‹ Sur mer et sur terreChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

On nous jeta dans une barque frêle. N'ayant ni mûts, Di voiles, ni palans, Où nous étions entassés péle-méle.

De ses vieux ais la mer battait les flancs. Même les rats l'abandonnaient en troupe. Et par instinct fuyaient épouvantés; Déjà la vague inondait la chaloupe, Quand loin du bord nous fùnies transportés. SHA.usPBiiE, la Tempête.

Aussitôt qu'on eutcargué toutes les voiles ot qu'il n'y eut plus rien à faire à bord, le calme de la mort régna parmi nous. Le sens de l'ouïe paraissait absorber toutes nos facultés, car c'était surtout par l'oreille que nous pou-

ilO SUft MER

vions juger de noire position. Nous semblions être près 'l'un endroit où le ressac se brisait contre la terre, et les sons creux que nous saisissions diftnclement, indiquaient que les cavités naturelles des rochers engloutissaient et rejetaient tour à tour les eaux jaillissantes. Ces bruits sinistres ne venaient pas seulement du côté de la terre ; nous les entendions tantôt au sud, tantôt au nord-est, enfin dans tous les sens. Il y avait des moments où les mugissements de l'Océan grondaient sous notre poupe; puis ils paraissaient menacer nos bossoirs.

Heureusement le vent élait faible, et nous n'avions pas à craindre la rupture du câble. Aussitôt que l'aube se montra, après deux ou trois heures d'une longue et terrible attente, nous regardâmes autour de nous avec une avidité qui tenait de la fureur. Nous distinguâmes d'abord les profils de la terre voisine, et à mesure que la lumière s'étendit

ET SDR TERRE. 111

dans les cieux, nous aperçûmes des falaises escarpées, dans les cavernes desquelles les flots s'engouffraient par intervalle. Ces falaises, d'une hauteur immense, longeaient la côte à perte de vue, et étaient toute chance de salut aux matelots naufragés. De tous côtés la mer était hérissée de chaînes de rochers, de brisants et d'écueils détachés, au milieu desquels la Providence nous avait guidés pendant les ténèbres. A dix lieues au vent était le cap que M. Marbre avait reconnu le premier.

Telle fut mon arrivée à l'île de Madagascar, partie du monde encore peu connue des marins des nations chrétiennes.

L'éclat du soleil etla tranquillité de la mer rassurèrent le capitaine. Il comprit que pour avancer sans danger, il était indispensable d'examiner la position des récifs. Aussitôt qu'il eut avalé sa tasse de café et mangé son biscuit, il appela quatre rameurs des plus robustes, et descendit dans le petit canot.

''^'«^''W'îfttîliient où rembarcation s'éloignait, M. Marbre m'appela à l'arrière; il avait l'air de vouloir me parler en particulier, et je le suivis dans la chambre aux provisio^ts, ^où l'on

venait d'arrimer tout ce qui restait d'eau

dans le navire. Le premier lieutenant parailsait vouloir s'ealiéïôpper de m^st^Te, et, avant de prendre la pai'"^ef11 me, fit un signe avec le doigt pour me r'commander la circonspection.

« Maître Miles, dit-il, je regarde notre situation comme très-fâcheuse; nous sommes entourés d'eau et de rochers, et nous n'avons pas de vent pour enflernotrevoile.il n'y a pas de mal à se préparer à'tout événement. ^Allez donc nettoyer la chaloupe avec Rupert et Nabuchodonosor. Partez sans bruit et faites diligence. »

J'obéis, et pendant que j'étais à l'œuvre, M. Kile passa, et désira savoir ce que je faisais. Je lui dis que j'agissais par les ordres de

ET SLR TliRRE. 113

M. Marbre, qui vint donner lui-même des explications.

« On peut avoir besoin de la chaloupe, ditil; car j'ai idée que le petit canot ne peut parcourir tout l'espace où la sonde nous sera nécessaire. Voilà pourquoi je fais lester la chaloupe et hisser les voiles. »

Kite approuva ces dispositions, et proposa même de la lancer pour ne pas perdre de temps. Nous y travaillâmes avec ardeur, et bientôt l'embarcation luth Ilot auprès du navire. Les uns disaient que nous en aurions certainement besoin pour porter l'ancre de touée; d'autres faisaient observer qu'une douzaine de bateaux ne sufliraient pas pour découvrir le canal dont nous avions besoin.

On lesta la chaloupe avec des barils d'eau douce ; elle fut matée; on y mit les rames et une petite boussole, pour le cas où les brouillards,si fréquents dans celte partie du monde, sépareraient l'embarcation du vaisseau. Celte

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besogne s'accomplit si tranquillement que personne ne conçut d'alarmes; et quand le premier lieutenant cria :

« Miles, passez dans la chaloupe un sac de pain et un peu de viande , ceux qui y travaillent peuvent avoir faim ! »

Personne ne parut se douter de ses intentions secrètes ; cependant M. Marbre m'avait donné des ordres particuliers, et je m'arrangeai pour mettre cent livres de biscuit dans la chaloupe; j'y mis un peu de viande de co* chon crue, mets que les matelots sont loin de dédaigner, et le cuisinier remplit les chaudières de viande de porc.

Le capitaine levint après deux heures d absence, et aussitôt qu'il fut le long du bord, il s'écria :

« Je connais le dessous des cartes !

— Et le dessus des rochers , murmura M. Marb|*e.

— Nous sounues un peu trop avancés dans

ET SUR lERRE. llo

un remous que le grand courant fuit contre la plage. »

Je me demandai à moi-même ce que nous serions devenus si nous nous étions avancés un peu plus : toutefois, le capitaine croyait pouvoir dégager le John, et on se mit en devoir de lever l'ancre. Le vent était encore excessivement faible, et devant nous était une chaîne de récifs sur laquelle roulaient de grosses lames, dont 1" agitation prouvait quelle est la puissance de l'Océan même dans ses moments de sommeil.

Les vagues qui se soulevaient pour retomber ensuit-e, ressemblaient au va-et-vient de la respiration lourde de quelque monstre endormi. Il y avait par le bossoir de tribord une espèce de crique ; l'eau était unie de ce côté, et M. Mai'bre proposa d'y jeter la sonde. 11 lui semblait qu'il existait réellement un remous qui pouvait porter le vaisseau au vent à une distance de six ou huit lois sa

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longueur; il valait donc mieux se diriger vers la terre que de tourner l'avant du côté de la pleine mer. Le capitaine goûta cet avis, et je fus un de ceux qui reçurent l'ordre de descendre dans le petit canot pour mettre le proje ta exécution. A cinquante vergues du navire, nous trouvâmes un remous sensible, et une profondeur sufûsante jusqu'au pied des falaises. Nous revînmes porter à bord ces bonnes nouvelles, qui réjouirent tout l'équipage. On releva l'ancre qu'on avait jetée de nouveau, et une manœuvre habilement exécutée nous plaça sous le vent des rochers, où nous nous croyions sauvés, quand le navire loucha sur un écueil avec un fracas épouvantable. Ses mouvements furent arrêtés brusquement comme par une muraille; sa coque sembla prête à se briser en pièces ; les lames qui se dirigeaient vers la terre, nous fencontrant sur leur passage, s'amoncelèrent ti inondèrent nos ponts. Elles soulevèi-ent

ET $fJR TfiRltE 117

ia quille et nous poussèrent plus avant sur l'écueil avec une violence qui brisa, comme de la cire, de fortes chevilles de fer, et qui fit craquer les varangues de bois de chêne , comme si elles eussent été de saule. Le capitaine fut frappé de terreur ; le désespoir lui ôta un moment la conscience de ses actions. Il ordonna d'être paré à jeter au vent Tancie de touée qui était dans la chaloupe ; mais M. Marbre lui représenta que le navire était peut-être déjà crevé. On sonda les pompes, et Ton trouva sept pieds d'eau dans la cale. Un matelot de la mer du Sud , que nous avions enrôlé à Canton, plongea sous la coque, et vint annoncer qu'un quartier de roche anguleux avait traversé les planches.

Le capitaine tint un conseil général sur le gaillard d'arrière. Le patron d'un vaisseau marchand ne peut exiger les services de son équipage* lorsque le navire est décidément perdu. La cargaison gai-aniit le paiemf ne <l«*s

salaires , et lorsqu'elle n'existe plus , toute subordinalioiî disparaît. Il 'n'en est point ainsi sur les vaisseaux de guerre. L'État paie les matelots, sans tenir compte des accidents, jusqu'au terme de leur engagement , et là discipline militaire ne cesse jamais de régner. Le capitaine Robbins nous réunit donc tous autour de lui , y compris même Nabuchodonosor. Il pouvait à peine parler; quand il se fut remis, il nous déclara que le vaisseau était perdu sans ressource II attribua le sinistre aux courants, qui ne suivaient pas la direction qu'ils auraient dû suivre, d'après les calculs de la science et les principes de la logique. Cette partie de son discours ne fut pas excessivement claire; je compris que suivant les idées du malheureux capitaine, les lois de la nature s'étaient dérangées à la suite d'un inexprimable bouleversement, tout exprès pour nous faire faire naufrage. Il nous dit que nous étions à quatre cents milles de

l'île Bourbon, et qu'il croyait possible d'y aller chercher un bàlimentj de revenir, etde sauver une partie de la cargaison et des agrès. Le premier effet de cette allocution fut de donner un but à nos efforts, et de rendre le danger moins sensible. Nous ne songions pas à débarquer dans l'île de Madagascar, dont les habitants passaient alors pour plus sauvages qu'ils ne sont réellement. Ce fut alors que nous reconnûmes l'avantage des préparatifs que nous avions faits ; s"'il avait fallu les commencer dans ce moment de trouble et de confusion , nous aurions eu plus d'obstacles h surmonter, et nos efforts auraient été moins efficaces.

Le capitaine entra dans la chaloupe, et je montai le petit canot avec M. Marbre, Rupert, Nabuchodonosor et le cuisinier. Toutes les embarcations avaient des voiles, et étaient disposées de manière à pouvoir Mro conduites

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à la rame dans les calmes ou par les vents contraires.

Le premier lieutenant et le cuisinier, tous deux habiles pourvoyeurs, nous procurèrent plus d'eau et de provision qu'il nous en devait revenir. On nous donna une boussole, un quart de cercle et une carte, et tout fut prêt pour le départ à midi, deux heures après le naufrage. On gagna le large, et nous eûmes occasion de voir autour de nous tant de récifs auxquels nous avions échappé, que je me sentis plein de reconnaissance envers la miséricorde divine, tout en m'aventurant sur une frêle coquille au milieu du vaste océan. Aussitôt que nous fûmes en pleine mer, le capitaine et le premier lieutenant eurent une nouvelle discussion sur les courants. Malgré la cruelle expérience dont nous étions victimes, M. Robbins persistait à soutenir sa théorie favorite. Nous devançâmes facilement la chaloupe, et fûmes obligés de

m SUI^ TEÏIRE, iti

prendre des ris pour ne pas nous en séparer. Au coucher du soleil , nous étions à plus de vingt milles de la terre, et nous avions perdu de vue la côte, quoiqu'on aperçût encore au loin les montagnes de l'intérieur. Lorsque la nuit fut close et que je me vis au milieu des flots, où chaque mouvement nous éloignait davantage du continent , je pensai plus que jamais à Clawbonny, à ses soirées tranquilles, à sa table bien garnie et à ses Hts moelleux. Heureusement nous ne manquions pas de vi» vres, et M. Marbre entama le premier un quartier de porc à moitié bouilli , avec un appétit qui faisait honneur à sa philosophie. Pour lui rendre justice, il paraissait considé» rer comme une bagatelle un voyage de quatre cents milles dans un petit canot, et montrait autant de calme que s'il eût encore été sur le pont du John,

Le vent fraîchit dans la matinée et la mer commença à briser. Nous fûmes dans la né-

cessilé <le nous écarter de la chaloupe, ou de nous en rapprocher pour éviter d'embarquer les lames. Le capitaine préféra cette dernière manœuvre, et les deux embarcations marchèrent de conserve à la portée de la voix. A l'approche de la nuit, nous avions fait, d'après notre calcul, environ cent cinquante milles, à la faveur du vent d'ouest. Notre plus grande peine était d'écoper, et nous y travaillions par fois tous les quatre. Le capitaine nous proposa de nous prendre dans la chaloupe ; mais le premier lieutenant répondit qu'il se chargeait provisoirement de la direction du petit canot. Vers minuit le vent souffla par grains, et plus d'une fois il nous fallut ferler les voiles, et ramer pour tenir tête à la mer. Il en résulta que nous perdîmes de vue la chaloupe. Elle avait disparu quand le soleil se leva. J'ai eu souvent l'idée que M. Marbre s'en était séparé volontairement, quoiqu'il manifestât une vive inquié-

ET SPR TERRE. 123

lude quaiKÎ il eut acquis la certitude de notre isolement. Après des recherches infructueuses, nousfîmes route au plus près du vent, ce qui nous aurait rapidement éloignés de la chaloupe, si elle avait encore été h nos côtés. Le vent tomba pendant la nuit; mais le lendemain, nous l'avions droit par l'arrière, etnous filâmes six ou sept nœuds à l'heure. Ce temps favorable dura trente heures, pendant lesquelles nous dûmes faire au moins cent cinquante milles. Le quatrième jour, dès le lever du soleil, nous tournâmes avec inquiétude nos yeux vers l'Orient, mais on n'y voyait pas la moindre traee de terre. Marbre parut éprouver un cruel désappointement'; toutefois il essaya de nous rassurer en nous promettant que nous serions bientôt en vue de l'île de Bourbon. Nous gouvernions à l'est avec une légère brise du nord-est. J'étais de^ bout sur un banc du canot, et j'avais le visage du côté du sud. Tout à coup j'aperçus une

espèce de mamelon lointain, J'appelai M. Marbre; il regarda arec moi, mais ne distinguant rien, il me dit qu'il ne pouraît y avoir de terre dans cette direction, et reprit &a place pour gouverner encore à l'est.

H m'était impossible de me tenir tran* quille ; je remontai sur le banc, et je vis de nouveau une éminence de terre à l'horizon. Mes protestations devinrent si pressantes, que M. Marbre consentit h gouverner pendant une heure dans la direction que je lui indi« quais.

« Ce temps suffira pour vous fermer la bouche, dit le lieutenant en consultant sa montre; et puis vous ne m'importunerez plus. »

Pour bien employer l'heure qui m'était accordée, je me plaçai à côté de mes compagnons, et nous ramâmes avec ardeur.

J'attachais tant d'importance à chaque brasse <le la distance parCiOurue, que je ne me dé-

ET âtJE tEVRE. t2o

rangeai pas. M. Marbre lui-même conlimaait à regarder à l'est, dans l'espérance de rencontrer la terre de ce côté.

« Arrêtez 1 nous dit-il , l'heure est passée ; • et le cœur palpitant je m'élançai sur le banc. L'éminence que j'avais remarquée était distincte ; je m'écriai : « Terre ! terre ! & Marbre sauta sur le banc et se rendit à l'évidence.

Nous reprîmes nos rames avec un redoublement d'énergie. Le canot fila rapidement, et "vers les cinq heures du soir, nous nous trouvâmesà quelques lieuesde l'île Bourbon, que nous avions failli laisser au sud pour nous égarer sans ressource dans l'immensité de l'Océan. Au calme qui avait régné toute la nuit, succéda une fraîche brise du sud. Comme nous avions le vent debout, nous courûmes des bordées à l'abri de la côte. A dix heures, nous étions à un mille du livage, mais nous jugions périlleux d'atterrir dans l'obbLurité. Le vent tént à soyBer avec

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tant de violence que nous avions peine à tenir nos voiles, quoiqu'elles fussent aux bas ris. A la pointe du jour, nous pûmes débarquer dans une anse, et jamais je ne remerciai le ciel avec plus de ferveur qu'en mettant le pied sur la terre ferme.

Nous passâmes une semaine à l'île Bourbon, dans le vain espoir d'avoir des nouvelles de la chaloupe ; puis nous trouvâmes un passage pour l'île de France. Les États-Unis n'y avaient pas encore de consul, et M. Marbre, sans crédit ni ressource, ne put obtenir un bâtiment pour aller visiter le John, N'ayant point d'argent, nous nous embarquâmes, M. Marbre, comme second lieutenant, nous comme matelots du gaillard d'avant, sur un navire qui venait de Calcutta ► et retournait à Philadelphie. On l'appelait le Tigre, Il passait pour un des meilleurs bâtiments de l'Amérique; et M. Digges, son commandant, avait une haute réputation

El «Utt lEERE. 127

de talent et d'activité. Il nous prit à son bord, uniquement par esprit national ; car il avait déjà trente-deux hommes d'équipage. Nous apprîmes plus tard que le capitaine Digges avait augmenté le nombre de ses matelots à Calcutta, afin de se défendre des corsaires qui venaient piller les navires américains jusque sur les côtes des États-Unis, sous prétexte qu'on avait violé les règlements établis entre la France et l'Angleterre. On était à l'époque où commença la quasi-guerre de l'Amérique et de la France. Toutefois, nous n'avions rien appris des w>stilités, et nous nous embarquâmes sur le Tigre sans aucune appréhension. .

Le Tigï^e mit à la voile trois jours après notre arrivée àl'île de France, et quinze jours après notre naufrage. Nous appareillâmes avec un vent du sud, et nous fîmes plus de cent milles pendant la nuit. Le lendemain malin de bonne heure, je reçus avec Rupert

4i8 sua MER

l'ordre de passeï les manœuvres des bolineiles du perroquet. Quand je fus dans le gréemenl, j'aperçus par notre bossoir du vent deux petites voiles que je reconnus immédiatement pour «elles de la chaloupe du Jo/m. Je ne puis exprimer l'émotion que j'éprouvai à celte apparition inattendue ; je m'écriai : é Une voile t » J'empoignai un galhauban du kakatoès, et je descendis sur le pont dans une seconde. J^avais l'air tout effaré; car M. Marbre, qui commandait le quart, fut obligé de me secouer rudement pour obtenir de moi une explicatiouTO^ussilôt que je la lui eus donnée, il fit rentrer les bonnettes, brasseries vergues au plus près du vent, et déployer la grande voile ; puis il descendit faire son rapport au capitaine Digges. Notre nouveau commandant, qui était un homme humain, eut h peine appris l'état des choses, qu'il n'hésita pas à approuver les manœuvres de M. Marbre.

tr SIR TERRE. 129

Comme ["équipage de la clialoupe nous avait aperçus, il faisait lon^e do voiles vers nous. Une heure après, nous avions coilTé les huniers , et la chaloupe bien connue du John virait sous notre écoute. On lui jeta un câble et on la halabordà bord. Tout l'équipage du Tigre fut attristé de la misérable position des nouveaux venus. Un nègre de haute taille était étendu mort au fond de la chaloupe, et on avait conservé le cadavre dans la prévision d'une extrémité terrible. Le tiers des naufragés étaient presque inanimés, et il fallait les hisser à bord connne des ballots. Le capitaine Robbins et Kite, hommes robustes et actifs, ressemblaient à des spectres, les yeux leur sortaient de la tête comme si quelque démon intérieur les eût poussés hors de l'orbite. Ils avaient moins souffert de la faim que de la soif, n'ayant pas eu une goutte d'eau depuis soixante-dix heures. Durant ta tempête, qui avait commencé quand nous I. . 0

ISO Sim MER

débarquions à lîle Bourbon , ils avaient été obligés de vider les barils pour alléger l'embarcation, et, par une funeste erreur, le seul qu'ils avaient conserfé s'était trouvé à moitié vide. Contrariés par les vents, ils avaient dépassé l'île Bourbon, qu'ils cherchaient depuis dix jours sans pouvoir calculer ni latitude ni longitude.

Un rayon de plaisir traversa la figure du capitaine quand je lui tendis la main pour l'aider à monter sur le pont. Ses pas étaient chancelants; il s'appuyait lourdement sur mon bras. J'allais le conduire à l'arrière quand il aperçut un pot d'étain sur un charnier (1). Retendit une main tremblante vers le vase, je le lui donnai, et il en avala le contenu d'un seul trait. Il se penchait en avant pour

(1) Barrique dans laquelle on met l'eau que l'équipage doit boire chaque jour; elle est couverte par un demi-fond solide, auquel s'adapte un autre demi-fond à charnières.

( Note du traducteur. )

demanderencore de l'eau, quand le capitaine Digges nous rejoignit. Il donna des ordres, et tous les naufragés reçurent une petite quantité d'eau avec les plus vifs témoignages de joie. Aussitôt qu'on put leur faire comprendre la nécessité de tenir le liquide quelque temps dans la bouche, avant de l'avaler, ils en éprouvèrent des effet salutaires. On leur donna ensuite du café et un peu de biscuit trempé dans du vin. De cette manière on les sauva tous; mais ils furent près d'un mois à se remettre. Le capitaine Robbins et Kite purent reprendre leurs occupations à la fin de la semaine; mais on n'exigea d'eux aucun travail.

CHAPITRIÎ yi.

La mer est insoumise, et ses flots dettructeurs Confondent les efforts de tous navigateurs.

Shaespebb , lUacbeth.

Pauvre capitaine Robbins ! à peine eut-il recouvré ses forces physiques, qu'il éprouva les tourments inséparables de la perte de son navire. Marbre qui, réduit à la seconde lieutenance, était plus disposé à se montrer comraunicatif avec moi, m'apprit que son ancien supérieur avait voulu décider le capitaine Digges à visiter le bâtiment naufragé; mais îf» plus l>^au navire d-e Philndolpliif

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avait autre chose à faire que de s'occuper d'uu sauvetage dont les résultats étaient incertains. Le John fut abandonné à sa destinée. Il est probable que la tempête acheva d'en disperser les débrfs.

Le Tigre était un fin voilier , plus grand que le John, armé de douze canons de neuf livres. Il avait à bord une cinquantaine d'hommes que M. Digges exerça aux manœuvres du canon. Les nouvelles de guerre qu'il avait reçues donnaient une nouvelle activité à ses dispositions naturellement martiales , et quand nous atteignîmes Sainte-Hélène y le navire était capable de soutenir un combat régulier. Les habitants de cette île ne nous apprirent rign de nouveau ; ils nous dirent seulement les noms des bâtiments qui avaient relâché dans le port pendant les douze mois derniers, et le prix des viandes fraîches et des légumes. Dix-sept ans plus tard, ils devaient être civilisés par Napoléon.

Rien ne contraria notre roule de Sainte- Hélène aux latitudes calmes, et malgré l'absence du vent, nous atteignîmes sans encombre la latitude des Antilles. Nous étions à peu de distance de la Guadeloupe, quand, au point du jour, un brick d'apparence suspecte nous donna la chasse. Le capitaine Digges prit sa meilleure lunette , dont il ne se servait que dans les occasions importantes , examina longtemps l'étranger, et le déclara croiseur français. Slarbre le reconnut aussi pour français à la hauteur des mâts de hune, fi la petitesse des vergues. Le Tigre avait dehors ses bonnettes de hune et de perroquet , et filait environ sept nœuds à l'heure; le brick boulinait avec facilité , et cherchait à nous joindre en dépendant. Au lieu de paraître l'éviter, on résolut de diminuer de voiles, et de le laisser arriver.

Mes occupations m'appelaient auprès des cages à poules: j'y vis le capitaine Digges

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montrer au capitaine Robbins les lettres qu'il avait reçues à Calcutta, et qui lui apprenaient les dispositions hostiles des Français.

« La conduite de ces demi-pirates , dit M. Digges, est souvent équivoque ; ils attendent un moment favorable, et l'on ne sait tout d'abord à quoi s'en tenir sur leur compte.

— C'est vrai, réplique le capitaine Robbins, ces gueux-là 'nous abordent parfois avant qu'on ait observé leurs intentions.

— Ne nous laissons point surprendre, reprit Digges après un instant de réflexion. Miles, allez à l'avant; dites au cuisinier de remplir ses chaudières d'eau de mer, et de la faire bouillir au plus vile ; dites aussi à M. Marbre que je le demande à l'arrière. »

J'obéis, sans m' expliquer pourquoi le capitaine enlevait ainsi les chaudières au service ordinaire. Nous commencions à remplir les chaudières, quand M. Marbre et Nabuchodo-

ET SUR TBfiRE. 137

nosor placèrent près de la cuisine une pompe que ce dernier fil jouer avec une rare dextérité. On lui indiqua pour but un cap de mouton, contre lequel il dirigea le jet, aux applaudissements de M. Digges, qui le nomma

sur

le-cham^capitaine des artilleurs.

On donna l'ordre de se préparer au combat, et quoique je n'eusse aucun motif pour supposer en moi un défaut de fermeté, mes idées se reportèrent , je l'avoue, sur Ciawbonny. Grâce, Lucie, et les sites riants de mes domaines. Toutefois, ces réminiscences ne durèrent qu'un moment, et se dissipèrent aussitôt que je me mis au travail. Il fallut une heure pour disposer le navire, et pen-^ dant ce temps , le brick s'approcha à un demi-mille, vciiant au lof par notre hanche de dessous le vent. Comme nous avions di^ minué de voiles, le corsaire ne manifestait aucune intention de nous tirer un coup de canon pour nous faire mettre en panne. Il

semblait disposé à nous rendre politesse pour politesse.

Tous les hommes de l'équipage furent distribués aux postes ; on me plaça à la grande hune, et Rupert à la hune de misaine. Nous étions chargés de réparer les avaries, et le capitaine, sachant que nous étions accoutumés à manier les armes à feu, nous remit à chacun un mousquet , avec ordre de tirer dès que le combat serait engagé en bas. Ayant déjà vu le feu, nous nous regardions comme des vétérans, et nous échangeâmes des signes de têtes et des sourires en montant dans les agrès. Mon poste était meilleur que celui de Rupert, car la voile de perroquet de fougiie ne m'empêchait pas de voir le brick s'avancer, tandis que la grande voile de hune le cachait complètement aux yeux de mon ami.

Quant au danger, il était à peu près égal pour tous, en bas ou en haut; les bastingages du navire n'étaient pas à l'épreuve de la balle,

et les Français, disait-on, avaient Thabiiude de viser aux agrès.

Quand nous fûmes sous les armes, le capitaine recommanda le silence; le brick était assez près pour nous héler; je distinguais les ponts couverts de matelots; j'en comptais les canons au nombre de dix seulement, et d'un calibre inférieur à celui des nôtres. Sur son gaillard d'avant étaient des hommes blottis derrière les bastingages, comme pour se dissimuler à la vue de notre équipage. J'eus l'idée de sauter sur un galhauban, et de me glisser à bas, afin de donner des renseignements sur les forces des agresseurs ; mais j'avais entendu parler de l'impérieuse obligation de rester à son poste en face de l'ennemi, et, quoique les novices s'exagèrent toujours ^eurs devoirs et leurs droits, on doit m« savoir quelque gré, de n'avoir pas cédé à mon premier mouvement.

Durant toute la traversée, j'avais tenu ime

estime de la route, et je portais toujours sur moi du papier et un crayon. Je traçai rapidement sur un feuillet ces lignes : aie gaillard d'avant du brick est couvert d'hommes ca-^ chc^s derrière les bastingages. » J'enveloppai un sou dans le papier, et je le jetai sur le pont. Le capitaine Digges l'entendit tomber, me remercia d'un signe, lut mon billet, et je vis bientôt Nabuchodonosor et le cuisinier remplir la pompe d'eau bouillante, et placer sur le gaillard d'arrière cette arme d'un nouveau genre. Au moment même, on nous héla du brick.

« Quel est ce navire?

— Le Tigre, de Philadelphie, retournant de Calcutta en Amérique. Quel est ce brick?

— La Folie f corsaire français (1), D'où venez-A^ous? %

(i) Tous les mots en italique sont eu français dans le roman d(î Feninior!" Cooper.

(^'ote r}i> traducteur. )

n SIR 11- RUE. 141

— De CalcuKa: cl vous?

— De la Guadeloupe. Vous dites f{ue vous allex ".'...

— A Philadelphie. Ne venez j>as au lof, si près de nous; il peut arriver un accident.

^— Qu'entendez- vous par accideni ? je ne vous comprends pas ; je vais accoster tout près.

— Faites-nous plus de place, vous dis-je, votre bâton de foc va s'embarrasser dans les manœuvres de notre artimon.

— Que signifie cela, hein? Allons ^ mes enfants^ cest le moment!

— Lofez un i)eu, et dégagez son matereau î s'écria le capitaine Digges. Allons, Nab, monti'ez-uoiis votre savoir-faire. »

La pompe fut mise en mouvement au nK»ment où les Français apparaissaient sur leur beaupré, et où six ou huit arrivaient au pied du bâton de Ibc. L'eau bouillante les prit en échelon, et inonda toute la

14â SUR MER

ligne. L'effet en fut instîintané ; les trois premiers assaillants , dans Timpossibilité de battre en retraite, se laissèrent tomber à la mer, préférant l'eau froide à l'eau bouillante, et le risque d'être noyés à la certitude d'être échaudés. Je crois, sans garantir le fait, qu'ils furent sauvés par leurs compagnons.

Le re^te des hommes d'abordage retomba sur le gaillard du brick, aux applaudissements de notre équipage, et la FoliCy mettant la barre tout au vent , vira de bord conmie si elle eût étééchaudée elle-même (1).

Nous nous attendions à une bordée, mais sans l'appréhender , car nous avions une batterie formidable. Cependant le brick, s' apercevant qu'il n'aurait point l'avantage, nous laissa faire d'abord notre abattée. Il tourna sur le talon de sa quille, de manière à mettre

(1) Cet évéoemeut se passa réellement pendant la guerre de 1798. (Notede Tauleur.)

El SLR TERRE. 143

les deux navires exactement dos à dos. Le capitaine Digges commanda de placer, aux sabords les deux canons de neuf livres du gaillard d'arrière. Il n'était point dans la nature que des hommes se laissassent traiter comme nous avions traité ces corsaires , sans donner des signes de mécontentement. Les navires étaient à trois encablures de distance, quand nous reçûmes un boulet. Il traversa la voile de hune d'artimon, passa entre les manœuvres du vent et la tête du grand mât, lit un trou dans la grande voile de hune, et je l'entendis frapper contre un corps plus solide que de la toile. Je songeai à Rupert, et je regardai avec inquiétude sur le pont.

« Ho! de la hune de misaine! s" écria le capitaine Digges , où a frappé ce boulet?

— A la tête du mât, répondit Rupert d'une voix claire et ferme. Il n'a pas ft\it d'avaries, monsieur.

iïi «l R MEIV

— A noli'c lour, luaintenant , capitaine Robbins! »

Nos deux canons partirent, et quelques secondes après notre équipage poussa trois hourras! La voile de hune d'artimon m'empêchait alors de voir le brick, mais j'appris plus tard qu'un boulet avait enlevé sa corne d'artimon.

Telle fut l'issue du combat, dont la principale gloire revenait à Nabuchodonosor. On me raconta que pendant l'action, bien qu'exposé au feu de l'ennemi, le nègre avait une ligure radieuse, et il reçut ajuste titre les félicitations générales.

Nous poursuivîmes notre route, et près du cap de Virginie nous rencontrâmes le Gange, bâtiment de Philadelphie qui venait d'être récemment transformé €n vaisseau deguerre.

Il nous 'accosta, et le capitaine Dale, qui le commandait, reçut aussitôt à son bord notre capitaine. J'accompagnai M. Digges dans son

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canot, et en examinant le vaisseau, le premier qu'eût lancé le gouvernement américain , j'eus uiMnoment l'envie de me joindre à l'équipage. J'y serais entré en qualité de midshipman, j'aurais été lieutenant au bout d'un an ou deux, et, si j'avais survécu aux sanglantes ailaires de 1801 , je serais aujourd'hui l'un des plus anciens ofliciers de la marine. La providence en a décidé autrement, et l'on verra par la suite si j'ai perdu ou gagné à rester à bord du Tigre.

Le même soir, nous étions à cinq milles du cap May, quand il survint un calme. Un pilote parti de la terre nous aborda au commence ment de la nuit, dans un bateau à rames. Le capitaine Robbins avait hâte de débarquer pour annoncer lui-même la triste nouvelle de son naufrage. Je fus chargé de le reconduire avec Rupert, le pilote et un homme qui l'accompagnait. Nous devions rejoindre le Tigre dans la baie ou à la ville. Nous nous

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embarquâmes, et le Tigre séloigua avec une vitesse de six ou sept nœuds. Nous venions de voir disparaître les lumières de» cabine, quand le vent sauta brusquement de^sud-est au nord-est, ce qui arrive fréquemment sur la côte américaine. Néanmoins nous ramâmes avec force, ne nous interrompant que pour écoper le bateau, sur lequel déferlaient de grosses lames. Nous gouvernâmes au nord dans l'espérance de nous abriter sous le vent de la côte, et de trouver des eaux plus calmes. Mais la mer était si houleuse, qu'il nous fut impossible d'avancer. Rupert, totalement épuisé, laissa tomber sa rame, et tomba hors d haleine sur son banc. Le capitaine Robbins le remplaça. Notre position ressemblait assez à celle d'un homme cramponné au flanc d'une colline au sommet de laquelle il doit trouver son salut, mais qui, sentant ses forces r abandonner, se voit sur le point de lâcher prise. Nous avions derrière nous l'O-

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céan en fureur, et nous étions complètement dépourvus de nourriture, quoiqu'il y eût par bonheur un petit baril d'eau fraîche dans le bateau. Le pilote et son camarade avaient apporté des provisions ; mais ils avaient déjà soupe, tandis que nous avions quitté le Tigre à jeun.

Le capitaine Robbins tint conseil avec les bateliers, qui avaient jusque-là gardé le silence le plus complet. Tous deux étaient jeunes, et comme je l'appris par la suite, chacun avait une femme qui attendait sur la plage le retour du bateau. J'étais assis entre eux, et je vis le plus âgé verser des larmes quand le capitaine Robbins l'interrogea. Je ne saurais décrire l'émotion que j'éprouvai à ce spectacle. Cet homme endurci aux dangers, qui hittait avec tant de courago pour sauver sa vie et la nôtre, désespérait donc de notre situation !

Cependant les doux bakliers du rop May

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ne paraissaient pas renoncer à l'espoir d'atteindre la côte. Nous continuâmes à ramer jusqu'àminuit; mais il nous fut impossible de nous rendre maîtres des vagues, et notre seule ressource fut d'alarguer vent arrière dans l'espoir de retrouver le Tigre. Nous savions qu'il avait les amures à tribord quand nous l'avions quitté, et qu'il gouvernerait près de la terre. Les mariniers virèrent le bateau, et pendant qu'ils le maintenaient sur l'eau, nous travaillions à le vider, tout en cherchant des yeux le Tigre au milieu des ténèbres. Notre pénible attente durait depuis une demi-heure, lorsque Rupert s'écria qu'il apercevait le navire. C'était en effet le Tigre'^ il avait l'avantau nord-est, et cherchait h se rapprocher de la terre, avec ses voiles de hune de misaine et de grande hune aux bas ris. Malheureusement il était sous notre vent, et marcliait si vite que nous n'avions d'espoir de l'atteindre qu'en ramant tous simultanément.

Nous ramaiîies avec une vigueur do géni^is ; trois fois le bateau embarqua des vagues qui ralentissaient sa marche ; mais le capitaine Robbins nous dit de continuer à ramer ; car tous les instants étaient précieux. J'avais été trop occupé pour lever les yeux, et je vis à l'improvisle le Tigreh. cent pieds de distance, donnant de l'avant avec ces élans subits qui doublent et triplent la célérité des bâtiments. Le capitaine Robbins le héla ; mais la voix humaine était impuissante au milieu du bruit des cordages qui s'entre-choquaient, et des mugissements de l'Océan. Nous poussâmes tous ensemble un cri de désespoir; mais les efforts terribles que nous avions faits en ramant avaient sans doute affaibli notre voix. On ne nous entendit point... «Ramez!» s'écria le capitaine Robbins, et nous reprîmes nos avirons, et telle était notre ardeur que nous aurions probablement réussi, si unelame n'était venue remplir le bateau. Il fallut écoper pouf

sauver notre vie. Nous employâmes nos chapeaux , nos seaux , dans l'unique but d'échapper à une mort immédiate. J'avoue que des pleurs brûlants inondèrent mes joues quand je vis la masse sombre du Tigre fuir devant nous dans les ténèbres. J'entendis le pilote prier, et mêler le nom de sa femme à ses invocations. Quant au pauvre capitaine Robbins, si récemment sauvé d'un pareil danger, il gardait le silence et paraissait se soumettre aux décrets du ciel.

Nous dérivions vent arrière , les bateliers du cap May tenaient les yeux fixés sur les lumières du Tigre , et nous regardions tristement la pleine mer prête à nous engloutir, quand le signal : « Ho ! le bateau ! » retentit tout à coup à nos oreilles comme le son de la dernière trompette. Un schooner passait sur notre route, et avant que nous eussions eu le temps de l'éviter, son taille-mer arriva sur notre petite embarcation, et l'ensevelit dans

los vagues. En de pareils moments les hommes ne réiléchissentpas, ils agissent. J'essayai de saisir une sous-barbe de beaupré, mais je la manquai ; je retombai dans Teau ; ma main rencontra un objet auquel je m'accrochai : c'était la jambe du pilote. Un matelot du schooner nous recueillit tous les deux. Quand nous fûmes à bord, nous y retrouvâmes nos compagnons, excepté le capitaine Robbins. Le schooner vira de bord, et passa une seconde fois sur les débris de notre embarcation ; mais notre ancien capitaine avait disparu pour toujours !

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