MER DU SUD
5 juillet 1850.
Je t'écris pour la sixième fois depuis que je suis parti du Canada. Je ne sais pas si tu as reçu mes lettres, mais je l’espère. J'ai tant de hête de t’écrire que je commence en pleine mer, avant d'atteindre un nouveau port. Nous 8VONs encore quinze degrés à franchir, et je la
finirai, cette lettre, pour la déposer..,.je te dirai dans quelle ville quand j’y serai.
Je commence du premier d’avril. La veille, comme chez nous, on s'était promis de faire courir le poisson d’avril à quelqu’un, mais le lendemain on n’y pensa pas du tout. Une terrible tempête nous faisait courir autre chose.
Nous avons encore passé la journée à la cape. La cambuse est tombée ; le cook s’est ébouillanté, une voile a été emportée par le vent en cassant le bras d’un matelot avec l'écoute, et un passager s’est noyé. Ce dernier accident est dû à la boisson. La mort de ce malheureux m’a fait de la peine. Je l’aimais bien.
Nous sommes ..ilés passer à 58 degrés au sud de la ligne du soleil. C’est qu’il y a pat ici un fameux cap qu'il faut doubler de loin.—Pour mieux l’apercevoir, penses-tu ?—Non, pour ne pas le voir du tout, dans les brouillards de neige. Eusèbe qui se vantait de savoir par cœur toutes les litanies des caps du Saint-Laurent, depuis le Cap Rouge jusqu’au Cap Breton, ou du ‘cap Itaine ou cap Otin”, comme lui disait l'oncle Petit pour le faire fâcher, Eusèbe n’a pas vu celui-là ; ni moi non plus, comme je viens de le dire, mais j’en ai fait le tour.
La mer Pacifique est beaucoup plus belle que l'autre. Elle n’est aussi maligne. Nous sommes actuellement au plus fort de l'hiver.
C’est comme au Canada dans le mois de janvier. Nous avions descendu presque toutes les vergues pour passer le Cap Horn. Le capitaine, je t’assure, a été inquiet lui-même, mais ça n’a pas été encore aussi terrible qu’on le pensait. Ce temps-là a duré un mois. Cependant, le marin oublie vite les dangers qu’il a courus. Aussitôt la tempête passée, il n’y pense plus. Ce sont les gros oiseaux de mer qui font notre amusement. Ilen est venu le long du bord qui avaient des ailes de douze pieds de longueur. On les prenait avec des crocs à morue. Nous avons aussi harponné plusieurs gros poissons. Nous avons pris un requin, un dauphin et bien d’autres. Là il faisait bien froid. C’était l'hiver. Toujours quelques tempêtes, de la neige, de la grêle, du froid comme au Canada. Puis les jours étaient très courts. A huit heures du matin on allumait les chandelles pour déjeuner. C'était dans le mois de mai. Jete laisse à penser si les nuits étaient dures. On oubliait ce que la chaleur nous avait fait souffrir à l’équateur et l’on avait hâte de repasser sous le soleil.
Mais avant d’y arriver, nous sommes arrêtés
À Talcahuan, au Chili. C’est une ville bien riche, :
mais elle a été détruite deux fois par les tremblements de terre, on m'a dit,et cela ne me surprend pas. La terre y tremble presque toutes les semaines pendant certains temps.