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eu encore que vos lettres du mois d'octobre.
Je suis bien ; je n’ai pas eu une heure de mala-
bien qu’il en soit de même chez nous. Là-bas, c'était le manque d’eau, ici nous attendons que l'eau baisse pour descendre dans le lit des rivià. res. J'ai gagné à peu près deux cents piastres dans deux mois, depuis mon arrivée, ma nourriture payée, bien entendu, car je ne compte que ce que je mets dans la bourse pour le voyage au Canada.
J'ai trouvé dans la terre deux petits morceaux d’or d’une forme étrange que je t'envoie. L’un représente, à mes yeux, une petite main ; l’autre, une petite statue de la Sainte Vierge avec son petit Jésus dans les bras.
On m’apprend qu’il Y à eu un grand incendie à New-York et que la maison où j'avais laissé ma valise y a passé. Cela me fait de la peine,
piastres à présent. Ceux qui en mangent doivent les trouver bonnes. L'automne dernier, j'étais prêt à Payer trente piastres pour
une paire de grandes bottes; mais je n’ai pu en avoir. Dans ce temps-là, ça ne me coûtait pas; j'étais marchand de planches. Je gagnais cela dans une journée; je vendais ma planche aussi cher que les bottes.
Je n’ai pas aujourd’hui de bataille avec les sauvages À te raconter; mais je me suis encore battu, cette. fois avec un être qui a été maudit depuis longtemps. L'autre soir, tombant de fatigue, je me couche dans mon galetas. En allongeant les jambes, je sens une fratcheur aux pieds. Je me léve, j'allume une allumette et en levant la couverture, j’aperçois couché en rond un gros serpent à sonnettes qui a paru choqué de voir le feu de l’allumette. J'ai appelé à l’aide ; on a allumé deux bouts de chandelle, et moi j’ai pris ma pelle pour flatter le mon- : sieur. Il s’est déroulé dans l'instant de rien et s’est trouvé mâté dans le coin du camp, droit comme s’il voulait faire prendre son portrait. Je me suis contenté d’une pose, car coupé en deux par ma pelle, il n’a pas pu se
redresser dans le coin ni ailleurs.
Tu vois que malgré tout on ne manque pas ici d’agréments. ...
Je partirai dans quinze jours pour aller sur les rivières du nord à deux cents milles. Je te le dis afin que tu nete mettes pas en peine ; ilne sera peut-être pas facile que j’écrive. Aussitôt que
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j'aurai assez d'argent pour payer mes dettes et élever ma famille, je m’en irai auprès de vous.
Je viens de perdre la petite statue en or que je voulais t’envoyer. En essayant de la mettre dans la lettre, j: l'ai laissée tomber par terre et je ne la retrouve plus. Ne sois done pas surprise si elle n’est pas dans cette lettre comme je le disais ; je ne cherche plus. Voilà la nuit, je n’ai pas encore diné et le porteur de la lettre qui part cette nuit va tantôt passer.
Je ne peux pas écrire à chacun de mes parents en particulier ; j'aime mieux parler pour tous et tout dire sur tes lettres que tu leur feras lire. Que chacun d'eux, cependant, m’écrive. Vous ne savez pas le bonheur qu’on éprouve à recevoir des nouvelles là où je suis. Ecrivez-moi tout ce qui se passera à Kamouraska ; le nom seul d’un de mes voisins suffira déjà pour m’intéresser et m’attendrir. Moi, j'écris bien souvent. Je me trouve assez malheureux de ne pas recevoir de tes lettres que je ne voudrais pas te donner e même chagrin. Tu m’as tou-
jours dit que tu aimais à lire mes lettres, que
c'était comme si tu me parlais à moi-même.
Eh ! bien, c’est la même chose pour moi. J'ai une petite boîte dans laquelle je dépose mon or, et je me suis dit que je ne t’écrirais pas avant qu’elle en fut remplie. Faut croire que cela me fait travailler plus fort ou me donne plus de
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chance ; car je l’ai comblée en six semaines, seul. Décourey n’est plus en société avec moi. J’aieu dernièrement un autre associé dont heureusement me voilà débarrasé. Il se levait trop tard, quand j'avais servi le déjeuner. Nous avons trouvé le moyen de ne pas nous entendre à propos d’une mine à percer. L'endroit que j'avais choisi ne lui,plaisait pas, et il n’avait pas confiance parce que nous en avions déjà percé deux pour rien, disait-il. J’en ai profité pour le laisser partir. Je travaille, et au bout de deux jours, j'atteins la bonne terre à laver. Le lendemain, je me mets au lavage, et le soir, j'avais 14 piastres ; les deux jours suivants, 30 et 25. Et ç'a continué et ça continue.
Voilà pourquoi je dis que c’est la chance inspirée par le Bon Dieu qui favorise les uns et abandonne les autres. Je ne suis pas parfait, il s’en manque beaucoup, mais quand je fais une bonne trouvaille, c’est plus fort que moi, il faut que je pense à Dieu et à vous autres !
Nous travaillons sur vingt pieds de longueur. On s’assemble, et c’est la majorité qui fait la loi. Si quelqu'un trouve une bonne place et si c’est connu, tout le monde vient se mettre autour de lui pour travailler. La loi n’accorde que vingt pieds de longueur sur la largeur qui s’y trouve: mais là où il y a de l’or,ce n’est jamais bien large
ÉPISODES DE LA vix CANADIENNE 155
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Vous ne sauriez croire combien il y a de monde ici sur les mines et de toutes les nations. Si quelqu'un de ches nous s’aventure dans ce voyage, qui est une folie pour un père de famille, qu’il réfléchisse bien. Qu'il ne vienne pas par les plaines ; c’est le plus mauvais passage qu'il peut y avoir. Par l’isthme, ce n’est pas trop sûr non plus, à cause des flèvres. Dix-huit Canadiens de Montréal ont passé par là. Ils y sont restés trois semaines pour attendre leur Passage. Neuf d’entre eux sont morts. La meilleure saison pour passer là est en janvier et février. Il ne faut pas y rester longtemps durant la saison des chaleurs et des pluies. Pour s’en retourner, on peut s’en aller plus promptement, il y a toujours des vaisseaux.
J'écris depuis le matin. Ilest tard et je n'ai pas encore diné.. Ecris-moi. Adresse ta lettre à la poste de la cité de Sacramento. Je voudrais tout savoir, tous vous voir, dis-moi tout.
Compliments d'amitié À mes vieux parents, à tous les autres, et je vous embrasse de tout . Cœur, toi et les petits enfants.
De tristes nouvelles qui vont tarder
Avant que Pierre Chérard commençât à parcourir du sud au nord les régions aurifères de la Californie, l’ange de la mort était encore venu couvrir de son aile quelqu'un des siens.
Le vieux père Charlemagne Chérard, plus que nonagénaire, n’entretenait guère l'illusion de revoir son fils absent. S'il s’en informait souvent, très souvent, et prenait plaisir à entendre lire ses lettres ou simplement prononcer son nom, il cessait rarement d’en parler sans ajouter à l'expression de ses espérances ce restrictif:—"Mais à mon âge, c’est bien risqué.
Quand il reviendra, ne manques pas de lui dire que j'ai toujours pensé à lui.”
Il n’avait pas non plus atteint l’âge de quatre-vingt-treize ans sans avoir bien
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des fois songé à la mort. Après avoir vu tomber autour de lui tous ses contemporains, et être resté seul de son temps, comme un vieux chêne épargné dans un abatis, chaque fois ensuite que la mort emportait un chef de famille de la génération suivante, elle l’avertissait que son tour aurait dû venir. Mais loin de lui en tenir rigueur et de la redouter, il en était plutôt venu comme à pactiser avec elle, et parfois même, lorsque celui qu’elle cueillait dans le voisinage laissait des enfants dans le dénûment d’un imprévu trop cruel, animé d’une sympathique générosité, le nonagénaire ne laissait pas de reprocher familièrement à la farouche camarde de l’avoir encore oublié, de ne l'avoir pas terrassé, lui plutôt, l'être maintenant inutile sur terre, attardé, distancé, perdu sur le triste chemin de la vie.
Qu'’elle est doncbelle et consolante la foi sereine du paysan | Après avoir toute sa vie attendu de la Providence le rayou
de soleil et l’ondée qui font fructifier ses travaux, il s’en remet encore à Elle d’une manière docile et absolue, avec un calme d'esprit édifiant, quant à l’heure où il lui faudra commencer et parfaire le suprême travail de la mort ! Aux autres, le regret stérile des jouissances à quitter, la terreur des comptes à rendre, ou peut-être seulement du grand inconnu à affronter | Pour lui, l’humble des petites gens, le soumis, l’impersonnel dans la grande cohue, il attend placidement cette immutation qui lui fut promise depuis son baptême et sa première communion, heureux et confiant de n’en avoir jamais renié ni la croyance ni les responsabilités.
- Aussi, au commencement de chaque année, de chaque saison nouvelle, le vieux Chérardrépétait-il depuis longtemps cette rengaine sénile :—‘Mes enfants, c’est bien ma dernière année, ma dernière saison.
Mon heure app proche r”
Et cette heure enfin, elle était venue !
Un matin. l’on apprend que le vieillard,
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te chétif depuis deux ou trois jours, n’a pu quitter son lit au lever du soleil comme d'habitude, Les fils, les filles, les brus, les gendres et les petits-enfants accourent auprès du grand-papa qui les accueille comme au Jour de l’An pour la bénédiction paternelle. Ce n’est pas une maladie ; non, c’est la vie seulement qui s’en va : Il a perdu simplement la force de vivre.
La vieille maman est aussi là au milieu de ses filles, le front courbé sous ses quatre-vingt-neuf ans, prenant de moitié pour elle l’apparat de cette scène et les adieux suprêmes qui vont s’échanger aujourd’hui dans cette famille aux liens si forts. Non, bien sûr, elle ne survivra pas longtemps à ce dernier deuil des Chérard ; le prochaia sera pour elle.
Leprêtrearrive. Il apporte la quittance générale à cette conscience qui n’a pas attendu l’heure finale pour préparer sa reddition de comptes. Il apporte le Viatique Divin qui scellera pour l’éternité
l’équilibre, en responsabilité et en mérites, de cette âme naïve et chrétienne qu'il conjure de partir et qui partira ‘au nom de Dieu le Père, qui l’a créée; de Jésus- Christ, qui l’a rachetée, et du Saint- Esprit, qui lui fut donné”, pour s’en aller désormais séjourner dans la paix.
Après les funérailles, la grand'maman accepta d’aller vivre ses derniers jours au foyer de son fils Eusèbe qui s’en glorifia comme d’une grande faveur. La vieille maison familiale ferma sa porte aux Chérard dont elle avait abrité trois générations. Elle ne devait plus s'ouvrir que sous la main d’un étranger. Le bien paternel passa temporairement aux mains de l'oncle Petit, et peu de temps après fut mis en vente pour satisfaire la demande d’un créancier de la ville.
Chez son fils, l’octagénaire, comme malgré elle et malgré eux, s’effaça, disparut pour ainsi dire des réalités de cette vie,
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pour n'entretenir sa pensée que du souvenir des temps vécus, des absents et des disparus. Ils étaient si nombreux = ceux qu'elle avait vus partir par delà l'horizon des mers et par delà l’enclos funéraire !
C’est ainsi qu’au milieu de la généraration nouvelle il lui plaisait d’être seule, dans la prière et le colloque de ses souvenirs.
“ Sans souffrir et sans s’ennuyer
Car en rêvassant l’âm’ se r’mue,
Et les souv nirs, de tous côtés, S’éparpill’nt et s mett’nt à gratter, Comm’des poussins autour d’un’ mue !” Un’ fois qu’ell’ les voyait partis.
El’ les app'lait :—Petits ! Petits !”
Bientôt, elle allait partir avec eux, emportant l'espérance si chrétiennement entretenue d’aller revoir tous ceux qu’elle avait pleurés, avec la certitude d’un bonheur sans fin, acquis au prix d’une vie sans révolte, au milieu d'épreuves presque sans trève.
Quelques jours plus tard, deux petits yeux d’enfant se fermaient à la vie au foyer de Pierre Chérard.
Un soir, la petite Odélie, âgée de sept ans, deuxième enfant de la famille Pierre Chérard, se plaignit de souffrir d’un fort mal de tête. La pauvre petite avait joué durant tout l’après-midi, avec d’autres enfants, au grand soleil, sur le sable de la grève, derrière la maison. On y trouve de jolies coquilles et des feuilles rougeâtres et transparentes de varech, dont les petits font l’ornement des constructions et monuments éphémères qu'ils élèvent et maçonnent de leurs menottes malhabiles, entre deux marées. Au souper, elle refusa de manger, alourdie par une somnolence qui lui faisait plutôt préférer de laisser tomber sa tête malade sur la nappe, entre deux couverts. -
La mère s'inquiète, l’interroge, l’observe de plus près avec crainte. Le front de l’enfant accuse une chaleur anormale; les conjonctives sont rougies.
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ÉPISODES DE LA VIE CANADIENNE 163 emmener name es
—Viens ! Je vais te bercer dans mes bras ; lui dit-elle. Puisque tu ne peux manger, tu vas dormir et demain tu seras mieux. |
—Oh! non, je ne serai pas mieux. Je ne serai plus jamais mieux !
— 11 ne faut pas dire cela, voyons, ma chère. As-tu froid, que tu frissonnes ?
—J'ai froid et j'ai chaud. Il y a quelque chose qui sonne dans mes oreilles.
Puis, ce furent peu après les nausées, et
: l'enfant mise au lit s’endormit d’un som-
meil délirant. Durant la nuit, elle fit du délire et eut des convulsions.
—Maman ! Maman ! Non, il ne faut pas écrire cela à Papa. Je ne veux pas.
Il aurait trop de peine. J'ai froid ! J'ai peur ! : ” —Mon Dieu ! s’écria la pauvre mère illée à son chevet, me demande-
riez-vous d’accepter encore cela ?
Le lendemain la maladie s’aggrava.
C'était la terrible méningite. Après une couple de jours de coms, les yeux atones
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de l'enfant se fermèrent pour toujours.
Dans un dernier spasme elle rendit l’âme à la suite de ces dernières paroles ‘Mon Jésus, vous ne le direz pas à papa ?”’
On lui fit de pauvres et bien tristes funérailles, sous les yeux effarés de ses petites compagnes qui s’en allèrent voir, timides dans les hautes herbes du cimetière, le profond trou noir dans lequel on descendit la petite tombe toute blanche de leur amie ; sous les yeux encore des
ts, des amis et des voisins, qui, eux, se reportaient plutôt sur cette demeure et cette famille si fréquemment visitées par des épreuves de toutes sortes.
Ah ! si cette pauvre femme n'avait pas su prier, si elle n’avait pas appris à élever les aspirations de son cœur et les regards de son âme au-dessus, oui, bien au-delà de toutes ces misères, quelle philosophie, quel stoïcisme orgueilleux aurait donc pu faire accepter à son ignorance de villagoise, comme à son amour de mère, ces calices qu’elle accepta pourtant dans les
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or pleurs, mais aussi dans la vraie résignation chrétienne
Ne pas le dire au papa, ces nouveaux sujets de peine et de regret, c’est en effet à quoi l’on résolut de s'évertuer aussi longtemps que possible, On chercha seulement quelque moyen de lui occuper l'esprit d'autre chose, comme de lui faire savoir que la terre paternelle du coin de la route était en vente.
Par contre, l'oncle Petit fut spécialement chargé de masquer ces tristes cachotteries par le récit suivant d’un événement qui fit grande sensation dans
toute la région de Québec, à cette époque déjà reculée.
KAMOURASKA, 20 avril 1851.
Mon cher Pierre,
À l'intérêt que suscite chacune de tes lettres, non seulement dans le cercle restreint de ta famille, mais encore dans toute la paroisse, il nous est facile de comprendre combien aussi de
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ton côté tu aimes à apprendre tout ce qui nous concerne, tout ce qui s’est passé dans ce paisible village de Saint-Louis depuis deux ans. Mailheureusement, notre correspondance a été bien difficile à établir, et c'était toujours un grand mécompte pour nous, quand, après des mois et des mois d’absence et tant de lettres pour le Canada, éérites dans l’entrepont d’un bâtiment ou les camps miniers, tu regrettais encore de n'avoir reçu aucunes nouvelles de ta famille ; de ne pas savoir même si tu écrivais inutilement. Nos lettres ont dû se perdre ou s’égarer à cause de quelque insuffisance de port ou mauvaises adresses, ou encore être exposées aux incertitudes et aux dangers du courrier des plaines. Il ne nous est pas venu à l’idée et nous n’aurions pas eu, du reste, les moyens de les envoyer à tes trousses autour des Amériques et du Cap Horn ; car pouvions-nous savoir où tu arrêterais pour réparer ou ravitailler le bâtiment. Puis, lorsque nous avons pu supposer que tu étais rendu à San Francisco, nous y avons dirigé nos premières lettres, et peut-être qu’en cherchant bien dans les vieux courriers de ce Capharnaum, tu en retrouverais une ou deux.
Je ne te le conseille pas toutefois, car elles étaient trop empreintes des sentiments de tristesse que ton départ trop précipité avait laissés à ton foyer.El!es raviveraient inutilement
la peine, les regrets, je ne voudrais pas dire les remords, que tu as dû traîner si loin et si longtemps sur mer et sur terre. Non, certes, car le remords n’est après tout que 'e solde d’une mauvaise action, et personne ici ne voudrait te croire capable d’une mauvaise action. Il y avait trop de générosité bien apparente dans ton irréfiexion. Ce fut un effarement chez toi et ches tous les tiens. Mais nulle part le reproche n’atteignit autre chose qu’un dévouement exagéré. Ta pauvre femme surtout a été admirable de force d'âme et de confiance.
Maintenant que tes lettres avec leurs visas de la Nouvelle-Orléans nous indiquent la route de Panama, c’est par là que les nôtres aussi te parviendront sans crainte de la fièvre paludéenne. Et puisque l’on m’a chargé de te faire la chronique du village, je vais te raconter ce qui s’est passé ici, il y a deux mois et a créé la plus grande sensation dans tout le district.
J'avais écrit ce récit pour les journaux ; mais on m'a demandé d'éviter le retentissement. Tu verras comment les épreuves de ce monde ne sont pas pour nous seulement, mais sont communes à toutes les classes de la société.
Tu n'as pas oublié notre jeune seigneur ; cet homme affable, l'ami de tous nos villageois, spécialement ton ami et celui des frères jue meaux. Il était bien heureux dans son antique
manoir, entouré de l'affection de sa jeune famille, de sa vieille mère et du respect de tous ses censitaires. N'est-ce pas qu'il faisait notre envie, celui-là, dans sa vie facile, la variété de ses amusements, le rendement de son vaste domaine et la stabilité de sa fortune ? Mais le malheur l’épiait aussi lui, un malheur méchant qui devait maculer de sang son nom et celui de ses enfants. Tu te rappelles qu'il te raconta un jour,en plaisantant, comment la servante négresse, qui se présenta chez lui et que l’on prit au service de la cuisine, tenta de le faire mourir en empoisonnant son thé. Nous disions bien qu’il n’était pas suffisant de congédier la misérable et d’en rire, sans rechercher celui dont la haine ou la vengeance s’employait à supprimer cet homme. Ceux qui jouissent du bonheur dans ce monde ont parfois le tort d’être trop franchement heureux ; ils n’en veulent rien compromettre dans les soupçons et les inquiétudes. Ce fut l'erreur de votre ami. Sa gaieté et son insouciance l’emportèrent sur toute préoccupation. Avait-il jamais lésé ou offensé personne, lui, l’homme au beau caractère, aimé de tous ?
Un après-midi du mois de mars dernier, un de ces jours où le vent glacial du nord fait poudroyer la neige des battures sur les côteaux du village, passe dans le chemin de Pincourt
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Ahes ess
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un grand cheval traînant une carriole étrange. Il est conduit à bride abattue par un homme emmitouflé, paraissant plus étrange encore aux
, il tourne à gauche dans l’avenue du anoir.
C'est un ami du jeune seigneur, condisciple du ire isite, sr ap annoncée, provoque ois la surprise et réjouissance.
Oh ! les belles années du collège, comme il fait
hauteur de Pincourt, ont cru entendre, à la suite d’une couple de détonations promptement étouffées, des appels et des plaintes masqués par des cris à la bête comme si elle se fut emportée.
sence. Les recherches s’activent et la crainte tourne à l’effroi, quand ton frère Théophile revient du chemin de traverse, sur la glace de l’anse de Saint-Denis, avec un gant de l’absent. Quelques heures plus tard, on retirait, sous les bois d’une pêche entassées derrière la forge, le cadavre du seigneur, le front percé de deux balles. à
La fuite du meurtrier l'avait déjà porté loin. Il était passé comme un ouragan dans les villages endormis, jouant l'audace à Sainte-Anne, se faisant ouvrir la porte d’une pauvre maisonnette où une vieille, fascinée, sinon rassurée, par une pleine main de pièces sonnantes, lui vendit de l’eau chaude pour laver ses robes de carriole abtmées, disait-il, dans une remise, par des veaux égorgés.
Elle ne réchauffe pas assez vite, cette eau ! Il tisonne lui-même le vieux poêle de ses mains aristocratiques et criminelles. Elle ne chauffe pas asses vite tandis que le cadavre de sa victime, lui, refroidit moins lentement sur la glace de Saint-Denis.
Mais n’ayes crainte ! La justice est lente au milieu des populations simples et honnêtes.
Quand ses vengeurs se seront orientés et pourvus de ses foudres, le crime satisfait dormira sous d’autres cieux.
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Cherches la femme, diront les criminalistes!
La femme! elle est là, navrée de sa peine, criant ses sanglots déchirants, auprès des restes pantelants qu’on lui apporte ; entourée d’une vieille mère au désespoir et de deux enfants effarés dans leur inconscience. Cette femme, qui a toujours été l’épouse modèle et restera la mère dévouée, est cruellement victime du fait pour elle involontaire d’avoir été aimée.
Mon cher frère, si tu veux bien te rappeler ce
que je vous disais à la veillée de notre défunt : les, nous ne chercherons pas la femme dans cette tragédie : nous chercherons l’étranger. La main qui a assassiné ce chef de notre société villageoise, n’était pas celle d’un Canadienfrançais !
—Bénissons le Ciel de ce qu’il a laissé de réparable dans tous nos malheurs.
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P.-S.—Je n'ai pu m’assurer la possession de la terre paternelle que les créanciers feront vendre en justice. C’est d'autant plus regrettable. pour toi, qu’elle va passer en des mains étrangères, je veux dire autres que celles des
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Ou il est surtout question de la terre paternelle
La terre des Chérard, longeant la route qui conduit à Saint-Pascal, sur une profondeur de quarante-deux arpents, à partir du chemin du Roi, au bord de l’eau, jusqu’à la rivière, au fronteau, était l’un des beaux biens en rapport de Kamouraska. Toute en terre faite, sans un rocher, sans un taillis, chacune de ses pièces pouvait être tour à tour ense-
en avoine, en orge, en seigle, même en blé ou laissée en pré, où de nombreux troupeaux de gros bétail ou de moutons trouvaient de copieux pâturages.
L'absence du bois pouvait alors y être facilement suppléée par le cabotage qui n'avait qu’à traverser le fleuve pour en ravitailler toute la paroisse à même les
futaies de Saint-Siméon, de Tadoussac ou des Escoumains,
Ce patrimoine familial pouvait donc faire envie à plus d’un, et comme l’on sait, les fils Chérard, à l'exception de Pierre, ne songeaient guère à cultiver la terre.
Par contre, les deux gendres, Petit et Mallen, se fussent volontiers portés acquéreurs de l'immeuble, le premier, pour être quelqu'un encore plus en vue dans cette localité où il trônait pourtant déjà :
l'autre, pour ajouter cet apport à son négoce considérable de céréales et de victuailles. Partant, l’antagonisme des races, celle du terroir et l’importée, devait-il s'affirmer dans cette conjoncture.
La race française du Canada, violemment détachée de la France, ayant eu à lutter depuis un siècle pour la conservation de son entité sous le régime nouveau qui lui fut imposé, s'était peut-être trop attardée dans des regrets stériles et le Souvenir oiseux de l’ancien état de choses qui ne devait plus revenir. Nos groupes
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ruraux principalement, établis sur les larges rives du Saint-Laurent, semblaient toujours vouloir entretenir dans la pensée des générations nouvelles, l’im i
lancinante qui faisait demander au vieux
Et inconsciemment, inconsidérément plutôt, on en était venu à trouver chez ceux qui nous arrivaient des ‘vieux pays”, quelle que fût d’ailleurs leur origine leur race, comme un reflet des vieilles choses regrettées d’outremer.
Puis, les . mere sn qui, après prouesses loyales de 1812 contre les “Bostonnais”, s'étaient publiquement affirmées en 1837, beaucoup plus en amont qu’en aval de Québec, étaient à peu près éteintes. Ilen restait si peu au fond de nos âmes que les émigrants des vieux pays, loin d’avoir à en souffrir, n'avaient guère qu’à se donner la peine de ne pas sembler même les soupçonner en prenant la place des nôtres au foyer canadien.
Car pour avoir voulu trop longtemps rester français nous n’étions pas encore devenus canadiens.
Venir des vieux pays, c'était donc comme une lettre de créance pour être . admis au foyer canadien. Et quand l’émigrant venait s’y asseoir, il était entouré d’une sympathie curieuse qui s’amusait d’abord à l’exotisme de son langage, pour lui laisser prendre ensuite des coudées franches que ne trouvaient pas les enfants du sol. Avec arrogance ici et servilisme là, combien de ces nouveau-venus ont ainsi édifié chez nous des fortunes aujourd’hui hautaines de parvenus ?
Les deux jumeaux Chérard préférant se laisser ballotter à tous les vents, surtout après la mort de leurs deux frères et le départ du troisième, avaient laissé se fondre leur part de l’héritage paternel dans les comptes courants du magasin Mullen. Il fut donc facile à ce dernier de devenir une fois de plus franc-tenan-
cier, lorsque plus tard, comme onle verra, il lui plaira d'obtenir mai en sa faveur des charges obérant les quarantedeux arpents de la route. Moins que toute autre, la famille de l’absent, qui fut pendant trois années l’objet de ses. obligeantes attentions, pouvait-elle entraver ses visées.
De tous ceux-là, le Dr Petit était le plus libre et le plus en humeur de disputer la possession de ce bien à tout autre venant, mais avec plus d’entrain encore à l’intrus d’une race . Nationaliste au pied de la lettre, d’autres diraient peut-être avant la lettre, il n'entendait pas
ville, de certains officiers de milice et des beaux esprits dans les salons de ls haute.
Voir passer sous le nom de son beau-frère le bien paternel de son épouse, avait pour lui quelque chose d’une trahison nationale. Mis en possession provisoire de la propriété aux trois quarts grevée de dettes, il s’était habitué à jouer son rôle de fiduciaire comme s’il eut été
à la défense de quelque place forte de la patrie canadienne.
t, comme il cherchait ses connaissances dans les livres, ce qu’il y trouvait le plus sûrement, c'étaient de fréquentes occasions de prêter à la critique railleuse des routiniers de son
entourage, qui se faisaient lents à admet-
tre l'efficacité et le bien fondé de ses mé- Du ouvelles.
Enfin, l’oncle Petit était plutôt un perpétuel homme d'avenir, un précurseur qui devait enseigner, trop tôt pour être bien comprises, des choses, hélas ! que nous avons comprises trop tard pour notre
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édification et notre avantage. Et l’on verra comment le bien paternel des Chérard allait perdre en tout cela et ses anciens maîtres et son nom.
Au reste, tel a été également le sort du Canada tout entier, dont le changement d’allégeance, au dire de certains historiens bien intentionnés, se trouve atténué dans notre orgueil national par cette subtile consolation, qué ce pays de nos pères fut cédé et non 8.
Puisse au moins leur race n’être jamais asservie !
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KamouRasxa, 25 août 1851.
Mon cher mari,
Chaque fois que nous recevons une de tes lettres, c’est une grande fête dans toute la famille. Le soir, ils viennent tous, tes frères et tes sœurs, les amis, les voisins. Les enfants ont la permission de veiller, cette fois-là, pour entendre parler de leur père, de toute la peine qu’il se donne comme des dangerc qu’il court pour assurer leur avenir, et ils savent mieux
d, et qu’il est temps de t'en revenir pour ne avoir à en écrire ? Je sais bien ce que tu vas répondre ! A mon tour, je dirai que ceux
i commencent à connaître l'or ou l'argent ne
Mais quoique tu ne pourras jamais trop les remercier, tu leur dois assez jusqu'à présent si tu as suffisamment gagné pour les payer.
Nos pauvres petits enfants qui grandissent te demandent souvent. Ils sont dans l’incertain, pour leur avenir, pour leur instruction. Mon Dieu, qui sait ! il peut en partir, l’un on l’autre, ou bien une mauvaise lettre peut nous apporter une mauvaise nouvelle de leur père.
Il y a trop longtemps pour eux et pour moi que cette vie-là dure : j'aimerais mieux la pauvreté qui ne me fera point peur quand ton honnêteté aura gagné de quoi se satisfaire.
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Il n'y a pas de reproche dans tout ce que j'ai dit là. Je sais quel sacrifice tu t'es imposé à toi-même, en t’exilant comme un pauvre malheureux et en travai t comme un mercenaire, ne TER Mais si tu renonces à la terre ton père, et si tu as assez pour payer tes dettes, ne pense plus à autre chose qu’à revenir ; les vaillants comme toi avec la santé vivent toujours bien.
Remercions Dieu de t'avoir conservé la vie dans tant de périls, de t'avoir laissé la santé et donné la chance de travailler avec profit, quand d’autres, comme tu dis, sont dans la misère, incapables de s’en revenir ches leurs amilles, Malgré tout, si c’est impossible, je te laisse libre ; ca: tu sais mieux que nous ce que tu as à faire.
Je t'embrasse de tout cœur avec les petits enfants, et te demanderai de ne pas faire le tour du monde pour revenir à Kamouraska. .
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MoxeLuune His, ler novembre 1851
Chère femme, Je m’empresse de répondre à ta lettre que j'ai
regue hier. Tu ne pourrais pas t’imaginer avec quel plaisir j'ai vu que vous éties tous bien ;