I. Chef du village
m’avait pas vu arriver et que le chef du villag’e était devenu fou, que c’étaient eux qui le remplaçaient et qu’ils commençaient à avoir assez de cet état de choses. Il est assez étrang-e que ce titre de chef en impose tant au noir. Lorsque le chef meurt, si dans sa lig'née directe on ne trouve personne qui convienne à cette fonction, on ne se g’êne pas pour prendre un membre éloig’né de la famille ou même quelqu’un qui n’est point parent du défunt. Pendant sa vie on se laisse dirig-er par lui, quoi qu’il arrive : ce qui a lieu ici en est un exemple. Il est vrai qu’en g-énéral un chef de villag’e n’a guère d’autre autorité que celle qu’il prend ou celle que lui donne la supériorité de son intelligence. C’est une sorte de représentant du village et un arbitre dans les différends. La véritable puissance est entre les mains des anciens. Cela est tellement vrai que si le voyageur n’a affaire qu’au chef il arrivera toujours, d’habitude, à obtenir ce qu’il désire. S’il laisse aux vieux le temps de palabrer, il n’en aura pas fini de longtemps avec les discussions et les tergiversations.
J’avoue que j’ai engagé mes bonshommes à se donner, dans leur intérêt, le plus vite possible, un autre chef : bien des personnes, si elles étaient reçues comme je l’ai été ici, n’entreraient pas dans de l^ongues discussions et pourraient causer au village de sérieux désagréments.
Koula est un très gros village divisé en deux : une partie est construite en tata et l’autre est composée de cases avec des toits en paille; au milieu se trouve un petit marché de denrées alimentaires.
Kossaba, sept heures du soir.
Je viens de faire une toute petite étape. Une tornade m’a empêché de partir de bonne heure et je n’ai pu arriver ici qu’à la nuit. J’en ai profité pour dormir, et mon mal de tête a disparu.
Je croise des diqulas ou je fais route avec eux. Ce sont
eux qui se répandent dans le sud de la boucle du Niger. Jusqu’ici, les commerçants que j’ai rencontrés avaient des marchandises d’une valeur assez considérable : un millier de francs au moins. Ici, ce sont ces colporteurs Mandés dont le sort semble être d’errer éternellement le long des routes. Toute la famille circule en même temps; l’homme porte quelque arme inofïénsive, vieux sabre ou vieux fusil. Lorsqu’il n’y a pas d’âne ou de bœuf, ce qui est le cas le plus fréquent, c’est en général la femme qui sert de bête de somme. Presque toutes ont un enfant sur le dos et souvent une barre et demie de sel, de ces grosses barres de sel de Tichit qui pèsent plus de 3o kilos. En général, par-dessus, est la série des calebasses qui constitue le matériel du ménage. Souvent, des enfants portent aussi leur charge, et ces groupes de trois ou quatre personnes, fléchissant sous le poids, vont d’une allure pourtant assez rapide, jusqu’au moment de la pause qui a lieu toujours aux mêmes endroits. Dans les villages, les dioulas campent sous les arbres, le plus souvent à l’extérieur de l’enceinte, et ils payent leur nourriture de quelques kolas ou d’un morceau de sel. Souvent, au moment où ils vont devenir riches, ils sont dépouillés de toute la fortune qu’ils portent sur leur tête ou que portent leurs grands bœufs. Ils recommencent alors leurs pérégrinations, sans se plaindre et sans avoir d’autre joie que celle d’errer, libres, le long des routes.
Kakou, 1 5 juin.
Parti à quatre heures et demie, passé à Sariagué à sept heures, arrivé à Siracoula à neuf heures et demie, reparti à quatre heures pour arriver ici à six heures.
J’aurais dû être hier soir à Banamba, mais je suis obligé de ménager messieurs mes porteurs. Je suis terriblement à leur discrétion, et ce matin j’ai eu à leur démontrer que
j’étais capable de leur imposer ma volonté, bien que je n’aie pas le moindre tirailleur à ma disposition.
Plu s je vais, plus je trouve qu’il leur serait facile de me laisser en panne avec mes caisses ou même de disparaître en les emportant. Dans la Boucle, je n’ai jamais eu cette crainte. Il me semblait qu’il ne pouvait venir à l’idée de ces bonnes g-ens de ne pas faire ce qu’avait dit le blanc. Ici, il n’en est pas de même. Quoi qu’en dise Mahamadou, les Bambaras semblent avoir des vertus morales moins développées que leurs cong-énères soudanais, ou plutôt, pour eux, le blanc n’est plus un être supérieur. Ils ont trop mené la vie des camps avec lui pour ne pas connaître toutes ses faiblesses.
Dans la Boucle, j’avais au moins un tirailleur qui, avec mes trois boys, pouvait surveiller mes porteurs. L’un d’eux pouvait rester avec celui qui désirait s’arrêter un instant, et cela se faisait automatiquement sans que j’eusse à intervenir. Maintenant, je ne puis même plus compter sur Mahamadou. Les porteurs sont tous plus ou moins ses g'rands ou petits frères ou ses grands ou petits « camarats », et mes ordres ou mes observations ne leur arrivent que sous la forme d’une agréable conversation. Je suis donc obligé de surveiller moi-même et de ne leur rien permettre qui puisse me gêner.
La route a été charmante tout aujourd’hui, serpentant à travers des bois verts et de petites collines. Nous avons débouché ce soir dans la plaine; nous avons retrouvé la vallée d’alluvions du Niger.
Ce que la végétation offrait de plus remarquable jusqu’ici, c’était l’abondance des cés (les arbres à karité). Les cases des villages sont propres, mais les villages euxmêmes n’ofïrent rien de particulier.
Baiiamba, i G juin, dix heures du soir.
Ce matin, nous sommes entrés dans une réj^ion de cultures abondantes. Pendant 25 kilomètres, nous avons traversé les loug'ans exploités par les habitants de Banamba au moyen de villag-es de culture. Ces villag'es ne sont habités que pendant la saison des pluies, pendant laquelle on peut cultiver la terre. Ce sont des captifs qui y travaillent, tandis que leurs maîtres restent dans le g-rand village d’où dépendent ces campements.
Ces villages de culture ne comprennent que des cases en paille et se déplacent à mesure que les terres sont épuisées. Les captifs qui les habitent sont éloignés quelquefois de plus de 5o kilomètres de leurs maîtres, qu’ils ne revoient que tous les quatre ou cinq mois. Ces villages portent en général le nom de l’agglomération dont ils sont issus.
Cinq kilomètres avant Banamba, nous avons trouvé un village de forgerons avec des hauts-fourneaux analogues à tous ceux du Soudan.
Banamba serait une ville, même au point de vue européen. Elle doit comprendre de cinq à six mille habitants sédentaires. Elle est située dans une sorte de cuvette, de sorte que, de sa périphérie, on la voit dans son ensemble. Ses cases en terre sont toutes à toit plat, peu élevées, sans qu’aucune construction vienne dépasser le niveau général. En somme, l’impression produite est assez morne.
Les indigènes se considèrent comme chez eux dans ce gros marché; ils ne sont pas polis et ne vous saluent que si on les regarde ferme. Au bord du chemin, au moment où j’entrais dans la ville, un Maure était accroupi, le regard perdu vers l’horizon; mais lorsque je passai devant lui, il se mit à cracher par terre avec cet air de profond mépris qui est de mise chez eux à notre égard. Je n’eus qu’à m’arrêter devant lui pour qu’aussitôt il se répandît en salama-
lecs; mais je n’en sentais pas moins combien il nous serait difficile de rapprocher cette race de la nôtre.
La ville est assez sale, mais très animée; les rues sont pleines de troupeaux. Je dus la parcourir dans toute sa longueur pour parvenir au poste du percepteur que nous avons mis là pour surveiller le mouvement du marché. C’est un jeune Wolof, à la fîg-ure intellig'ente, qui a été élevé chez les Frères à Saint-Louis.
J’ai tout d’abord traité une question qui me tenait à cœur : celle de mes moyens de circulation ; il ne me souriait qu’à demi de continuer à employer le système des porteurs. Etant donné qu’on devait les payer, ceux que j’aurais pris à Banamba auraient dû aller jusqu’à Nioro, et je ne savais ni combien de temps durerait cette route, ni quel était l’état du pays et la nature des étapes.
Il me parut beaucoup plus simple d’essayer des chameaux. Il en arrive par milliers à Banamba; il eût été bien extraordinaire que je ne pusse trouver des Maures disposés à m’accompag'ner jusqu’à Nioro.
Le jeune percepteur me dit qu’il en ferait son affaire. Il envoya un agent au camp des Maures, et il arriva bientôt au poste trois Maures aussi crasseux que possible. On s’assit et le palabre commença.
J’ai palabré déjà avec un nombre respectable d’indigènes de races fort difï*érentes , mais certainement les Maures sont les plus retors de ceux que j’ai trouvés.
Ceux-là assurèrent d’abord qu’ils voulaient rester encore longtemps dans la ville; que du reste ils avalent envoyé leurs chameaux en pâturage au loin et qu’on ne pourrait les avoir avant deux jours; qu’ils ne se souciaient guère d’aller à Nioro.
Je leur expliquai à mon tour que je ne tenais pas autrement à aller à chameau ; que, simplement, j’espérais aller ainsi plus vite, mais que si je ne trouvais aucun Maure qui voulût venir avec moi, je m’en passerais très bien; que je
venais de si loin qu’il n’y avait pas de raisons pour que rien m’arrêtât, et qu’il n’y avait qu’une chose à laquelle je tenais : mon temps. Ils devaient me dire si oui ou non ils voulaient me transporter, moi et mes bag’ag'es.
L’assistance, qu’avait soig-neusement éduquée le percepteur, leur fit remarquer qu’ils auraient bien tort de laisser échapper cette bonne aubaine ; que puisqu’ils devaient retourner dans le Nord, cela ne leur coûterait aucun dérang-ement de transporter mes caisses avec leurs chameaux inoccupés.
Parmi les Maures, je vis qu’il y en avait deux qui étaient prêts d’accepter; le troisième restait réfractaire, et dans une tribu maure on ne prend de décision qu’à l’unanimité. Le percepteur comprit qu’il fallait en avoir raison, et par une série d’arg-uments des plus bizarres il finit par obtenir de lui que, puisque l’affaire ne lui paraissait pas bonne, il s’en désintéressât.
Une fois qu’il fut parti, les choses allèrent assez vite, et l’on convint que l’on me transporterait à Nioro, moi, Mahamadou et mes bagages, pour 5o francs. Je leur en promis 60 si j’étais content d’eux.
Le marché, qui est situé au nord de la ville, ressemble à tous ceux du Soudan où arrivent nos marchandises. Il est composé de quatre grands hangars semblables à ceux du marché de Bamako. En plus des marchandes de denrées alimentaires, il y avait en tout une quarantaine de dioulas qui vendaient des tissus européens et des couvertures dites de Ségou, fabriquées du reste à Banamba même.
Comme partout, ce n’est pas au marché que se font les affaires importantes, mais bien dans les cases. Au nord du marché, à 5oo mètres de la ville, se trouve le camp des Maures. Gomme à Tombouctou, on prie ces messieurs du désert d’aller coucher dehors. Les noirs font des affaires avec eux, mais le mépris qu’ils ont pour les Maures n’est égal qu’à celui qu’ont les Maures pour eux.
Il y a à Banamba une classe de commerçants compararables à ceux de Bamako, Yamina, Ség-ou, Bandiag-ara. Ce sont des g'ens riches qui ne servent ni d’intermédiaires ni d’entrepositaires comme les commerçants de Tombouctou, de Djenné ou de Dori. Ils se bornent à aller acheter des marchandises européennes à Saint-Louis, Médine ou Nioro, les échang’ent en partie à Banamba contre du sel et envoient ensuite leurs captifs dans la Boucle du Nig-er troquer ce sel et ce qui leur reste de marchandises européennes contre les kolas et l’arg-ent qu’ils peuvent y trouver. Pendant que dure cette seconde partie de l’opération, ils se reposent.
Ces traitants de Banamba sont assez peu communicatifs. Je crois que le mieux est de ne pas intervenir à Banamba plus qu’on ne le fait, si l’on ne veut pas qu’il se crée un nouveau centre à côté. Il est nécessaire toutefois d’y entretenir d’excellents ag-ents politiques.
Les noirs ont peut-être raison de tenir les Maures éloigriés de leur ville. Dans l’après-midi, j’ai été témoin d’une véritable scène de sauvag-erie.
Je me promenais tranquillement autour du poste lorsque j’entendis de long-s hurlements. C’était une ving-taine de Maures qui se pressaient autour d’un de leurs cong-énères en le rouant de coups.
Lorsqu’on me vit, des voix sourdes prononcèrent : Nassaren , Nassaren , et le g-roupe se dispersa comme par enchantement. Je rentrai dans ma case pensant que tout était fini et qu’en tout cas il valait mieux ne pas être indiscret (méfiez-vous des Musulmans qui se battent). Mais voilà les hurlements qui recommencent. Je prends ma lorg'nette, et depuis ma case je reg'arde ce qui se passe. C’était cette fois une véritable cohue; l’assommé de tout à l’heure avait dû amener du renfort. J’avais vu des bag-arres de nèg-res qui m’avaient laissé fort indifférent, mais celle-là avait quelque chose de sinistre. Ces g-rands corps jaunes, qui
s’étreig’naient sans que l’on vît la moindre musculature faire effort en eux, apparaissaient, sous leurs long-s suaires de g-uinée bleue, comme des fantômes. Leurs traits, si beaux d’habitude, étaient convulsés par la rage, et l’on n’avait plus devant soi que des sauvages. Peu à peu, ils s’étaient rapprochés du marché, et je les voyais de tout près. Dans un groupe quatre ou cinq individus se pressaient contre un seul et l’étranglaient sans mot dire, comme s’ils étaient trop occupés à la tâche. Pour cela, ils tournaient autour de son cou le morceau de guinée qui lui servait de vêtement. Et toutes ces mains glabres se tordaient sur sa chair comme si elles avaient voulu se venger *de quelque atrocité.
Tout d’un coup, trois gardes du poste intervinrent et se mirent à frapper à tort et à travers à coups de bâton, et la cohue se dispersa comme une rafale renversant marchandes et enfants qui restèrent étendus sur le chemin en hurlant lamentablement.
Je ne sais pourquoi cette scène m’a laissé fort triste.
Sans que j’en comprenne la raison, j’ai eu le soir le premier moment pénible de mon voyage. Je m’étais mis à travailler dans les documents statistiques du poste, et, tandis que j’alignais des chiffres, je me sentis pris d’une profonde lassitude qui n’avait rien de physique. Dehors, il faisait une adorable nuit de printemps et l’on n’entendait que des voix qui chantaient, et pourtant, pour la première fois en ces terres, j’ai senti ma solitude. Peut-être était-ce que je ne me ressentais relié par rien à ce nouveau peuple au milieu duquel j’allais errer. Jusqu’ici j’avais vécu la vie de races qui avaient gardé les traditions antiques ; c’était pour moi une rénovation. Je viens de comprendre pour la première fois comment les races meurent.