‹ Sur Mérimée; notes bibliographiques et critiquesChapitre 11 sur 66 · I.'Ainalriif d'Aulofiruplws, I OUI, pp. l'.l · texte numérisé non relu

I.'Ainalriif d'Aulofiruplws, I OUI, pp. l'.l

a', SUR MKRIMKE.

décret du 20 février 1809 d'après lequel « les manuscrits... des bibliothèques impériales... sont la pro- ])riété de l'Etat >>. En entrant dans une bibliotlièque de l'État, les manuscrits sont tombés dans le domaine public : ce qui est à l'Etat est à tout le monde.

A Calmann-Lévy,le tribunal ré])ondait : M. Chambon est un lettré qui a voulu faire œuvre non de spéculation, mais de « critique complète, consciencieuse et documentée », et il n'a pas « excédé les droits qui sont universellement reconnus en faveur de la critique et qui sont d'autant plus grands que sont plus éloignés les événements sur lesquels elle porte et que remonte à une date plus ancienne la mort des personnages dont elle s'empare ».

La dame II... et la maison Calmann-Lévy ne se tinrent pas pour battues; elles firent appel, et la Cour, infirmant le jugement, condamna M. Chambon à une amende très légère avec sursis et à des dommages-intérêts dérisoires, et ordonna la confiscation des exemplaires saisis : arrêt du i5 juin 1901 '.

Dans cet arrêt, beaucoup plus court que le jugement et où l'on eût aimé peut-être à trouver quelques mots qui rendissent hommage à la haute honorabilité de M. Félix Chambon et à son désintéressement (au lieu de cette simple constatation qu'il n'avait pas, paraît-il, d'antécédents judiciaires), comment sont résolues les questions soulevées devant les premiers juges ?

Sur les lettres à Panizzi, la Cour dit : Non, il n'y a pas eu critique, il n'y a pas eu étude littéraire ; il y a bel et

1. Dalloz, Jurisprudence générale, Iddô, 2° partie, pp. 27r)-!277. Cf. L Amatcnr (l'Autoiiraphea, 1902, pp. 57-6.").

SIR MKRIMKE. aï

l)ien cditioit partielle el, par conséquent, contrefaroii.

C'est là une appréciation de fait, et les trihunaux et cours crap])el ont sur les questions de fait un pouvoir d'appréciation souverain.

Mais que dit la Cour sur la raison de droit tirée du décret de 1809?

Hélas ! elle n'en dit rien et nous le regrettons. Nous aurions aimé à connaître son opinion, nous dirons pourquoi tout à riicure. Mais la Cour ne s'en occupe pas. Sur les lettres autres que celles à Panizzi, elle dit que M. Ghambon s'est muni, pour les publier, d'autorisations administratives qui suffisent à prouver sa bonne foi de ce chef et que, s'il a été de bonne foi, il n'y a pas eu de contrefaçon. (La mauvaise foi n'est pas nécessaire pour constituer le délit de contrefaçon en général, qui résulte de la seule reproduction matérielle. C'est ce que les jurisconsultes appellent un « délit contraventionnel ». Mais, spécialement en matière de propriété littéraire et artistique, la jurisprudence et la doctrine admettent que la bonne foi du ]:)révenu est exclusive du délit de contrefaçon.)

Je ne discuterai pas l'arrêt dans ce qu'il peut avoir de fâcheux pour les intérêts particuliers de M. Chanibon, ni dans ses appréciations de fait (ce qui revient au même). Y avait-il édition partielle? peut-il y avoir édition partielle quand celle qu'on qualifie ainsi ne fait pas double emploi avec l'autre; quand, par hypothèse, pas un mot ne s'y trouve de ce qui est dans l'autre ? peut-il y avoir édition partielle en l'absence de toute intention mercantile? Inversement, une édition partielle, même sans intention mercantile, rie nuira-t-elle

26 SUR MÉRIMKE.

pas à Tédileur originaire? Une œuvre a paru, moins les gravelures. Vous éditez les gravelures. Il y a des gens qui n'achèteront pas l'œuvre parce que ce que vous éditez leur suffira. Mais alors, dit M. Chambon\ le droit de citation est supprimé, car où finit la citation, où commence l'édition partielle? Une citation, plusieurs citations, beaucoup de citations, c'est une édition partielle ! Je réponds : question de fait. Lorsque les éditeurs Calmann-Lévy, déjà nommés, et la veuve de Maurice Sand firent à M. Paul Mariéton exactement le même procès à l'occasion de son Histoire cV amoiu\ ils le perdirent, parce que le tribunal ne vit dans les citations de M. Mariéton que des citations : jugement du II mars 1897-. Laissons toutes ces questions de fait; elles varieront suivant les procès et seront diversement interprétées par les juges. Je dis qu'il est fâcheux que l'arrêt ne se soit pas prononcé sur le décret de 1809.

Pourquoi? demandera-t-on peut-être. Pourquoi fallait-il que la Cour en définît la portée? Les manuscrits des bibliothèques publiques « sont la propriété de l'État ». Est-ce que cela n'est pas formel ?

Oui et non. Ces jurisconsultes sont terribles avec leurs distinctions, 11 y en a qui soutiennent (par des raisons que je m'abstiens de rapporter) que ce texte ne vise que les manuscrits faits par des agents de f Etat dans l'exercice de leurs fonctions. Et il faut bien dire qu'il y a une jurisprudence en ce sens, et imposante : la Cour de Cassation a jugé que le manuscrit des Mémoires du duc de Saint-Simon, déposé aux Archives

\. VAmnIeur (VAutofjroiihcx, \\HV1, p. Ci.

2. Dniloz. Jin-ispruilnur (jcnn-alc. IS'.IX. |ii>. :.:)S-r.(l(l.

Sril MKKI.MKE. 27

des Affaires étrangères, n'avait pas cessé de ce fait d'être la propriété des héritiers : arrêt de la Chambre des Requêtes du 3i mars i858'. Encore est-il qu'il s'agissait d'un cas particulier : le dépôt n'avait pas été volontaire. Même en cas de dépôt volontaire, il peut exister telle circonstance de la cause qui prouve que l'auteur n'a pas entendu se dépouiller ni dépouiller ses représentants du droit de propriété. George Sand a ordonné par testament le dépôt à la Bibliothèque nationale de sa correspondance avec Alfred de Musset, et il a été établi (dans le procès ci-dessus mentionné de M. Paul Mariéton) que ce dépôt n'impliquait pas l'abandon des droits d'auteur. Enfin, en l'absence de toute circonstance spéciale, la question de l'interprétation qui pourrait être donnée, le cas échéant, au décret de 1809 reste douteuse.

Cela suffit pour que nous devions crier aux travailleurs : prenez garde ! On met en vos mains des trésors ; usez-en avec précaution, car ni votre bonne foi ne s'induira nécessairement de ce que vous aurez obtenu les autorisations administratives (ce serait trop commode !), ni le décret de 1809 ne vous fournit, dans l'état actuel de la jurisprudence, une sauvegarde de tout repos. Lisez, compulsez, copiez, mais ne publiez pas sans vous préoccuper des règles restrictives du droit de reproduction, et ne les maudissez pas, car elles sont bienfaisantes à d'autres égards, ces règles qui limitent le domaine public comme la haie de mon jardin est un obstacle pour le promeneur.

1. \y.\\Uy/, JurispriKlcnce (lénrrale, 18,'iS. l"j(;utit\ |i|i. li.'i-lM.

■i8 SFU MKRIMKE.

Mais alors, disent encore M. Cliambon et de brillants chroniqueurs^ il n'y a j^lus de critique littéraire j)OSsible! Je réponds trois choses :

I" D'abord, la nécessité d'une autorisation à obtenir de l'auteur ou de ses héritiers se résout pratiquement en la nécessité de leur payer une somme à débattre. Il arrivera peut-être qu'ils ne seront pas intraitables et que l'on pourra s'entendre.

2° Si l'on ne peut s'entendre, il faudra attendre. Le droit d'auteur n'est pas perpétuel. D'après la loi de 1793, il durait dix ans après la mort de l'auteur. D'après la législation actuelle, il dure cinquante ans. Dans quatorze ans, Mérimée n'appartiendra plus à Mme H. ; il appartiendra à tout le monde, à ce Tout-le-Monde qui a plus d'esprit que Voltaire... et que Mérimée. On m'objectera sans doute que ce serait un vrai malheur que d'attendre encore quatorze ans (et plus peut-être, s'il s'agit d'autres auteurs) des travaux comme ceux de M. Félix Chambon. Cela, j'en conviens. Et encore s'il fallait admettre, comme le veulent de bons auteurs, qu'un recueil tel que celui des Lettres à Pa/iizzi doive être régi par un certain décret de i8o5 — Mais ceci nous entraînerait trop loin de Mérimée^

3° Enfin le salut pourrait venir des juges chargés d'appliquer la loi. La conciliation des principes juridiques et des intérêts de l'étude littéraire pourrait se

1. \ ou- \e Français du '22 juin 1901 {Un Procès ridicule); VEclair, du 9 juillet ; le Français du 15 août (article de M. Lucien Descaves, Au détriment des morts) ; le Figaro du 7 janvier 190?) (arlicle de M. Geoi'j;es Claretie, Peut-on publier?)

2. J'ai étudié ailleurs cette question couijjliciuée ; voir plus loin. |i[i. 145 et 147.

SUR MKRIMÉE. ay

trouver, /)Oiir la question spériale des lettres //fiss/ves, clans une jurisprudence libérale et favorable aux droits de la critique en ce qui concerne la volonté présumée chez Tauteur d'abandonner le droit de reproduction. Va, en vérité, je pense qu'une telle jurisprudence ne serait qu'équitable et conforme à la réalité des faits, et je crois avoir montré que je ne suis pas animé dans cette discussion de sentiments révolutionnaires. L'auteur d'une lettre missive ne s'est-t-il pas tacitement dépouillé de son droit de propriété intellectuelle comme il s'est dépouillé de son droit de propriété matérielle? Tout est là. Dans le procès Chambon, le tribunal avait estimé que Mérimée avait fait cet abandon. La Cour, en accordant à M. Chambon l'excuse de la bonne foi, s'est dispensée de trancher cette cjuestion, comme elle s'est dispensée de trancher la question du décret de 1 809. C'est le point que le juge devra chaque fois examiner. Et notez que cet abandon pourra toujours être tacite et s'induire des circonstances. Si donc des lettres n'ont rien de confidentiel (je ne dis pas rien d'intime, c'est tout différent), si elles ne contiennent rien qui soit de nature à préjudicier aux tiers, si enfin il paraît évident qu'en les écrivant leur auteur n'a jamais pensé à s'en réserver le droit de reproduction et n'a jamais cru ajouter quelque chose à son œuvre générale, pourquoi permettre à des héritiers, que meut seule, je le suppose, la question d'argent, de paralyser entre les mains du destinataire une publication qu'il croit profitable à la critique littéraire ou à l'étude historique, et à la mémoire même de l'auteur? Un jugement du tribunal civil de la Seine, rendu à propos de lettres de Sainte-Beuve

3o SVW MKr.lMKK.

à Morand, le 20 juin i883', a estimé que l'abandon tacite du droit de reproduction au profitdu destinataire se révélera notamment, dans le cas le plus fré(pient, par ce fait que l'écrivain n'a pas conservé copie de la lettre missive. On irait trop loin avec ce critérium; n'en demandons pas tant. Que de gens, sans même parler des amoureux, n'ont pas gardé copie de leurs lettres et seraient désolés qu'on les imprimât! Mais il y a d'autres circonstances de fait. Lacordaire avait légué ses papiers à l'abbé Perreyve, son disciple favori. Un héritier du sang s'adressa au tribunal civil de la Seine pour faiie cesser la publication des Lettres du Père Lacordaire a desjeiin.es i^ens, entreprise par l'abbé avec les manuscrits de son legs. Le tribunal rejeta la demande, attendu que les principes sur le droit de pro])riété de Tauteur de lettres missives ne sont pas absolus, que la publication des lettres en question ne pouvait qu'être honorable pour la mémoire de celui qui les avait écrites, et qu'il apparaissait bien en fait que le testateur s'en était rapporté à l'amitié du légataire pour l'usage qui serait fait des manuscrits composant le legs : jugement du 2 décembre i864^ (H est digne de remarque qu'aucun de ces deux jugements n'a été frappé d'appel.)

Je le répète, est-ce que neuf fois sur dix, sinon plus, l'abandon n'est pas probable quand il s'agit de lettres? est-ce que l'auteur, en écrivant des lettres intimes, a pensé à leur publication éventuelle et a vu dans l'avenir un traité à leur sujet entre un éditeur et lui ou entre un

I. .1. Palaille, Annales do la Propiiétr industrielle, artistique et littéraire, 1887, pp. 108-115.

•2. Ilalloz. Jurisprudence (lénérale, iSlVi, 5' piirli(\ p. ll'J.

SUR iMKRlMKE. 3i

éditeur et ses héritiers? est-ce qu'il n'y a pas d'autant moins pensé que les lettres étaient plus intimes et qu'il y a peut-être eu plus d'indiscrétion à les mettre au jour? Et spécialement quand il s'agit de lettres de Mérimée à Cousin et qu'on se rappelle que c'est Mérimée qui a décidé Cousin à léguer à l'Etat ses livres et ses papiers.... Mais respectons la chose jugée.

En tout cas, M. Félix Chambon conservait le bénéfice d'une disposition du jugement non contredite par l'arrêt de la Cour, celle qui lui disait : vous n'encourez aucun reproche pour les lettres par vous trouvées dans des archives publiques; décret de rSog.

C'est à l'abri de cette consultation judiciaire qu'il donna son second ouvrage : Notes sur ProsperMcri/néc, Paris, aux frais de l'auteur, 1902, in-8, XVIll — 498 pp- (100 exemplaires seulement ont été mis dans le commerce par la librairie Dorbon Aîné, au prix de i5 francs. Il a été imprimé une seconde couverture portant la date 1903).

Voici donc un ouvrage composé sur des documents d'archives. L'auteur a eu communication notamment : 1° des Rapports de Mérimée comme Inspecteur général des monuments historiques; 2° des lettres à Lenormant, c'est-à-dire de ces lettres dont un certain nombre — vingt sur quatre-vingt-une — ont été publiées (assez inexactement, semble-t-il) dans la Revue de Par/s du i5 novembre iSgS; 3° enfin et surtout d'une partie seu-

32 SUll MKIUMKK.

lement (malheureusement) des volumineux papiers du poète Pierre Lebrun, déposés à Ja Bibliothèque Mazarine : quarante cartons qui n'ont pu être ouverts qu'en i()00, de par la volonté expresse de Mme Lebrun, et encore semblc-t-il que l'accès de cette mine abondante ne soit pas facile à obtenir. Cette fois, M. Chambon avait trouvé trop de lettres de Mérimée : il les a utilisées sans les publier intégralement.

Ces Notes ne visent pas à être une biographie définitive; l'auteur s'en défend soigneusement. Ce sont, ditil, des matériaux. Soit, puisqu'il reste encore beaucoup à découvrir. Mais certains points au moins semblent traités d'une manière définitive, par exemple la carrière administrative de Mérimée, et, cette fois, la bibliographie éparse, celle que j'appelais la bibliographie externe, est amenée à un dernier degré de perfection. L'auteur a même retrouvé (pp. 33o sqq. et 867) un discours et un fragment imprimés, qui avaient échappé à MM. Tourneux et de Lovenjoul. A noter aussi (pp. XIII-XV) une bibliographie des lettres écrites à Mérimée.

L'ouvrage se compose de six parties : la Jeunesse ; — Tournées d' inspection; — V Institut'^ — les Désillusions-^ — la Fortune-^ — la Fin. Chaque partie est divisée en chapitres portant chacun un titre particulier.

Tout ce long exposé est à lire pour un mériméiste. J'en signale seulement quelques endroits particulièrement curieux. Voici (pp. 18-19) Musset soumettant à l'intéressé les vers où il le nomme dans la dédicace de La Coupe et les lèvres :

L'un, comme Calderon et comme Mérimée...

SUR MERIMKR. Vi

Voici (pp. 25-28) l'analyse de la plaquette priva tehi printcd — à vingt-cinq exemplaires — par les soins de M. G. Stryienski : Sept lettres de Mérimée à SteiidliaV. Voici (pp. 4o-44) ^les renseignements sur la liaison avec George Sand. Et voici (pp. 129-130) une lettre de Golomha à Mérimée. Elle a été communiquée par M. Bixio, dont le père l'avait reçue en don du destinataire. Oui, Colomba a existé (nous la retrouverons tout à Tlieurc), et elle s'appelait bien Colomba. Le 12 juin i858, Colomba B[artoli] écrivait d'Olmeto à Mérimée; elle sollicitait pour un de ses gendres, à qui elle voulait faire donner un emploi sur le continent pour le soustraire à une vendetta. « Dans ce but, très illustre sénateur, je viens instamment vous supplier de vouloir bien exaucer les prières d'une vieille que vous avez daigné écouter autrefois-.... » Un tel document n'est-il pas exquis? Pourvu que les héritiers de Colomba ne fassent pas un procès à M. Ghambon!

Je passe sur l'affaire Libri (pp. 294-3ii) et sur maint autre épisode de la vie publique ou intime. Le livre se termine par un curieux essai de reconstitution de la bibliothèque de Mérimée, détruite, avec tout ce que l'appartement de l'écrivain contenait de précieux, dans l'incendie allumé parla Commune, le 23 mai 1871. Un essai, dit M. Ghambon. Un tel travail, en effet, ne peut jamais être qu'un essai '. Par exemple, il faudrait certai-

1. Rotterdam, aux frais de la Compagnie. 1898, pet. iii-8, 55 pp. — Incomplètement reproduite dans la Revue de Paris, 15 juillet 1898, pp. 411-422.

2. M. Maurice Tournoux pense quela lettre, bien que signée de Colomba, émane de sa fille Catherine. Voir préface de Colomba, éd. Carteret, 1904, p.V.

5. Il existe à la Sorbonne un ouvrage. Annotations illustrative of thc

nement ajouter aux ouvrages énumérés ceux de César Daly. Le savant architecte et archéologue, le directeurfondateur de la Revue générale cV Architecture admirait beaucoup Mérimée et entretenait avec lui les meilleures relations. En i856, étant tombé gravement malade au cours d'un voyage d'étude dans l'Amérique centrale, il lui avait écrit, par l'intermédiaire du consul de France, pour lui recommander ses notes et ses collections, et le charger de faire désigner un continuateur de sa mission. En 1861, il lui rappelait ce souvenir en lui dédiant son mémoire intitulé : Des Concours pour les monuments publics dans le passé ^le présent et V avenir, dédié à M. Prosper Mérimée... (Paris, t86i, gr. in-8, vi-57 pp. Voilà un livre, tout au moins, qui ne pouvait manquer de figurer dans la bibliothèque de la rue de Lille!) « Votre position, lui disait-il, est réellement exceptionnelle. Votre autorité intellectuelle s'étend sur le domaine entier de l'art ; toutes ses parties vous sont redevables. Ecrivains, artistes, archéologues, tous professent pour vous une haute et juste considération. Au milieu de la désunion et de la dispersion des efforts, vous avez en tout temps conservé une entière impartialité. Vous avez sauvé bon nombre de nos monuments nationaux.... Votre voix éloquente n'a jamais manqué à la cause des artistes — Les nobles paroles que vous prononciez l'autre jour au Sénat retentissent aujourd'hui dans la France entière.... » Plus tard Daly et Mérimée se retrouvèrent et se lièrent plus intimement à

Plays of Shakespeare (London, pruited for John Ûtlor, 1819, 2 vol. in-12), qui porte sur la leuille de fïarde de chacun des deux vohuiies la signature de Mérimée. Bibliothèque de l'Université, Réserve, 51.

Cannes (je tiens ces détails d'un des fils de César Daly, M. Raymond Daly), aux jours sombres on un ami commun, le D' Gimbcrt, essayait d'adoucir les soultrances de l'écrivain.

VU

Lorsque Mérimée et ses compagnons de voyage arrivèrent à Athènes en i84o, ils reçurent le meilleur accueil de notre ministre résident, M. de Lagrené.

Né à Amiens en 1800, ami, dans sa jeunesse, de Lamartine, dont il fut un des premiers admirateurs', et du duc de Uolian-, ïhéodose de Lagrené était entré à vingt ans dans la diplomatie. DeGrèce,il fut envoyé en Chine, puis revint à Paris et fut fait pair de France. Il se lia avec Mérimée. 11 avait épousé en Russie une femme d'une grande distinction d'esprit et d'une instruction supérieure. C'est Mme de Lagrené qui initia Mérimée à la littérature russe, et, pour commencer, à la grammaire russe, tache ardue, à en croire ceux qui ont passé par là, mais que devait faciliter l'application de l'élève, ravi de rencontrer deux choses qu'il appréciait entre toutes, une étude minutieuse et précise et surtout l'amitié d'une femme charmante. De plus, il se prit d'affection pour Mlle Olga de Lagrené. Il écrivait tantôt au père ou à la mère, tantôt à leur fdle, qui fut évidemment

1. Léon Séché, Études d'hidoiie romantique : Lamartine de 18IH a 1850. Pans, 190t) (éd. de la Société du Mercure de France), p. -'ofi."" 'i. Ibid., p. 56.').

une de ses correspondantes préférées, et ceci est encore bien de lui, qui aimait la femme jusque dans Tcnfant et savait être l'ami d'une fdlette.

Telles sont les lettres que vient d'éditer un membre de la famille Lagrcné, sous ce titre : Lettres de Prospei- Méri//i('e au.v Log/-ene (Paris, 190/1, in-8, LXIV-i^DPP- Au \° du faux-titre : tiré à 73 exemplaires). Par conséquent, en annonçant plus haut un troisième ouvrage de M. Chambon, je m'exprimais, si l'on veut, assez inexactement, puisqu'il n'est dans celui-ci que l'auteur des liminaires, où je relève les points suivants.

Dans l'Introduction, il indique (p. \^II) un certain nombre de lettres de Mérimée qui ont paru depuis son j^récédcnt volume. Il avait utilisé des lettres à Ampère, Bixio, Lenormant, Royer-Collard, \ itet et de\Mtte. Et l'on a encore livré au public des lettres à VioUet-le- Duc', au comte de Gobineau% à M. de Lavergne'', et à d'autres. Plus loin (pp. XX-XXIl, note), liste des articles consacrés au Centenaire de Mérimée en France et à l'étranger. Saluons au passage (p. XXXII, note) les curieux travaux en allemand de M. Max Kuttner sur la véritable Colomba, puisque nous savons qu'il y a eu une véritable Colomba. Plus loin, voici (pp. XXXV- LXIl) une longue liihliographie des travaux de Me'ri?née

1. Eug. Vi<)ll(M-lo-l»uc, Icllrcs inniiirs de Viollcl-Ic-Duc. l'.iris, Oiumtin, 1902, in-8.

'l. Renie des Deit.i-Mondes des lôuclolire et 1" uoveiul)re !90'i. Vue Coivc.ijxjiidance inédite de Piosper Mérimée. Trenlo-quatre lettres adressées à (lobineau entre 1854 et 1870, pultliées par M. A. Schemann, professeur à Fribourg-en-Brisgau. On a remplacé par des lignes de points les passages (ju'il était impossible de reproduire.

5. Ibid., 15 avril \dOi, Eni. Cartier, Léonce de Larev(jne, souvenirs perxonnels et doniments inédits, pp. 854-839, 840-843. Réuni en vol.. l'Ion, 1904, in-lL>.

SUR MKHIMKK. \-

siir la Uussic, chapitre tout nouveau pour la bibliographie générale et résultat de la plus diligente investigation, lùifin je signale (pp. LXIlI-l^XIV) un relevé des traductions russes des ouvrages de Mérimée, et aussi des travaux en russe qui lui sont consacrés. Se seraiton douté qu'il eût fait Tobjet d'une dissertation en finnois?

(Uiant aux lettres, elles éclairent la biographie en plus d'une circonstance. Elles nous montrent que Mérimée n'était pas en peine d'écrire coup sur coup trois relations difierentes, concordantes d'ailleurs, des journées de juin\ C'est pour les filles de M. deLagrené, Gabriellc et Olga, pour Olga surtout, que Mérimée chargeait Jenny Dacquin d'acheter des livres au i" janvier^ Une note de Mlle Olga de Lagrené nous apprend ce qu'étaient ces livres : « Macaulay, Augustin Thierrv, de Maistre, Tennyson, Milton, les Ducs de Boiu-gogne de M. de Barante, etc. » Le donateur, qui voulait de la « littérature morale », était servi selon ses intentions.

Au reste, toutes ces lettres sont charmantes. Je n'en dis pas plus, non dans la crainte d'épuiser le droit de citation : M. Chambon, qui vient d'être mulcté à son sujet, demanderait pour moi l'indulgence. Mais il faut

1. A 51""= de Lagrené {op. cit., pp. 17-18); à M"" de Montijo (Filon, Mcrimée et ses (tmis, pp. 197-201) ; à Jenny Dacquin [Lellrcs à une Inconnue, t. 1, pp. 288-i2y0). La lettre à la comtesse de Montijo, reproduite par M. Filon, est, dit-il, un précis de la Révolution de février. On peut comparer le récit de la soirée du 25 février, émouvant dans sa simplicité {op. cit., p. 184: « les rues étaient pleines de monde..., etc. ») à un autre récit, trop vivant pour n'être pas d'un témoin, celui par leciuei Flaubert termine la 11' partie de L'Éducation sentimentale (p. 545 dans l'éd. in-16: « Tout le monde était en joie; des promeneurs circulaient..., etc. ») Il est curieux de rapprocher Mérimée d'un écrivain qu'il ne pouvait pas souffrir.

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