
L’accueil que je reçois est fort différent de celui que j’ai trouvé dans la boucle du Niger. Je circulais alors comme une sorte de grand chef. On venait à mon devant dans tous les villages où je passais et l’on m’apportait tout ce qui m’était nécessaire sans qu’il fût besoin de le demander. Ici, je ne rencontre guère plus d’égards spontanés que le premier dioula venu. La soumission date déjà de longtemps et l’on ne croit plus nécessaire de rechercher les bonnes grâces du « toubab » qui passe.
Koula, i4juin, dix heures.
Est-ce que par hasard les difficultés commenceraient déjà? Je viens d’arriver en face de ce gros village. Gomme d’habitude, depuis que l’on ne vient pas à mon devant, j’ai envoyé Mahamadou chercher le chef du village. Le chef lui
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a dit qu’il n’avait pas de cases à me donner. Or, d’ici, j’en vois au moins huit cents.
Dix heures et demie.
J’ai réexpédié Mahamadou à la recherche du doug-outigui*, en lui donnant ordre de me le ramener. Pendant un temps, je me suis demandé ce qui allait se passer si j’étais éconduit. Gela n’a pas eu lieu. Mahamadou vient simplement m’informer que le chef était devenu introuvable. Gomme je n’avais ni l’intention de séjourner sous le grand arbre des palabres, ni de continuer ma route sans m’arrêter, j’ai pénétré dans le village et ensuite dans la première case venue en expliquant à son propriétaire que je lui demandais l’hospitalité pour quelques heures. Puis, je l’ai prié de m’amener les vieux du village, s’il ne pouvait trouver le chef; que s’il n’était pas là dans peu de temps, j’enverrais dire à Bamako ce qui m’était arrivé et demander que l’on mette une lourde amende sur le village. Pour lui manifester en même temps mes dispositions pacifiques, je lui ai donné une pipe et à ses femmes quelques perles.
Onze heures.
Tout s’est expliqué. Je viens de voir arriver une bande de vieilles gens qui se sont assis en tremblant devant moi ; c’est étonnant ce que je suis redoutable avec mon unique Mahamadou, le seul sur lequel je puisse un peu compter en cas de danger. Je leur ait dit que j’avais voyagé dans tout le Soudan, que j’avais traversé des pays qui n’obéissaient pas encore aux blancs et que c’était pourtant la première fois qu’on me refusait une case, que je m’en plaindrais au chef des Français. Le plus vieux m’assura alors qu’on ne