‹ Sur mer et sur terre [microforme]Chapitre 5 sur 26 · EL E SÉ — EG · texte numérisé non relu

EL E SÉ — EG

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taille, son agilité, ses muscles d'acier, il ne le cédait nullement ni à son frère Eusèbe, pourtant si redoutable quand il fallait mettre quelques gêneurs à la raison, ni à aucun des bûcherons qui se faisaient de la renommée de fiers-à-bras dans les coupes forestières de la Gatineau ou du Saint-Maurice.

Le cri de mort de son mousse le transporta en deux bonds sur le quai, et comme réveillé tout à coup du rêve paisible de sa vie de campagnard, il se sentit tout autre que lui-même. Il ne comprit qu’une chose; c’est qu'il fallait taper dur dans le tas. Et il se mit à taper dur, des poings, des pieds : écartant ceux-ci par des coups droits portés à la figure ou en pleine poitrine, promenant sous le nez des autres, les pieds ballants, un gringalet qui s'était aventuré, l’injure à la bouche, sous sa redoutable main, et qu'il tenait à bout de bras, râlant sous son étreinte à la gorge. Puis enfin, réveillé de ce cauchemar, le capitaine Charles aperçut,

pierre o 52% Pâtiment, un morgan de pierre ou de Charbon lui fut lancé de loin, qui le frappa à la tête ot Jui déchira le cuir chevelu.

La blessure ne parut pasgrave ‘aprèsun Pansement des plus mmaires, on s'était dit qu'il n'y avait plus rien à craindre :

Mails il n’en fut Pas ainsi, Quelques

jours plus tard, quand il fallut remettre à la voile, le capitaine, privé du repos de la nuit par des douleurs lancinantes à la tête, dut donner le commandement du vaisseau à l’un de ses frères. Et quand, à son retour chez lui, il consulta le médecia, celui-ci lui défendit de se rembarquer, cherchant à lui faire entendre, ce qui n'était pas facile, qu’il y aurait grande imprudence à rompre un repos des plus absolus et 4c plusieurs semaines : il y avait fracture du crâne.

La veillée du défunt et les théories de l’oncle Petit

A l’ângélus du soir, la cloche de l’église paroissiale a tristement lancé, à travers

étang tremble et s'émeut à la chute du moindte objet que la mer, elle, eût englouti sans aucune perturbation.

Pour qui done, ce soir, la cloche de Kamouraska a-t-elle clamé ses trois appels à la prière ?

C’est pour le capitaine Charles Chérard, blessé à la tête durant son dernier voyage à la ville, et que M. le Curé, dans son prône, dimanche dernier, a recommandé aux prières. Il est mort à trente-six ans, lui si fort, si bien portant, et son père qui comptait tant sur lui ! |

—Bien sûr qu’il avait déjà un mauvais pressentiment, cet été, quand il a vu partir la Velox avec ses frères et sans lui.

Il ne finissait pas de leur dire adieu !

Cela n’était pas dans sa nature, car il y en a qui l’ont vu, les yeux rouges, faire encore des signes avec sa main quand la goélette gagnait par le nord de l’île.

Et chacun et chacune de répéter les dernières paroles qu’on lui avait entendu dire, la dernière fois qu’on lui avait parlé; de rappeler ce qu’il avait fait, ce qu’il avait été, sa bravoure de lion dans les périls, sa bonté d'enfant pour les voisins,

Br

rien que songer, et sa vieille mère qui Mourra peut-être de le voir enterrer.

Oui, certain, toute Ja isse ira le veiller durant les trois jours qu'il sera sur les planches. Heureusement que la Velo vient d'arriver, tout le monde de la famille y sera, excepté Théodore qui n’est

jusqu’à la rivière, il n’y eut guère de mai.

qu’un des siens auprès de la famille en deuil, afin de jeter en son nom quelques

et répondre au chapelet récité d’heure en heure pour le repos de son âme.

Car si tous les peuples ont plus ou moins bien conservé du respect pour leurs morts,

on peut dire que nulle part, mieux que dans nos campagnes canadiennes françaises, la croyance en la communion des âmes, et l'intérêt que nous portons à leurs destinées éternelles, ne sont restés dans les limites de la vraie piété, n’offrant rien des pleurs sur commande ou des chagrins conventionnels. Quand on pleure chez eux leurs morts, c’est qu’un frané regret escorté de bons souvenirs monte vivement du cœur à l’esprit ! Quand nous rappelons ce qu'ils furent, c’est pour y chercher le pronostic et le gage de ce que nous souhaitons pour eux dans leur éternité.

Voyez, ils sont là, tous ces hommes, rudes à la tâche journalière de la glèbe, ou rompus aux courses de la mer. Ils remplissent la grande salle de la maison au carré si vaste. Ils se taisent ou se communiquent à voix basse leurs impressions, leurs questions sur l’avancement des récoltes et les cent sujets de la chronique rurale. Les marins surtout restent

teciturnes comme à l'approche du

temps. Celui qui vient d quitter la vie

à partagé leurs misères ; il a joui de leurs

bonheurs, et par delà la limite du trépas,

c'est encore de Participer à l’allègement co

de cette chambre où git le fils et le frère,

sortent suffoquées Par les sanglots et la tuméfiée par les larmes, la pauvre

mère et les Sœurs.

* Elles sortent de cette chambre où l’on

prie pourtant Pour leur cher défunt.

parce qu’elles n’ont pu y tenir en place plus longtemps ; parce que, après la théorie des chapelets, des litanies et des de profundis, l’institutrice du village a lu une prière qui dit des choses trop intimes pour les pauvres cœurs malades, une prière où l’on demande à la Sainte- Vierge “au milieu des joies du ciel, de ne pas oublier les tristesses de la terre ; d’avoir pitié de ceux qui s’aimaïent et que Dieu a soumis à la dure épreuve de la séparation ; de donner à tous l'espérance et la paix !”

À dix heures, la scène change. Les vieilles gens et les trop jeunes, pour qui le sommeil de chaque nuit est chose indispensable, se retirent les uns après les autres, laissant au devoir de la veille funèbre proprement dite ceux qui en avaient été spécialement priés d'avance.

Et ceux-là, pour cette première nuit,

qui devaient, en com entre autres voir à l'entretien des chandelles de suif remplaçant des cierges, à droite cb à &auche d’un grand bol à moitié

rameau jauni de sapin,avec lequel chaque nouveau venu asperge la couche funèbre,

P qu'il n’était Pas laissé seul dans la nuit et prier pour Sa pauvre âme appelée en jugement éternel.

l’entretemps, Puisqu'ils sont seuls était

de choses sérieuses, en tolérant même la pipe, bien que plusieurs d’entre eux ne eurs,

heures, clignotant des deux yeux et s’excusant avec volubilité de faire sa première apparition si tard, parce qu’il avait eu à recevoir et servir des acheteurs de Saint-André et de la Rivière-Ouelle, gens trop peu pressés.

—Diantre ! mes petits frères, vous êtes bien du monde ici ; mais moi je n’ai pas pu venir plus tôt. Ces habitants-là, tu vois bien, ne savent pas partir quand les achats sont finis. Il faut leur vendre trois fois les mêmes chose. Ce pauvre Charles, que je suis venu veillér avant hier la nuit, les connaissait bien, puisqu'il m'a fait signe d’en emmener deux qui le fatiguaient. Ils ne savent pas partir.

—Et vous autres, les jumeaux, et toi, Pitre, bon voyage en-bas ?

—Oui, dit Eusèbe, belle partance, bon voyage, triste arrivée.

—Abh ! c’est comme ça, petit frère, c’est comme Ça la vie, la vôtre surtout, malheureusement ! =

Puis la porte s'ouvre encore une fois à l’entrée d’un personnage qu’il convient

de: faire Connaître d’une manière plus précise et plus complète. C’est l’autre beau-frère des Chérard, le docteur Pierre- Bruno Petit, l'esprit supérieur et cultivé du village, aussi instruit pour le moins

* Le docteur Petit n’aurait-il jamais eu ni neveux ni ni

même appelé “mon oncle”, et tout le moude l’appelait “l'oncle Petit’,

à d ee

Parti jeune encore de son village de la région de Montréal, après des humanités enlevées quelque part, Bruno Petit vécut

durant une vingtaine d’années aux Etats- Unis, y exerçant, paraît-il, l’art médical, à la suite d’études et en vertu de diplômes inconnus qu’il lui serait sans doute plus

de faire accréditer de nos jours, en ce siècle de baccalauréats et d’examens à outrance. Qu'importe, après tout, puisqu'il n’est pas prouvé, dans les annales d’aucune des localités où il a vécu, que le port, même illégal, de cette arme redoutable ait jamais été fatal ni à personne ni à lui-même.

Au reste, sa vie un peu aventurière dans plusieurs villes de l’Union Américaine où affluaient déjà les émigrants du vieux monde, lui avait acquis, avec une fortune rien moins que colossale, une certaime connaissance des hommes qu’i n’était pas le dernier à trouver précieust.

Il n'était donc guère étonnant qu’au milieu du cercle réservé et peu instruit de ses beaux-frères et de ses amis, on laissât, sans réplique, pérorer cet oracle. Mais puisque le voilà bien en scène, et de plain-

a — Pied, laissons-lui donc la parole qu’il aime tant à garder.

—Dites done, ce Pauvre Charles, pourquoi finir comme ça? Il aurait dû vivre

cent ans, cet homme:-là. Pourquoi non ?

Qu'il est déplorable de voir ainsi di

Vous autres, les vrais Canadiens du ; Vous, les jeunes et saines

arbre, prenez garde à l’émondage de cet arbre-là ! Prenez garde encore

natal. Ces importés ou ces rapportés ne seront jamais des vôtres. Ils conser-

nOS Croyances reli-

gieuses, je le veux bien ; à leur langue, au besoin, ils substitueront la vôtre pour avoir à manger, obtenir des emplois, arriver aux honneurs ; mais ils ne l’aimeront jamais, cette langue et la proscriront, l’occasion venue. Croyez-moi, ce n’est pas seulement de jets de pierres à la tête qu’ils nous menacent, non pas autant nous peut-être que nos descendants.

—Tiens ! tiens ! Bruno ! interrompit Ludwig, j'aime autant te le dire tout de suite, moi, jai peur ; j'ai peur de quelque chose.

—Et de quoi donc !

—J'ai peur que tu ne perdes le reste de ton génie et que le crieur ne soit obligé de l’annoncer à la porte de l’église pour te le faire retrouver.

On allait rire, mais Ludwig poursuivit sans attendre.

—Tu veilles trop tard, petit frère, tu veilles trop tard ! Cela t’empêche de te lever de bonne heure et tu n’as pas le.

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têtes et sur vos épaules, à toutes les hau-

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