OBSERVATION V
Recueillie par M. Sevestre, interne du service. Pièce présentée à la société anatomique le 28 juin 1872. Tubercules des ganglions du cou, consécutifs à des tubercules de l’amygdale. Généralisation tuberculeuse rapide.
Un homme de 35 ans est entré, le 29 mai, à l’hôpital Lariboisière, dans le, service de M. Jaccoud. Il se plaignait d’un mal de gorge dont il faisait, remonter le début au commencement d’avril.
A cette époque, sans cause appréciable, il avait ressenti dans la région pharyngée une douleur qui, depuis lors, avait été toujours en
augmentant; cette douleur, surtout intense pendant la déglutition, avait, depuis quelque temps, rendu l’alimentation presque impossible. En examinant le fond de la gorge, on pouvait constater la présence d’une ulcération fongueuse, végétante, un peu grisâtre par places, occupant la région de l’amygdale gauche et le pilier gauche du voile du palais; le doigt, introduit dans la bouche, arrivait à peine sur l’ulcération elle-même, à cause des efforts de vomissements que provoquait l’exploration; il paraît, cependant, que la base de la langue était un peu durée. Déplus, en examinant le cou, on remarque que les ganglions supérieurs du côté gauche . sont volumineux et indurés ; il y avait aussi un gros ganglion dans la région sus-claviculaire du même côté. Le diagnostic porté fut: cancer (probablement épithélioma) de l’amygdale, ayant envahi consécutivement les piliers du voile du palais. Rien du reste dans les antécédents du malade ne venait infirmer ou confirmer ce diagnostic. Il frisait s’être toujours bien porté jusqu’alors et ne savait rien de précis sur ses antécédents héréditaires. L’examen des autres organes ne révélait, non plus, aucune autre lésion. L’examen du poumon en particulier, qui fut répété plusieurs fois avec soin, spécialement à cause de l’existence de ganglions sus-claviculaires, fut toujours négatif.
Puis l’ulcération restant à peu près stationnaire, se creusant seulement un peu plus (car au moment de l’entrée, il y avait un peu de saillie de l’amydale), les ganglions du cou qui n’avaient pas encore été tuméfiés, le devinrent à leur tour ; quelques-uns du côté droit se prirent aussi; et le malade mourut autant par épuisement que par le fait d’une bronchite développée dans les derniers jours. Du moins, c’est ainsi que l’on expliqua la mort avant l’autopsie. Depuis quelques jours en effet, la respiration était plus gênée et et l’on troifVait quelques râles, peu nombreux d’ailleurs, disséminés dans la poitrine.
A l’autopsie, voici ce que l’on trouva : une ulcération irrégulière, ayant détruit l’amygdale et s’étendant depuis la luette qui est indurée et à sa base légèrement entamée, jusqu'au larynx. Cette ulcération qui se prolonge de ce côté sur le ligament aryténoépiglottique ne s’étend cependant que très-peu dans le larynx luimême ; les cordes vocales sont absolument saines. L’épiglotte est tuméfiée, rouge , couverte de volumineuses saillies glandulaires sur sa face laryngée; à sa face antérieure, on voit le cartilage mis à nu par l’ulcération. La base de la langue est elle-même, dans une petite étendue, le siège d’une ulcération peu profonde, un peu
granuleuse, qui semble avoir mis à nu les glandes de cette région. Du reste, au voisinage de l’iilcération, sur la base de la langue, comme sur le voile du palais, les glandes sont augmentées de volume.
Les ganglions du cou étaient les uns (et surtout les ganglions supérieurs gauches) complètement désorganisés et remplis de pus caséeux assez épais, les autres seulement indurés. Les ganglions thoraciques étaient sains, ainsi que ceux des autres parties du corps. Quant aux poumons, ils présentaient des granulations tuberculeuses assez récentes (quelques-unes seulement caséeuses) disséminées en grand nombre dans toute leur étendue. On trouvait aussi des granulations ou plutôt de petits points opaques aplatis en forme de lentille sur la surface viscérale de la plèvre.
Il n’y avait aucune autre lésion, et en particulier rien dans l'intestin.
Parmi les lymphadénomes consécutifs qui n’ont pas de tendance à la suppuration, nous citerons ceux qui sont consécutifs à un état local et ceux qui viennent à la suite d’une affection générale. Le bubon syphilitique indolent qui accompagme le chancre induré des lèvres,
du voile du palais ou de l’intérieur de la bouche est un
exemple du premier cas.
Quant au second cas, nous citerons les tumeurs ganglionnaires qui dépendent de l’affection qu’on a nommée adénie et leucocythémie. Nous chercherons à établir que ces deux affections sont identiques en faisant le diagnostic des tumeurs qu’elles engendrent à la région cervicale.
Les lymphadénomes consécutifs peuvent avoir une certaine tendance à l’ulcération, avec fonte de leur tissu, suppuration fétide, etc. Si cette tumeur est consécutive à un état local de même nature, nous disons que le ganglion est atteint de lymphosarcome secondaire. Si les organes qui fournissent les lymphatiques sont sains, si, en un mot, la tumeur est accompagnée, sur le
sujet, de tumeurs semblables qui l’ont précédée dans des org’anes indépendants, le malade est atteint de cancer généralisé ; le sarcome s'est développé dans le gnngJion du cou comme il se serait montré dans tout autre org*ane.
Enfin, les îym pli adénomes peuvent être primitifs, c’est-à-dire isolés, indépendants de toute cause connue; ce sont: l’hypertrophie simple, le tubercule primitivement ganglionnaire, le lymphosarcome primitif qui présente une variété dure et une variété molle.
Je trouve l’hypertrophie simple indiquée dans tous les auteurs classiques, mais, en réfléchissant bien, je suis disposé à la croire très-rare, car un certain nombre des observations que j’en ai lues peuvent être, selon moi, rattachées ou à l’adénie ou à la scrofule. Ce serait, dans le premier cas, une adénie ayant débuté par les g’angdions du cou et n’avant pas encore envahi les autres org’anes, ou bien une adénite scrofuleuse dont l’orig’ine fugitive a été méconnue. Je m’appuie encore sur ce fait que, d’années en années, depuis qu’on connaît mieux l’adénie et les autres tumeurs g’anghonn aires, les observations d’hypertrophie simple des g’angdions lymphatiques sont de plus en plus rares dans la littérature médicale.
Je veux citer pourtant à ce propos l’observation suivante qui m’a été communiquée par M. Cauchois. Elle se rapproche beaucoup de ce qu’on a appelé tumeur fibro-plastique, affection si voisine des sarcomes malins. Cependant j appellerai l'attention sur la persistance d'un g’ang’lion sous-maxillaire qui fait un peu penser à une affection scrofuleuse. Il faudra suivre le malade pour décider la question.