‹ Sur les ruinesChapitre 2 sur 5 · R AND AL · texte numérisé non relu

R AND AL

Elle avait répondu :

(( Je vous attendais. Venez.

)) LUCIENNE

A l'heure précise, la porle s'ouvril. Un domestique annonça :

— Monsieur Randal.

D'un mouvement souple cl vif, madame d'IIeyangc s'élait levée et, souriante, len-

dait les mains à celui qui entrait. Il s'inclina pour les lîaiser.

— Que je suis heureux de ^ ous revoir î dit-il.

Elle répondit :

— Comme vous êtes bon de m'avoir réserve votre première visite !

Puis, s'étant assis, ils causèrent. Ils échangeaient ces phrases indifférentes, banales et vides, qu'on se dit après les longues séparations, comme si subitement Ton ne trouvait plus rien de personnel à se communiquer, rien d'intime k se confier, alors que c'est l'afflux même des pensées au cœur qui en arrête lépanchement.

Elle le questionnait tour h tour et sans ordre sur les pa\s qu'il venait de parcourir pendant ces deux ans écoulés loin d'elle, l'Orient, l'Egypte, Ceylan , Sumatra, la Chine, le Japon oii il était resté près d'un an, et les États-Unis qu'il avait traversés

d'une traite, pris de cette impatience du retour qui, aux dernières étapes, harcèle tous les voyageurs.

Il répondait, d'une façon précise et pittoresque, sentant ses impressions renaître à mesure qu'il les racontait, s'efforçanl de les évoquer, pnr le choix des mots, à l'esprit de celle qui l'écoutait.

Mais elle semhlait moins attentive à suivre ses paroles qu"à ressaisir l'expression de sa figure tandis quil parlait. — une figure oh tout faisait contraste : lénergie des traits avec la douceur du regard, les cheveux bruns, drus et ras avec la moustache soyeuse et claire, le fronl large et colme avec la bouche un peu saillante, sensuelle et tourmentée.

Quand elle eut achevé de l'interroger, il se rapprocha délie, et, fixant bien son regard, il lui dit d'un Ion d'affectueuse autorité :

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— El VOUS maintenant ? Parlez-moi de vous.

— Moi, mon ami? Je n'ai rien à vous appr.endrc que vous n'ayez pu lire déjà dans mes lettres... rien, sinon que je suis heureuse, très heureuse de votre retour.

Un instant, il la considéra sans parler. Puis lentement, baissant la voix, il reprit :

— Je vous retrouve en pleine fleur de jeunesse et de beauté. De tout ce que j'aimais en vous, rien n'est changé. Vous avez toujours même grâce, même sourire et, quand vous parlez, on croit toujours voir apparaître votre âme au bord de vos yeux... Ils ont grandi, vos yeux: je ne me les rappelais pas si profonds ni si larges.

Elle rougissait un peu; mais elle Fécoutait sans l'interrompre, avec une expression sérieuse, confiante et ravie.

Elle paraissait d'ailleurs attendre de lui quelque parole qui ne venait pas, qui était

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comme le fond inavoué de leur causerie et qui mettait entre eux une gène secrète et tendre.

Devinant sa pensée, il poursuivit :

— J'ai beaucoup songé à vous... à nous, dans ces derniers temps. Jai fait, à notre égard, de belles réilexions, très graves et tout inspirées de votre sagesse.

Elle interrompit gaiement :

— Oh ! ma pauvre sagesse !

— Ne la raillez pas. Elle est exquise, votre sagesse ; vous la tempérez si joliment dindulgence et de sensibilité I... Mais nous reprendrons le sujet à loisir un de ces jours. Bientôt, n'est-ce pas? ajouta-t-il en se levant pour prendre congé.

Elle répondit, s'étant aussi levée :

— Quand vous le voudrez. Vous savez bien (|ue je suis toujoui's prêle à vous recevoii".

Puis elle le conduisit juscpià l'extrémité

du salon. 11 la suivait, à pas lents, s'arretant à regarder les objets gracieux et rares dont la jeune femme avait composé son cadre intime, s'atlardant à respirer la fine senteur de violette qui flottait dans le sillage de sa jupe.

Près de la porte, elle lui tendit les deux mains, comme elle avait fait à son entrée. Alors, très doucement, il Fatlira vers lui. D'elle-même, elle inclina la tète et, sur la tempe, près des cheveux, il mit un baiser.

Quelques inslanls plus lanl. Raiidal se rclrouvail chez lui.

Il occupait, l'uc Balzac, presque à l'angle de l'avenue de Friedland, un appartement élégant et simple. La seule pièce qui fût aménagée depuis son retour était un cabinet de travail dont une haute bibliothèque entourant les murs, un buste de femme, d'Andréa dclla Robbia, placé sur la cheminée et quchjues bronzes ilorentins dispersés sur les tables faisaient tout rornement.

Il s'assit près du foyer où brillait un reste de flamme et, se donnant loisir jusqu'à l'heure du dîner qui était proche, il suivit ses pensées.

11 éprouvait de la visite qu'il venait de faire une satisfaction inlimc et eomplète, une vive jouissance du cœur et de l'esprit, et surtout rapaiscmcnl dune incpiiétude obscure qu'il avait senti naître en lui, aux approches de France. Et cette impression, s ajoutant à la joie du retour, au plaisir de reprendre une vie sédentaire et civilisée après deux ans de vagabondage et d'exotisme, communiquait à tout son être une sorte d'alléi^rcsse morale et physique.

Sur ces entrefaites, le valet de chambre annonça le diner. Très sobre à son habitude, Randal ne fit que toucher aux plats qu'on lui présentait, abrégea le repas : puis, allumant un cigare, revint occuper son

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fauleuil , sous la lampe, au coin du feu rallumé.

Alors, une à une, des visions lointaines se levèrent dans son esprit. Ici même, par des soirs pareils, celle qui tout à riieure lui avait tendu son front d'amie venait lui offrir ses lèvres damante , lèvres câlines, humides et prenantes, les plus douces qui lui eussent jamais rendu ses baisers. Tout un passe d'amour tenait dans ce cabinet d'étude, parmi les livres et les œuvres d'art, et dans la chambre voisine, si bien défendue des bruits du dehors par sa tenture ancienne et son lapis épais.

Dans l'histoire de cet amour quelques souvenirs émergeaient avec un relief extraordinaire.

C'était d'abord (il y avait maintenant trois ans) la première vision qu'il avait eue

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de madame d'Heyange, aux eaux de Gastein, dans le Tyrol.

Un matin, par une allée ombreuse et déserte, elle allait devant lui, en toilette claire, la tète droite, les cheveux tordus en spirale et relevés sur la nuque, le buste épanoui, la taille mince, les jambes devinées longues et fuselées sous les plis mouvants de la jupe, marchant d'un pas lent et léger qui la berçait un peu.

Troul)lé , séduit , il s'était rapproché d'elle, savourant un plaisir dart autant que de volupté à suivre les mouvements harmonieux de ce corps féminin dans l'air matinal et parfumé.

Puis il l'avait revue a l'hôtel même oii il était descendu. Elle y logeait avec sa mère et sa fille, — la mère, dame dune cinquantaine d'années environ, grande et forte, moins marquée cependant par l'âge que par les artifices dont elle usait pour le

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dissimuler, — la fille, blondine de sept ans, alerte, expansive et cliarmanle qui, venant s'ébattre un jour près de Randal, lui avait offert Foccasion d'entrer en propos avec les deux femmes.

Les longues stations sur le perron de riiôtel pendant le concert quotidien, et la promenade obligatoire aux allées Scliwartzenberg, vers la fin du jour, avaient établi bien vile entre Randal et ses compatriotes (les rapports régidiers.

La mère, veuve depuis vingt ans du baron Villard (le fondateur des grandes aciéries dHazebrouck) avait été célèbre, naguère encore, par les hardiesses de sa vie sentimentale el par l'éclat de sa beauté. Elle gardait de ses expériences intimes une philosophie originale et pratique, une parole alerte, malicieuse et colorée, et, pardessus tout, un besoin continuel de distraction, avec le désir toujours éveillé de

séduire l'esprit des hommes, maintenant qii'elle ne pouvait plus troubler leurs sens et capter leur cœur.

Elle avait, dès le premier jour, fait sentir à Randal l'agrément qu'elle trouvait h sa compagnie el elle la recliercliait autant que sa fille semblait soucieuse de l'éviter, de maintenir à cette fréquentation improvisée le caractère sviperficicl et sans lendemain des rencontres (|u"on fait dans les villes d eaux.

Il y avait, en cITet , chez madame d'Heyangc, non seulement à Fégard de Randal, mais de façon permanente, un parti pris de réserve, presque de froideur, qui contrastait singulièrement avec la spontanéité familière de madame Villard, et qui, sous les dehors afieclucux, révélait entre la mère et la fille quelque divergence intime, queh[ue opposition profonde de tempérament.

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Un soir pourtant , restée seule avec Randal sur la terrasse de l'iiôlel, madame d'ileyangc s\'lait montrée soudain communicative et détendue. Et, de même qu'à un tournant de route on voit tout à coup se dérouler un paysage imprévu, il avait eu la surprise de découvrir, dans celte belle et froide jeune femme, un esprit charmant, de nuance personnelle et fine, avec un fond de sérieux, de tendresse, d'ardeur même, qui perçait à cliacpie instant sous la trame neutre des paroles et des idées.

Discrètement, il avait amené l'entretien sur des sujets plus intimes et, sans se dérober, elle l'y avait suivi.

Quand, une heure après, ils sctaienl séparés, saisis tous deux par la fraîcheur des brumes qui montaient de la vallée, un courant de confiance s'était produit entre eux, comme si l'analogie de leur nature morale, les mômes penchants, les mêmes

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besoins les eussent préparés à se comprendre el destinés à se renconlrer.

Gomment la relation ébauchée dans ces clrconslances s'était continuée par lettres ; comment l'étincelle déposée au cœur de madame dlleyange était devenue llamme, — flamme pénétrante et dévorante ; — comment, un soir de décembre, elle était venue chez Randalet sétait abattue dans ses bras: c'était pour celui-ci le souvenir le plus passionnant de sa vie.

Il avait alors connu le mélancolique et banal roman (lu'avait été jusqu'à ce jour l'existence de la jeune femme.

Dès l'adolescence elle avait eu, par sa mère, le pressentiment des dessous tristes de la vie. Et cette révélation, si vague eût-elle été, lui avait mis au cœur un avant-goût d'amertume, une sorte de désenchantement précoce, dont elle ne s'était jamais guérie.

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Elle achevait à peine sa dix-Iiuilième année, quand madame V illard, chaque jour plus gênée dans ses allures par la présence de sa fdle et plus jalouse d'épargner à sa beauté déclinante des comparaisons redoutables, s'était mis en tête de marier la jeune Lucienne.

Elle attachait à révénement d'autant plus d'importance que, pour le préparer, elle avait depuis trois mois éloigné d'elle Tliomme qui lui donnait les dernières illusions d'amour, le compositeur André Soriaz, l'auteur acclamé de Viviane et de Deborah. Il était à Naples en ce moment, sous prétexte de surveiller les répétitions d'un de ses ballets à San Carlo, mais n'attendant qu'un signe de la baronne pour venir reprendre son emploi près d'elle.

Dans ces conditions trop connues, les partis se dérobaient. Enfin, un homme de finance, Robert d'IIeyange, s'était présenté.

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Quarante-deux ans, grand, chauve, raide.

la figure intelligente et commune, les vêlements corrects, très considéré dans les affaires par son nom, par sa fortune, par ses relations, par sa probité même (oii d'ailleurs il entrait moins de conscience que de calcul), il avait élé accueilli sans objection par la mère impatiente, accepté sans élan par la fille circonvenue. Mais, viveur brutal et vulgaire, il n'avait pas attendu plus d un mois pour déserter le lit nuptial et retourner îi ses maîtresses, après un de ces drames d'alcôve oii le cœur d'une femme se meurtrit pour jamais.

De cette union disparate, une fille, Suzanne était née. Et celte naissance, en assignant un objet à la vie de madame d'Iieyange, avait consacré le divorce intime des deux époux : ils avaient même toit, même table, même salon, rien de plus.

D'ailleurs, nul conflit, nulle dispute entre

eux, l'absence d'intérêt commun leur épargnant les froissements.

Très digne, ayant horreur des lâches, très résolue à demeurer pure en dépit des exemples quelle avait reçus depuis l'enfance, madame dlleyange vivait fort seule et ne participait, pour ainsi dire, (|uc par sa présence aux soirées que sa mère offrait chaque semaine, comme aux dîners d'affaires que son mari la priait de présider à l'occasion.

Le monde, complaisanl ù toutes les faiblesses, lui en voulait un peu de son rigorisme et la jugeait allière et froide. Mais, comme jamais une médisance ne tombait de sa bouche, comme elle était indulgente et serviablc à tous, on lui payait en estime ce qu'elle méritait en sympathie.

L'àme vide, le cœur vierge, obligée parfois de s'avouer que sa fdle, trop jeune encore, n'absorbait pas toute sa puissance

de tendresse, elle chcrchail dans la lecture, dans la musique surtout — dont elle avait Finstinct profond — un emploi de ses facultés inoccupées, un dérivatif à ses besoins de rèvc et d'émotion.

Dans celte existence jDiàle, la rencontre de Philippe Randal à Gaslein avait été comme un éclair.

Jusquù ce jour, elle n'avait pas eu de peine à se défendre contre les avances que son délaissement et sa beauté lui avaient attirées ; car, dans le regard des hommes qui les lui avaient adressées, elle avait toujours lu ce qui répugnait le plus à sa nature sérieuse, chaste et droite, ce dont elle avait tant soufffert comme fdle et comme épouse, — la recherche du plaisir facile, le désir hypocrite ou brutal, le Hbertinage du co'ur et des sens, l'amour dépouillé de l'illusion qui le poétise, de la passion qui l'excuse, de l'idéal qui le justifie.

Quelle différence dans le langage de Randal! Avec quels égards, quel lad, il s'était approché d'elle! 11 lui avait parlé en homme qui pratiquait le culte des femmes, qui connaissait les aspirations cachées de leur cœur et les exigences secrètes de leur sensibilité, qui sans doute a^ait sondé leur tendresse, partagé leurs rêves, éprouvé par elles les émotions qui font la vie pleine, enviable et fortunée.

A vrai dire, il était moins sensible et plus voluptueux qu'elle ne supposait. Un véritable amour, inspiré par une actrice et rompu par la mort après deux ans de bonheur, puis une liaison adultère, bientôt usée par l'ennui, enfin quelques intrigues galantes sans intérêt ni lendemain, c'était là toute l'histoire de son cœur.

Mais il était de ces hommes qui plaisent à la femme par l'acuité vibrante de leurs impressions, par l'involontaire hommage

qu'elle devine dans leurs paroles et leurs regards, par la ressemblance de nalurc, par la complicilé dinslincts et de penchants qu'elle découvre en eux.

Du jour où madame dlleyange avait commencé de subir son influence, elle avait senti le péril. Au premier mot de tendresse qu'il lui a\ait adressé, elle s'était vue perdue. El loulcs les défenses cpiVIle avait élevées autour d'elle, tous les raisonnements dont elle avait fortifié sa vertu, tous les obstacles qu'opposait sa pudeur s'étaient écroulés d'un seul coup. Ayant donné son ume, elle avait estimé peu de chose le don de son corps.

Alors, pour ces deux êtres, une ère de bonheur inouï s'était ouverte.

Le mystère absolu dont ils enveloppaient leur amour en assurait la durée. Pas une fois Randal n'avait franchi le seuil de sa maîtresse, afin que, personne ne

l'ayant jamais rencontre chez elle, on ne pût la soupçonner , si d'aventure on la voyait entrer chez lui. La proximité de leurs demeures facilitait encore leurs relations.

Elle venait deux ou trois fois par semaine, tantôt le matin, tantôt l'après-midi, parfois même le soir, au sortir d'un dîner, étincelanle et parée, gardant sa voilure à la porte comme elle eût fait si une seconde soirée leût appelée rue Balzac.

Dans la pensée ininterrompue de cet amour, dans Fcspérance et Fattcnte continuelles des visites de son amie, Randal en était arrivé à ne plus guère sortir de chez lui, ayant pris le plaisir en horreur, le monde en dédain, ses amis en indifférence, ne conservant qu'un seul goût intact et vif, celui du travail.

La crise sentimentale qu'il traversait

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coïncidai l en cflcl avec une j^liase grave de sa vie pratique et morale.

Orphelin dès rcnfance, indépendant de fortune, il avait suivi la carrière de la diplomatie par désir de courir le monde et de varier ses points de vue sur les hommes et les choses. On l'avait expédié tour à tour à Londres, à Stockholm, à Berlin, à Uome.

De son séjour dans les pays du Nord, il avait rapporté un volume de souvenirs intimes et pittoresques. Ce petit livre, écrit sous l'inspiration de Sterne et de Heine, avait procuré à l'auteur, pour ses débuts littéraires, un succès du meilleur augure.

A Rome, l'histoire de la Renaissance l'avait aussitôt captivé. Une recherche heureuse à la Bihh'olhcque Valicane lui avait permis d'éclairer d'un peu de lumière la figure de Simonetta Vespucci, cette maîtresse de Julien de Médicis, dont un chef-

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d'œuvrc de Pollajuolo cl quelques sonne Is de Polilicn nous onl légué le souvenir mystérieux.

La biographie de son héroïne lui avait, d'autre part, servi de cadre et d'argument pour une élude plus générale sur la psychologie de lame féminine dans lltalie desxv" et xvi*^ siècles. Et ce travail, publié sous forme d'articles, avait révélé chezRandal des qualités peu communes de slyle el de pensée.

Puis, croyant trouver dans celle voie nouvelle un emploi plus actif et mieux approprié de ses facultés, se reconnaissant d'ailleurs trop indilïcrent aux choses de la politique pour donner sa mesure dans une carrière ofllcielle, il s'était démis de ses fonctions et réinstallé à Paris. Le désir de notre plus traité en simple amateur, en dilettante du travail, l'avait surtout dirigé dans le choix du sujet qui devait désormais occuper ses journées. Après quelques

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hésita lions, il avait entrepris une Histoire des Médicis, dont le premier tome, fruit de deux ans de labeur, l'avait mis en vedette parmi les jeunes écriAains.

L'entrée de madame d'Hcyangc dans sa vie, loin de troubler son travail, l'avait stimulé, soutenu. Jamais, en eiïct. il ne s'étail senti l'esprit si dispos, rintelligence si ouverte et si libre.

Huit mois s'étaient écoulés de la sorte. Puis, insensiblement, sans motif extérieur, un changement s'était fait en lui.

Relranché du monde, disparu pour tous, vivant pour cette femme seule, il était sans cesse poursuivi par le besoin délie, de sa grâce adorable, de son esprit si charmant, de son âme si tendre et si passionnée. Chaque jour, il l'attendait avec plus d'impatience et d'angoisse. Et les jours oii elle ne venait pas lui semblaient interminables et fastidieux comme les nuits oii l'on ne dort pas.

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Avec une douleur aiguë, il conslalait quil ne la posséderait jamais davantage, qu e]le ne pourrait jamais, étant indissolublement liée à son époux par ses devoirs envers sa fille, lui appartenir entièrement, ouvertemenl, à la face de tous.

11 comprenait que dans six autres mois, dans un an, dans dix ans, il en serait de même: (|ue son cœur, lout son être et toutes ses forces étaient engagés dans une aventure sans issue, enfin, ([u il était voué à l'irrémédiable misère d'un esclavage suppliciant et secret.

Et soudain il a\ail senti naître en lui la résolution violente de fuir, de ressaisir sa liberté, de clierclier dans un voyage, — un de ces voyages tellement lointains qu'ils vous transforment lame, — la gucrison et l'oubli de son amour.

Un soir, n'y tenant plus, il avait confessé son cœur à madame d'IIeyange.

Terrifiée de cette révélation, précipitée du sommet du bonheur dans l'exlréme infortune, elle avait trouvé la force de lui conseiller de paitir, gardant au fond dcllo l'espoir inavoué, la confiance illogique et lâche, 'qu'il ne l'abandonnerait pas et que leur bonheur, tout condamné qu'il fût désormais, compterait quelques mois encore d'illusion et de répit.

Quinze jours plus lard, il était parli, laissant derrière lui une âme stupéfaite et dévastée, mais pardonnante, toujours éprise et religieusement dévouée.

Les premières étapes de son voyage n'avaient été qu'une longue détresse, une cruelle et stérile évocation de souvenirs.

A Brindisi, oii il s'était embarqué, à Athènes, à Smyrne, à Beyrouth, il avait connu l'horrible angoisse qui vous étreint l'âme, le soir, dans la solitude des chambres

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d'hôtel, lorsqu on scnl se Jever en soi l'image indélébile et vaporeuse que les Icmmes aimées nous gravent au cœur; lorsque, loin de leur caresse cl de leur sourire, la mémoire nous revient de Ici geste, telle attitude, tel parfum qu'elles avaient entre nos bras et que nous ne connaîtrons plus.

Puis, à changer de cadre conlinuellement, sa douleur s'était allégée, transposée. Bientôt môme, il y avait trouvé un certain charme imprévu qui convenait à sa nature Imaginative cl passionnée.

A Byljlos, au bord du fleuve Adonis; à Tibériade, sur la grève du lac di\in; à Philtc, parmi les ruines et les papyrus, il avait éprouvé combien sont puissantes, sur un cœur misérable, la magie du passé, la beauté des sites , l'euphonie môme des noms.

De chacun de ces lieux, il avait écrit à madame d'Heyange des lettres éloquentes

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et pittoresques, débordantes d'émotion, de repentir et de poésie.

Peu à peu, sans qu'il s'en doutât, sa tristesse était devenue pour lui une sorte d'exercice intime, une méditation attachante et mélancolique, où chaque souffrance se perdait en rêverie.

Mais à mesure aussi qu'il avançait dans son voyage, il se prenait d'une curiosité plus vive pour les choses qui l'entouraient. Son esprit cultivé, avide de tout voir et de tout comprendre, s'intéressait aux mille particularités de forme et de coideur, aux innomliralilcs différences de type et de coslumc, d'art et de langage, de mœurs et de rites , qui font de la vision de ce monde un spectacle plus capricieux et plus diapré que le voile brodé de la grande Isis.

A Ceylan, il avait passé trois mois à visiter les sanctuaires du bouddhisme ,

s'efforçant d'acquérir, à l'aide des Ira vaux de la science occidentale , quelques vues personnelles sur celte paradoxale doctrine, la plus désespérante et la plus consolante qui ait jamais été professée.

A Java, le paysage tropical, les races, la flore lui avaient ouvert ensuite une source inépuisable d'études et d'observations.

Dans celte aclivilé de son inlelligence, son cœur semblait s'assoupir et, pendant des jours et des jours, demeurait silencieux. Pour le réveiller, il suffisait, à vrai dire, d'un aspect intime de la nature, d'une solitude trop prolongée, parfois d'un simple sursaut de souvenirs.

Alors, Randal se retrouvait tout entier, avec sa fièvre ancienne et ses regrets désespérés. Sincère comme on croit l'ctre à ces heures, il écrivait à madame d'Heyange: «Je ne cesse de penser à vous. En tout

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lieu, volrc image m'accompagne et se mêle à ce que je ressens. Ce malin encore, dans le brouillard de perle et d'or qui nous voilait Ceyian, voire chère vision, etc., etc. » Ou bien : « Hier soir, tandis que nous côtoyions Sumatra, la lune, toute blanche, s'est levée sur l'horizon mouvant des flots. Alors, dans la clarté splcndide et pâle de la nuit, mon amc, plus éprise que jamais, s'est élancée vers vous, etc., etc. »

Mais ces grands accès de lendi'esse, ces violents rappels de souvenirs ne Tempe— chaient pas de céder à l'attrait que les formes féminines, apparues au long de sa route, exerçaient sur lui. La distraction banale et tarifée des voluptés exotiques ne lui avait pas sulTi : par deux fois au moins, il avait rencontré l'autre amour, — l'amour galant et délicatement impur que la civilisation a inventé pour rafFmer l'instinct qui perpétue la vie.

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Pendant son séjour à Balavia, il avait ébauché une intrigue avec la femme d'un offîcier hollandais qu'il avait connue au bal du Gouverneur. Très jeune et jolie, les cheveux blonds, le teiîit de hs, l'air d'une vierge en fleur, elle s'était agréablement grisée des flatteries dont il l'avait cajolée. S'étant laissé tout dire, elle lui avait fait tout espérer. Mais prestement, à l'instant décisif, elle s'était dérobée. Et cet échec un peu ridicule l'avait dépilé : (piinze jours plus tard, à Singapour, il y pensait encore.

La seconde fois, c'était sur le bateau des Messageries (|ui le transportait au Japon. Le hasard venait de le rapprocher d'une Anglaise, mariée à un fonctionnaire de Hong-Kong, qui rentrait seule en Europe par la voie du Pacifique et des États-Unis. L'aventure, engagée à bord, s'était poursuivie, secrète et charmante, à Yokohama,

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dans une villa cachée sous les pawlonias et les magnoHers. Un mois durant, — l'inlervalle de deux paquebots, — il avait vécu dans les liras de cette femme qui n'avait ni cœur ni beauté, mais qui était vive, d'une maigreur élégante et nerveuse, d'une grâce originale et perverse.

De celle même villa, quelques jours après le départ de la visiteuse, il avait adressé à madame d'IIcyangc une lettre qui se terminait ainsi : (( Tout me manque parce que vous me manquez. Jamais je n'ai senti de la sorle ce que vous valez, ce que vous étiez dans ma vie, ce que j'ai perdu en vous perdant, et quelle impossibilité c'est de ne plus vous aimer quand on a commencé. Je n'aime que vous, je ne vis que par vous : le reste n'est qu'illusion et tristesse. »

Et, dans un sens, c'était vrai. Tandis qu'il écrivait ces lignes, la pensée de madame d'Heyange, le besoin de son parfum

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moral et de son délicat génie féminin le hantaient désespérément.

Des mois encore s'étaient écoulés : il avait parcouru de nouveaux pays, la Chine, Pékin, la Grande-Muraille et la Corée. Le monde chinois, lui apparaissant comme une autre humanité, l'avait si vivement intéressé, que toute sa vie inlinic s'était, pour ainsi dire, renouvelée. Alors, dans ses souvenirs, une grande accalmie s'était faite. 11 en avait eu la révélation suhitc et joyeuse, par un clair matin d'avril, pendant une excursion aux Tomhcaux des Mings. Et le soir môme, dans Ja mauvaise auhergc de village oii il était descendu, il avait écrit à madame d'Heyange : « Une tendresse toute nouvelle vient déclore pour vous dans moji cœur; rien n"y suhsislc plus de ce (|ui la tant troublé. Votre rcve est réalisé. Je vous aime dans une paix profonde, ne découvrant plus en moi d'autre désir que de vous faire

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parlager le repos de nioii unie et la sécurité de mon an'ection. :>>

C'était le rêve, en effet, de madame d Heyange, qu'une tendre amitié naquit un joui- des cendres de leur amour, comme c était de plus en plus sa conviction que rien au monde ne pouvait ressusciter cet amour.

Le jour niéiuc de leur séparation, au moment des adicuv, Uandal, la voyant toulc déchirée, lui avait dit pour la consoler par un vague espoir :

— Qui sait si. ['ortifiés et renouvelés par cette épreuve, nous ne pourrons pas nous aimer encore '}

Elle avait répondu, a\ec un geste d'horreur :

— Nous aimer datnour? Jamais. G est un trop dur martyre.

Toutes les lettres quil avait reçues d'elle en cours de route conlirmaient cette réso-

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lulion. (( UiibJiez de moi ce (jui csl uioj'l pour toujours, lui écrivait-elle, ce qui n'aurait jamais dû exister, et gardez-moi le seul sentiment que je puisse encore accepter de vous, — l'amitié. »

A une épUre trop passionnée qu'il lui avait adressée de Ceylan, elle avait répondu : (( Vous me désolez de vous attacher si obstinément à un passé qui ne peut plus revivre. Notre bonheur, s il en est encore un pour nous, est tout entier dans l'avem'r. 11 nous faudra rédihcr pierre à pierre : rien de ce qu'a touché la flamme ne peut plus servir. »

Elle avait (piclque mérite à s'exprimer ainsi ; car, étant, par nature, plus sensible que Randal, ayant mis, sonnne toute, beaucoup plus de son cœur et de sa vie dans son amour, n'ayant pas d'ailleurs les distractions du voyage pour occuper sa tristesse, mais obligée de cojilinucr à \i\re

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dans le cadre même de son bonlicur perdu, elle avait plus cruellement soulTerl que lui, à une bien plus grande profondeur d'ame.

Plusieurs fois, dans im accès de désespoir, elle avait pris la plume et avoué son tourment à l'absent. Mais, chaque fois, elle avait eu le courage de déchirer la lettre pour ne pas troubler le travail d'apaisement qu'elle s'était imposé le devoir de favoriser en \u\. Un jour, cependant, elle n'avait pu retenir cet aveu : «De grâce, ne m'écrivez plus ainsi. Vous m'affolez. Comprenez donc que je n'ai pas trop de toutes mes forces pour maîtriser des sentiments que je dois vaincre si je veux vous revoir jamais. »

A la longue, sa génércLise nature avait pris le dessus. Sa correspondance, dès lors, n'avait plus porté trace de luttes intérieures; elle exprimait, au contraire, l'espérance invincible, la ferme certitude qu'une affection

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calme el irréprochable se formerait un jour entre eux.

Ce jour était arrivé. La visite de retour (juc Uandal venait de faire à madame d'Ile} ange inaugurait Icrc de leurs senlimcnts nouveaux.

Dès le début, leurs relations s'établirent sur un ton de franche amitié.

Il venait régulièrement la voir une fois la semaine, de préférence aux heures oii il avait chance de la lrou>er seule.

11 entrait, l'air souriant, heureux. Il lui disait son vif plaisir de revoir Paris et ses amis, de se refaire une vie sédentaire cl studieuse après deux ans de loisir vagabond. Il lui confiait ses projets. Tout d'abord il allait mettre au net ses impressions

R LES nrixrs

de voyage et les publier. Il s"v appliqiverait immédialement, car il avait liàte de reprendre son Histoire des Médicis, dont le second tome n'était qu'ébauché lors de son départ. 11 simposerait, en vue de cette œuvre, une discipb'ne austère dexistence et (le travail. Au printemps, il irait passer deux mois à Florence, pour des recherches à la Bibliothèque Laurenlienne, et, l'automne suivant, deux autres mois à Rome, pour une consultation de textes aux Archives Vaticanes.

Elle approuvait cetle belle ardeur intellectuelle, ce programme d'une A'ie sérieuse et saine.

— Il faut l)ien, répli(|iiail-il. (pie j adopte la philosophie de mon Age.

— De votre âge ?

— Mais, oui. Songez donc (juc le mois prochain j'aurai trente-sept ans! La période des aventures est close maintenant pour

s t' n i.iîs RUINES 43

moi: mon (( cycle héroïque » est accompli. Par vous, j"aurai connu les grandes émotions du cœur; près de vous, je connaîtrai les joies de 1 esprit : ainsi vous aurez parfamé toutes les lieures que j'aurai vraiment vécues.

Car il compliiil bien l'associer intimement aux intérêts nouveaux de sa vie. Elle serait la confidente de toutes ses idées, la conseillère de tous ses actes, étant la seule aflection l'éminine qu'il voulût accueillir désormais.

Dans lintervalle de ses visites, il s'ingéniait à lui mar(pier de mille façons la place privilégiée cpiil lui réservait toujours dans ses pensées. Tantôt c'étaient des fleurs qu'il lui envoyait, sans un mot, sans une carte, sachant hien qu'elle en devinerait la provenance. Ou c'était quelque objet rapporté de là-bas: une coupe de jade, une fine porcelaine, un bronze patiné d'or. Elle jouis-

!\'\ SUU T. ES ni- IMS

sait délicieusement de ces attentions qui mettaient dans leur amitié nouvelle un leflel de leur tendresse passée. Et, s'abandonnant au charme d'un attachement si loyal et si délicat, elle se sentait revivre comme une plante trop longtemps recluse à qui l'on vient de rendre l'air.

De fait, depuis la reprise de leurs relations, rien d'équivoque ne se mêlait aux sentiments de Randal. Le lieu même oii madame d'Heyaniie le recevait contribuait a le maintenir dans ces dispositions, puisque, n'étant jamais venu chez elle autre- Ibis, il n'y retrouvait aucun souvenir.

D'ailleurs, de temps à autre, une visite interrompait leur dialogue, liandol. de l)onnc gruce, suixait lentretien sur les sujets habituels de la conversation parisienne, sur ce tcri'ain ])nnal. vague et mouvant, qui s'étend du Bois de Boulogne à l'Académie, du domaine de la toilette aux régions de la

SLR LES UUINES /^5

politique, du roman qui vient de paraître au scandale qui va éclater. D'autres fois, c'était la baronne Yillard, portant fièrement la soixantaine, toujours en frais d'esprit pour les hommes et trouvant moyen de leur plaire encore. Ou bien c'était Suzette d'Heyange qui, rentrant de promenade, accourait embrasser sa mère, avec une agilité de jeune chèvre, et repartait en coup de vent.j

Oui, sans réserve, Randal s'estimait heureux maintenant. Etre Fami, sonseait-il, l'intime ami d'une jeune femme autrefois possédée ; jouir des grâces de son esprit après avoir respiré tous les parfums de son ame et de son corps ; la trouver toujours désirable et ne la plus désirer ; conserver assez d'empire sur son cœur pour que nul autre homme n'y puisse pénétrer; l'approcher sans trouble, puisqu'elle n'a plus de mystère, et sans fièvre, puisqu'elle n'est plus

f\6 SUR LES RUINES

que tendresse; retrouver ainsi les douceurs de l'amour dans la paix de Famitic, — quel rêve charmant, quelle idéale volupté!

Des semaines passèrent ainsi.

Un soir de la fin de décembre, comme Randal était venu prendre le thé chez madame dlleyange, elle lui dit, avec un peu d'embarras, au moment où il se retirait:

— On me laisse, vous le savez, une entière liberté pour le choix de mes amis et je suis seule juge des conditions oiî il me plaît de les recevoir... Cependant, ne conviendrait-il pas que vous vous fissiez connaître de mon mariP Si vous n'y voyez pas d'objection, je pourrais moi-même, un de ces soirs...

Il Tinter rompit :

— Rien de plus juste, en eiïet. Dès que vous en trouverez l'occasion, je vous prierai de me présenter.

A quelques jours de \l\ , madame d'IIeyangc dit à son mari pendant le déjeuner :

— Je recevrai probablement ce soir la visite d"un ami que je ne crois pas vous avoir encore présenté, M. Philippe Randal. S'il vous était possible, avant de sortir, de l'altendic auprès de moi. vous m'obligeriez.

De temps à autre, en effet, Robert d'Heyange consacrait ù sa femme quelques instants de sa soirée jusqu'à l'heure où le ballet, le cercle ou ses maîtresses le réclamaient au dehors.

Il répliqua :

— Quel homme est-ce ?

— Mais un homme de loisir et d'étude, que nous avons connu jadis, ma mère et moi, à Gastcin, cl que je n'avais pas vu depuis deux ans, car il voyageait au loin. Il a visité l'Orient, les Indes, la Chine et le Japon, el il en parle d'une façon qui n'est pas banale.

:|6 srn les ruines

Robert d'Heyangc cul, pour approuver, un sourire d'ironie , qui semblait dire : « Cet homme doit être le mieux du monde, puisque vous daignez Faccueillir. »

Mais, toujours soucieux de correction, il était reconnaissant a madame d'Heyange de son procédé, et ce fut aimablement qu'il déclara :

— J "attendrai pour sortir, ce soir, que votre ami soit venu.

Il appuya légèrement sur le mot àaml.

Le soir venu, la présentation IVit faite.

L'écliangc des formules d'usage ayant laissé aux deux hommes le temps de s'observer, limprcssion qu'ils se produisirent réciproquement fut plus favorable qu'ils ne l'avaient présumé.

D'instinct, Robert d'Heyange s'attendait à trouver danscet ami de sa femme, subitement réA^élé, un banal exemplaire du soupirant de salon, du galant mondain. Et ce

Sun LES uriNES [t^

genre de personnage lui élail parliculièrement insupportable, à lui, l'homme des réalités tangibles, le financier pratique, le viveur positif et sans scrupule , qui ne voyait dans le sentiment que la « réclame» de l'amour et qui prenait une maîtresse comme il concluait une aflaiie.

Or, Randal, mû par l'inconscient et bizarre désir qu'a tout amant de s'imposer à l'estime de son rival, déployait, en parlant, les côtés de sa nature qui pouvaient le mieux plaire h. son interlocuteur. En phrases nettes et simples, il racontait son voyage, citait des anecdotes brèves, des faits précis, appuyés dun chiffre au besoin, des particularités de climat ou de mœurs, des incidents de chasse ou de navigation, comme s'il neût traversé le monde qu'en observateur attentif, impassible et prosaïquement curieux.

Sentant qu'il intéressait, il trouvait, lui

.)0 SI U LES raiNEs

aussi, chez Roberl d"l[c\angc. plus d"agrémenl quiJ ii"avail pensé. A défaut du charme, celui-ci possédait, en effet, laisance de manières et cette amabilité insinuante et hautaine que donnent souvent aux gens d'affaires le maniement des personnes et riiabiliule des négociations délicates.

Visiblement les deux hommes se plaisaient : car maintenant ils échangeaient des compliments discrets, se découvraient des façons communes d'agir et de penser.

Madame d'Heyange les écoutait, muette, un pli de souci au front, lorsque son mari, ayant tourné le regard vers elle et surpris l'expression de sa physionomie , se leva soudain :

— Vous m'excuserez, monsieur, si j abrège un entretien qui me procure autant de plaisir que de profit; mais n'étant pas prévenu de votre visite, j'avais accepté pour

SUR LES RUIISES . ) I

ce soir des engagemenls auxquels je ne peux me sousiraire. J'espère bien, d'ailleurs, que madame d'IIeyange me ménagera de temps à aulre l'occasion de vous revoir.

El le ton de ces paroles signifiait : «Vous me plaisez fort, étant tout autre que je n'avais cru. Si je me retire, c'est qu'il serait indiscret, de ma part, d'imposer plus longtemps ma présence à madame d'Heyange, dont je ne me reconnais pas le droit d'accaparer les amitiés. »

Ayant serré la main de sa femme, il sortit.

La porte fermée, Randal fui à son tour frappé par l'altération des traits de son amie.

— Qu'avez-vous ? dit-il; n'êtes-vous pas bien P

— Un simple malaise qui va disparaître, reprit-elle. N'y faites pas attention : parlezmoi.

SUK LES raiNES

Mais, loin de se dissiper, son trouble s'aggravait. Elle se sentait le cœur oppressé jusqu'à 1 angoisse, avec une envie grandissante de se cacher pour pleurer; car des souvenirs trop pénibles, des images trop douloureuses Favaicnl assaillie, à la vue de ces deux hommes qa\ évoquaient devant elle tout son passé de femme et qui, l'un et lautre, lavaient tenue dans leurs bras.

Et comme Randal, inquiet de sa pâleur, la questionnait encore :

— Ce n'est rien, je vous assure, murmu ra-t-elle. Je vais me remettre.

Elle se leva, fit quelques pas à travers le salon et s'arrêta devant la cheminée où, sappuyant d'une main elle tendit alternativement ses pieds h la flamme.

A demi retoui^née vers Randal, elle formait ainsi une silliouetle exquise, avec sa taille cambrée, ses formes pures et son

STU LES I\t I>ES ;jO

visage triste où le scintillement du foyer mettait une clarté rose.

Puis, se sentant déjà mieux par l'eiïet du mouvement, elle revint s'asseoir près de lui et, d'un sourire un peu forcé, elle dit:

— Vous voyez : ce notait pas bien grave, c'est fini. Causons maintenant, causons vite: cor l'heure passe.

D'ailleurs, la porte s'ouvrait. On servait le thé. Les soins qu'elle apportait toujours à la préparation de sa boisson préférée achevèrent de lui rendre son colme et la maîtrise de sa pensée.

Ils sentrelenaient de choses indifférentes, lorsque Randal. se rapprochant d'elle et lui prenant la main, lui dit. presque impérieusement.

— Maintenant confiez-moi ce que vous avez éprouvé tout à l'heure et ce qui a causé votre trouble?

;V| sir, T. ES RUINES

Elle répond il :

— Je A'enais d'èlrc très cmiie, el vous savez, mon ami, que je ne suis guère forte devant les émotions . Aussi parfois en abusent-elles contre moi... Puisque c'est lini. n en parlons plus,

— Parlons-en, au contraire.

— Non, cela vaut mieux, je vous en prie.

Il sentit qu'en ce moment il n'obtiendrait d'elle rien de plus et n'insista pas.

Mais rentré cbez lui, une lieure plus lard, il se posa pour la première fois ces questions : «Qu'éprouve-t-elle tout au fond d'elle-même, dans le secret de son être, ([uand elle pense à notre passé? (Jiiel souvenir garde-l-ellc des réalités lionblantes de notre amour? Y songe-t-elle parfois?

Ne les regrette-t-elle jamais?... L'imagination de la femme, comme son corps, a des pudeurs que lliomme ne connaît pas. Ce-

SIR LES Ht 1M:

pendant, chez une créature si Aibranle, la mémoire des sens n'est-elle pas plus tenace encore fjue celle de lame?... Sait-on ce qui se passe dans une lete. dans un cœur, dans des nerfs de femme? Incompréhensible à tous, mystérieuse à ellemcmc, forme adorable cl la plus décevante de l'éternelle Illusion, quel ( )iùlipe la devinera jamais ?.. . »

Cette scène, insii^iiilianle en soi, agit profondément sur Fesprit de Randal par la suite des images qu'elle y suscita.

L'exercice des facultés actives et sérieuses de sa nature, le progrès des années, lapproche de la maturité n'avaient pu étouffer en lui les instincts premiers de sa jeunesse : comme à vingt ans, il gardait la curiosité des émotions du cœur, le don de se figurer les formes voluptueuses de la vie sentimentales et de se complaire à leur représentation.

Si, daulre parL il n'avait eu dans Tàmc un fond de sincère bonlé, une réelle puissance datlacliemenl. on aurait pu le classer parmi ces dilettantes de la passion, qui cherchent dans l'amour le spectacle seul de l'amour, et dont la jouissance suprême est de prévoir ou de contempler les infinies combinaisons de lignes et de nuances, d'attitudes et de gestes, de sons et de soupirs, par lesquelles la créature éprise s'efTorce de traduire son rcve ou d'exhaler sa souffrance.

Le principal effet que le voyage" eût opéré sur le cœur de Randal avait été de dissiper les visions qui s'y cristallisaient autour de la pensée de madame d'ITeyange , d'interrompre le travail de retouche et d'embellissement que l'imagination amoureuse fait subir sans trêve à l'objet de son culte.

Si le ni ainsi coupé ne s'était pas renoué

dès son relour a Paris, c'est que le plaisir de découvrir chez son amie des grâces iiouveUes, un attrait de douceur et de sérénité qu'il ne lui connaissait pas, avait sufll d'abord à le distraire et le charmer. C'est enfin que son esprit ayant retrouvé le calme, ses réminiscences s^ reflétaient calmes aussi. Car vainement croyons-nous ressaisir par la mémoire les jours disparus : toute notre vie consciente tient clans la minute actuelle et, quoi que nous fassions, c'est toujours à travers le présent que nous revoyons le passé.

Un fait nouveau pouvait seul réveiller chez Uandal les impressions disparues et restaurer leur puissance.

Le trouble passager qui s'était emparé de madame d'Heyange, à leur dernière entrevue, produisit ce résultat, en évoquant aux yeux de son ami la maîtresse d'autrefois, non plus transfigurée et comme spiritual!-

sce par le souvenir, mais réelle et tangible, vibrante et désirable, telle enlin (|u aux jours anciens. Si courte qu'eût élc l'apparition, elle fut décisive.

A partir de ce jour, une inquiétude vague, un étrange malaise de Tàme et des sens tourmentèrent Randal.

Les circonstances extérieures de sa vie aggravaient d'ailleurs cette crise intime.

Rentré depuis trois mois à Paris, les premières joies du retour épuisées, il sentait peser sur lui le désenchantement et l'ennui qui succèdent aux longues périodes d'activité physique et qui traduisent la gêne éprouvée par Forganisme à se re-

Go SL IV I. L s u I 1 \ i;s

plier aux eonditioiis de Ja vie sèdcnlairc.

Dans cet état despril, la rédaction de ses noies de voyage, dont il s'occupait sans désemparer, lui semblait une besogne fastidieuse, qu'il ne continuait que pour l'avoir commencée.

Une nuit, ayant travaillé Tort lard pour mcllrc le point linal au dernier cbapilre, il sentit d'une J'açon lamentable et saisissante la vanité de son œuvre, de ses rêves, de sa vie, la vanité de tout. Au fond, qu avait-il rapporlé de celte odyssée de deux ans.* — Des visions de pa\ sages, \isions illusoires et fugitives, qui n'étaient que le reflet de ses sentiments intimes et que, par suite, il aurait perçues toutes pareilles en n importe quel autre lieu : voilà pour le monde exlélîeur. Quant aux inqnessions morales, une seule les résumait toutes: c'est que l'homme est partout inintelligible à riiomme ; c'est qu'un abîme profond sépare les races

sur. LES UL1>'E.S ()I

comme les cœurs, et que jamais deu\ âmes, sur cette terre, ne se seront vraiment comprises, pénétrées, connues. Et persuadé plus que jamais de liiiulilité de nos tcjilatives pour sorlir de nous-mêmes, édifié maintenant sur le mirage de Texotisme, sur celle ridicule croyance quon change dame à changer de lieu, i[ mit comme épigraphe au travail qu'il venait dachevcr ce verset de VI mitât ion :

Qu'est-ce que vous pourriez voir ailleurs que vous ne voyiez oii vous clés ? Quand toutes les choses de ce monde seraient devant vos yeux, que serait-ce, sinon une vision vaine ?

Le lendemain, dans laprès-midi, il élail chez madame d'Hexangc, avec qui il avait pris rendez-vous pour lui montrer une collection de dessins des maîtres japonais. Les précieuses estampes couvraient la table devant laquelle ils étaient assis, à côlé l'un de l'aulre, en face de la fcjièlre.

62 SLR LES ULINi:S

11 la sentait tout près de lui, plus près quelle n'avait encore été depuis les jours enfuis de leur tendresse passée.

A chaque question qu'elle lui adressait, il respirait son souffle irais et léger. Chaque lois que, pour lui répondre, il relcAait la tète, il IVôlaiL presque son visage incliné, où les rayons du soleil répandaient une coulée de lueur blonde.

Et soudain une envie folle, un irrésistible désir le prit de revoir passer, sur cette figure sereine, le fugitif émoi, le désordre charmant c|ui, l'autre soir, en avait un instant troublé les traits.

Le silence qu'il observait et l'altération de sa physionomie surprirent madame d'Heyange, qui l'interrogea en souriant :

— Quave/.-YOus donc à me regarderainsi?

Il répondit, comme poussé par un ressort intérieur et sans pouvoir retenir ses mots :

— Je vcu\ savoir si vous maimez encore.

Elle se recula brusquement, déconcertée par l'imprévu de la question.

— Pourquoi, dil-elle. me demandez-vous cela?

11 reprit, dune voix brève :

— Parce que je vous aime toujours et que je ne peux vivre sans vous.

Elle resta, un instant, les yeux fixes, les lèvres ouvertes et sans parole. Puis, joignant les mains, elle prononça :

— Je vous en supplie... si vous avez un peu daffection pour moi, ne me répétez pas, ne me répétez jamais ce que vous venez de me dire.

Et comme il insistait, laissant déborder son cœur, évoquant leurs plus cliers souvenirs, montrant le passé prêt à renaître, elle poursuivit :

— Mon pauvre ami ! Mais non , notre

(>'| sir, LES liUINES

passé ne pont plus revivre. Ce serait folie de vouloir le ressusciter : nous ne pourrions plus nous aimer comme autrefois et nous nous ferions souffrir bien davantage. Il l'interrompit :

— Vous craignez donc de souffrir encore ?

— Oh ! ne dites pas cela, fit-elle. Je vous jure que la peur de la souffrance n'est pas ce c[ui m'arrele, quoique j aie bien souffert, plus que vous ne pensez peut-être. Mais c'est la conviction qu'avant peu les mêmes causes qui nous ont déjà séparés vous détacheraient de moi. VA vous m'abandonneriez encore ou. ce qui serait pis, vous croiriez devoir me garder par pilié. De toute façon, nous nous renchions horriblement malheureux, cl sans remède, celte fois; notre souvenir même nous deviendrait odieux... Mais ne parlons plus de cela. Jamais, n'esl-ce pas? jamais !

SLK LES «UTNES G.")

Il ne répondit pas: mais il la couvrit d'un regard si suppliant et passionné, qu'elle frémit do la léle aux pieds, comme si mie grande caresse Tcût enveloppée tout entière.

Et elle comprit de quels liens niAsléricux la possession peut enchaîner deux créatures; comment un cire vous prend et vous captive, corps et âme. au point que vous ne puissiez plus jamais vous ressaisir ; combien enfin elle appartenait encore à cet homme, puisque, au premier appel de lui, elle se sentait défaillir.

Suffisamment éclairé par le lroul)le qu'il percevait en elle, il se leva et, dun accent triste et tendre, il lui dit comme adieu :

— Croyez-vous donc qu'il y ait pour nous un sentiment possil)le en dehors de l'amour?

Dans leurs entrevues suivantes, il ne fil aucune allusion au sujet délicat qu'ils avaient abordé. Il ne se montrait ni moins alTeclueux ni moins discret c[u'auparavant ; ses visites n'étaient ni plus ni moins fréquentes, ni plus ni moins prolongées. Cependant madame d'Heyange éprouvait, en sa présence, une impression obscure d'inquiétude et de mélancolie; lintervalle de leurs rencontres lui paraissait plus long, l'heure qu'ils passaient ensemble plus ra-

SLR LES UUIINES 67

pide. Et quand il s'en allait, mille choses confuses, qu'elle aurait voulu dire, lui oppressaient le cœur.

Elle se prenait à regretter d'avoir interrompu si brusquement leur grave entretien, d'avoir peut-être affligé son ami par des réponses si péremptoires, surtout de ne lui avoir pas assez dit quelle place il tenait dans sa vie, quelle affection, quelle confiance elle niellait en lui... Pourtant ne valail-il pas mieux qu'elle eût ainsi parlé? Plus elle réfléchissait plus elle se confirmait dans ridée que toute tentative povir restaurer le passé était condamnée d'avance et les entraînerait tous deux, à bref délai, dans un nouveau désastre, pire que le premier.

Une autre considération, d'un ordre plus délicat , un scrupule de conscience , qui cependant ne l'avait pas arrêtée jadis, la retenait aussi.

68 Sun LES RI INES

Dans la détresse morale où elle s'était trouvée au lendemain de leur rupture, elle avait, par un effort énergique, reporté vers sa fdle les forces inemployées de son cœur. Et, comme il arrive souvent aux mères coupables, elle s'était prise poui' Suzanne d'une passion ardente et réparatrice.

L'enfant était d'ailleurs charmante. Son père, peu tendre à l'ordinaire, la gâtait à plaisir; car elle l'amusait par un tour d'esprit drôle et personnel cjui annonçait, dans la fdletle de dix ans, la jeune femme spirituelle et vive dont les hommes raffoleraient plus tard. Mais, comme si un instinct l'eût averlio. elle se montrait, de préférence, câline cl sérieuse avec sa mère, dont elle était devenue la compagne habituelle.

Vingt fois, regardant la pplite qui travaillait auprès d'elle, le nez sur sa tapisserie, les pieds sur la barre de sa chaise, tirant la langue h chaque point de I nigiiille,

Str. LES RUINES Cq

madonic clTIeyange s'était juré de lui épargner les tristesses quelle-même avait connues jadis, ce désenchantement précoce, cet avant-goût d'amertume qui l'avait envahie quand, jeune fille, elle avait douté de sa mère.

C'était là un ohstacle invincible à la reprise de son amour : elle ne se reconnaissait plus le droit de sacrifier sa fille à son bonheur. Sans ce lien frêle et puissant, la cerlilude même de la catastrophe prochaine ne l'eût pas retenue peut-être. Libre à I "égard d'un mari qui ne lui inspirait qu'aversion et mépris, elle ne se fût pas contentée d'offrir une affection équivoque et clandestine à l'homme qu'elle avait tant aimé et qui seul régnait encore dans son cœur : elle eût tout abandonné, famille, situation, fortune, tout, pour fuir avec cet homme, dans le don définitif de sa vie entière.

^O s un LES lilMNES

Elle remua il ces pensées, par une aprèsmidi de la fin de décembre, tandis qu'elle marchait, sa voilure la suivant, dans une allée retirée du Bois.

Tourmenlée depuis quelque temps de migraines et d'insomnies, elle élait venue prendre un peu d'exercice jusqu'à l'heure oi^i elle irait chercher Suzelte qu'elle avait conduite à une matinée d'enfants.

Le ciel était gris et bas ; un peu de neige tombée la veille brillait par places, sous les taillis dénudés.

Le chemin devenant trop humide, elle prit à gauche par l'avenue de la Reine- Marguei'ilc qui s'allongeail toute droite en s'abaissa ni vers Boulogne.

yVussi loin que portaient ses yeux, aucun promeneur ne se montrait : personne ne venait au-dcAant d'elle, personne ne marcbait ù SCS côtés. C'était l'image de sa vie désormais, cette allée froide, déserte et dé-

SUR LES n U 1 N E S

parce. Ses années se dcrouleraienl ainsi, toujours solitaires , loujours semblables, sans un rayon, sans un parfum, sans plus aucune de ces émotions qui sont les lleurs de l'àme. Puis, (juand elle aurait accompli sa destinée, elle disparaîtrait dans la nuit glacée, dans le m) stère, dans l'oubli... comme là-bas, tout au loin, l'avenue se perdait par une pente rapide sous la futaie sombre.

Frissonnante de détresse et de froid, elle remonta dans sa voiture, et là, blottie dans le coin, la voilette rabaissée, abritée contre tout regard, elle fondit en larmes.

Trois semaines passèrenl. On clail au milieu de janvier.

llssélaienl donné vendez-vous à JOpéra, oh la Scliieider, eanlalrice \iennoise de passage à Paris, inlerprélail la Valkyrie.

Du fauteuil qu il s'était elioisi à l'orchestre, Randal apercevait, sans presque se retourner, madame d'Heyangc assise à côté de sa mère et d'une amie, sur le devant d'ujie loge dont son mari et un invité occupaient le Tond.

8 LU LÈS RUINÉS "y 3

11 la voyait en profil perdu, de la taille au sommet des cheveux, les bras et le haut de la gorge sortant du corsage comme du calice fronce dune fleur entrouverte.

Depuis les temps lointains de leur liaison, il ne 1 avait pas revue dans Icclat des parures du soir, si favorables à sa beauté. Car, en ville comme au loi2is, elle shabillait dune façon aussi discrète (pie raflinée. Et ce contraste, dont il avait joui bien souvent autrefois, la lui faisait paraître, ce soir, infiniment séduisante et désirable.

Entre le premier et le deuxième acte, il sciait borné, selon leurs con\ entions, à la saluer de loin.

A lenlracte suivant, il courut à sa loge. 11 était comme enivré par la musique quil venait d'entendre, ému dans tout son être par la scène héroïque oii Siegmund, fidèle à l'infortune de son amante, repousse les

7/i SUR LES RUINES

félicili'S que Bruncliilclc lui promet au nom des dieux. Célail la troisième fois, depuis son retour à Paris, qu'il entendait l'œuvre de AA agncr ; mais il n'avait jamais compris comme ce soir la vérité des passions exprimées, riiumaine réalilé de ces ligures légendaires; jamais le Ilot sonore des instruments et des Aoix n'avail ainsi fait vibrer ses nerfs, son esprit et son coair.

Madame d'IIeyange Taccueillit toute souriante :

— Quelle noble musique, n'est-ce pas?

dit-elle.

A voix basse et de façon à n'être en I enduc que de lui, elle ajouta :

— Je suis si licurcuse de vous sentir làl Ensuite, a}ant salué madame Yiilard,

toujours de belle Immeur, et Robert d'Heyange, que labscncc de ballet rendait maussade, il se fit présenter aux deux invités, la comtesse de Liitzel, jeune femme

Sttl LES RtlNÈS 75

fousse, à l'œil prompt, el son mari, élraiiger a Fair ennuyeux el raide.

D'abord, on devisa de l'œuvre musicale, dont linterprélation fut déclarée excellcnle. La Schreider sélail surpassée : du moins, M. de Lûtzel, qui l'avait enlcndue mainles fois à Vienne, l'affirmait péremptoirement. Puis on inspecta la salle. Et l'on échangea les mêmes discours, les mêmes jugements, les mêmes formules qui se prononçaient au même instant dans les autres loges, ces mille propos obligatoires et vides qui défraient les conversations d'enlr'actc.

Madame d'Hcyange, demeurée jusque-là silencieuse, dit ouvertement à Randal :

— Voulez-vous passer dans le petit salon? Nous y serons plus à Taise pour causer : j'ai une commission à vous faire.

Une fois seul avec elle, comprenant que le temps leur était mesuré, il dit :

— Ce que je viens déprouver pendant

ces deux actes csl inexprimable. Entendu si près de vous, ce chant lyi'ic[ue m"a troublé jusqu'au fond de lànie. J'ai senti se IcNcr en moi, autour d;: \oti'c image, des émotions d une douceui" et d une puissance que je ne connaissais pas, comme si je jic vous axais pas encore aimée, comme si j allais seulement commencer à aous comprendre, à vous chéi'ir et ^^>us adoicr.

Elle le laissait dire, incapable (|u elle était de l'arrêter, touchée dans ses fibres les plus secrètes par ces paroles qui la caressaient conmie des baisers.

L'impassibilité qu'il an'cctail, l'elTort (juil faisait pour doimei" à leur causerie 1 apparence d'un entretien Ijanal. prêtaient à chacun de ses mots une \aleur et une sojiorité

singulières.

Poursuivant sa pensée, il lui disait maintenant :

— Sans doute, \o;)ez-\ous, il en est des

SUR LES RUir^ES 77

mystères de ramoiir comme des fictions de l'art. Pour les bien pénétrer, une initiation est nécessaire. On n'arriAC pas, du premier abord, à aimer pleinement un être, pas plus qu'à la première fois on ne peut jouir vraiment d'une reuvre, quand cet être et cette œuATe sortent de la médiocrité commune...

Mais déjà l'orchestre attaquait le prélude du dernier acte ; les spectateurs reprenaient leurs places, et l'obscurité se faisait dans la salle.

Randal s'était levé. Madame d'IIeyange, devinant la prière de son rci^ard, lui dit tout haut :

— Ne viendrez-vous pas nous offrir Aotre* bras pour la sortie? Nous n'avons, vous le voyez, que deux cavaliers pour nous trois, madame de Liïtzel, ma mère et moi.

Ce dernier acte, de beauté si grandiose et de passion si forte, porta au plus haut degré l'exaltation de Randal.

7b SUR LES RUINES

Le rideau baissé, il fui en deux bonds à la loge oi!i ou lalleudail. La eouilesse de Lïilzel avant pris Je bras de M. cVlleyangc et madame Villard celui du comte, Randal offrit le sien à son amie; puis, laissant les deux autres couples passer de\anl, il lui murmura dans Toreille :

— Le miracle est accompli ! De ce soir, noire auu)ur est ressuscite ! Nos ccrurs ont été plus forts que nous! Rien n"y peut : nous allons nous aimer encore, mais mille fois plus, mille fois mieux qu'autrefois, et pour toujours ! Je vous le jure, jamais je ne Aous ai (ani aimée.

Elle 1 écoulait, stupéfaite, ineile, Ijalbulianl. d'une voix prcs([ue atone :

— De grâce, ne me parlez pas ainsi...

Ayez pitié de moi... Vous ne savez pas ce que j'endure en ce moment.

]']l serrée contre lui, dans la cohue bruyante et bariolée qui descendait vers le

péristyle, elle ne trouvait, pour répondre à ses appels brefs, contenus et passionnés, que la même prière :

— Ayez pitié de moi... Soyez bon...

Epargnez-moi...

Rentrée dans son appartement, elle s'attabla devant son secrétaire, après avoir re commandé à la femme de chambre de faire porter le lendemain, dès la première heure, la lettre qu'elle allait écrire.

Elle comprenait que si elle n'exécutait pas à linstant la résolution qu'elle venait de prendre, si elle différait jusqu'au lendemain seulement, si elle risquait de se retrouver une fois en présence de Randal, elle n'aurait plus la force de lui résister.

Cependant, Randal revenait chez lui, marchant d'un pas léger sur l'asphalte sec et sonore, sous le ciel étoile.

Une extraordinaire joie de vivre lui

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rcmpllssall le ucriir, celle joie furie cl réllcchie que prociireiil la ccriilude du bonheur palpaljle cl l'évidence du rêve réalisé. Car il ne doutait plus maintenant de la renaissance de leur amour el de la reprise du passé.

Se rappelant ses paroles à madame d'Iîeyange, il songeai I :

<( Oui. en amour comme en arl, on ne se délecle qu'aux émotions déjà ressenlies. Pour comprendre un êlre et l'aimer vraiment, l'absence, la séparation, le recul, peul-elre même l'oubli passager, conslilueiil l'épreuve nécessaire. Ce sont les amants divorcés qui déliennent le secret des parfaites amours. Dans le monde de l'àme. c'est la seconde floraison (pii eml)aume le plus... »

Il allait ainsi, cédani à lallrail insidieux de penser par images, cnlraîné pai' le mouvement de la parole intérieure, décou^ranl

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dans le jeu des mélapliores des raisons nouvelles pour confirmer son désir, comme l'avocat invenle, au bruit de ses phrases, des arguments imprévus ponr juslifier sa cause.

l'juloniii dans ces pcnsces, il s'éveilla, le lendemain, aleilc et joyeux. Comme il achevail sa loilclle, on ]ui remit la lettre écrite la Acille au soir par madame d'Ile van i;c. Il lut :

(( Mon ami,

» C'est en suppliante, c'est à mains jointes (pic je m'adresse à vous. Ne me répétez jamais ce que je ne peux plus, ce cpie je ne dois plus entendre.

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)) Si mon dévouement absolu, si la confiance entière de mon âme, si le don de tout ce qu'il y a en moi de meilleur et d'élevé peut sulTire pour toujours aux exigences de votre cœur, venez sans retard me le déclarer et me rendre à la paix bienheureuse que votre retour m'avait donnée.

)) Mais si lassurance que j "implore de vous dépasse vos forces, épargnez-moi le supplice de vous dire que nous ne devons pkis nous revoir, et que nous sommes à tout jamais perdus l'un pour l'autre.

)) LUCIENNE

Il relut trois fols ces lignes, se mordant la lèvre, crispant de la main sa moustache, cherchant à comprendre quelles causes avaient pu dicter à madame d'iieyange une sommation si catégorique. Mais, se rappelant que le porteur de la lettre attendait toujours, il sonna :

S!l SIR LES nriNF.s

— Renvoyez cet liomnie. dil-il au domesliquc qui cnira ; j'envenai dans une lieurc la réponse.

Quelle réponse? Il se reconnaissait pour le moment incapable d'en formuler aucune. Que signifiait, en effet, celle étrange é|)îlre;' Il prenait le billet, le palpail. le relournail. comme s'il pensait décou\ rir dans le papier le mot de l'énigme qui s'y trouvait (racée.

Puis, tout d'un coup, avec un sursaut de colère :

« Parbleu, fit-il, j'y suis!... Si, m'aimanl toujours, — car elle m'aime toujours, — elle se refuse à moi, c'est qu'elle appartient à un autre... Tandis que je courais le monde, elle a pris un amant. 'J'out s'explique!... ))

Sa déception était si imprévue, si forte, qu'elle le jetait à l'exlrcmo. C'est en effet le propre des nalures imaginativcs et ]"»assionnées d"e\aij:éi'er ainsi leurs rc'odions.

Lorsque, sous lempire d'une idée ou d'un sentiment, le ressort de leurs facultés s'est trop tendu, il suffît d"une parole vague, dune image incertaine, dune impression fugitive pour f[ue, d'un seul mouvemenl, tout le plan de leur esprit se déplace.

Il cherchait cependant à se raisonner.

Depuis trois mois c|u"il était de retour à Paris avait-il surpris dans la vie de madame dJIeyange le moindre indice équivoque P D'autre part, loyale comme elle était, Feûtelle accueilli avec un tel empressement si elle n'avait plus été lihre?... Mais, de la part des femmes, tout n'est-il pas possible? Pourcjuoi d'ailleurs naurait-clle pas pris un amant P Lui-même, au cours de son voyage, n'avait-il pas eu des maîtresses!'

Avec une ironie mauvaise, il se félicitait des représailles inconscientes ([u'il avait exercées en saisissant, tout le loni^- de sa

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roule, les occasions tl ainici". H poursuivit. se parlant à lui-même :

c( Quels singuliers êtres nous sommes ! Nous nous serons joué 1 un ù l'autre la comédie de la fidélité. Je lui ai écrit près de cent lois que je continuais à 1 adorer, que j'avais le ccrur plein délie, que je retrou>ais partout son image cl son souvenir. Elle ma répondu de la même encre. Pendant ce lemps-là, cliacun de notre côté... »

Et soudain, l'abominable idée qui traversait son esprit prenant corps à ses yeux, il se figurait son amie dans les particularités d'un rendez-vous galant, les cheveux dénoués, la gorge nue, les lèvres oITerles. Mais, d'un geste de la main, il chassa la vision infâme et maîtrisa sa pensée. Il excellait à se l'cssaisir ainsi, au plus fort de laclion sentimentale, de même (|uerhonmie créé pour laclion militaire reprend tout son sang-froid à l'heure du combat. La

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nécessilé d'agir éclairait subitement son esprit, et, sans plus hésiter, il écrivit :

(( Chère amie,

)) Votre lettre me consterne. J'ai mille réponses à y faire, et vous déclarez n'en accepter qu'une.

)) Ce que je voudrais vous dire est trop long, trop délicat, pour (|uc je puisse vous l'exposer dans les conditions habituelles de nos entrevues. Je vous supplie donc de venir l'entendre ici, chez moi ; je vous attendrai tout le jour.

)) Vous ne refuserez pas celte marcjuc de confiance et d'attachement au plus dé\oué de vos amis,

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