I . Droit de douane
on en vendait une grande quantité à ce prix lorsque le cours venait à monter. Malheurensement, c^étaitlà un expédient délicat, et l’expérience a démontré qu’il ne réussissait pas. Ce qui fait que la guinée ne peut constituer une monnaie fixe, c’est cjue la quantité qui en existe n’est pas déterminée. Elle esE en efîet, ti'ès variable, suivant l’importation, et celle-ci n’est pas régularisée par une consommation constante. D’ailleurs, cette (juantité peut augmenter ou diminuer au gré des commerçants : aucun régulateur ne peut intervenir. Nous verrons, du reste, un problème à peu près analogue se poser à propos des « cauris ».
Et ici nous arrivons à la façon dont se fait cette vente de la guinée à Nioro.
Les commerçants européens de Médine qui créditent les commerçants noirs leur délivrent un certain nombre de pièces de guinée qu’ils doivent rembourser avec de la gomme. Ils leur font payer ce crédit de la manière suivante : ils comptent la guinée à un taux supérieur au prix de vente ordinaire de cette étoffe à Nioro, et la gomme à un prix inférieur au prix coté à Médine. Ainsi, par exemple, si la guinée vaut 7 francs à Nioro, on la compte aux commerçants de Nioro à 7 fr. 5o c., et si la gomme se vend à Médine O f. 60 c., on leur compte celle qu’ils apportent dans cette ville à O fl*. 5o c.
Les bénéfices des commerçants noirs de Nioro en sont naturellement diminués de beaucoup. Il ne leur est pas loisible d’élever le prix de vente de la g’uinée, car les Maures iraient l’acheter à Médine. Ils ne peuvent gagner que sur le prix de vente de la gomme. Gomme celle-ci est cotée très bas à Médine, ils sont obligés de l’acheter à très bas prix. En revanche, comme les Maures, auraient tout avantage à aller porter eux-mêmes leur gomme à Médine, où ils trouveraient la guinée à meilleur compte et où ils vendraient leur gomme plus cher, les commerçants de Nioro n’ont d’autre ressource c[ue de leur faire des conditions de crédit
que les Maures ne trouveraient pas auprès des commerçants européens de Médine. Ils arrivent aussi à se procurer la gomme à des prix avanlag-eux en la payant avec du g*rain, et non avec de la g’uinée, qui leur coûte fort cher.
On peut voir maintenant l’inlérêl que les commerçants de Médine trouvent à créditer des commerçants noirs a Nioro. Ils réalisent de g-ros bénéfices g-râce aux conditions de leur crédit, et ils arrivent à commercer indirectement avec toute une catég-orie de Maures avec lesquels ils ne feraient probablement pas d’affaires.
Il va sans dire que, de même que les commerçants noirs de Médine, chaque commerçant de Nioro est le correspondant de plusieurs maisons.
Les conditions très dures que font les maisons de Médine aux commerçants de Nioro ne sont possibles que grâce au manque de concurrence, car ces maisons appliquent toutes les mêmes procédés.
Cette situation du marché de Nioro pourrait être un danger sérieux pour les grandes maisons du Sénégal, si quelque Européen, muni de capitaux assez considérables, venait acheter directement la gomme à Nioro. Les traitants noirs qui représentent indirectement les maisons du Sénégal, étant tenus en laisse eux-mêmes par ces conditions de crédit auxquelles nous avons fait allusion, ne pourraient pas lutter et toute la gomme leur serait enlevée, et par suite, serait enlevée aussi aux maisons sénégalaises, parles nouveaux venus.
Les commerçants de Nioro n’échangent pas seulement leurs guinées contre la gomme des Maures; ils la vendent aussi aux dioulas qui viennent s’approvisionner dans cette ville en marchandises européennes pour aller ensuite commercer dans le reste du Soudan. C’est aussi Nioro qui alimente, en grande partie, le marché de Tombouctou en tissus. Nous avons indiqué plus haut quelles sont les routes que suivent, depuis Nioro, les produits européens. Une grande partie se dirige vers Banamba, une autre versTom-
Jjouclo^, par Goiimbou, Sokolo, Sumpi et le Nig-er, ou Sokolo, Ràel-Ma et Goundam. Ges divers marchés de Goumhoii et de Sokolo s alimentent eux— mêmes à KayeSj a Médine on, plus souvent, à Nioro. On conçoit très bien que Nioro soit devenue ainsi une sorte de poste avancé des établissements des rives du Sénég-al.
Ce qui caractéiâse le commerce avec les indigènes, c’est la vente à crédit : son infinie division permet de lui donner toute l’ampleur dont il est susceptible.
A côté de la gomme et de la guinée, il arrive à Nioro un troisième produit : le sel.
Ce sel provient des carrières de Tichit et est apporté au Soudan par les Maures. A l’encontre de ce qui se passe à Tombouctou, ces Maures ne sont pas de simples convoyeurs, transportant les barres de sel pour le comple de traitants, qui en font le commerce ensuite. Ils l’exploitent, le transportent et le vendent à leur bénéfice.
Nous n’insisterons pas sur l’extraction du sel à Tichit; nous nous contenterons de renvoyer à la notice du commandant de Lartigue sur les ressources du Sahel, publiée par le comité de l’Afrique française. Nous nous bornerons à dire ce que devient ce sel une fois rendu dans notre Soudan,
Il entre au Soudan par trois points différents : Nioro, Kérané, Tambakara .
De Kcrane et de lambakara, il se rend soit à Médine, soit a Banamba. Une partie de celui qui arrive à Nioro est vendue par les Maures, une autre partie continue vei*s Banamba.
Les dioulas qui viennent jusqu’à Kayes , Médine ou Nioro emportent de ces marchés du sel et des pièces de tissus. D’une façon très générale, on peut dire qu’ils achètent les tissus à Kayes ou à Médine, et le sel à Nioro L
I. Nous avons fait le relevé des patentes délivrées aux dioulas pendant le
üne partie des dioiilas se rend de Médine et Kayes vers le sud. Nous ne les suivrons pas dans cette voie, car leur commerce n’offre rien de particulier, étant donne c[ue c’estcontre de l’arg'ent qu’ils échang'ent leurs marchandises. Ils sont du reste de beaucoup les moins nombreux. La plupart se dirigent vers le Nig’er pour se répandre ensuite dans la boucle du fleuve.
La roule de Banamba, qui est certainement la plus fréquentée du Soudan, est, en quelque sorte, historique. Il ne s’y trouve, depuis Nloro jusqu’à Banamba, aucun marche
important.
Autrefois, Ousséboug'ou et Digma, qui sont sur cette route, étaient des villes importantes. La lutte des loucouleurs et des Bambaras les ont ruinées; les marchés ont disparu, et, du reste, pour le plus g-rand bien de Banamba.
A une centaine de kilomètres au sud de Nioro, le pays devient riche : les villag'es de culture se succèdent sans interruption. Les dioulas ne rencontrent donc aucune difficulté dans cette partie de leur parcours.
D’après ce que nous avons pu observer, on peut admettre qu’il faut aux dioulas une dizaine de jours pour aller de Médine à Nioro, et une vingtaine de Nioro à Banamba.
mois de février 1889, que l’ou peut considérer comme un mois Jiormal. Il montre, comment se répartissent entre les principaux marchés en relation avec Nioro le sel et les marchandises européennes. Il est à remarquer que dans ce relevé ne ligurent pas les caravanes des Maures qui se rendent à Banamba. On avait fait le même travail pour Banamba et pour le mois de janvier; dans le relevé concernant ce marché, les caravanes maures y figurent :
Exportation des tissus (pièces) :
Pour Sikasso, 20; Ségou, 187; Tombouctou, 3,776; Bamako, 5o; Bandiagara, 06 ; Sokolo, 822; Goumbou, 626; El Oualata, 182 ; Sumpi, ']o.
Exportation du sel (barres de 3o kilos) :
Sikasso, 44 1, Nyamlna, 72 ; Ségou, 356; Tombouctou, ii; Banamba, 554; Bamako, 802; Djenné, 9 ; Slgulri, 6; Bandlagara, 16; Bougouiii, 89; Sokolo, 10 ; Baraolé, 7O ; Beyla, 27.
Pendant l’année 1898, il est sorti de Nioro vei's le Sahara, 796,460 kilos de sorgho, représentant une valeur locale de 66,717 francs.
Les animaux employés par les noirs pour leurs transports, de Médine à Banamba, sont les bœufs porteurs et les ânes. Pendant le premier, le deuxième et le quatrième trimestre de 1898, il est parti de Médine 1,100 bœufs et 3,5oo ânes. Sur celte roule, la charg-e ordinaire d’un bœuf est de i5o kilos et celle d’un âne de 100 kilos.
Banamba est une fort g'rande ville, sa population est essentiellement commerçante^; ce qui ne l’empêche pas d’avoir de fort beaux champs et d’entretenir de nombreux villages de culture. Gomme à Médine, comme à Nioro, les opérations importantes se font dans les cases. Les Maures ont un camp au nord de la ville, et c’est là qu’ils chargent et déchargent leurs chameaux.
Les opérations des Maures durent, au maximum^ une quinzaine de jours. Ils échangent leur sel contre de la guinée ou de l’argent.
On peut trouver étrange qu’ils viennent jusqu’à Banamba pour se livrer à ce commerce. Il semblerait plus
I. Relevé des marchandises qui sont passées à Banamba pendant le
mois de janvier iSgg, classées par localités de provejiance et de destination. (Voir le relevé précédent fait pour Nioro.)
De Saint-Louis pour : Banamba, 70 pièces de tissu; Ségmi, 444 p. de t.; Sikasso, 170 p. de t.
De Kayes pour : Ség-ou, 726 barres de sel; Sikasso, 87 b. d. s., 544 pièces de tissu; Banamba, 62g p. de t.; Sansanding', 20 p. de t.; Bandiag-ara, 53 p. de t,; Tougué, 25 p. de t.
De Nioro pour : Ségou, 142 pièces de tissu, 18 barres de sel; Sikasso, 176 p. de t., 491 b. de s. ; Banamba, 1,471 b. de s. ; Nyamina, i,oo5 b. de s.; Tombouctou, 47 p. de t.; Djènnée, 9 b. de s.; Ségala, 33 b. de s.
De Médine ponr : Ségou, 170 pièces de tissu, 28 barres de sel; Tombouctou, 989 p. de t.; Sikasso, 33o p. de t.; 5i b. de s.; Banamba, 279 p. de t.; Bobo-Dioulasso, 75p. dct., 12Gb. des.; Djènnée, 38 p. det.; Sokolo,25p. det.; Tougué, 12 b. de s.; Bandiagara, 4o p. de t., 18 b. des.; Kong, 12 b. de s.
De Tambalkara pour Banamba, 536 barres de sel.
De Bougouni pour Banamba, 16,700 kilos de kola.
De Kané — 3, 000 —
De Bambo — 34, 800 —
Chaque carayane porte en moyenne 5o pièces de tissu ou barres de sel.
naturel que, de même qu’ils vendent leur gomme à Nioro ou à Médine, ils vendissent aussi leur sel dans ceLte ville. Il se passe, en effet, celte chose extraordinaire, que les Maures voyag’ent avec leur sel de Nioro à Banamba en même temps que des commerçants noirs qui transportent de la g-uinée, et que, une fois arrivés à Banamba, ils échangent leur sel contre cette g’uinée, à laquelle ils font refaire ensuite en sens inverse le chemin déjà parcouru.
Cette anomalie résulte de ce fait que le sel subit à Banamba une plus-value plus considérable que la gui née par rapport aux prix de Nioro, et, par conséquent, qu’avec un nombre déterminé de barres de sel, on a plus de pièces de guinée qu’il n’aurait été possible de s’en procurer à Nioro.
A Nioro, la pièce de guinée vaut en moyenne 7 fr. bo, la barre de sel 17 francs; en d’autres termes, on a deux pièces et demie de guinée pour une barre de sel. A Banamba, la guinée vaut environ 10 francs; mais l’on en a trois pièces pour une barre de sel, ce qui met la barre de sel à 3o francs.
Gela s’explique par ce fait que, à poids égal, la valeur de la guinée est bien plus grande que celle du sel. Les dioulas, ne se servant pas de chameaux, ont intérêt à ce que les Maures leur apportent le sel le plus près possible du lieu de vente, qui est la boucle du Niger et le fleuve ; ils le paient plus cher en raison de ce supplément de transport que font avec plaisir les Maures : ces derniers feraient même bien plus de kilomètres encore pour réaliser un bénéfice encore plus minime.
Les arrivages de sel transporté par les Maures à Banamba sont très importants. Pendant le mois de janvier, nous en avons vu arriver i,5oo barres. Pendant chacun des six mois où le commerce est actif, il doit en arriver autant.
Nous avons dit que les Maures échangeaient le sel contre de la guinée. 11 l’échangent aussi contre du mil. Depuis cette année ils ont drainé vers le Sahel une somme de nu-
mëraire qu’il est assez difficile d’évaluer. Ils achètent aussi des bandes de coton avec lesquelles ils confectionnent une partie des sacs qu’ils emploient pour leurs transports , en même temps que des peaux de mouton ou de veau.
Ce sont, en général, des indigènes résidant à Banamba, Nyamina, Ségou, Sikasso qui font à Médine ou à Nioro les achats de tissus ou de sel qu’ils transportent ensuite dans ces villes. Ils achètent à Banamba le sel que les Maures v apportent. Ce sont les commerçants eux-mêmes qui vont à Saint-Louis, a Medine ou à Nioro chercher leurs marchandises, et pour cela, ils s’absentent quelquefois une année. Une fois retournés dans leur ville d’origine, ils s’arrêtent, et ce sont des captifs dévoués qui vont détailler leurs marchandises dans les marchés du Soudan. Ils ne reviennent parfois qu’au bout de deux ans leur rapporter l’équivalent de leurs marchandises, ayant réalisé, du reste, un important bénéfice. A l’aide de ces marchandises, ils se sont livrés à un véritable commerce d’échange les transformant en toiles, animaux et aussi en captifs. Une fois toutes ces valeurs réalisées, les commerçants noirs repartent vers les comptoirs où ils s’approvisionnent ainsi d’année en année.
La raison pour laquelle nous attribuons à l’étude de cette grande route commerciale de Médine, Nioro, le Niger, une grande importance, c’est qu’elle montre comment les relations de l’intérieur avec la côte peuvent se modifier dans l’avenir. Nous avons vu avec quelle facilité les Maures apporlaienL pour un petit bénéfice, leur sel à Banamba et sur le Niger. Si des commerçants installent sérieusement des comptoirs sur le fleuve et communiquent économiquement avec la côte, ce qui aura lieu lorsque le chemin de fer de Gonakry au Niger sera construit, les peuplades qui vivent dans le Sahel entre Nioro et Tombouctou viendront vendre leurs produits et se procurer les marchandises européennes dans ces comptoirs, pour peu qu’ils y trouvent quelque bénéfice, et les commerçants du Sénégal verront
disparaître leurs relations avec ces pays s’ils ne modifient pas leurs prix à leur tour.
Cette g-rande route est, pour ainsi dire, inconnue des Européens. Je l’ai parcourue à mon retour. En parlant de cette partie de mon voyage, je compléterai ce que je viens de dire en montrant la vie qui anime ces pays.
Pour me rendre au Niger, j’ai suivi la route de ravitaillement. Les notes que j^ai prises alors suffisent à traduire l’impression qu’elle m’a laissée.