CHAPITRE IV
La richesse du Niger, de Bamako à Tombouctou.
Le Nig’er, de ses sources à Tombouctou, forme deux biefs : Tun qui se termine à Bamako et l’autre à Tombouctou. Depuis Kouroussa, le fleuve est navig-able, mais les indig-ènes ne s’en servent g-uère. Ses rives sont très cultivées et, à ce point de vue, offrent une g'rande analog'ie avec celles qui s’étendent de Bamako à la rég-ion des inondations. Dans sa partie la plus méridionale, le fleuve dépend des massifs du Fouta-Djallon sur lesquels nous n’avons pas à insister. Tout le commerce est alimenté par les marchandises qui viennent de la Guinée française et de Médine par Kita et Niag’assola. Le point le plus important est Sig-uiri ; c’est surtout un centre d’achat de caoutchouc. Nous en parlerons lorsque nous nous occuperons de la question du caoutchouc, telle qu’elle se pose dans le sud du Soudan.
A partir de Bamako, le Niger acquiert réellement touteson importance.
Bamako se développe de jour en jour. Gomme les autres villes nig'ériennes, Yamina, Ségou, Sansanding-, elle fut ruinée par les incursions d’El Hadj-Omar, puis par le pillage de Samory. Depuis notre occupation, elle ne fait que s’accroître. La route de ravitaillement y a considérablement aidé. Le grand mouvement de troupes qui a eu lieu en ce point y a attiré un grand nombre d’indigènes. Des commerçants européens s’y sont établis, et ce fait est devenu pour les dioulas un motif de visiter ce marché plus qu’ils ne le faisaient auparavant.
Bamako est ég-aleinenl un des points importants du passage du sel. Nous avons vu, en étudiant la route de Nioro à Banamba que bon nombre de dioulas se dirig-ent sur Bamako. De là, ils se répandent dans la partie de la boucle qui se trouve comprise au sud, dans un triangle dont un côté serait le Niger et un autre côté une ligne passant par Sikasso.
Le commerce de ces dioulas est fort simple. Après s’être procuré des barres de sel, en général quatre ou cinq, ils se rendent dans les pays producteurs de kolas, où les barres qu’ils ont payées 17 francs à Nioro ou 3o francs à Bamako en valent 60. Ils les échangent contre des kolas qu’ils revendent sur la route de retour. Ils échangent les kolas contre de l’argent qu’ils trouvent dans le nord-ouest du Niger, et c’est avec cet argent qu’ils payent les commerçants de Banamba ou de Nioro, à qui ils ont pris le sel à crédit. Ceux-ci, à leur tour, se servent de cet argent pour payer la guinée que leur ont fournie à crédit les commerçants de Kay es, de Médine ou de Saint-Louis.
Les dioulas échangent aussi leurs barres de sel contre des pagnes, et même contre des captifs, qu’ils revendent ensuite dans les pays où ils peuvent trouver des espèces monnayées.
Un fait digne d’attention, c’est que la plupart des marchaiidises européermes achetées par les commerçants de Bamako s’achètent plutôt à Kay es ou à Saint-Louis qu’à Médine, à cause des facilités qu’offrent le chemin de fer et la route de ravitaillement; et ce fait vérifie ce que nous avons dit, à savoir que la route de ravitaillement a été pour beaucoup dans la prospérité de Bamako.
En suivant cette route, les dioulas, une fois arrivés à Dioubeba, prennent le chemin de fer qui les mène à Kayes; Ils trouvent dans les magasins européens les marchandises dont ils ont besoin et ne vont point à Médine. 11 leur arrive presque aussi fréquemment de descendre en chaland jus-
qu’à Saint-Louis et de s’approvisionner à bien meilleur compte. C’est là un phénomène tout nouveau et qui ne peut que se développer à mesure que le chemin de fer avancera et que les commerçants de Kayes s’adonneront davantag-e au commerce indigène h
Le nombre des commerçants européens inslallés à Bamako augmente de jour en jour, mais la plupart ne font qu’apparaître et disparaître. Ils arrivent avec un stock de marchandises qu’ils épuisent et ne renouvellent pas. Leur nombre, cette année, était de sept à huit. Leurs affaires étaient très restreintes et l’on ne peut pas appeler le négoce auquel ils se livraient un commerce d’exportation.
Il n’y a qu’une grande maison à Bamako, la seule véritablement établie sur le Niger, la maison Gilium, Pillet, Colas et C'®.
Sous la direction de M. Gilium, qui connaissait admirablement ce pays, cette maison a organisé un service de ravitaillement à l’aide de petites voitures d’un modèle plus léger que celui des voitures Lefèvre. Elle alimente ellemême son poste de Bamako, tandis que les autres commerçants établis à Kita ou à Bamako sont obligés de s’adresser au service de ravitaillement des troupes, qui leur loue ses services. Nous avons dit que cette maison avait un comptoir à Tombouctou. Elle le ravitaillait autrefois au moyen de la flottille de l’Etat. Elle vient d’installer sur le Niger de grands chalands en fer qui lui permettent de faire ellemême ce ravitaillement. De nouveaux comptoirs devaient
I. Peiulanl l’année i8g8, les exportations de Bamako vers les grands marchés se sont ainsi décomposées. Pour Saint-Louis : 784 pagnes, ii 0,000 (‘rancs en espèces; Kayes : 2i5 pagnes, i5,ooo (rancs en espèces; Médine : i,384 pagnes, 38,000 kolas, 58, 000 Francs ; Kita : 25,000 kolas; Banaml)a : 100 pagnes, i3o pièces de guinèe, 281, 35o kolas ; Ségou : 3o,5oo kolas ; Djenné : i5,8oo kolas; Bougouni : 442 barres de jscl ; Beyla : 289 bari'cs de sel; Minimian : 2,939 barres de sel ; Sikasso : 1 17 barres de sel ; Toutée : i47 barres de sel ; Siguiri : 784 pagnes; Konakry : 9/1G pagnes. A titre de curiosité, on peut remanjuer le départ d’un pèlerin pour la Mecque, avec 2,4oo Francs.
être fondés à Djennë, Siguiri, Sikasso. La mort de M. Gilium a un peu ralenti celte extension. La maison n’a qu’à suivre courag-eusement l’impulsion que lui a donnée son fondateur. Elle peut rester la première maison du Niger, à condition toutefois qu’elle s’adonne plus qu’elle ne le fait au commerce indigène.
Les habitants de Bamako sont peu navigateurs. Les barrages qui les séparent des autres villes du Niger en sont cause.
Un peu en aval de Bamako le fleuve est, en effet, barré par un seuil rocheux, d’une trentaine de kilomètres de largeur, nommé Sotouba. Pendant la saison des hautes eaux, le barrage ne se voit point et, pendant quelques mois, il peut être franchi par des barques légères. Cependant, à la suite de nombreux accidents, on a renoncé à le franchir.
Ce barrage est produit par les derniers contreforts des montagnes, qui forment la région des affluents de droite du Sénégal. Ces montagnes s’étendent jusqu’à Koulikoro. C’est le point où commence la navigation du Niger. Cependant, à 20 kilomètres en amont, en un point nommé Toulimandio, le fleuve est déjà navigable dès que les eaux sont un peu hautes.
Koulikoro est un grand village bâti à l’abri d’une falaise de rochers. C’est le point de départ de la flottille du gouvernement qui dessert le grand bief navigable du Niger. Des ateliers de construction de bateaux y sont installés, ainsi que les moulins à farine qui traitent le blé à Goundam. Koulikoro est appelé par sa situation à un grand développement. Actuellement, au point de vue du commerce indigène^ il n’offre que peu d’intérêt.
Jusqu’à Mopti^ le Niger nourrit deux populalions bien distinctes : une. population d’agriculteurs et de commerçants, de race bambara; et une autre, qui ne vit que du fleuve^ de sa pêche et de sa navigation, les Bosos ou Somonos.
Dessin de Joseph de La Nézibre, d'après les documents de l’auteur.)
Los viilag’os cjni s’échelonnent le long' du fleuve sont donc de deux sortes, suivant que ce sont des Somonos ou des Bambaras qui les habitent.
Les g'randes villes seules ont à la fois une population de pêcheurs et une population de cultivateurs; encore sont-elles cantonnées dans des quartiers séparés.
Dès le matin, les Somonos partent en pêche, et ils ne rentrent que le soir. Pendant leur absence, les femmes ouvrent les poissons qu’ils ont pêchés et les font sécher au Soleil, au g’rand désagrément de l’odorat des voyageurs. Les vieillards et les enfants réparent les filets.
La pêche se fait, en g-énéral, à l’aide de filels avec les- (juels les Somonos barrent le fleuve et qu’ils épuisent avec d’autres filets mobiles. Souvent aussi, ils pêchent au harpon, et leur habileté est telle (ju’ils s’attaquent aussi bien aux petits poissons qu’aux gros. Nous avons vu prendre ainsi des poissons pesant jusqu’à 3o kilos.
C est avec une sorte de chanvre qui pousse dans la brousse qu’ils tissent leurs filets. De IMopti à Ségou, il se fait, du reste, un commerce assez important de ce textile. Ce sont les Somonos ([ui fout leurs barques. Celles des pêcheurs sont, en général, creusées simplement dans le tronc d un caicedi’a; les plus grandes sont formées de deux parties réunies par des cordes. Les barques composées de planches assemblées viennent surtout du Bani. C’est dans ces dei nieres que sont transportées les marchandises.
Les Somonos sont liés entre eux comme par une sorte de corporation. Lorsque le propriétaire d’une barque a un long* tiajet a effectuer, il est 1res rare qu’il prenne des manœuvres pour pousser sa barque pendant tout ce trajet. De villag-e en village, les Somonos se relaient sans se payer pour cela la moindre rémunération, probablement à charg-e de revanche. C est le chef de villag'e qui désig’ne ceux qui doivent ainsi remplacer les piroguiers des villages précédents.
Dès Koulikoro, le Nig-er prend réellement son aspect de fleuve mag-nifique.
Sa larg'eur, de i.5oo mètres à 2 kilomètres, rempêche d’être très profond. De Koulikoro à Mopti, point où il reçoit le Bani, sa profondeur varie de o,3o à i,5o et 2 mètres aux hautes eaux. Le service de la flotille doit être à même de publier des renseignements très précis sur les crues du Niger. Mais on peut dire d’une façon générale que, dès juin, le fleuve commence à monter entre Koulikoro et Mopti pour être à ses plus hautes eaux en novembre et aux plus basses vers le mois d’avril. A ce moment on ne reconnaît presque plus l’immense Niger dans ce fleuve qui serpente au milieu des bancs de sable.
Si le Niger fait vivre les Somonos, c’est aussi lui qui a créé la magnifique plaine d’alluvions qui se trouve le long’ de ses bords. La main-d’œuvre y est suffisante pour la mettre en pleine valeur.
Les trois villes qui se trouvent sur cette partie du Niger, Yamina, Ségou, Sansanding, sont liées étroitement par leurs destinées commerciales.
La grande artère Mëdine-Nioixj-Banamba aboutit, en effet, au fleuve par ces trois marchés et par Bamako. Gomme nous l’avons vu pour cette dernière ville, c’est par cette voie que se répandent dans la boucle du Niger les dioulas qui vont, à l’aide du sel du Sahel, faire le commerce des tissus européens et indigènes; c’est par là qu’il reviennent avec les captifs et les kolas qu’ils se sont procurés en échange de ces produits.
Nous avons vu, en dressant le tableau du mouvement commercial de Banamba, que le sel et les tissus européens arrivent en grande quantité à Nyamina et à Ségou. ^
Les Maures vont quelquefois jusqu’à Nyamina, mais ils y séjournent fort peu ; le voisinage du Niger est malsain pour leurs chameaux. Ils ne vendent guère leur sel sur ce
marché que contre de l’argent, des captifs on des tissus indig'ènes.
De Bamako à Mopti se trouve la rég’ion par excellence où l’on tisse le coton. Les tissus fabriqués dans cette partie du Nig'er portent le nom g-énérique de couvertures et pagnes de Ség’ou, sans doute parce que Ségou est la ville qui est le plus en relation avec les divers marchés de l’intérieur. Mais cette ville n’a point le monopole de la confection de ces tissus, et c’est même le point du Niger où on en fabrique le moins. Il semble que ce soit plutôt la rive gauche du fleuve qui produit le plus de pagnes et de couvertures. Les lieux où se rencontre le plus grand nombre de métiers sont certainement Banamba, Nyamina et Sansanding.
Ces tissus, dits de Ségou, sont tous teints à l’indigo. Le plus répandu est a la couverture de Ségou ». Le fond en est bleu et illustré par des bandes blanches. Un dessin qui est très souvent adopté est celui d’un damier à gros carreaux. Ces couvertures se vendent de 8 à lo francs.
Les pagnes sont des pièces d’étoffes teintes également à l’indigo, et qui sont généralement lustrées par une sorte de foulage. Elles forment l’unique vêlement des femmes.
A côté de ces tissus dont la fabrication occupe la majeure partie des habitants du village, pendant la partie de l’année où l’on ne procède pas à des travaux agricoles, il faut mentionner, comme faisant en quelque sorte le principal commerce du fleuve, la vente des grains, mil et riz, qui sont cultivés dans la plaine. La majeure partie des grains qui sont apportés à Tombouctou vient des contrées du Niger situées en aval de Mopti. En amont le grain est exporté vers l’intérieur de la boucle, dans la région où, par suite de guerres, la main-d’œuvre manque pour cultiver les champs.
Sur les rives du fleuve sont de grands champs de tabac, entretenus avec soin par les habitants. Enfin, les oignons et les plantes farineuses viennent en abondance dans la
rég-ion et alimentenl en gTande partie le marché de ïomboiictoii. Le miel consommé dans cette ville vient aussi de là.
Les données manquent pour estimer la production et le commerce de la régâon de Yamina, Ségou, Sansanding'. A Ség-ou, le nombre de nos ag-ents est insuffisant pour qu’on puisse faire un relevé exact du trafic de cette ville. A Nyamina et Sansanding-, nous n’exerçons aucun contrôle.
Le marché de Nyamina est un des plus fréquentés que j’aie vus. En dehors des denrées alimentaires qui ne servent qu’à la consommation locale, on y vend surtout des tissus, du sel, des kolas.
Une chose qui semble favoriser le marché de Nyamina, si on le compare à celui de Ség-ou ou de Bamako par exemple, et qui influe aussi sur celui de Banamba, c’est que notre administration n’occupe pas cette ville. Il est bien certain que nous ne g-ênons pas beaucoup les indig-ènes; ils préfèrent cependant que nous ne nous mêlions pas de leurs affaires. Et, peut-être, si nous occupions Banamba ou Nyamina, verrions-nous ces marchés perdre de leur importance ou de nouveaux marchés se créer, à coté, dans les endroits où nous ne serions pas. Gomme la seule chose que l’on puisse avoir intérêt à surveiller est la vente des captifs et que notre action, à ce point de vue, est absolument inefficace, le mieux est peut-être de laisser ces marchés sous la direction du chef de la ville, à condition de se rendre compte soig-neusement, par des agents secrets, de ce qui peut intéresser la politique.
Sansanding- devrait avoir une destinée analog ue à celle de Yamina, mais cette ville a été frappée avec plus de vlg-Lieur par El Hadj Omar j elle a g-rand peine a se relever. Toutefois, les champs se sont repeuplés et l’ancienne prospérité semble y renaître.
Ség-ou est réellement une g-rande ville qui s’étend sur plus de 4 kilomètres le long- de la rive du fleuve. Lorsque
nous étudierons le commerce de la boucle du Nig'er, nous ne trouverons guère de marché qui ne soit pas en rapport avec cette ville.
Comme à Bauamba, il y a à Ség-ou, toute une série de commerçants qui sont en rapport avec Médine et Saint-Louis, et qui envoient leurs captifs vendre, dans toute la boucle, le sel et les tissus européens qu’ils ont achetés à Nioro, à Médine ou à Saint-Louis, ainsi que les tissus indig-ènes, le mil et le riz qu’ils se sont procurés dans la rég-ion. Ils échangent presque uniquement ces produits contre des kolas et quelques captifs.
Tout ce que nous savons de précis sur ce commerce, c’est que, pendant les deux premiers trimestres de 1898, il est arrivé à Ség-ou i,5oo,ooo kolas, et que, pendant les quatre premiers mois de 1899, il avait été pris pour 7,000 francs de patentes commerciales. Ces patentes, au Soudan^ consistent en un droit variant de 5 à 5o francs, suivant leur ehiflVe d’affaires. Comme le nombre de commerçants fixés dans une place renseigne en général sur son importance, on peut avoir ainsi une idée du trafic qui se fait à Ség’ou.
Les commerçants de Ség'ou sont dans une situation privilég’iée; comme ceux de Banamba ils trouvent beaucoup d’arg'ent dans la région; ils ont donc toute facilité pour échang-er les kolas et les captifs qu’ils se sont procurés en échang-e de leur mil et de leur sel.
Une preuve de l’aljondance des espèces monétaires, c’est que, en dehors des graines et des animaux dont notre administration a besoin pour le ravitaillement, presque tout l’impôt rentre en argent. C’est un signe de richesse, mais une preuve encore meilleure de cette richesse, c’est que le cours des cauris est très bas.
Il convient d’examiner ici les questions qui se rattachent à cette monnaie indigène.
On sait qu’elle est constituée par des coquillages qui viennent de la côte orientale de l’Afrique.
Les cauris olïrent, sinon tous les caractères d’une bonne monnaie, au moins le plus important d’entre eux : le stock en est limité. Sans doute, ce stock peut subir quelques fluctuations : beaucoup de cauris se perdent; d’autres sont transformés en ornements; il peut y avoir aussi de nouveaux arrivages de la côte orientale ; mais ces phénomènes ne peuvent se produire qu’à la longue.
Pour les indig'ènes, les cauris offrent l’avantage d’être la monnaie divisionnaire par excellence, et s’il en faut cinquante pour faire 5 centimes, il ne faut pas oublier qu’avec cinq cauris, on peut très bien se procurer de quoi faire un repas.
Pour peu que l’on parcoure notre Soudan, on est frappé de ce fait que, dans certaines régions, il n’y a point de cauris, et que, d’un centre à l’autre, ce numéraire présente des différences très grandes de valeur.
D’après mes observations, on peut définir la région où se trouvent les cauris par une ligne passant par Kayes, Nioro, Mopti, Dori, Sansan-Haoussa. Au nord de cette ligne, il n’y a point de cauris et les indigènes ne veulent pas les accepter en paiement. Dans cette zone, Tombouctou forme un îlot où les cauris ont cours.
Il paraît fort difficile d’ex])liquer cet état de choses. La seule constatation que Pon puisse faire est que la zone où il n’y a point de cauris est peuplée par les Touaregs.
Il est plus aisé de se rendre compte pourquoi les cauris n’ont pas partout la même valeur.
Gela tient à ce que certains points ont été plus commerçants que d’autres. On est venu vers eux de tous côtés pour acheter les produits qu’on y trouvait. La monnaie usitée pour les payements y a afflué, mais elle n’est pas retournée vers les contrées d’où elle venait.
Dans d’autres régions, certaines productions ont servi elles-mêmes de monnaie, le sel par exemple, dont la barre est indéfiniment divisible; et quoique l’activité économique
y soit développée, les cauris ii’y ont point été prisés. C’est ce qui a eu lieu dans le delta intérieur du Niger, où il n’y a point de cauris.
Enfin, il est arrivé qu’après être resté long-temps dans une sorte d’inaction économique par suite de troubles et de g-uerres, d’autres contrées ont retrouvé le mouvement; mais les cauris avaient fui vers les pays où le commerce prospérait toujours, et, lorsqu’on a eu besoin d’eux, ils ne sont pas revenus assez vite; leur valeur en a aug-menté d’autant.
Ainsi, c’est dans les régions les plus riches que les cauris ont le cours le plus bas; c’est dans les plaines du Niger, de Yamina à Mopti, et dans les plaines du Bani, de San à Mopti. On a actuellement 65oo cauris pour 5 francs.
A Tombouctou, ce cours s’est longtemps maintenu. Nous verrons comment, à la suite de spéculations sur cescoquillag-es, notre administration a été oblig-ée d’en fixer le cours officiel à 5ooo pour 5 francs.
Ce cours est celui où sont cotés, le plus g-énéralement, les cauris dans l’intérieur de la boucle.
Cependant, dès qu’on s’avance vers l’est, le prix des cauris s’élève et atteint, à Dori et à Say, jusqu’à 5 francs les 35oo.
Nous ne sommes pas au terme des complications : les cauris se comptent suivant la méthode Bambara, dans laquelle les unités du troisième ordre commencent à 80. Donc, lorsque nous disons que l’on a 5ooo cauris pour 5 francs, il faut comprendre 5o fois 80, soit, dans notre numération, 4ooo. Toutes les fois qu’il s’est ag-i de cauris, notre administration a été obligée d’employer cette méthode Bambara, ce qui n’a du reste pas grand inconvénient, lorsqu’on est prévenu.
On conçoit que cette différence de cours favorise le commerce de détail. Les dioulas ne se font pas faute, en effet, de se procurer des cauris lorsqu’ils sont dans un pays où cette monnaie a peu de valeur, d’aller les porter dans les
endroits OÙ leur cours est plus élevé. Ils peuvent acquérir ainsi à meilleur compte les produits qui s’y trouvent.
C’est surtout du Nig'er, entre Bamako et Mopti, que partent les dioulas qui se livrent à celte spéculation, et, actuellement, là où il y a de très g-randes différences entre le cours des cauris, on peut dire qu’il y a quelque chose qui active d’une façon importante les relations du Nig-er vers l’intérieur.
Si c’est un avantage pour les pays où les cauris sont abondants, il est certain que c’est un désavantage pour ceux où ils sont rares.
Le principal inconvénient n’est pas que les uns font des bénéfices au détriment des autres ; c’est que la pénurie de cauris offre tous les inconvénients d’une crise monétaire. Si on peut solder les grosses sommes avec des animaux, des barres de sel, des tissus, voire des captifs, il est certain que, pour l’usag-e courant, il y a une gène considérable.
En fait, ce dralnag’e des cauris vers une meme région est d’autant plus fâcheux qu’en ce point, par suite de la présence d’espèces monnayées, ces coquillages ne servent qu’à solder de tous petits achats.
Une conséquence de cet état de choses a été ([ue les cauris se sont amassés dans les caisses de certains postes, et qu’on est arrivé à en avoir un stock dont on ne savait que faire et perdant de sa valeur; à Ség'ou, par exemple, on a constaté que l’on avait plus de 20 millions de cauris en mag-asin, somme dont évidemment on ne pouvait tirer parti par les moyens ordinaires, car cela aurait amené un effondrement des cours. Une bonne politique, du reste, aurait dû empêcher les choses d’en arriver là. Ce qui se passait à Djenné lorsque nous y étions en est une preuve. M. Ponly, l’administrateur, ne faisait aucune difficulté pour recevoir les cauris en payement de l’impôt; mais toutes les dépenses étalent soldées avec ces coquillages, et celte manière de faire empêchait la création d’un stock considérable de cauris.
On a commencé à mettre en pratique, cette année, une mesure excellente. Dans la région de Dori, Zinder, Say, les cauris manquent. On en a envoyé 4 millions des différentes villes du Niger, et les dépenses des postes seront soldées avec ces cauris. On ne peut dire que c’est propag’er une mauvaise monnaie, et qu’il vaudrait mieux répandre nos espèces d’arg-ent dans ce pays. Le plus g-rand inconvénient qu’il y aurait à procéder ainsi avec notre numéraire dès aujourd’hui, ce n’est pas que cette importation d’arg'ent exigerait des suppléments de dépense; c’est surtout qu’on n’arriverait pas au but proposé. L’argent serait, comme cela a déjà lieu, immédiatement retiré de la circulation et transporté de nouveau vers le fleuve, à Médine ou à Saint-Louis, pour servir à des achats de marchandises. En outre, notre monnaie n’est pas suffisamment divisionnaire, étant donné le bas prix des objets courants de consommation. Notre administration doit donc veiller, avec un g-rand soin, dans la mesure où cela lui est possible, à la bonne répartition des cauris.
A Mopti, le g-rand affluent du Niger, le Bani rejoint le fleuve. Le Bani joue un rôle fort important, car il apporte au Nig-er les eaux suffisantes pour remplir les deltas irrig-ués par les inondations; ses eaux sont aussi beaucoup plus charg-ées en limon que celles du Nig-er, et ce sont elles qui fertilisent les terres inondées.
Sur le Bani se trouve la plus belle ville du Soudan, et peut-être la plus riche, après Tombouctou : Djenné. Nous y reviendrons en parlant de la boucle du Nig-er. Mais nous renvoyons surtout au beau livre de M. Félix Dubois.
M. Félix Dubois a décrit les embarcations dont se servent les commerçants de Djenné pour effectuer leurs transports jusqu’à Tombouctou. Ce sont de g-rosses barques calant jusqu’à 20 tonnes, et qui sont formées de petites planches liées les unes aux autres par des cordes et des étoupes. Elles sont à fond incurvé.
11 y a une autre espèce de barques sur le Bani : elles sont formées par de g-randes planches ajustées avec des clous. Elles sont alors divisées en deux parties réunies par des cordes. Ces barques, d’un tonnag-e moins élevé que les premières, semblent faites pour la course, et leur vitesse les fait souvent adopter de préférence aux premières. C’est à l’aide d’une barque de ce genre que je suis allé de Tombouctou à Say. Elle avait 17 mètres de long, l^o centimètres de large et i mètre de profondeur en son milieu. Chargée de prés de 2 tonnes, elle n’enfonçait que de 10 centimètres, ce qui est un très grand avantage dans les rapides. Ces barques peuvent naviguer en tout temps sur le Niger.
La région qui s’étend entre le Niger et la partie inférieure du Bani est, avec le delta intérieur, la partie la plus riche au point de vue agricole. J’ai parcouru pendant des jours entiers des champs qui se succédaient sans interruption et qui formaient des rizières et des bougans à mil. Ces terres sont travaillées par une population de Foulbés qui, avec des houes, les défoncent à 4o centimètres, ce que nous n’avons vu nulle part ailleurs.
Dès Diafarabé, sur le Niger, et Djenné, sur le Bani, commence la région des inondations. A partir de Mopti, le Niger revêt un caractère tout particulier. Le fleuve est divisé en une infinité de bras qui se rejoignent aux hautes eaux. Dès que les eaux viennent de quitter la plaine, il semble que l’on navigue, au milieu de ces bras étroits, sur des pâturages de hauts plateaux. Les terres sont envahies par une herbe qui pousse tellement drue que, lorsqu’on la foule aux pieds, il est impossible de toucher le sol. Tant que ces herbes sont vertes, c’est-à-dire jusqu’au mois de mars, les Peuls du Massina y entretiennent d’immenses troupeaux.
Dès Ségou , apparaissent les beaux moutons à laine. Mais c’est la région des deltas qui est véritablement le pays
de l’élevag'e. En même temps que leurs moutons, les Peuls élèvent de g’rands bœufs à bosse.
Lorsque la saison chaude est arrivée, les herbes se dessèchent, forment un eng-rais naturel et les indig’ènes cultivent leurs champs. Pendant ce temps, les troupeaux paissent, dans le lit même du fleuve, la plante à sucre que l’on appelle « bourgo )). Le lit tout entier du fleuve est, du reste, encombré d’herbes, et ce sont ces herbag-es que l’on coupe pour servir d’aliments aux bêtes pendant la saison où les pâturag'es sont desséchés.
Les villages abondent dans ces pays; ils sont situés sur de petits monticules qui les préservent de l’inondation.
C’est là le véritable grenier à grains et la région de l’élevag’e par excellence du Soudan.
Les habitants de ces terres s’habillent de tissus faits avec la laine de leurs troupeaux, dont ils forment des espèces de burnous dénommés kassas. Le prix en varie de 2 fr. 5o c. à 5 francs, suivant les ornementations. Il s’en fait un g-rand commerce parmi toutes les populations Foulbès.
Un des phénomènes les plus caractéristiques des inondations, c’est qu’elles forment de g-rands lacs : le Fati, le Télé et le Fag'uibine.
Un seul de ces lacs, le Fati, communique avec le Nig’er ; mais la question est de savoir si cette communication est continue. Les indig’ènes me l’ont affirmé, niais le P. Dupuy, des Pères Blancs, affirme que, pendant la sécheresse, il a vainement cherché la trace de cette communication.
Un seuil rocheux d’une dizaine de kilomètres en larg'eur sépare le Fati des deux autres lacs. Ceux-ci sont alimentés par les marig'ots qui prennent naissance entre le Fati et Tomboiïctou.
Sur les bords de ces lacs pousse le blé dur qui alimente Tombouctou et dont nous extrayons de la farine à Koulikoro.
On a fondé de g-randes espérances sur les lacs du Nig’er.
On croyait trouver clans les aliuvions cjni les bordent une grande source de richesses. Nous pensons qu’on s’est trompé.
Il faut bien se pénétrer de cette idée cjue ces lacs sont fo rinés par le Niger dans un terrain sablonneux. On avait pensé que des crues rég’iilières venaient les remplir, de sorte cjne pendant toute la période de dessèchement, période que l’on fixait à quatre ans, les eaux laissaient à découvert des terres très fertiles. On s’est aperçu que, seules, les très g'randes inondations pouvaient remplir les lacs, et il s’est écoulé des périodes de cinquante ans sans qu’il s’en soit produit. A deux reprises différentes, en 1890 et en 1894, il y a eu de grandes crues. C’était un phénomène exceptionnel. Les lacs ont dû plus d’une fois se dessécher complètement.
Des inondations rég’ulières ne viennent donc pas apporter au sable le limon dont il a besoin pour avoir une g-rande fertilité. 11 n’y a autour des lacs rju’une bande d’une dizaine de mètres qui soit cultivée. Lorsque j’ai visité le Fati, les loLigans^ que se préparaient à faire les habitants étaient fort peu de chose.
Le seul village important de cette région est Goundam, r[ui est isolé au milieu des sables. Encore son importance semble-t-elle venir de ce fait c[ue c’est un point de passage de caravanes.
Sans doute on relire tous les ans des grands lacs une centaine de tonnes de blé; mais nous croyons que l’on a atteint le maximum de la production. Les cultivateurs à qui on a demandé des grains ont mis en valeur tout ce qui était susceptible de l’être, et c’est ce qui a permis d’obtenir ce stock qui est venu s’ajouter à la production ordinaire. Il semble que l’étroite bande cultivée soit tout juste suffisante pour nourrir la population qui l’exploite.