‹ Sur Mérimée; notes bibliographiques et critiquesChapitre 25 sur 66 · I. Q'. Chaiiibon, i\oles sur Prouper Mrriiiu'c, p · texte numérisé non relu

I. Q'. Chaiiibon, i\oles sur Prouper Mrriiiu'c, p

08 SU II .Mi;r,iMi-;i:.

tableaux de l'école esj)agnole (par exemple, la comtesse de Montijo, par Goya) ou de tableaux de Técole italienne ; — des paysages, des vues ou des scènes d'après nature; — des portraits, des caricatures. Une de ces gouaches est signée; pour d'autres, l'auteur a écrit sur l'album une légende au crayon, (|ue le temps a pu parfois rendre énigmaticpic. (Femme nue, assise sur un tigre, dans une attitude qui rappelle l'Ariane de Dannecker: a Mlle Relier, a])pr()uvée par M. le Préfet, ïH!\5. ») Quelques-unsde ces dessins, principalement les grandes compositions, les reproductions de grands tableaux, ont une réelle valeur, encore qu'une application également donnée à tous les détails y nuise peut-être à l'im- })rcssion d'ensemble.

J'ai vu dans une collection particulière des dessins de iMérimée qui ont appartenu à Fromental Halévy : un cosaque à cheval, une danseuse, une actrice costumée en l)age, des Orientaux. Plusieurs de ces feuillets portent des phrases en russe. Il y a aussi une caricature sur la question italienne. Deux cardinaux tettent une louve à face humaine; légende : A/i ! Carissinw Tonelli , la louve^ il y a si longtenips (juO/i l<i trait, (pi elle n'aura bientôt jjI us de pis neuf.

Une autre collection particulière m'a été montrée, plus importante et comprenant une certaine quantité de pages d'album, si l'on peut appeler ainsi des croquis abandonnés sur un buvard après des séances de commission. Celui à qui ses fonctions a permis de les recueillir prenait soin d'inscrire le nom de l'auteur (il y en a de Mérimée et de ses collègues) et la date : ceux de Mérimée vont de 1849 ^ i852.Ce sont des personnages,

Sîl|\ MKIUMKK. Cu)

j)orti'aits ou charges, des chevaux, surtout des chats, des études de mouvements, mouvements d'hommes ou d'animaux. Beaucoup de russe parmi tout cela ; parfois du grec ou de l'espagnol. Deux de ces pochades sont à indiquer spécialement, l'une pour son mérite, l'autre pour sa drôlerie. La première est une tête de tigre qui a inspiré très heureusement Mérimée (le tigre n'est-ce pas encore un chat?) et qui montre un véritable sentiment artistique. L'autre est un projet de monument funéraire pour un chat. Un cippe romain surmonté d'un chat assis dans l'attitude d'un sphinx. Au-dessous, cette inscription de forme très classique atteste la piété de Mistigris envers les mânes de son frère Rodilardus, fds de Raton : D[iis] M\anibus\ et ae\ternae\ meni[oriae\ Bodilardi , Ratonis fîl[ii], Alistigris f rater et h\eres\ posuit et sub ascia conse('\ravit]. Sous l'inscription est figurée une asvia.

On a vendu à cette vente Barenton, dont j'ai parlé plus haut\ une aquarelle de Mérimée, reproduction du tableau de Velasquez, Las Meninas.

Enfin je connais un distingué bibliophile, mériméiste des plus fervents, qui a acquis naguère un recueil d'aquarelles ou gouaches (paysages de Suisse et d'Italie) provenant de Miss Lagden.

70 sni; Mi;niMi:i:.

\'II Sur I.éoiioi- MrriiiK'C.

Mériméo (Hait (ils (rartistos qui tous deux ont laissé

un IlOM).

Les œuvres d'Anna Mérimée « sont aujourd'hui rares ou classées sous d'autres noms que le sien'. » On en connaît surtout le j)ortrait de Prosperenfant '. l'nenote de M. Adolphe Paupe dans le Mercure de Vrdiice nous a appris (ju'il existe d'elle un tableau en Angleterre. Elle avait fait un portrait de Sutton Sharpe, l'ami de son fils. A la mort de l'avocat anglais, Mérimée offrit le portrait à sa famille. 11 est aujourd'hui la propriété de Miss Lietitia Sharpe, nièce de Sutton Sharpe'.

Jean-François-Léonor Mérimée fut peintre de talent, secrétaire perpétuel de l'Ecole des Beaux-Arts, professeur de dessin à l'Ecole polytechnique, chimiste et écrivain. (Traité, resté classique, sur La Peinture à c huile et ses procédés, r83o.) Ce qui a été dit de plus complet sur lui se trouve dans un article consacré par M. Charles Éphrussi au peintre miniaturiste Simon-Jacques Rochard dans la Gazette des Beaux-Arts. Mais au catalogue des productions de Léonor Mérimée fourni par cet articleMl convient d'ajouter les indicationssuivantes:

r Le lycée Henri IV, où Léonor Mérimée enseigna le

1. Maurice Toihiumix. l'iospcr Mi'r'niiéc, .ses porlrails...^ p. 4").

L'. lbi<l., i-p. 9 ("t 17.

.'). Mcirinc de Fnnnc, l'JOti. |>. Ki'j.

\.G(tu'll(' (IcH Uemi.r-Arls, IS'.M, t. II. |>. iiS.

SUR MKRIMKK. 71

dessin (c'était alors le lycée Xapoléon), posséilc de lui un ])ortrait d'Etienne-Augustin de W'ailiy, premier proviseur de ce lycée. Ce portrait a été reproduit en tète de l'Annuaire pour 1905 de 1' « Association amicale des anciens élèves du lycée Henri IV ». .Mais l'artiste qui a fait cette reproduction a coupé le bas, en sorte que la signature n'apparaît pas.

2" Il faudrait mentionner pour mémoire une œuvre. Les Faunesscs, qui appartint à la famille Saint- René Taillandier et que Mérimée racheta ; malheureusement, car elle périt rue de Lille '.

3' ]\I. Gabriel Saint-René Taillandier — un des fds de lacadémicien — possède une toile importante de Léonor Mérimée. C'est une composition de grande dimension (demi-grandeur naturelle), qui représente toute une famille, la famille Lebeuf, dans un jardin. Au centre, le père. A sa droite, une jeune femme, sa sœur. A sa gauche, la mère, assise et faisant jouer un tout jeune enfant, lequel est debout sur un banc. Aux pieds de la mère, son aînée, une fillette de trois ans, tient sa poupée avec gravité; cette fillette sera la mère de Saint- René Taillandier. Un détail du tableau, qui pour la famille est probant, permet de le dater avec exactitude : il a été peint en 1797 (avant novembre).

Les lettres de Léonor Mérimée à Fr. -Xavier Fabre, que M. Maurice Tourneux avait signalées, il y a longtemps déjà, et dont il donnait de courts extraits, 'ont été imprimées depuis'.

1. Commun iqui'' par M. F. Sœhiu'e. archiviste aux Ai'chives nationales. '2. Maurice lo\iv\\&\i\,Pvosper Mérimée , itcs poilroil--; ses dessins, sa Hhliallièque. pp. A-2 et 14.

5. Paul Collin, yoiivelle Renie n-trospeetiee, \. IV, IS'.lt), pp. Il3-.il>8.

-.,. su II iMKIlIMKK.

Mais sur Léonor Mérimée écrivain, personne ne s'est avisé de ceci, qu'il en a été parlé par un critique d'art dont le nom mérite de retenir rallcntion : c'est Topffer. Dans un article de la Bihliol/ièf/nc universelle de i83i, Topfier rend compte du Traité de la peinture à riiuile'. Il en dit le j)lus grand bien. « Ouvrage peu volumineux, éciit avec cette clarté à la fois simple et élégante, qui met les idées d'un auteur à la portée de tous..., ouvrage où percent d'un bout à l'autre le savoir, la seule envie d'être utile, et ce véritable amour de l'art cjui ennoblit jusqu'aux plus minutieuses recherches, d C'est qu'aussi l'auteur n'est pas le premier venu. C'est « Monsieur Mérimée, artiste, homme de savoir, et, de plus, secrétaire perpétuel de l'École royale des Beaux- Arts, c'est-à-dire habitué tout au moins à tenir la plume ». De Prosper, pas un mot. Clara Gazai, la Caizla, la Jacquerie, la Chronique du règne de Charles IX (sans parler des Nouvelles publiées isolément) n'étaient pas encore connues à Genève.

L'article de Topffer n'a jamais été réimprimé : il faut aller le chercher dans la Bibliothèque universelle. C'est donc du Topffer ignoré. Et c'est bien du Topffer. Le procédé n'est pas l'art, dit-il, mais il a son importance et l'art ne saurait se passer de lui'. « J'ai en horreur les tableaux qui changent, et ce, dès longtemps, à cause de notre grand portrait de famille. Dans ce tableau, soit glacis, soit pleine pâte, soit couleurs frelatées, tous les visages, notamment celui de

1, Bibliufln'fiuc iinirciscUc (les Sricnrcs, licllcs-Li'lln-.s cl Arh, rédiger h Genève, t. \LVIl (Litt.M-aInro), 1S51, pp. ^Tli-'i'JO.

•2. <'.('. Topifer, Héjhwionx ri mrniix j/rniws {l'un peinirc (lencvois. IV, II.

SI m MKRIMKK. 7^

mon aïeule maternelle, ont pris un teint jîlomhc excessivement pitoyable. Et des repeints ayant été successivement appliqués en certaines parties pour rafraîchir les carnations, ces repeints paraissent autant d'emplâtres, pustules, dartres, imperfections cutanées; de telle sorte que les gens, après avoir considéré avec commisération la mine maladive de mes grandsparents, se prennent à me dire, ce qui me blesse fort : l^t vous jouissez pourtant d'une bonne santé. Ce n'est donc pas moi qui parlerai contre l'emploi des procédés qui peuvent prévenir ces inconvénients. » Léonor Mérimée était très frappé de l'importance que les Primitifs attachaient aux procédés matériels d'exécution; d'où l'étonnante persistance de leurs coloris, dont le secret, d'après lui, était perdu et devrait être cherché et retrouvé. Écoutez Topffer sur ce sujet : « En effet, les anciens peintres se gardaient bien de s'en remettre des intérêts de leur gloire future à la conscience d'un marchand ou au savoir d'un garçon de boutique. Voulant assurer par eux-mêmes l'avenir de leurs tableaux, ils préparaient ou faisaient préparer sous leurs yeux les couleurs, les huiles, les vernis qu'ils employaient. Elèves, ils étaient chargés de ce soin; maîtres, ils y façonnaient leurs apprentis, de façon que, enfants encore et avant de manier le pinceau, ils savaient déjà tout ce qu'il convient de faire pour rendre la peinture durable. Lisez la vie de la plupart d'entre eux, étudiez leurs mœurs : ce sont le plus souvent marmots rôdant par l'atelier, jouant avec les brosses ou servant de modèle pour quelque jeune saint; employés bientôt à nettoyer les pinceaux, plus tard à broyer les couleurs

^/j su II MKI'.IMKK.

OU préparer les huiles; toujours voyant faire au maître, assistant à ses créations, s'enfiammant à sa gloire, jusqu'au grand jour où, hahiles déjà sans le savoir et façonnés à toutes les pratiques de Tart, ils s'essayaient enfin sur la toile, ayant acquis, par ainsi faire, la science des procédés pour les années du génie et la maturité du talent avant la décadence de l'âge. Temps antiques! Temps des mœurs en peinture ! \'inrent ensuite les lumières, le luxe et les chimistes, traînant à leur suite les fabricants, les marchands, les débitants, les boutiques, où s'allèrent corrompre les bonnes traditions. O Fabricius, qu'eût pensé votre grande âme!... comme dirait notre concitoyen Jean-Jacques. »

C'est en i83i que Topffer écrivait cet article sur le Traité de la nei/itiire à F huile. C'est en i833 qu'il publiait le premier livre de son Traité du lavis à l'encre de Chine {c\m devint pai là suite les Réflexions et menuspropos d'un peintre genevois). Est-il téméraire de penser que l'essai sur les procédés de la peinture, ouvrage dont Topffer vantait l'excellence et l'utilité pratique pour les artistes, ait pu inspirer l'idée de l'essai sur les procédés du lavis ^

La vie privée.

Se serait-on attendu à trouver des renseignements inédits dans la Gazette des Tribunaux ? Un article de ce grave journal, compte rendu de ce que j'écrivais sur

STJK MKRIMKR. ;■;

Mérimée : A propos d'ouvrages rêceiils (et compte rendu, je dois le dire, beaucoup trop élogieux), contient les lignes suivantes, que j'en détache précieusement : « .lenny Dacquin était née à Boulogne-sur-Mer, le i>5 novembre 1811. l'allé avait été élevée pendant quelques années, vers 1827 ou 1828, à Paris, dans une institution de la rue de Berri, dirigée par une dame fort respectable, nommée Martinez. Une des anciennes élèves de cette pension, qui vit encore, nous a confirmé le portrait que fait d'elle la tradition locale de Boulogne-sur-Mer. Elle était ^( haute de taille, avec de «grands yeux d'un noir d'enfer, d'une expression toute « particulière » . Mais, à l'époque du pensionnat Martinez, elle semblait, ajoute la personne qui l'a connue alors, « plus faite pour ressentir une passion que pour en inspirer^ ». En recopiant ceci, j'ai sous les yeux une photographie de Jenny Dacquin âgée, seule image d'elle que je connaisse. Sans doute, il faut faire la part de l'âge, et d'ailleurs les yeux, les fameux yeux qui suggéraient à la (( tradition locale » une réminiscence de La Coupe et les lèvres, ont gardé leur vivacité. Mais la bouche trop large, la lèvre supérieure serrée, la lèvre inférieure retombante ont-elles jamais eu un bien grand charme? L'étude sur l'Inconnue, que nous a promise le H Chercheur de Boulogne », n'a pas encore paru, mais elle doit paraître prochainement.

Va maintenant, qu'on nous donne au plus t(')t une

I. Gazelle (les Tribunaux, 'i'i février 1907. L'auteur de cet arlic'e non signé est mon 1res estimé et très lettré confrère au barreau, M. Bonneville (je Marsan^rv.

;(; Sllll iMKIUMKK.

correspondance g-cnérale bien dntce, l)icn annotée, qui sera un trésor tle lenseignemcnls j)oiir l'histoiie littéraire, pour riiistoire politique et pour riiistoire des mœurs. Qu'on étudie les œuvres; il y a encore à dire : par exemple, au point de vue des sources. Mais est-ce qu'il ne serait pas temps de laisser de côté, et définitivement, la vie intime? Quel intérêt si grand celte question peut-elle donc avoir? On n'a que trop parlé au j)ublic de l'existence amoureuse de Mérimée, et au point qu'on a pu croire qu'une légende allait naître: Mérimée Don Juan. Je pense qu'il y aurait des réserves à faire. Ami des femmes, je l'ai dit; d'un certain nombre de femmes. Plus, c'est une autre chose. Très doué, voulant plaire et d'une terrible sécheresse, au moins apparente, il inspirait l'intérêt, la sympathie parfois, mais la passion non pas. Qu'il s'y joigne la confiance, et voilà plus qu'il n'en faut pour l'amitié. Mais c'est surtout en cette matière que tel brille au second rang à qui on n'offrirait jamais le premier. Quelqu'un qui l'a bien connu, qui ne pouvait pas lesentir, mais qui n'avait pas de raison personnelle de lui en vouloir, a dit de lui, fort justement, je crois : « Il n'eut jamais l'art d'aimer et d'être aimé'. » Laissons de côté ces aventures suspectes où l'on nous a montré que la défaite était intéressée, et comptons ses conquêtes authentiques : une maîtresse, qui l'a quitté pour un plus jeune, — une amie, l'Inconnue, dont jl vécut séparé et qu'il ne voyait qu'à force de supplications. De l'Autre Inconnue, il n'y a rien à dire : amour chaste, et pour

1. Arst'^iiP Honssayc. Ij's Confcssians. I. IV, p. 'l'Ml (dans le cliapilrc Mrrinu'p).

SUIl MKIIIMKK. 77

cause. Ce n'est pas là le bilan d'un homme à bonnes fortunes, de celui qui traîne tous les cœurs après lui, quelquefois sans qu'on puisse bien comprendre pourquoi, et parce que telle est sa destinée. Kt, même comme ami, n'eut-il pas de grands défauts à se faire pardonner? Etait-il féministe, comme nous disons aujourd'hui, celui qui « ne pouvait souffrir qu'une femme fût femme'? » Aimait-il les femmes comme elles veulent être aimées, jusque dans leurs faiblesses, surtout dans leurs faiblesses? Dans la correspondance avec son Inconnue, quel ton de supériorité désobligeante, et, dès les premières etlusions, que d'érudition ! Les plaisanteries de Maxime Du Camp sur ce sujet ne paraissent pas excessives ; on ne peut leur reprocher que de manquer d'indulgence'. (Il est vrai que si quelqu'un aurait dû être indulgent — ) Toute sa vie, il fut « livresque », et, tout jeune, il marivaude comme un vieux membre de l'Institut. Et que son embarras est amusant quand il doit offrir un cadeau à son amie, ou, avec l'aide de celle-ci, à une personne de sa famille, ou quand il s'avise de souhaiter la fête de Jenny Dacquin au bout de vingt ans'! A la fois taquin et soumis, il finit toujours par sacrifier ses volontés à celles de son amie. Certes, il n'y a rien là que d'honorable pour son caractère, s'il n'y a rien non plus qui le rapproche du dominateur des Mille e tre\ et sa mémoire ne perdra pas à ce qu'il ait été de ceux qui souffrent et non de ceux qui font souffrir.

Page 1