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Nous avons fait de belles courses dans ces mers du sud; cinq cents lieues dans neuf jours: une autre fois, treize cents lieues dans trois semaines. Il y a des vents et des courants qui entraînent. Il n’y a qu’à se laisser aller et charrier de la voile. Nous avons parcouru à peu près six mille quatre cents lieues. Quand nOUS avons repassé la ligne du soleil, la chaleur a mis la maladie à bord. Cela nous a privés ou plutôt exemptés des amusements qu’on a coutume de se donner, paraît-il, aux dépens de ceux qui passent pour la première fois cette ligne. Sur l’Atlantique, c’est le gros vent et le temps couvert qui ont empêché l'équipage d’y penser. Avec le nombre de Passagers que nous avons à bord, la farce n’aurait peut-être pas été drôle tout le temps.
Cette maladie nous a fait perdre notre docteur ; il en est mort, lui, en soignant les autres qui ont échappé. Ce Pauvre docteur, la cérémonie de ses funérailles n’a pas été longue mais des plus tristes que j'aie vues: un sac de toile autour du corps ; un morceau de fer attaché aux pieds ; in bout de prière lue dans un livre anglais par le capitaine, enfin un bout de planche bascule sur le bastingage, et tout est fini ! Il y a eu bien d’autres malades, mais pas un seul canadien.
En arrivant à la fin de mon voyage, je suis
Re bien inquiet de toi et des enfants. Je n’ai pas eu de nouvelles de vous autres depuis huit mois. Je me demande si tu m'as pardonné mor. départ et je suis comme le condamné qui ne sait pas encore quel sera son châtiment. Pourtant, quelque chose me dit aussi qu’à ma place et avec ton courage tu aurais fait comme moi.
Une chose bien sûre, c’est que je ne suis pas parti du Canada, je n’ai Pas quitté tout ce que j'aime au monde, pour prendre de l’air et de la liberté. Si vous saviez quel poids j’ai sur le Cœur, quañnd je pense que mon shtrifice et mes peines peuvent être mal compris, même par les miens ! J'ai hâte de travailler fort pour avoir
. moins de temps à songer à tout cela. Je ne
te parle pas du soin des chers petits enfants ; je sais trop bien que tu ne négliges rien pour eux ; mais prends garde ; prends toujours garde. Tiens, il faut que je le dise, ris de moi
si tu veux, prends garde aux enfants autour du
quai, de la fontaine. J'ai rêvé que la petite était
tombée dans la fontaine, et cela m'occupe de-
puis ce temps là plus que tous les tremblements
de terre du Chili.
Tu ris de mes craintes ; tu diras que j'ai déjà pris la fièvre tremblante; mais cette fièvrelà, je la traîne avec moi depuis que je suis parti, je l’ai toujours eue ; C’est que je vous aime et je tremble de vous perdre.
LD
Californie—San Francisco
La ville de San Francisco était bien, il y a trois quarts de siècle, ce que nos littérateurs à la mode appellent asses drôlement de nos jours une ville “cosmopolite”. Le ‘‘cosmopolitisme”’ des ‘“‘sanspatrie” qui y affluaient de tous côtés n’était que temporaire, du moins dans .
l'intention première de cette population composée d'éléments si hétérogènes. Ruines du négoce, épaves de la vie, détachées, par l’inconduite et l'imprévoyance, des hauts bords de la société européenne, tous ces chercheurs d’or n’avaient qu’un objet en vue, se refaire de quelque déchéance de fortune, pour ceux qui étaient tombés de plus haut dans l’échelle sociale, ou, pour des plus jeunes, gagner un pécule, se soustraire au servage natif de la pau-
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vreté. De cette cohue, bon nombre de malheureux, sans doute, devaient, pour diverses raisons de tempérament ou de moralité, y traîner encu:2 leur ‘nisère, battre le pavé sur place, vivre d’expédients dans les mines comme aux travaux de la ville, se faire tour à tour merrenaires, joueurs ou voleurs, et telle était la population cosmopolite que l’on trouvait alors dans la grande ville de Francisco.
La grande cité californienne s'était établie sur la rive occidentale de la baie du même nom, à une couple de lieues de l'océan. Elle occupe une plaine sablon-
neuse et est adossée à de nombreuses collines.
Vu la fréquence des tremblements de terre, on avait cru plus prudent d’y élever des constructions en bois ;: mais de terribles incendies firent changer les idées làdessus, de même que les matériaux de construction, jusqu’à ce que de nouveaux cataclysmes sismiques vinssent comme de nos jours démontrer l’inanité d’une prévoyance purement humaine, la fragilité de nos moyens sous la volonté du Grand Ordonnateur de toutes choses.
Au reste, n’avait-Il pas donné à cette métropole de puissants moyens de se récupérer promptement de ses ruines et de ses cendres, dans la richesse de son sol, la générosité de son climat? Placée à l'avant-garde du trafic américain, sur le versant occidental du nouveau monde, sentinelle avancée de l’hégémonie anglosaxonne dans notre hémisphère, distributrice des biens industriels chez les races vécues qui cherchent à se régénérer
ns
et se survivre dans l’âge moderne, ouverte sur le port le plus large, le plus profond et le plus sûr qu'offre le littoral du Pacifique, entre Victoria et Mazatlan, à l’exception peut-être de San Diego, rien ne lui manquait pour devenir ce qu’elle est effectivement devenue, la cité-reine de ce versant américain.
En 1847, lorsqu’on changea son nom de Yerba Buena pour celui de San Francisco, ce petit village espagnol ne comptait que quatre à cinq cents habitants. L'année suivante, la découverte des mines d’or lui donna une renommée mondiale et en fit le rendez-vous que nous savons. En 1880, sa population atteignait le quart du million. On y comptait quatre-vingts églises, dont quatorze catholiques avec un archevêché.
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SAN FRANCISSO
31 juillet 1850,
Enfin, me voilà au bout de ce voyage sur la mer, qui a duré huit mois et onse jours. Nous aVONS parcouru en tout six mille huit cents lieues. Je suis arrivé ici le 28 en parfaite santé. Je reste encore à bord du bâtiment où je travaille pour un louis Par jour, en attendant que je sache où aller. Or Ou argent, je trouve qu'il est toujours bon de Sagner ces quatre piastres par jour. J'ai refusé vingt-cinq louis que m'offrait le capitaine Pour travailler à bord pendant un mois. Je ne veux pas m’engager pour si longtemps : Parce que j’ai bien l’intention de ménager mon temps comme mon argent.
Je suis parti de Québec avec trente-quatre piastres. Il ne devait Pas m'en rester beau-
rais cru, aurait dû être plutôt à même de m’en prêter. Comme tu vois, c’est déjà encoura-
Je débarquerai pour la première fois ici, quand j'irai porter cette lettre à la poste qui va
eme
bientôt partir. Je ne connais pas encore grand’ chose de San Francisco, de moi-même. Mais je vois bien, par le nombre de vaisseaux mouillés dans le port, qu’il y a beaucoup de monde dans cette ville. On me dit qu'il y en a de toutes sortes, de toutes les races et de tous les pays ; des vieux et des jeunes, des noirs et des blancs, des bons et des mauvais, des pauvres qui ont été riches, des riches qui deviendront pauvres.
avertissements ne manqueront pas pour me préserver de tous les dangers qu’on y trouve. Le capitaine de notre bâtiment, qui m'a toujours considéré et traité comme un ami, parce que je jouais peut-être du violon mieux que son second, me rend en bons conseils tout l’agrément que j’ai pu lui procurer à bord.
Il paraît qu’il n’est pas bon de jouer à l’argent ici. Comme c’est un jeu que je n’ai pamais joué, parce que tout l’argent que j'ai pu gagner au Canada passait trop vite entre les mains des autres et qu'il m'en a toujours mançué pour en mettre dans toutes les mains qui se tendaient
t moi, je n'aurai pas grand mérite à- me priver de ce divertissement-là. Si jamais je me ruine après avoir fait fortune, bien sûr que ce ne sera pas à jouer aux jeux d’argent ni à boire.
de ne sais pas encore quand je gagnerai vers les mines qui sont dans les montagnes.
— ————— 10 août 1850.
Le climat de San Francisco n’est pas égal.
On brtle le jour, ou l’on gèle la nuit ; À six heures, il faut s'habiller chaudement.
Je ne suis pas encore parti pour les mines.
Il me faut gagner encore quelques piastres pour acheter tout l’attirail du mineur, payer ma pension à üne piastre du repas, et pouvoir ensuite passer les mauvais jours de recherches et de creusage inutile. Avant de mettre le pied sur une bonne place et la main sur les morceaux d’or, il faut quelquefois attendre plusieurs jours, mais manger tous les jours pour conserver la force de piocher dur ensuite. Je suis donc resté jusqu’à présent à San Francisco prêt à faire toutes les petites entreprises. Ici, on n’y regarde pas. Tout le monde cherche à faire fortune par n'importe quel moyen. Les professions sont mélées. Un docteur peut entreprendre de maçonner une cheminée et un maçon d’arracher les dents.
L'autre jour, j'entends dire qu’on demande un homme à une banque. Je mets mes beaux habits et je m'y rends. Je me voyais déjà comptant sous le pouce des tas d’or et d'argent. Mais ce n’était pas encore cela ; cette banque est en construction et l’on avait besoin de quelqu'un pour servir les MaÇOns, à six piastres
mens
par jour. Comme je n’avais jamais été commis de banque de ma vie, je n’ai pas eu honte de courir changer d’habits et de monter sur les échafaudages. On a trouvé d’abord que j'avais les jarrets et les épaules solides. Les autres ne montaient que douze briques ; j'en mettais trente, Ils faisaient cinq montées quand j'en faisais dix, et l’on me regardait passer avec curiosité. La matinée se Passa comme ça ; mais dans l'après-midi, je commençais à trouver le temps pesant. C'étaient peut-être les briques ? J’allais plus lentement ; je regardais l’heure souvent et je ne sais pas pourquoi, mais on me regardait maintenant passer en riant. Le lendemain, je travaillais aussi bien, mais il faut le dire franchement, pas plus vite que les autres. Après avoir gagné neuf louis, je n’ai pas voulu y rester plus longtemps.
Il y a beaucoup d'ouvrage ici, mais les rues sont pleines de gens comme moi.
Maintenant, quand t’enverrai-je de l’argent ? Quand je suis parti de Québec, Ludwig m’a dit que cela ne serait pas nécessaire, que c'était bien difficile pour moi, qu’il faudrait des traites sur New-York : j'ai su que d’autres en avaient perdu. Puis, entre nous, il y a encore une autre raison. Si je t'envoie trois cents piastres, On croira que tu en as reçu trois mille. Chacun de ceux à qui je dois voudra se faire paye: dans
————— male
la crainte que je périsse un jour ou l’autre, et tu ne seras pas plus riche, ni surtout plus tranquille. Il est vrai que je suis venu ici pour payer mes dettes ; mais s’il m'arrive malheur et si je ne retourne pas au Canada, un ami fiable vous fera parvenir aussi bien qu'aujourd'hui tout ce que j'aurai pu gagner. Tu peux dire à tous ceux qui teferont crédit que je les paierai bien. C’est peut-être dur, ce que je dis là, mais, ma pauvre femme, tu ne sauras jamais dans quel isolement et quelle inquiétude je me trouve.
Mon Dieu, qu'il me ferait plaisir de recevoir de tes nouvelles! Je n’ai Pas reçu un mot du Canada depuis que j'en suis parti. Tu m'as peut-être écrit, mais je n’ai pas reçu ces lettres. Vous alles pouvoir m'écrire plus aisément à l’avenir, car vous pourrez adresser vos lettres à San Francisco, à la poste même. Je les ferai apporter là où je serai, tantôt dans un endroit, tantôt dans l’autre.
Maintenant, une fois pour toutes, j'ai quelque chose à te dire, Les pauvres lettres que je t’écris seront lues devant le monde, je m’en | doute bien. Demande-leur, à tous ceux-là, qu’ils excusent mes fautes d'écriture. Dis-leur que je ne suis allé au collège qu’une seule fois et c'était en commission ; j'en suis sorti tout de suite.
Le premier or et la première lettre
Ving-quatre localités, dans le monde entier, ont été désignées du nom de Georgetown, dont treize dans l'Amérique du Nord sculement. Celle qui nous occupe est perchée à 8412 pieds d'altitude, sur le flanc de la chaîne de montagnes dite “Snowy Range” et le petit cours, d’eau “Clear Creek”, à sept milles environ de “Gray’s Peak”. C'est une petite ville de trois à quatre mille âmes, située à 54 milles à l’ouest de Denver si l’on s’y rend aujourd’hui par le “Colorado Central Raïlroad”. Elle doit sa prospérité aux mines d'argent, de galène, de zinc, de granite et de quartz qui se trouvent dans son voisinage.
Pierre Chérard nous dira lui-même comment et pourquoi nous l’y retrouvons.
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GEORGETOWN, Mines du sud,
24 août 1850.
J'ai quitté San Francisco où je ne voyais de l’or que dans les mains des autres. Je n’ai pas à me plaindre Pourtant ; le travail que j’y ai fait m’a bien payé. Je m'en serais contenté chez nous, mais ce n’est pas pour ce travail-là Que je suis venu de si loin. Il m'a pris une grande envie de me rendre dans les mines.
J'ai fait quarante lieues en petite goélette dans une rivière, en payant deux louis pour mon Passage. Il me restait vingt lieues à franchir ;. j'ai fait porter mon bagage à six sous de la livre, et j'ai marché jusqu'aux mines du sud,
Je ne puis vous dire le nombre de gens que jy
ai trouvés au travail. Ça piochait de tous côtés.
Nous formons une société, Pierre Décoürey,
Nous hacun
Nous avons un seau, trois
sorte d’auge
posé sur deux berceaux, dont le fond en tôle est percé partout comme un sas.
On y jette
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de la terre retirée de la mine, on y verse de l’eau et l’on berce. L'eau coule, entraîne la terre défaite et, quand il y en a, les morceaux d’or mouillés brillent ici et là, comme des têtes d’épingles ou des mouches à feu. On en ramasse le plus possible, petits et gros, pur ou non. Mais il n’y en a pas toujours également dans toutes les terres que l’on brasse. Ce qui manque souvent aussi, quand on s’est éreinté à piocher la terre et à la rejeter au bout des bras, c’est l’eau. Il y a des journées où l’on fait une once par jour ; d’autres, moins que cela, mais on est content.
C’est encourageant de trouver ainsi ce bel or, mais bien décourageant pour ceux qui ne font rien du tout, etilyen a. Moi, je he me plains pas. J'espère retourner au Canada avec de l'or pour faire honneur à ma famille. Espérons donc. Il faut prier Dieu pour moi. De mon côté, je ramsse de l’or tout en le priant ; car je ne veux pas l'oublier pour de l'or.
Le petit morceau d’or que je t'envoie comme souvenir et un échantillon de mes premiers travaux, a une valeur de six chelins six sous. C’est ce que j'ai refusé hier. Je n’ai pas voulu le donner ; j'aime mieux l'envoyer pour que tu le fasses vc:r aux petits enfants. Tu leur diras qu’il fait s: cha::d ici, que c’est comme ça que
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deviennent les sueurs et les larmes de leur pauvre père.
Je vois bien que je ne pourrai pas m’en retourner avant l’été prochain. On dit que l’hiver est meilleur pour le travail aux mines.
ous ne pouvons pas travailler sur les montagnes actuellement, c’est trop sec. Il n’a pas plu depuis lé mois d'avril. I] fait bien chaud : impossible de marcher nu-pieds sur la terre brûlante, depuis 10 heures du matin jusqu’à 4 heures. Les nuits sont assez chaudes aussi ; mais pour des gens qui ont passé deux fois sous le soleil, la chaleur n’effraie plus. Le climat est meilleur ici et la vie moins chère qu’à San Francisco. On peut vivre à trois chelins par jour. Il n’y a pas plus de danger à travailler dans les mines qu’à arracher des patates aux Canada.
Quand je parle des mines, il ne faut pas croire que nous sommes enfoncés bien loin sous la terre. On creuse tout simplement des grands trous dans la terre, comme les fontaines ches nous, Ce travail se fait Par exemple dans une rivière afin d’avoir de l’eau pour laver la terre. On lave à peu près deux cents seaux de terre par jour, avee des chances qui ne sont pas les mêmes pour tout le monde,
Hier, j'ai trouvé un petit morceau d’or qui valait quatre piastres. Je n’ai pas encore le
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