RANDAL
A deux heures, après une violente crise d'incertitude et d'angoisse, madame d'IIeyange franchissait le seuil, au delà
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duquel elle avait connu jadis la joie daimcr et de se donner tout entière.
Randal l'ayant fait asseoir près du ^cu. sinstalla en lace et assez loin dcile poiii" la rassurer, dès le d('l)ul, sur le caraclcrc de renlreticn ([u'ils allaient avoir. Puis, sans prcambule. et d une Adix Icrnio. il dit:
— A ous me demande/ dans votre lellro si je peux me contenter de voire amitié. J'ai répoiulu d'avance à \()li"e (jucslion, lorsque je vous ai déclaré liicr soii- ([ue je vous aimais et de quel amoin-. Il ne s'agit donc plus de mes senlimcnls. (pii vous sont comius, mais des vôli'es, que j ignore... Afaintenant, je vous supplie, je vous adjure de me répondre : ([ue se passe-t-il au l'oml de votre co-ur? Si vous m'aimez encore, ayez le courage de votre amour, licjelez ces craintes, ces scrupules dans lc<(|U(^ls je vous vois, dcnui^ (]ucl(|uc Ictnps. \ous dé-
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battre et dont la vraie raison m'échappe. Si, au contraire, vous ne m'aimez pJiis, avouez-le avec la franchise que j'ai le droit d'attendre de vous. Et, sur l'honneur, je ne Aous obséderai pas un jour de plus, je disparaîtrai de votre vie, j'ensevelirai pour jamais votre souvenir en moi.
Elle l'écoutait, silencieuse, interdite par la hardiesse et l'imprévu de l'attaque. En venant chez Uandal, elle s'attendait à des sollicitations, à des plaintes, peut-être à des reproches. Et voici qu'au lieu de supplier ou de récriminer, il la mettait en demeure de déclarer ses sentiments, quels qu'ils fussent, puis d'avoir la loyauté d"y conformer ses actes. 11 la plaçait ainsi dans la nécessité de se prononcer et d'agir au moment où elle était le moins capable d'initiative et de résolution.
Les yeux voilés d'une vapeur de larmes, la gorge étreinte, elle ne trouvait d'autre
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réponse que des paroles vagues, une prière muette, des gestes désolés.
Après un silence, il poursuivit sur un ton de douceur qui contrastait avec la fermeté de ses déclarations précédentes :
— Sans doute, vous craignez de soufTrir encore. Vous n'osez pas vous redonner parce que vous êtes mal guérie de vos premières blessures, llélas! oui, j'ai été cruel envers vous; mais je m'en suis repenti cruellement avissi.Mon excuse, si j'en peux invoquer une, était de vous aimer trop, dun cœur trop novice, dune ame trop ardente et trop enivrée. Si vous saviez tout ce tpic, depuis lors, j'ai accumulé de léves et démotions sur votre tête!... Songez donc (|uc, loin de vous, je n'ai vécu que de voire souvenir ; qu'il n'y a pas eu de joie pour moi hors de voire pensée ; que mon ca'ur, plein de votre image, n'a pas coimu un seul instant de complet oubli...
Le chant de ces paroles adoratrices et mensongères la berçait comme Féclio d'une musique oubliée. En dépit de ses eflbrls, elle sentait sa volonté se dissoudre et sa raison défaillir.
Cependant il continuait :
— Si donc tout est fini pour nous, si maintenant vous ne m'aimez plus...
A ces mots, elle releva la tcHc, cl des pleurs lui jaillirent des yeux :
— Si je ne aous aime plus?... interrompil-clle. Mais vous le savez bien, c[ue je A'ous aime encore!... Du jour où je vous connus, je vous aimai. El jusquà la mort je vous aimerai. Pourquoi me forcer à le dire, puisque je ne peux plus, je ne veux plus cire à vous?... Et vous le savez bien aussi, que ce n'est pas la peur de souffrir qui m"arrèle, mais l'inlime pressentiment, la certitude que tout ce qui fit la grandeur et le charme de notre amour, tout ce qui
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fait aujourd'hui la (]i<i;nité de notre vie et la poésie de nos souvenirs, tout cela périrait dans une nouvelle épi'euve. Cerles, je ne doule pas de votre sincérité présente ; mais je connais aussi les besoins de votre cœur. Un amour sans imprévu, sans mystère, sans roman ne le satisfera jamais. Or, quels secrets pourrais-je avoir encore pour vous P Je vous ai si complètement appartenu!... Une fois dissipé l'attrait de renouveau c|ue je vous inspiie aujourdliui, vous ne sentiriez plus que la contrainte de notre liaison renouée. Nous aurions détruit cette chose exquise, édifiée au prix de tant de peines, cette amitié tendre et confiante (|ui. hier encore, nous ivndait si heureux. Et plus rien n'existerait entre lujus ([ue des regrets, des remords, peut-ctre même des rancunes... Qui sait si \ous ne me haïriez pas!...
Puis, comme soulagée par ces aveux et
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laissant un libre cours à ses larmes, elle conlinua :
— Aidez-moi, mon ami; ne m'abandonnez pas. Surloul ne me dites plus celle cliose afTicuse que. si nous ne devons plus jious aimer comme autrefois, vous disparaîtrez de ma vie... Mais songez à ce cpielle est, ma vie ! Songez à tout ce que vous y avez mis d'aspirations et de croyances, ù tout ce que vous représentez pour moi...
Les sanglots l'empêchaient de parler. Un léger tremblement agitait ses mains, et des frissons rapides couraient sur sa peau.
Il sciait levé, remué jusqu'au fond de Ictrc à la vue de tant de souffrance et d amour, faisant appel à tous ses instincts d'honneur et de charité pour sauver la pauvre âme affolée qui se débattait devant lui.
Assis près d'elle maintenant, il lui prodiguait les assurances de tendresse et de
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soumission. Loin de 1 écarter, clic s appuyail à lui, rcpélanl loul bas:
— Mon Dieu, cpie je vous aime ! (pie je vous aime !
Un sentiment si profond de détresse cl de pitié les pénétrait tous deux; tant de rcves, tant de souvenirs se levaient dans leur âme que, désespérant de les traduire, ils l'estaient là, taciturnes, serrés l'un contre l'autre, le cœur près du cœur, les yeux dans les yeux cl tout l)aignés de larmes.
Mais, à la faveur de cet attendrissement leurs IcNres s'élant rapprochées, ils ne purent les séparer. Kl, comme toujours, 1 amour fut le plus fort.
Un mois s'était écoulé. Ranclal avait presque cessé de paraître chez madame d'IIeyange. Comme autrefois, c'était elle qui venait chez lui.
Il avait éprouvé, à la reprendre , plus d'allégresse encore que jadis à la conquérir. Car autrefois , quand elle avait succombé, il la poursuivait d'un désir ignorant ; tandis que maintenant il savait quels trésors de tendresse elle portait dans son cœur et quels pénétrants parfums exha-
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lait son amour. Ce qui l'avait enchanlé surtout, c'était de la retrouver identique à elle-même, toute pareille à rimagc qu'il conservait d'elle.
Dans la scène décisive qui avait suivi leur rencontre à l'Opéra, madame d'ileyange lui avait opposé cet argument suprême : (( Quel atlrail d'imprévu , quel mystère pourrais-je avoir encore pour vous.^^ « En cIVet, rien d'inattendu ne le surprenait dans leur intimité renouée. Mais cela même élait délicieux. Demande-t-on au prinlemps nouveau de ne pas ressembler aux printemps passés? Physiquement, elle avait gardé sa sveltesse et sa fraîcheur ex([uises. Rien n'avait alléré le rythme harmonieux de ses lignes. Sa poitrine restait fière et pure comme un torse antique. Et quand, pour se recoiffer, elle joignait les mains au-dessus de la tele, de nobles images se levaient comme autrefois dans l'espritde son amant.
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11 se déleclail à ressaisir en elle, clans son regard et ses gestes, dans ses sentiments et ses caresses, telle nuance d'émotion ou de volupté, tel frisson de l'àme ou des neris dont il avait gardé le souvenir prédominant. Et, par mille arlificcs ingénieux, il cherchait à ranimer ces impressions de jadis, comme en rouvrant un livre qu'on aime on retourne aux endroits préférés.
Par instants, la confusion du présent et du passé s'opérait si complète en lui, qu'il ne les distinguait jjIus, et que les événements accomplis dans l'intervalle, le temps écoulé, les pays parcourus, tout cela lui apparaissait fantastique et vaporeux comme un rcve.
Un jour qu'elle le tenait entre ses bras, dans un alanguissement délicieux, il lui avait dit :
— Je ne peux croire que nous ayons
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jamais cessé de nous appartenir et de nous aimer. Il me semble que je me suis endormi jadis sur Ion cœur; que mon âme est partie en songe, loin de toi, pour des contrées inconnues et que je me réveille enfin sous la chaleur de tes baisers.
Elle aussi seslimait heureuse, puisqu'il se disait heureux. Et certes elle paraissait l'être parfaitement, lorsqu'elle arrivait chez lui, d'un pas léger, la joue fraîche, les yeux souriants et noyés.
Mais, sur son bonheur, une ondjre passait par instants, le soir surtout, aux heures solitaires. Une vague mélancolie, presque un regret, l'envahissait, au souvenir de leur éphémère amitié, — cette chose rare et charmante, payée de tant de larmes et dont il ne restait rien.
Et puis, elle était mal remise encore du trouble douloureux dont elle avait été saisie
en se restituant aux caresses de son ami. Elle qui jadis s'était donnée sans lutte, royalement , indifférente à l'abandon de son corps après l'abdication de son âme elle avait dû vaincre, pour se redonner, une révolte de tout son être, comme si son amour, transformé par la durée, purifié par la souffrance, idéalisé par le souvenir, eût éveillé en elle une pudeur plus subtile et des instincts plus délicals.
Mais, pour Randal même et quoi qu'il se figurât, le présent dill'érait aussi du passé.
Autrefois, en effet, après cbaque visite de madame d'IIeyange, il se confinait cliez lui pour ne rien perdre du parfum de tendresse qu'elle y laissait après elle. 11 fermait sa porte, ajournait toute occupation extérieure, suspendait son travail et, durant des heures entières, s'abandonnait à la rêverie, Tout au plus accordait-il à l'ac-
tivilc de son esprit la lecture de quelque auteur prélcrc, Dante, Vigny, ïleine ou Shelley, discrets auxiliaires de songe et de recueillement.
A présent, ces jours-là, il i.e modifiait rien à ses projets. Madame d'IIcyange lui avait à peine donné le baiser d'adieu, qu'il reprenait la plume et continuait la page commencée; ou bien il sortait s'il avait à sortir, allait porter dans le monde, au cercle, au théâtre, son cœur satisfait cl ses nerfs apaisés.
])e même encore, dans rintcrvallc de leurs rencontres, il ne cessait jadis de penser à Lucienne. i''llc était le principe ou l'objet de tous ses actes, de tous ses désirs, de toutes ses idées : elle inspirait les mouvements les plus secrets de sa vie sensible et rélléchie. Maintenant elle n'occupait son esprit que d'une façon intermittente, l'exaltant et riliuminant des (prellc y apparais-
Sun LES r, L T N E s
sait, mais s'cclipsant aussitôt qu'y surgissait quelque image étrangère, suggérée par ses lectures, ses travaux historiques ou ses passe-temps mondains. Après avoir été la trame même de son existence morale, elle n'en était plus que l'ornement, la broderie sans cd^se reprise et interrompue.
Ainsi, en se réveillant, ses sentiments n'avaient pas recouvré leur pouvoir dedifTusion intime, cette propriété mystérieuse, que possèdent les émotions jeunes et fortes, de rayonner hors du cœur et de se propager en ondes infinies dans toute l'étendue de la conscience.
Un détail bientôt rendit cette dilTérence perceptible à madame d'IIcyange. Si affectueux et charmant que Randal se montrât au cours de leurs réunions, elle ne retrouvait plus, hors de sa présence, ces continuels soucis de tendresse, ces scrupules incessants de piété amoureuse, ce déploie-
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ment d'atleiilions dclicalcs, dont auparavant il était si prodigue envers elle. 11 ne lui écrivait plus de ces billets inutiles et précieux qu'on écrit, à tout propos, lorsqu'on aime, parce qu'il vous vient, à tout propos, des besoins irraisonnés de confidence et d'épanclicnicnt. Souvent alors, rentrant chez elle quelques heures après l'avoir vu, elle avait découvert sur sa lable un télégramme qui lui confirmait par écrit la vérité du rcve qu'elle venait de vivre. Maintenant, il la laissait quelquefois plusieurs jours de suite sans une lettre, sans un mot. Etpourlanl leui's entrevues étaient moins fréquentes qu'autrefois, astreints qu'ils étaient à plus de ménagements depuis qu'on les savait en relations.
D'ailleurs, madame d'JIcyangc n'attachait nulle importance à cette façon d'être, nouvelle chez son ami. L'accueil qu'il lui faisait chaque fois ne témoignait-il pas, en
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effet, la sincérité de son amour? Quel joyeux sourire éclairait son visage dès qu'il la voyait entrer! Elle s approchait de lui, la voilette au front, le cœur haletant d avoir monté trop vite. Et tout de suite il la prenait sur ses genoux, lui couvrant la houche de haisers lents, profonds et continus, qui achevaient de la suffoquer.
— Assez, assez, murmurait-elle, je n'en puis plus. Ln jour, tu méloullcras sous tes lèvres !
Puis, tandis qu'elle soutïïait un peu, il lui caressait l'àme de paroles si douces, il lui disait si précisément le mot qu'elle attendait, il devinait si bien la nuance de tendresse dont elle avait besoin ce jour-là, qu'elle ne songeait guère à vérifier les titres de son bonheur.
Une fois, comme ils ('vo(|iiaienl les souvenirs (le leur première liaison, ils en vinrent à rappeler les promenades sccivles(|u'ils asaienl failes, riii\er. aux environs de Paris. Obéissant au dv'sir cpii lianle tous les amanls d'associer la nature à leurs effusions, ils avaient erré dans les allées silencieuses de Ti'ianon cl de Sainl-(iermain, dans les foivls désertes de r»anil)()uillel. de Carnelle et de Chantilly.
Mais, plus (|ue loule aulre. une excur-
SUIILESUUI>'ES lOb
slon aux bois de Taverny, par une journée lumineuse de février, leur restait dans la mémoire. Jamais la conscience de leur amour ne les avait j)énétrés plus intimement que ce jour-là. Jamais le rayon d'infini que recèle toute lendrcssc humaine n'avait illuminé leur ame d'une pareille clarlé.
Lu instant même, dans un sentier baigné de soleil, il lui avait dit des paroles si suaves et si profondes, en la serrant d'une élrcintc si passionnée, quelle avait senti soudain sa tête tourner, le sol vaciller, et que, pendant une minute, elle avait perdu connaissance.
Elle lui rcmémorail les moindres délails de celle journée bénie.
— Celait le a février, dil-elle. Il y aura juste Irois ans après-demain...
Puis elle resta songeuse. Il la comprit, et. comme le temps élait superbe présenlement. il lui ])r()posa de célébrer
l'anniversaire de leur promenade en la recommençant. Avec enthousiasme, clic accepta.
Le sm^lendemain, a onze heures, ils se retrouvèrent à la gare du Nord. L'express devait les transporter en vingt-cinq minulcs à la station de Taverny, oii les allcndait un coupé de louage envoyé dès le matin et destiné à les ramener le soir, en moins d'une heure et demie, à Paris.
iVrrivée la première, madame d'IIeyange gue liait Randal sur le quai, au pied des Avagons. Aussitôt qu'elle Faperçut, ce fut en elle un épanouissement de bonheur, de ce bonheur qui vous saisit à la nouvelle des événements inespérés: car jusqu'au dernier instant, elle avait eu la crainte superstitieuse de quelque empêchement subit.
Lui aussi, quand il la vil, fut pénélré de plaisii'. Il lui découvrais en cllct, une
grâce el une fraîcheur imprévues, comme si la joie de son âme se fût épandue sur son visage, sur ses yeux, sur sa toilette, sur toute sa personne visible.
Par prudence, ils s'abstinrent de se parler et montèrent dans des compartiments diffcrents.
Pendant tout le trajet, Lucienne se tint la figure à la vitre de la portière, attentive aux moindres détails du paysage qui se déroulait devant elle, et sentant à chaque repère de la route quelque réminiscence lointaine se lever en son cœur.
Dans la voiture voisine, Randal, les yeux mi-clos, suivait le cours des idées qui avaient occupé la première partie de sa matinée. Installé au travail à son heure habituelle, il aAait mis à profit le temps dont il disposait avant le départ, pour retoucher les pages écrites la veille au soir, " — le récit d'un des épisodes les plus tra-
lo8 StU LES ULlMïS
giques de riiisloire florcnline : la confession in extremis de Laurent le Magnilique à Savonarole. lîcrcé par le niouAcmcnl du Avagon, il rasseniblait ses pensées, évoquait le cadre de la scène et Jes personnages, clicrcliait ù se représenter le fougueux dominicain refusant rabsolulion au Médicis mourant, et lui jetant à Ja face, en manière d'adieu, tous ses crimes publics et privés, les libertés de Florence conlis(|uées, les revenus de l'Etal dilapidés, la luxure encouragée, le peuple détourné de Dieu, la fortune et la vie de tant de citoyens sacrifiées à l'ambition dun seul, cl, pardessus tout, le drame de Voltcrrii. ce massacre inouï de toute une population...
Mais, le train sarrèliuil, un cnq)loyé ciinit :
— TiiNcmy!
!)"iin bond. r>and;d fut à terre; il aida madame d'ilcyangc à descendre, et, sitôt
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seul avec elle dans le coiipu qui les attendait, il la couvrit de baisers joyeux et pressés.
A quelques pas du village, la vieille église golliique de Taverny se dressait au pied du talus fores lier. Derrière, enseveli dans les arbres, le cimetière étalait ses tombes moussues et ses parterres dénudés.
A leur première venue, trois ans plus tôt, ils avaient fait halle à l'église. Ils s'y arrêtèrent de nouveau.
Pénétrée par le froid de la nef et par l'émotion du souvenir, elle se serrait contre son ami sans parler.
Ce fut lui qui rompit le silence :
— Voyez, disait-il. Quel art accompli! Quelle merveilleuse époque, ce xni^ siècle! Eut-on jamais le goût plus pur et plus discret, un sentiment plus délicat des proportions, un esprit plus original et plus mesuré ! . . .
Et , dans l'édifice imjDrégné de soleil, comme mie fleur de pierre, il montrait la grâce unie à la force, la libre fantaisie des formes à la sévère logique de la structure. 11 ajouta:
— Que c'est charmant d'éprouver de pareilles impressions auprès de vous !
Devant le maîlre-auleî , madame d'Heyange s'agenouilla et, la tôle plongée dans les mains, se mit à prier. Il la regardait, admirant la grâce de son attitude prosternée, l'ondulation souple de ses jupes derrière elle, et les reflets chatoyants de sa chevelure sur la nuque abaissée. Puis, cette image en évoquant d'autres plus intimes, il se demandait avec une ironie sacrilège et tendre quelle prière elle exhalait en ce moment vers Dieu.
C'était, en elTet, un de ces appels ingénus, énigmaliqucs et passionnés, comme le pauvre cœur troublé des fennnes en adresse parfois à la pitié divine.
Elle prononçait du bout des lèvres les plirases liturgiques et les paroles consacrées, mais son âme suppliait :
<( Faites, ô mon Dieu, qu'il m'aime jusqu'à la mort et ne m'abandonne plus jamais; faites. Seigneur, que je lui sois toujours chère, toujours présente, et qu'il vive tout en moi comme je vis toute en lui.... »
Quand elle se releva, ses yeux agrandis brillaient dans un cercle sombre. Elle prit la main de Randal, l'entraîna vite au dehors et, sitôt sur le parvis, elle lui dit:
— Même devant Dieu, je n'ai pu cesser de vous adorer!
Très sommairement, ils déjeunèrent dans une maison de garde, à l'entrée de la forêt. Puis, laissant la voiture, ils se mirent en marche .
Les allées, desséchées par les derniers
113 S un LES UUI>'ES
IVolcls, sallongcaicnl dcvanl eux, bordées de grands chênes qui porlaienl des guis à leurs sommets dégarnis, el de frôles bouleaux à la ramure desquels, çù cl là, quelques feuilles mordorées trcmblaienl encore. Le ciel était bleu pâle; les ombres se marquaient en taches Aioleltes sur hi terre nue.
Ils avançaient d'un pas égal el lent, appuyés lun à l'autre, offrant à qui les eût rencontrés le spectacle de deux èlrcs inllmemenl unis, animés du même souille, pénétrés de la même pensée.
Mais, émus tous les deux, presque au même degré, ils relaient d'autre façon.
Pour madame d'IIeyangc, le passé dominait le présent. La tendresse des anciens jours lui remontait au cœur en flots abondants cl silencieux. C'était bien un aniiiversoirc qu'elle célébrait. 'J'oule son amc était recueillie dans le souvenir. Et l'as-
SLR LES RUINES
pect identique des choses qui l'entouraient lui rendait l'évocation plus précise et l'illusion plus complète. En effet, rien ne semblait changé depuis trois ans. Le même soleil dliiver, brillant et doux, éclairait le même décor de foret, pacifique, spacieux et grave. Comme autrefois, des vols de corbeaux passaient au-dessus des clauMères, et le bruit sourd d'une cognée de bûcheron résonnait au loin.
Pour Randal, au contraire, la sensation présente comptait seule : il vivait tout entier dans la réalité actuelle, sans une pensée, sans un regard en arrière. Le ciel était lumineux, l'air tiède, le bois plein de senteurs, la femme qui s'appuyait à son bras exquise et vibrante : c'était assez pour mettre son imagination en fêle.
Il faisait remarquer à son amie les grâces dont la nature se pare en hiver.
— On la croit morte , disait-il : elle
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n'est qu'assoupie. Une lassitude infinie l'accable, parce qu'elle a beaucoup aimé, parce qu'elle a tout donné d'elle, — son âme, souille à souffle, et sa sève, goutte à goutte. Mais, dans sa langueur même, elle nous séduit encore, comme un bel être épuisé d'amour qui n'a plus de sang aux veines et dont toute la vie s'est réfugiée au cœur.
Il allait ainsi, heureux de vivre, savourant une volupté profonde à respirer le parfum délicat d'une tendresse féminine, dans l'air vivifiant des bois. Mais une autre femme se fût substituée soudain à madame d'Heyange , qu'il eut éprouvé la même ardeur, exécuté les mêmes gestes, prononcé les mêmes phrases.
Un détail leur fit sentir fugitivement à tous deux l'écart de leurs pensées.
Us étaient arrivés à la traverse d'un sentier creux, dans l'axe duquel le disque déclinant du soleil apparaissait empourpré.
SUR LES RUINES Il5
Elle arrêta Randal , d'un accent ému et brusque :
— Te souviens-tu ?
C'était l'endroit oli, trois ans plus tôt,
h pareille heure, elle s'était sentie défaillir.
Après un instant d'hésitation, il répondit :
— Oui, c'est vrai. Je ne me rappelais pas que nous fussions venus jusqu'ici.
Une demi-heure plus tard, ils regagnèrent leur voiture et se mirent en route vers Paris.
A peine installée dans la caisse tiède et close, madame d'Heyange se répandit en paroles charmantes :
— Que tu m'as donné de bonheur I disait-elle. J'en suis toute grisée, tout étourdie I Je serais incapable d'exprimer une idée en ce moment. Je n'ai plus ma tôle, je n'ai que mon cœur. Tiens, sens comme il bat, mon ca^ur...
Il l'écoutait, plus attentif à la caresse de
Ilb SUR LES RUINES
sa voix qu'au sens de ses paroles : car subitement un besoin de silence s'était fait en lui, soit lassitude causée par le grand air, soit gène de suivre la conversation dans les cahots de la voiture sur le pavé de la route.
Autour d'eux, la nuit était venue et la lune versait sa clarté pale sur la campagne lépreuse et sinistre de la banlieue parisienne.
De temps à autre, ils traversaient un village, un pont, un péage d'octroi. Randal consultait sa montre :
— Dans une licurc... dans trois quarts d heure... dans vingt minutes, nous serons à Paris, annonçait-il.
Ensuite, redevenant silencieux, il songeait à des choses indifférentes, à l'emploi qu'il allait faire du soir et du lendemain, tandis que, sur son épaule un peu engourdie, la Ictede Lucienne s'appuyait doucement.
SUR LES RUINES liy
Dans Paris, la vue des réverbères allumés, des devantures flamboyantes, de tout le mouvement qui anime à cette heure les quartiers excentriques, provoqua en lui une impression irraisonnée de bien-cire et de gaieté.
Au même instant , madame d'Heyangc lui disait :
— C'est donc fmi déjà!... Pourquoi les belles heures sont-elles si brèves ! Pourquoi les beaux jours s'envolent-ils comme les autres I
A l'entrée de l'avenue de Villiers, ils se séparèrent.
Pendant qu'elle continuait avec la voiture jusqu'à la rue de Berri, Randal sautait dans un fiacre et se faisait conduire au cercle. Il y arrivait encore à temps pour prendre une leçon d'armes, dmait de bon appétit avec des compagnons de hasard et les suivait le soir aux Variétés.
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Rentrée chez elle, madame d'Hcyange, sous prétexte de migraine, s'abstenait de paraîlrc à table. Elle se retirait dans son appartement, touchait à peine aux plais qu'on lui présentait, puis, impatienle d'être seule, elle commandait à sa femme de chambre de faire aussitôt les apprêts de sa nuit.
Elle demeura tout le soir en adoration. Quand très tard elle s'endormit, son cœur, comme une coupe trop pleine, débordait d'amour.
Il en est de la vie sentimentale comme de la vie physiologique ; un simple accident suffît parfois à provoquer dans l'organisme des altérations irrémédiables : c'est que, sous les apparences de la santé, une cause occulte et profonde agissait antérieurement, et que l'occasion seule avait manqué pour en faire éclater les effets.
La promenade aux bois de Taverny fut, pour Randal, cet accident décisif.
Le lendemain, dès le réveil, il se sentit
envahi par un malaise étrange de l'esprit et du cœur.
Assis à sa table de travail , devant les feuillets du chapitre commence, il éprouvait une dilïiculté inconnue à grouper ses idées et à se figurer ses personnages. Toutes ses notes étaient prises, son plan composé, les premières lignes tracées, et pourtant les mots restaient au bout de sa plume.
Agacé, il alluma une cigarette, fil quelques pas à travers son cabinet et s'arrêta devant la fenêtre.
Avec l'inconstance propre à la saison, le ciel, si radieux la veille, s'était voilé d'une brume de neige. Et Randal se sentait non moins changé que le temps. Une nuit avait suffi pour resserrer son cœur, l'obscurcir et le glacer.
Leur promenade, que nul incident fâcheux n'avait pourtant marquée, n'éveillait en lui qu'un souvenir froid et presque importun.
SLR LES HUINES
Quelle différence, trois ans plus tôt! Au mépris de tovite prudence, il avait obtenu de Lucienne qu'elle vînt le retrouver, le soir môme, pour finir dans ses bras un jour si fortuné. A minuit, elle l'avait quitté. Puis, demeuré seul, il avait ^^assé une grande heure encore à s'exalter sur elle. Et durant des semaines, la mémoire de celte journée lui était restée dans l'âme comme une source intarissable de joie, de chaleur et d'émotion. Pourquoi cette froideur soudaine aujourd'hui, cette subite sécheresse intime? N'aimcrait-il déjà plus madame d'Heyange ? Quelle idée I Cesse-t-on d'aimer ainsi, du jour au lendemain, sans molifp Il en était là de ses réflexions, lorsque son domestique lui remit une lettre : « Je m'éveille dans un enchantement, lui écrivait madame d'Heyange. Mon rêve d'hier est le plus merveilleux que j'aie vécu près de vous ; car il m'a rendu ce que votre
divine tendresse n'avait pu me restituer encore : la confiance au bonheur. » Elle terminait en lui demandant de fixer la date de leur prochaine entrevue, qu'ils avaient omis de concerter la veille.
Il regarda la pendule, qui marquait onze heures trois quarts. Le plan de son aprèsmidi l'obligeait a sortir aussitôt après le déjeuner pour ne rentrer qu'au soir. S'il voulait répondre au message matinal de son amie, il devait le faire immédiatement.
Il se rassit donc devant son buvard et, de la même plume qui cinq minutes auparavant lui refusait le service, il commença d'écrire à madame d'Heyange.
A sa grande surprise, les phrases lui vinrent sans elfort. Il avait déjà composé tant de lettres pareilles, le vocabulaire de la tendresse et de la passion lui était si familier, que les mots s'alignaient d'eux-mêmes sur le papier.
Quand il relut son billet, il le trouva parfait. Rien n'y manquait, ni le tour, ni la cadence, ni les épithètes gentilles, ni la formule câline de la fin ; tout y était. Madame d'Heyange en serait ravie. Et Randal se la représentait lisant. Elle serait debout, près de la fenêtre, parmi ses objets familiers; dans ses yeux, une flamme douce brillerait ; et, quand elle se serait bien pénétrée de chaque phrase, caressée de chaque mot, elle glisserait l'épître dans son corsage, pour l'y garder jusqu'au soir, comme elle faisait de toutes ses lettres d'amour, avant de les enfermer dans son secrétaire .
Puis, ayant cacheté l'enveloppe, il songea : « Quelle contradiction ! quel mensonge nous sommes I Pourquoi le style nous trahit-il toujours? Impuissant à traduire nos émotions quand elles nous soulèvent toute l'âme , pourquoi est-il si ingénieux
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à les travestir (juaiul elles se meurent en nous?... «
Juscju'au soir, il ne put dissiper le sinn'iilicr malaise moral , l'inexplicable désenclianteinent ([ui laxait surpris au réveil.
A huit jours de là, après une visite de Lucienne , les mêmes symp lûmes reparurent .
Alors, inquiet, il se raisonna, comme si la raison était capable dexpliquer, de prévoir ou de réprimer les mouvements secrets de la sensibilité.
Qu'il aimât toujours madame d'Heyange, celait certain. Peut-être même n'avait-il jamais mieux apprécié la valeur de son alTection, la délicatesse de son génie féminin.
la volupté de ses caresses. Enfin, nulle autre femme ne le préoccupait. D'où venait donc le brusque changement, l'indolence invincible qu il constatait en lui.^ Le cœur auraitil ses heures de paresse, comme l'esprit et le corps? Evidemment, c'était cela. De Ja nonchalance à aimer, — rien de plus. Le mal n'était pas bien grave : un peu d'énergie y remédierait vite.
En conséquence, dans leurs entrevues suivantes, il fit effort sur lui-mcme pour s'émouvoir et s'exalter.
Aux deux premières tentatives, il crut avoir réussi. A la troisième, il dut reconnaître l'inanité de son entreprise. Ce n'était plus une paresse du cœur, mais une paralysie.
La présence de madame d'IIeyangc amenait sur ses lèM'cs les propos habituels et les baisers accoutumés. Mais à ses paroles comme à ses caresses aucun émoi de fume
ne correspondait. Une étrange impression d'automatisme lucide et de songe éveillé s'emparait de lui. Il conservait ce qu'un physiologiste eût appelé les « réflexes » de l'amour: il en avait perdu le sentiment.
Parfois, la parole même lui faisait défaut. Une torpeur soudaine l'envahissant, il devenait incapable d'articuler aucun mot.
Mais, comme sa physionomie demeurait affectueuse et sereine, souriante même, madame d'Heyange ne s'inquiétait pas de ces pauses subites et prolongées. Elle se bornait à dire, en lui appuyant son doigt sur le front :
— Que se passe-t-il là, en ce moment?
Le plus souvent, il répondait :
— Vous savez bien que c'est dans le silence que je vous aime le mieux.
Que de fois jadis il lui avait fait cette r'ponse! N'est-ce pas, en effet, quand les lèvres restent muettes qu'on se dit les choses
les plus tendres, ces choses intraduisibles cl inoubliables qui se lisent dans les yeux, se devinent dans les baUemenIs du civur, se respirent dans le soufïle de la personne aimée?
Ce qui entretenait surlout lillusion de madame d'JIeyange, c'était l'ardour croissante de leurs embrasscments.
Par un contraste singulier, les désirs de liandal s'attisaient à mesure que diminuait sa tendresse, comme si les sens usurpaient dans son amour tout l'empire que Fâme y perdait chaque jour. A chacune de leurs réunions, c'était maintenant des étreintes éperdues et tous les égarements de la volupté.
Jadis, les ivresses de la chair n'étaient pour Uandal que le prélude de la iète suprême (|u"il oITVait à son cœur. Un désir sul)til, iiiunatériol. piii' comme un souille