‹ Sur les routes du SoudanChapitre 8 sur 43 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La route de ravitaillement.

Dioubéda, limdi 19 décembre.

Me voilci enfin dans la brousse! Tout ce que je sais de mon itinéraire, c’est que je vais essayer d’aller jusqu’à Say et tâcher d’en revenir. Je recouperai certainement de celte façon la plupart des lig'nes commerciales et je visiterai un g'rand nombre de marchés.

J’ai essayé de me procurer à Kayes des cartes détaillées ; cela m a ete absolument impossible ; on n’y connaît du Soudan que ce qui est figuré sur la carte du service g-éog-raphique. Les dernières campagnes ont tout désorganisé ; tous les officiers, en dehors du général et de ses officiers d’ordonnance, sont pour la première fois dans ce pays et n’en connaissent rien.

On sait qu’il y a un service de ravitaillement organisé de Kayes à Tombouctou par le fleuve, mais c’est tout.

Pour aller à Say, le plus naturel serait d’aller par le fleuve; mais ce moyen est considéré comme impraticable. Depuis le passage de la mission Hourst, tout le monde admet que le fleuve est impraticable à partir de Tombouctou. La mission Voulet va tenter le passage, mais c’est à ses risques et périls. En tout cas, si je voulais suivre cette voie, il faudrait, m’assure-t-on, me faire escorter par une très forte colonne, à cause des Touaregs qui barrent le fleuve. Donc, double impossibilité. Le plus court, pour aller à Say par terre, est de passer par Mopti, Bandiagara et Dori.

Mais toute cette rég-ion, entre Bandiag'ara et Say, est, paraîtil, soulevée, ou plutôt en pleine conquête. Je risque donc d’éprouver de sérieuses difficultés, puisque je me propose de voyag-er sans escorte, ce qui est le seul moyen d’entrer en communication avec les indigènes. Quand au Sud, c’est bien encore pis. Le Mossi est entièrement inconnu, malgré le raid Voulet-Glianoine ; toute la région du Sud est encore plus troublée, à la suite des expéditions contre Bademba et Samory.

Je n’ai qu’une chose à faire : aller à Tombouctou. D’ici là, je serai peut-être au courant des événements, et je serai à temps de prendre une décision sur la route à suivre pour effectuer ma mission. Une fois à Say, j’aurai la ressource de ressortir par le Dahomey, la Côte d’ivoire, la Guinée ou le Sénégal.

Le général de Trentinian a souri devant l’imprécision de mon itinéraire. J’ai pensé aux derniers mots que m’a dit Bonvalot, avant mon départ de France : « Avec une bonne théière, et de la confiance en soi, on va partout »; et je me suis tenu prêt à partir.

Hier, dans la matinée, sont arrivés nos bagages. J’ai aussitôt décidé de commencer mon voyage aujourd’hui. M. Jacquey, le chef des stations agronomiques du Soudan, a pris la même résolution, et, après une journée d’invraisemblable remue-ménage, d’organisation de caisses, de recherche de gens, tout à été prêt.

Ge matin, après un bon sourire d’adieu de nos amis. Mérite, Bhoné, Ghevalier, Legeal, de la Nézlère, le train s’est ébranlé.

J’avais retenu une espèce de cuisinier nègre habillé à l’européenne. Il m’a quitté au dernier moment. Un autre noir. Samba, s’est présenté au moment ou le train partait; je l’ai engagé, en lui déclarant que je le laisserais n’importe où, s’il ne se montrait pas un cuisinier émérite. Mahmadou, mon boy en premier, que j’avais engagé depuis quelques

jours, a pris im air souverainement protecteur, et tous les deux sont montés sur la plate-forme surcharg’ée de bag'ag'es.

Nous avons traversé des pays auxquels il ne manquait, pour être charmanls, que de la verdure, et pour être d’un sauvag'e achevé, qu’un peu plus de bizarrerie dans la couleur.

Maintenant nous voilà campés ici : c’est la vie de la brousse qui commence, bien peu complètement encore, puisque nous n’avons à nous occuper de rien, car nous faisons partie d’un convoi tout organisé. Le matin, on nous amène nos mulets. Arrivés à l’étape, notre palefrenier les reprend. Nous nous installons dans de grandes cases rondes, construites spécialement pour les convois. Notre cuisinier va loucher notre ration de viande, pain, vin, sucre, sel, etc., et, le lendemain matin, nous n’avons plus qu’à repartir.

20 décembre. — Séjour à Dioiibéda.

La maison Gilliiim, Pillet, Colas et a ici un grand dépôt de marchandises. Une quantité de voiturettes sont alignées devant la porte. Ce sont de petites plates-formes en chêne, très massives, pourvues de rebords d’environ vingt centimètres de hauteur, montées sur deux bonnes roues de bois.

Malgré leurs formes vigoureuses, ces voitures sont légères et peuvent être traînées par de petits ânes. Actuellement, elles sont couvertes par les tranches de grands chalands en fer, dont l’assemblage, sur le Niger, formera de belles embarcations.

A côté des voilures Gillium, sont les voitures Lefèvre. Quelle id ée extraordinaire a eu la personne qui a pu penser que ces lourdes mécaniques étaient idéalement construites pour les colonies ou pour un transport quelconque? Une caisse métallique, aux formes arrondies (de sorte qu’il y a beaucoup de place perdue) est supportée par d’énormes

Planche III. UN VILLAGE DES EIVES DU NIGER, DE BAMAKO A MOPÏI.

roues de fer, dont rentretien nécessite un chang’ement de rondelles à peu près journalier; elle est pourvue de brancards en fer d’un poids à peu près ég-al à celui de la voiture. Il paraît que le but poursuivi par l’inventeur était d’avoir un appareil qui put se transformer en embarcation.

Quoi qu’il en soit, un homme remue difficilement cette voiture vide. Au Soudan, on ne les emploie que parce qu’on les y a vues de tout temps et pour éviter la dépense qu’entraînerait leur remplacement. On comprend aisément que les voitures Lefèvre aient pu devenir un sinistre instrument de torture pour les pauvres soldats cliarg’és de leur faire monter les ravins de Madag-ascar.

2 1 décembre^ mercredi, huit heures du soir.

J’ai fait ma première étape ce matin. Partis à cinq heures du ^ir, nous avons suivi pendant i5 kilomètres une route sablonneuse. Nous avons traversé un pays charmant, qui paraîtrait tel même en France. Des deux côtés de la route, de petites montag-nes de 3 ou 4oo mètres d’élévation, et partout des bois. Sur toute cette nature, des teintes violacées très diverses. C’est bien sur une route que nous marchons, et il serait excessif d’en trop médire. Elle est loin cependant d’être parfaite, et un des mots qui revenaient le plus souvent sur nos lèvres était : « Ça va être drôle pour les automobiles. »

Arrivés dès neuf heures, toute la journée s’est passée aux mille petites occupations du camp.

Ce soir, éreintés (car, malg-ré tout, le soleil brCile), nous avons, pendant la nuit, g-oûté le g-rand calme de la brousse.

22 décembre. — Badoiiml)é.

Un poste et une case; et pourtant, sur les cartes, le nom de ce village est écrit en gros caractères, ce qui vient de l’importance de sa conquête.

23, vendredi. — Bill, chutes du Séiiég-al.

Toiile la nuit, de l’entrain, de la g'aieté, et voilà maintenant qu’est arrivée une lourde fatig’ue. Gomme tout est inég-al dans ce pays !

Ces chutes du Sénëg'al sembleraient fort belles en France. Ici, elles ne m’ont produit aucun efïet. C’est, sans doute, que l’on s’attend, en ces pays, à trouver à tout paysag’e un caractère parliculier. Suivant une sorte d arc, un ressaut de rocher d’une dizaine de mètres coupe le Sénëg'al, et les rives forment à cet endroit une g'org'e aux parois abruptes. Le tout est d’une teinte uniforme, d’un rouge sombre, produit l’etfet d’une nature sans vie et ne laisse pas, sans doute à cause de la trop vive lumière, cette impression de tristesse grandiose que donnent d’habitude les elfondrements de fleuves dans les roches.

24, samedi, onze heures du matin.

A partir d’ici, les camps sont loin des villages. C’est surtout quand on voyage en troupe que la fatigue d’Afrique est mauvaise. L’action du soleil fait qu’il semble que l’on ne vit que par le haut du cerveau. La plus petite chose irrite, prend des proportions extraordinaires, et cela suffit pour que toute autre idée disparaisse. Alors qu’une heure auparavant vous vous sentiez plein d’entrain, peu à peu, vous vous heurtez à quelque obstacle invincible. Vous bougonnez contre vos compagnons sans savoir pourquoi; vous trouvez leurs idées bizarres et dénuées de tout sens; sans que cela vous importe, vous êtes vexé de ce qu’ils font. Vous ne savez plus vous-mêmes raisonner, et c’en est fait de votre activité pour la journée entière. On appelle cette disposition physique et morale « la soudanite ». Puis, le calme revient, et de nouveau la force reparaît. Si 1 on était

seul, peut-être prendrait-on les choses avec plus de calme et lutterait-on mieux contre elles.

Huit heures du soir.

C’est la nuit de Noël. Dans la brousse, au lieu du son des cloches de France, c’est le chant des cig’ales et des cricris qui fait vibrer l’air; mais, de même qu’en France, en cette nuit, il y a sur toute la nature comme une paix éternelle.

Noël, 1898.

Au matin, nous avons traversé un long" paysage rappelant ceux de France. Aux deux bords du chemin sablonneux, de g-randes lig-nes d’herbes jaunes. Partout des arbres verts et touffus, ce qui est extraordinaire en ces pays. Des deux côtés, de véritables monlag-nes aux pentes boisées et aux couleurs vives. Un mélange de bleu, de violet et d’or. Peu à peu nous avons g’agné une rég-ion d’un pittorescpie achevé, telles qu’on en voit en France dans le Plateau Central. Seules, manquaient les claires sources d’eau vive. Dans ces contrées, où nous comptions trouver des impressions étrang-es de pays lointains, nous avons constaté maintes fois que plus le paysag’e ressemble à ceux que nous sommes accoutumés à voir, [)lus il nous paraît charmant. Ce matin, la nature prenait pour nous un caractère particulier. Au milieu de coins boisés, ressemblant à ceux de la Marg'eride, nous trouvions des rhôniers et de vertes touffes de bambous. L’assimilation était incomplète, et, pourtant, c’était d’une étrang-e harmonie. Toute la journée a été d’un calme superbe.

Le soir, avec M. Jacquey, j’ai fait un petit festin. J’ai débouché ma ])remière bouteille de Champag'ne; nous étions tout émus de ce raffinement.

Celle douce émolion que donne dans la solilude un peu de ce vin de France vienl de ce qu’il rappelle ce qui esl essenliellemenl français, la vivacilé el la franchise. Dans ces lerres où l’on souffre loujours un peu, il esl le symbole du parfail bien-êlre.

26 décembre, lundi, onze heures du matin.

Sur la roule de ravilaillemenl, on vildans unélal d’aplalissemenl inlellecluel loul spécial. On se lève d’habilude le malin vers deux heures el demie; on marche jusqu’à buil heures, on débarque les bagag’es, on se débarbouille, on déjeune, on fail la sieste, on dîne el l’on se couche. Au Soudan, on marche, on mang-e, on se lave el l’on dorl.

Au momenl où vous dormez le plus délicieusemenl, des appels de corne relenlissenl dans le camp. « G’esl l’heure, Jacquey,)) ou bien: « Le réveil, Baillaud.» J’apparais sous ma mousliquaire. Jacquey, en sa qualilede fumeur, allume le pholophore. Au milieu du silence hébété du réveil, nous enfilons nos caleçons de laine, pantalons de g-ros drap, veste en poil de chameau. Les boys arrivent sans mol dire et défont les lits; Boubakar, le boy de Jacquey, un vieux philosophe, apporte le thé et, machinalement, tourne une g-rande cuillère dans les timbales pour faire fondre le sucre. Je me décide à tremper une serviette dans un reste d’eau et j’en essuie le bout de Jmon nez. Puis la toilette continue : manteau, g-uêtres, puncho, et l’on est équipé comme pour entreprendre un voyag-e en Sibérie.

(( Halto, halto! » Ce sont les mulets attendus. Tout est prêl, nous sortons de nos cases. La nuit est radieuse. Un g-rand morceau de lune répand une lumière de neig-e sur la brousse. Dans un coin, un palefrenier dort encore à côté d’un mulet étique. J’examine mes harnais, et, tandis que mon bonhomme se pend à l’étrier, je g’rimpe sur ma haridelle, qui répond à cet assaut par une ruade. Un coup de

corne; le convoi s’ébranle; g-roupés les uns derrière les autres, les « passagers » suivent le digne a régulier » qui, tout fier de sa carabine et de son casque, fait flamber une torche. On cause d’abord ; on constate que la route est toujours pareille; on fait quelques plaisanteries à l’adresse des automobiles; puis le silence règne en maître sur les groupes de voyag'eurs. Peu à peu, le froid vous envahit, et, quoique le thermomètre marque 8 à lo degrés, quoique l’on soit très couvert, on souffre réellement. C’est le contraste avec la chaleur torride de midi. Tout à coup, le soleil se montre, et l’on découvre un paysage que l’on ne faisait que soupçonner pendant la nuit. On admire sans trop d’enthousiasme ; on cause un peu et l’on arrive à l’étape. On se sent plein de force. Les voitures arrivent; on se débarbouille; on croit pouvoir travailler : erreur. On s’installe, mais une vague somnolence vous envahit, et l’on renvoie après déjeuner toute besogne sérieuse. Mais alors c’est pis, on ne pense plus à rien. Le plus simple est de dormir de bon cœur pour rattraper le sommeil perdu ; si vous ne le faites point, il semble que votre pensée a heurté quelque obstacle invincible. Vous vous réveillez enfin, vous vous passez au tub, vous dînez et, le soir, vous renvoyez au lendemain toute besogne : il en est ainsi tous les jours. Si l’on ne se faisait violence, on rentrerait de ce pays d’Afrique sans avoir rien fait que d’y errer.

27, mardi,

J’ai vu ce soir un brave qui rentrait en France, le lieutenant Girard; cela m’a fait du bien. Après avoir pris part au siège de Sikasso, il a marché avec les colonnes du Sud; et là, en assurant un convoi, il a reçu une horrible blessure au bas-ventre. Pendant trois heures, d’une voix ralentie par la souffrance, il nous a dit cette année de conquête. D’abord la lutte contre Bademba, qui se défendit sans

trêve, sans hésitation, et que l’on crut un moment difficile à vaincre; puis, la poursuite de Samory, la fuite de ce brig'and, la course à travers les contrées dévastées et ruinées, peut-être pour toujours, comme cette superbe ville de Kong-; la prise de ce noir au moment où l’on s’y attendait le moins.

Pendant que j’écoutais parler cet officier, narrant les invraisemblables batailles où dix tirailleurs et un Français avaient raison de deux mille sofas, ce que j’admirais, c’était moins encore les actes extraordinaires que l’entrain et la bonne humeur qui avaient rég-né constamment et qui peutêtre avaient permis d’accomplir ces prodiges. Si j’ai nommé comme un héros ce lieulenant, à la figure fine et creusée par la souffrance, c’est que, cette souffrance, il l’a supportée non seulement au milieu de l’action, mais durant le lent parcours sur ces civières, qui l’ont porté pendant sept mois à travers les marigots. J’avais déjà été plus frappé de la façon dont les actes avaient été accomplis que des actes eux-mêmes; mais l’énergie de ce soldat, dont l’âme ne se laissait abattre par aucune douleur ni aucun abandon, qui, sans un mot de lui" même, nous racontait les exploits de ses camarades, tout cela me semblait bien supérieur à la conquête et à la gloire même. La plus belle qualité du soldat de France, c’est qu’il sait souffrir.

29 décembre. — KIta.

Hier, éclipse de lune. Nous étions fatigués, Jacquey et moi; les coups de fusil, tirés par tout le village, ne nous ont pas troublés. Ouvrant l’œil, j’ai demandé si ce n’était pas le signal du départ, toujours annoncé par un coup de corne. Jacquey a déclaré que c’étaient des coups de mines; et moi, encore engourdi par le sommeil, j’ai conclu avec le ton satisfait du monsieur qui a compris : « Ce sont les travaux du chemin de fer »... qui sont à i5o kilomètres de là.

Il est regretlable que celte explication nous ait suffi; car le village, effrayé, offrait un spectacle des plus curieux. Ce matin, quand nous interrogions les boys, ils nous répondaient d’un air tout ému : (( Tu sais, y avait pas bon : Lune f... le camp ». Ou bien, à ce que m’a assuré Mahmadou : (( Soleil y avait boulotlé tout lune : un petit peu, puis un grand peu, puis tout boulotté. )) Et Boubakar, d’un air grave, a déclaré que c’était Mahomet qui l’avait prise, et comme « tout ça y avait pas bon », toute la nuit, pendant que Jacquey et moi dormions du bon sommeil de la brousse, tandis que les chiens hurlaient, on a tiré des coups de fusil et fait grand tam-tam.

Aujourd’hui, Kita, le grand fort. Un paysage superbe sous le soleil. Une énorme montag’ue, coupée à pic, surplombe la ville enterrée joliment sous les fromagers, mais la buée violette, qui plane par-dessus tout, donne à penser que le pays est bien malsain.

3i, samedi.

Hier, j’ai eu une journée invraisemblable. 11 fallait que je fisse partir mon courrier le soir même. Au malin, nous sommes allés chez les Pères du Saint-Esprit; le supérieur, le P. Abevien, est un de ces hommes qui rendent l’œuvre de nos missionnaires digne de toute admiration. 11 aime la brousse plus que personne et, cependant, quelle que soit sa ténacité à vouloir la faire produire, il n’est guère optimiste. « Voilà dix ans, nous disait-il, que je forme des jardiniers. Dès que ces enfants retournent à la brousse, ils oublient tout ce qu’ils savent faire. Je vend mes légumes au marché; ils vont en acheter, parce qu’ils les aiment; mais pas un ne veut se donner la peine d’en faire pousser dans ce pays. 11 serait nécessaire d’avoir des surveillants pour les cultures : il est impossible d’avoir confiance en eux. »

Pourtant, nous avons trouvé un peu partout de très bons

oiivriels menuisiers, forg-erons, mécaniciens, dressés par des Européens ; ne serait-il donc pas possible de former aussi des ag-riculteurs ?

Rentré vers neuf heures^ je me mis au travail. Il a fallu bientôt déjeuner; puis, est arrivé l’irrésistible hébétement de la dig'cstion. Cependant, on vient nous apprendre que les mulets qui nous ont portés jusqu’ici ne peuvent aller plus loin; ils sont blessés aux jarrets. Il faut aller à pied, ou rester ici, en attendant des mulets que l’on fera venir de Dioubéda, à moins que nous ne nous procurions sur place des montures.

Nous avons près de i5o kilomètres à faire : c’est beaucoup pour aller à pied. La seconde solution nous fait perdre une dizaine de jours; reste la troisième.

Au poste, on nous indique l’infirmier noir qui consent à nous louer des chevaux moyennant 3 fr. 5o par jour, ration comprise. Nous acceptons. Il nous montre ses bêtes et, au moment de conclure le marché, il nous dit que nous devons payer d’avance, aller et retour. Nous avons huit jours de retour ; cela nous fait 5o francs. Nous refusons; nous préférons acheter des montures, espérant ne pas perdre plus que cette somme en les revendant.

Nous expédions les boys dans le villag’e annoncer que nous voulons des chevaux. Il en arrive bientôt cinq ou six, dont deux superbes. Notre prix était de 200 francs. On en demandait 5oo francs. Toute la soirée s’est passée dans une série de marchandages très drôles, parce que toutes les fois que nous disions notre prix, les noirs baissaient le leur, et, pour montrer que ce n’était pas trop cher, ils exécutaient de véritables fantasias. Nous ne pûmes faire baisser plus bas que 280 francs. Gomme nous estimions que c’était encore trop cher, nous dûmes nous décider à louer deux carcans à raison de 4o francs l’un. Nous n’eûmes ce prix, naturellement , qu’après de longs marchandages qui ne furent terminés qu’à six heures du soir. Dans l’intervalle, j’essayai

en vain d’écrire et d’aligner des idées. Sur ces entrefaites, je vois Samba, le cuisinier que j’avais pris à Kayes, rôder autour de moi d’un air embarrassé. Je pensais que c’était quelque « dimanche » (étrenne) qu’il allait réclamer, et je me gardais de lui demander ce qu’il voulait. Enfin, il se décida a parler et me tint ce langage Inattendu : « Mon mère rn^’envoie chercher; dit : y a moi parti sans lui demander permission : dit y a moi revenir. »

Il pleurait à moitié, et comme cela paraissait assez véridique, je lui dis : « Il ne faut jamais désobéir à ses parents : lorsque je t’ai accepté, je pensais que je pouvais le faire sans inconvénient. Tu n’en as rien dit à ta mère, tu as eu tort. Elle te rappelle, il faut t’en aller. Je vais te payer ce que je te dois. »

Bref, je me suis couché à minuit, après avoir pris une forte dose de quinine et expédié mon courrier; mais combien incomplet !

Aujourd’hui, dernier jour de l’année 1898. Elle se finit dans un grand accès de fatigue physique. Elle ne pouvait mieux finir...

Jour (le l’an 1899. — Boulaui.

Ce matin, subitement, une fois que les montagnes se sont efïacées, l’horizon nous est apparu splendide. Une ligne rouge, d’une pureté merveilleuse, se fondait avec le ciel dans le bleu naissant.

Les arbres de la forêt, qui fermaient la plaine, se découpaient sur l’incendie étincelant, et la tige d’un rhônier isolé lançait ses palmes par-dessus l’horizon.

2 janvier 1899, hiiicli.

Un pauvre spahi suit le convoi avec nous; sur le Sénégal, il a fait la cuisine toute la journée au soleil. Il a pris

la fièvre, et, dès Kayes, est entré à l’hôpital. Il continue maintenant sa roule sur Ségou. Il n’a à lui qu’une paire de sandales, un pantalon de treillis, une veste roug-e, un casque et des bottes. Ni manteau, ni couvertures, pour ce pays où l’on gèle la nuit. En France, on ne l’a point équipé parce qu’il allait dans un corps africain. A la côte, on lui a dit qu’il trouverait des habits dans son poste. A Dioubéba, la fièvre l’a repris. Un lieutenant lui prête sa couverture la nuit, mais est obligé de la lui reprendre le matin. Hier je l’ai trouvé tout g-lacé sous son mulet. Je lui ai prêté mon puncho. Pour la nuit, je lui donnerai ma couverture caoutchoutée et le matin ma couverture rouge. Hier, nous lui avons fait prendre quelques douceurs pour qu’il ne pense pas trop à ce que c’est que ce jour en France. Ne sachant comment nous remercier, il nous a oflert des oig'nons qu’il avait achetés. J’ai refuse. Mais ce soir il nous a apporté la moitié d’un fruit de papaié, ce qui nous a vivement émus.

3 janviei'. — Ncfala.

Ce qui vous énerve le plus sur cette route, c’est le malheureux sort de vos bagages. Heurtés en tous sens par les cahots des voitures Lefèvre, ils finissent par se désarticuler. Alors, ils se remplissent d’un sable fin qui ne veut plus disparaître des objets qu’il a touches. Si vous n avez pas eu le soin de mettre dans une ou deux caisses tout ce dont vous avez besoin, vous êtes toute la journée à charger et à décharger ces maudites voitures, et vous contribuez à l’éreintement de vos malles. Vous vous couvrez d’une saleté qui ne peut s’enlever, et ce n’est pas la moindre cause de vos fatigues.

Depuis Kita, la route a perdu toute espèce d’intérêt. C’est la plaine morne; car la vue est limitée par une végétation étouffée par les incendies.

La couleur violette qui harmonisait un peu ces pays a fait place à une teinte grise, très pâle, dénuée de tout charme. Sous les arbres, la terre est noire, couverte d’herbes incendiées. On ne cherche qu’à se défendre du soleil. Le casque, qui vous abrite de ses rayons, ne vous permet de voir qu’un petit morceau d’horizon.

Ces terrains ferrugineux ne donneront que du mil. Les cultures coûteraient trop pour attirer le colon. Plus tard, peut-être, lorsque le reste du Soudan sera devenu riche, voudra-t-on profiter de ces terres qui seront les plus rapprochées du chemin de fer, et transformer en alcool tout le mil que l’on pourra en tirer.

... Moi qui espérais brûler les étapes, une fois que j’aurais un cheval!... Une première fois, sans savoir pourquoi, ma rosse pique le nez par terre, et je fais comme elle. Nous allions presque au pas. Ce matin, voyant qu’elle ne voulait plus aller, j’ai marché à pied. Bien m’en a pris : elle a roulé deux fois sur le sol. Ce qui m’a consolé, c’est que son propriétaire qui la conduisait en la tenant par la queue, s’est effondré en même temps. Cet animal-là (c’est du propriétaire qu’il s’agit) a la tête d’un vieux héron. Le matin, il ramène son boubou bleu sur son chapeau pointu, et il marche ainsi, sans se préoccuper des rires qui accueillent le passage de cette forme sans tête, coiffée d’un éteignoir.

Nous l’avons dénommé Arthur. Le malheur, c’est que nous avons payé d’avance nos loueurs de chevaux, et ni M. Jacquey ni moi n’avons plus d’action sur eux. Ils laissent crever de faim leurs bêtes. Conclusion : ne payez jamais d’avance.

4 janvier, mercredi.

Demain, Kati, presque le Niger. Tout est changé. Les habitants ont pris de beaux airs dignes; les tatas sont apparus, avec leurs allures de fortifications un peu grotesques.

Boubakar est revenu du villag-e avec des patates qu’il avait payées 3oo cauris.

Le Nig’er! Il semble que le soleil est devenu plus doux, que l’on approche de quelque chose de g'rand et non plus de raboug’ri, comme tout ce que nous avons rencontré jusqu’ici. Il me semble, encore plus qu’à la côte, que je vois arriver quelque chose de nouveau. A Kayes, nous avons cru que le Soudan commençait : jusqu’ici nous n’avons fait autre chose que d’aller vers lui. Le mot Soudan ne désigne plus les terres dont nous venons de parler. Les terres du Soudan sont plus loin, par delà cette route de ravitaillement, qui n’est actuellement qu’une espèce de cauchemar pour celui qui la suit, sans rien attendre au delà. Le général de Trentinian a raison de vouloir transporter au Niger la capitale de son Soudan. Jusqu’à cette limite, c’est toujours le Sénégal.

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