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CHAPITRE XVII

De Banamba à Nioro.

17 juin. Dans la brousse. Midi.

Vers cinq heures, ce matin, j’ai été réveillé par le cri des chameaux que l’on faisait accroupir devant ma case pour les charg'er. Saï, ma chienne, qui n’avait jamais encore vu d’animaux aussi étrang-es, est allée d’abord faire une manifestation devant la tête de l’un d’eux aplatie par terre; puis, comme un Maure la chassait d’un g-este de dég-oût, elle a fait le tour de l’animal, elle a vu l’espèce de balai qui lui servait de queue et elle s’y est accrochée à pleines dents, tandis que le chameau la secouait de droite et de g'auche.

Les Maures sont des maîtres dans l’art d’amarrer les bag-ag-es : ils ont entouré mes caisses de cordes, les ont suspendues deux par deux au dos des chameaux, en ont mis une troisième par-dessus et, dans l’intervalle, ont placé de menus objets. Tout l’échafaudag-e est ficelé autour du ventre de l’animal. Cinq chameaux sont ainsi charg’és. Mahamadou et moi nous sommes juchés sur les caisses que portent deux d’entre eux.

Les chameaux se suivent à la file indienne et sont attachés chacun par le nez à la queue de celui qui le précède. Gela facilite le travail des chameliers, mais occasionne quelquefois les pires catastrophes. Je ne connais pas d’animaux plus craintifs que les chameaux. Au moindre bruit, au moindre choc, les voilà qui se mettent à ruer de la plus désag-réable façon, et, dès que l’un d’eux exécute ainsi une petite danse, le mouvement se communique par l’internié-

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diaire des queues et des nez, et J3ientôt les caisses g-isent lamentablement à terre, tandis que le pauvre voyag’eur se cramponne désespérément à sa monture.

L’incident s’est renouvelé plusieurs fois depuis ce matin, et me voilà seulement à une quinzaine de kilomètres de Banamba, arrêté dans un campement de culture formé de quatre cases où il n’y a que quelques femmes; les hommes sont dans les champs.

Pour tout menu, j’ai une soupe à l’oig'non et des sardines. Ni pain, ni œufs, ni poulets. Depuis Saï, j'ai eu le temps de m’habituer à ce genre de festin.

Sosso. i8 juin, 8 heures du soir.

Je serais depuis hier dans une rag-e froide si deux mois de brousse n’avaient calmé mes nerfs.

Hier matin , nous n’avons gfiière avancé , et hier soir, quoique nous ayons marché jusqu’à neuf heures, nous n’avions fait que fort peu de chemin. Il fallait s’arrêter tous les quarts d’heure pour recharg-er quelque bête.

Ce qu’il faut le plus éviter dans la brousse, c’est d’arriver à une heure trop tardive dans un village. La nuit, plus que le jour, les noirs soudanais sont apathiques. Je suis parvenu, hier soir, à avoir une case à Médine, le village où nous nous étions arrêtés; mais la question des bagages s’est ensuite posée. Un homme du village, au lieu de laisser venir mes chameaux jusqu’à ma case, avait trouvé plus simple de les envoyer dans ‘un campement maure situé à 800 mètres de là. Mahamadou était fourbu et me déclara qu’il ne voulait plus rien faire : plutôt que d’insister et d’envoyer chercher mes provisions, je trouvai plus simple de dîner de lait et d’œufs crus.

Ce matin, la mauvaise humeur de mon cuisinier a continué, et il m’a déclaré qu’il voulait retourner à Bamako. Ce serait joli s’il me plantait là !

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Mes Maures avaient campé au milieu de toute une tribu de leurs confrères qui se rendaient aussi à Nioro. Il y avait près de deux cents chameaux, et pendant deux heures cela a été un g-rouillement indescriptible de bêtes et de g’ens, de cris et de rug’issements.

Nous sommes enfin partis à six heures et demie, passés à huit heures un quart à Nég'uésséboug’ou et arrivés à dix heures et demie auprès de quelques cases en paille perdues au milieu d’un immense loug’an.

Nous sommes repartis vers quatre heures et arrivés ici vers six heures. Nous n’avions pas fait plus de 20 kilomètres depuis le matin.

J’ai fait comparaître tout à l’heure messieurs mes Maures et leur ai sig’nifîé que si désormais nous n’allions pas deux fois plus vite je les laisserais à leurs chameaux, qu’ils iraient se faire payer où ils voudraient et que je m’en irais avec des porteurs. Je serais bien embarrassé du reste de mettre ma menace à exécution.

J’ai profondément vexé ces enfants du désert en leur disant que le moindre nèg-re attacherait mieux les bagag-es : mon discours a été énerg'ique, le leur embarrassé; j’espère tout de même que demain nous charg-erons plus vite nos chameaux et que nous irons plus vite.

Je n’ai qu’une idée très vag-ue des villag-es que je dois rencontrer. La route que je suis ne fig’ure sur aucun itinéraire, et je ne vais que d’après des renseig’nements assez incertains.

Les communications avec mes trois Maures sont assez compliquées, car leur lang'ue diffère notablement du vag'ue arabe que je sais, Mahamadou n’est pas beaucoup plus fort que moi et nous sommes oblig'és d’attendre, pour discourir avec eux, de trouver des noirs connaissant leur lang-ue.

Je vais devenir pour un temps un fataliste convaincu et laisser faire. Il faut que je devienne plus indifférent encore que mes chameliers aux choses de ce monde, même si je

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n’ai que trois heures de sommeil, comme la nuit dernière où je me suis couché à minuit et demi et levé à trois heures et demie.

La direction g-énérale que nous suivons depuis Banamba est en plein nord. Le pays est très cultivé ; la terre est très sablonneuse et par endroits ne vmit rien, mais il semble que s’il y avait une population plus dense, tout ce qui serait bon pourrait être mis en valeur.

Nous sommes dans une rég'ion de coteaux. Tous les 5 kilomètres, on trouve un villag’e; tous ceux que j’ai nommés jusqu’ici depuis Banamba sont en banco et semblent assez riches.

19 juin. A chameau, huit heures et demie.

On arrive à peu près à écrire sur cette monture.

Depuis Banamba il aurait dû y avoir sur mon carnet deux dithyrambes.

D’abord j’aurais exalté la belle allure des Maures, leur g’rand air; j’aurais dit qu’il y a dans leur reg'ard comme quelque chose de profondément lointain, que leurs g’estes lents résument la noblesse de leur race, qu’au milieu d’eux on devait participer à cette noblesse.

Puis, hier soir par exemple, j’aurais comparé leur allure à celle des chameaux; j’aurais dit qu’ils s’étaient assimilés à ces bêtes à force de vivre avec elles. Je n’aurais vu dans leurs yeux que l’oubli des choses et dans l’eng'ourdissement de leurs gestes que la lassitude des efforts inutiles.

Nous venons de passer devant une de ces caravanes que nous rencontrons continuellement sur cette route. Celle-là retournait dans le Sahel : je me suis amusé à la dénombrer. J’ai compté cent chameaux portant deux cent trente sacs pleins de guinée et de grains et soixante rouleaux de bandes de coton. Le tout était réparti entre six groupes de conducteurs.

Onze heures, Tchambiirg'o.

Ma leçon d’hier soir a fait de l’effet. Nous avons marché à peu près raisonnablement ce matin, quoique nous ayons mis une heure et demie à charg’er les chameaux. Nous allons sensiblement plus vite que ne le font les caravanes de Maures. Il faut que je double leurs étapes.

Mahamadou n’est plus à prendre avec des pincettes. Ce matin, du haut de son chameau, il a laissé tomber mon fusil de chasse, dont le canon s’est tordu. J’avais fait raccommoder la crosse à Wag'adougou, maintenant il est hors d’usage. Comme je manifestais une vive indignation sur son étourderie, mon domestique continua à chanter sous prétexte « qu’il n’y avait pas rire, mais qu’il n’y avait pas non plus pleurer ».

Voilà l’inconvénient du système de douceur que j’ai employé avec mes boys et qui pourtant était le seul possible, étant donné ma façon de voyager.

Au clair de lune. Bayla.

Nous sommes venus coucher ici après avoir fait dans la journée une trentaine de kilomètres.

La nature est radieuse depuis mon départ de Bamako. Il semble que les quelques tornades passées ont lavé l’air. Elles ont rajeuni la terre. Les bois que nous traversons depuis Banamba ont la verdure printanière de France. Tout est peut-être brûlé là-bas. Ici, c’est l’enchantement de la résurrection des plantes. Le printemps n’a pas, comme dans les pays tempérés, cette multitude de nuances dans la lumière, cette espèce de gradation dans la pureté de l’air qui de la brume rose du matin mène au ciel limpide du soir. C’est tout le jour et jusqu’à la nuit une même impression que l’on ressent ici. La nature a repris sa vie tout d’un coup.

et sous la grande clarté, sans que Ton ait vu s’accomplir le mystère, on est pénétré de toute sa joie.

20 juin. Diankcsséboiig-ou, onze heures.

Nous sommes partis à six heures ving-t, nous étions à Barkouabé à huit heures cinquante, à neuf heures quarante àTomboula où nous nous sommes arrêtés un quart d’heure, et à dix heures et demie nous sommes arrivés ici.

Mahamadou donne de plus en plus des sig-nes de mauvaise humeur. J’ai fait une grande faute en ne le laissant pas à Bamako, car je vois qu’il commence à avoir le mal du pays.

Le village où nous sommes est sur une sorte de mamelon. Tous ses environs sont très cultivés, mais il ne doit pas avoir plus de deux cents habitants et ses cases sont dans un état déplorable.

Quatre heures et demie.

Il pleut depuis midi. Dans ma case il tombe presqu’autant d’eau que dehors; je ne peux dormir pour rattraper le sommeil perdu.

Des femmes pataugent dans la boue et un grand bœuf noir, immobile, a cessé de ruminer comme s’il était perdu dans quelque rêve. La pluie s’évapore autour de lui en une sorte de fumée; on dirait quelque bête de l’Apocalypse.

Sept heures et demie.

Je ne sais si nous pourrons partir cette nuit. Les nuages sont toujours là, la pluie tombe en flaques d’eau.

Dans cette case en ruine tout est en désordre, les calebasses de la vieille femme qui l’habite, mes habits, mon seau de toile, mes caisses ouvertes. Une bougie posée à

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terre ne projette que de l’ombre. Le vent gémit comme dans les nuits d’Europe.

Je ne peux même pas me mettre au travail; mon misérable repas qui se fait attendre peut arriver d’un moment à l’autre. L’humidité morne transperce tout. La lune, à travers les nuages, répand une lumière verdâtre.

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