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X AU LECTEUR

(le pitié pour le Grand homme ; qu'il donne à ceux qui ne pensent point encore comme nous la tentation de Le connaître, de Le servir et de L'aimer ; qu'il apprenne à Ses ennemis que, dans des salles combles, par les auditoires les plus divers, Son nom, Son glorieux nom, a été à chaque fois acclamé et qu'avec ces inconnus, à chaque fois, il m'a semblé que nous avions fait des fidèles. — Et cela fut très doux.

Frédéric Masson.

Au Clos des Fées, le 15 août 1909 au jour de la Saint-Napoléou.

Qu'on imagine un enfant sorti d'une race toute française, porté, Jurant qu'on se battait, par une mère patriote, né dans la banlieue de Melz au lendemain des désastres, élevé et grandi, malgré que son père se fût rallié aux vainqueurs, dans un milieu populaire et traditionnel fidide au culte du passé, bercé de récils liéroïques et de souvenirs funèi)res, nourri des histoires épicpies an grand iiomme qui a consacré sa vie et son génie à sauver sa nation t't ((ui, écrasé par le nombre, a préféré les lointains et bi'umeux exils à une servitude dorée ; (ju'on imagine un tel enfant ainsi conçu et formé dans la banlieue de la cité lorraine, sous un ciel clair et léger, à la vue des coteaux adoucis oii grimpent les ceps de vigne et où courent des lignes d'arbres, des plaines aimables dont le vert vif est mis en

' Goiircicaco prononcée à la Société des Conférences le vendredi 31 janvier 11108.

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relief par le ruban argenté de la Moselle, paysage qui n'est point âpre ni mystérieux, dont la douceur captive plutôt quelle ne conquiert, mais simpose d'autant mieux, entre au profond de l'être et, tant qu'il respire, emplit ses regards et son cœur. Soudain, moins de dix ans après la guerre, cet enfant est transporté dans une maison de (Cadets, aux extrémités du royaume. C'est une faveur qu'a obtenue le loyalisme de son père. Il est élève du roi, il porte son uniforme, il est destiné à servir, comme officier, le roi son bienfaiteur. Et il vit sous un ciel lourd et noir, transi par le vent glacé des plaines neigeuses, au milieu d'enfants bostiles et mauvais qui tournent en dérision la langue qu'il parle, le pays dont il vient, les vaincus dont il est... Comment ne mépriseraient-ils point les vaincus, ceux qui « s'instruisent pour vaincre «. Tout le froisse, cet enfant, et le décbire; plus il est inttdligent et généreux, plus il souffre. Il se replie alors sur lui-même ; il s'enivre de souvenii-s ; de ses veux fermés, il revoit ses plaines natales, et les bosquets verdoyants, et l'eau joyeuse, et les maisons iiospitalières; il repasse sur sa langue le goiit des vins légers et piquants, des fruits acides, des gâteaux crémeux; il rêve des gloires passées, des vieilles églises, des statues ancestrales au pied de <|ui sont gravés des serments de mort <|ui furent tenus. Sur lui-même, rien (ju'en lui-même et avec lui-même, il l'etourne des regrets (jui. I(>rs(|u il regarde autour de lui. deviennent des remords. 11

(''liue LUI culte inléi'ieui" à ct'liii (jui luHa ius(|u";i la lin j)Our rimlépendaucc de son pays. 11 h; pare iriu-roïsmc, 1 égale aux grands lionnnes. lui donn»' du génie ; c'est son dieu, le messie libéi'ateur qui apparaîtra quel(jue jour pour rendre aux opprimés tl aux vaincus l'indépendance et Ihonneur — «-t pourtant cet enfant poi'te, par grâce spéciale, l'unil'ornie royal ; il est cadet royal, nouri'i, élevé, insliuil aux frais du roi ; il cùnnail sa destinée qui est de servir le roi et il ne clirrclie même pas à s'y soustraire. La lutte (jui s'institue, dans son esprit et dans son cieur, entre son passé et son avenii-, est si violente (jue sa raison peut y succomber et que son caractère en portera pour jamais les cicatrices. Quoi qu il résolve, quoi qu'il fasse, il subit une destinée (jui épouvanlcrail un hoinnic, et il est un enfant.

Tel Napoléon Bonaparte à son entrée à l'école de Brienne. Ce n'est point la France (ju il a perdue, mais la Corse; ce n'est point le roi de Prusse (|ui a conquis son pays, mais le roi de France. La conquête en est-elle plus douce pour les vaincus ? Pour être petite et pauvre, la patrie en est-elle jnoins sacrée '? Le droit qu'un peuple a d être libre se mesure-t-il au nombre de ses citoyens, à l'étendue de son territoire et à la fertilité de ses plaines ? Le vainqueur est toujours enclin à penser que son joug, à lui, doit être supportable au vaincu, et il applique sa pitié à ceux seulement qui subirent

4 SUU NAPOLÉON

d'autres maîlros. A qui vient de la C.orse ensoleillée, Autun et Brienne ne sont pas moins sombres qu'à (jui vient de Metz, Oianienslein ou Licliterfelde. Pour s'exprimer en une langue au lieu d'une autre, les railleries ne sont pas moins cuisantes, les injures moins sensibles, les blessures moins profondes. 11 y a peut-t'tre moins de bi'utalité ; il y a sûrement plus d'impei'tinence.

A Autun, encore, l'enfant n'était pas seul; il avait son frère, Josepli ; les maîtres (ju'il avait rencontrés étaient bons et s'intéressaient à lui : en trois mois, l'abbé Cliardon lui avait appris assez de français « pour faire librement la conversation et même de petits discours et de petites versions » ; mais, à Brienne, chez les Minimes, les Bonshommes comme on dit, nulle fa\('ur à espérei-, nulle proltM'tion à attendre : il entre dans le rang, il porte l'uniforme; il est soldat et il n'a pas dix ans.

Avant de trouver une expression de sa pensée (ju'on puisse lui attribuer avec certitude, il faut passer du temps. A Brienne, on reconstitue le milieu, on connaît les maîtres et les camarades, on discerne le régime (rinslriiction et la discij)line, mais, sauf (jue deux des condisciples de Napoléon ont apporté sur lui leur témoignage, on est réduit, au moins pour les ju'cniiJ'ies aunt-es, à des conjectures.

Na[K)léon a cmiiorté de Brimiie, en méux- lemps <|U un pi'olond lui-piis pour le genre d instruction

que donnaient les Minimes, une sorte de reeonnaissance attendrie pour l'IiospilaliU' qu'il a reçue, pour les souvenirs de son enfance quil va attachés. Avec les années, n"arrlve-t-il pas que, des lieux où l'on a souffert, on se souvient avec une sorte de plaisir? Une transposition s'opère où l'on prend j)Our des joies qu'on vous a procui'ées la joie qu'on a eue d'être enfant et de porter en soi l'allég^resse bondissante de la jeunesse emprisonnée. Napoléon fut bon pour tous les êtres qu'il avait rencontrés à Brienne, mieux (|ue bon, car pour certains, peu recommandables, il eut toujours des faiblesses. Principal, pi-ofesseui's, aumiuiier, portier, doniesti(jues reçurent de lui îles pensions et des places — des places de confiance. Ainsi Haute, le portier de Brienne, qu'il lit portier à Malmaison. Des camarades, nul qui, par la suite, ne fût placé — et bien — s'il s'adresse à l'ancien camarade devenu premier consul et empereur. En échange, Bonaparte ne demande point de bassesses ou de flagorneries, mais il n'admet point la familiarité', ni le tutoiement. Il ne répugne nullement à appeler aux fonctions les plus intimes de son cabinet ou de sa maison les témoins de sa vie passée : ainsi Bourienne, son secrétaire, « qu'il n'eût jamais éloigné sans sa cupidité » ; ainsi Nansouty, premier chambellan de l'Impératrice, puis premier écuyer — outre général de division et colonel général des Dragons ; ainsi Laplanche-Mortière, adjudant supérieur du Palais des Consuls ; Gudin, gouverneur de Fontainebleau ;

Lclit'iir (le yiIle-sur-Aire,aclniinislrateui-des parcs, jar<lins cl jiépinièrcs (!«' la Couroime.

Son orgueil est trop liaul monté pour qu'il l'odouto les souvenirs de son enfance indigente et triste; il s"v plaît au contraire, et en i-elève encoi-e sa destinée, mais de ce qu'il lui bienfaisant pour tous, ce nVst point à dire (ju'à lîrienne il ait eu des amis particuliers. Son cœur était en Corse et c'élail à ses frères, à ses tantes, ;i ses oncles, à ses grand"mères, à tout son monde de Corse qu'il rêvait. Dans les deux lettres qu'on a de lui, écrites de Brienne, il en énumère la litanie : Minana Saveria, Zia Gerti'uda, Zio Nicolino, Zia Touta, Minana Francesca, Sanio, Giovanna, Oj'azio.

Vis-à-vis de ses frères, à quinze ans qu'il n'a pas encore, il se pose en chef de famille; il raisonne leur vocation, il discute leurs aptitudes, il dirige leur carrière. Rien de plus précis et de plus formel ; selon une habitude qu'il a déjà el (ju'il conservera toujours, il dispose ses arguments par paragraphes, et c'est d'une logique irrésistible. Dès la première lettre qu'on connaisse de lui — letlre de juin 1784, éci'ite à un de ses oncles, vi'aisemlilablement Nicolo Pallaviccini, voici comme il .s'exprime sm- son frère Josepli : « 11 esl en rhétori(|ue et ferait h; mieux s'il }r.|vaillait, car M. le principal a dit à mon cher père (ju'il n'v avait tlans le collège ni phvsicien, ni rhéloricien, ni philosoj)lu' ([ui i'ù\ tant de talents (|ue lui et «lui fît si bien une Ncisioii. (JiianI à Télal (|u'il veut embrasseï',

LA JEUNESSE DE NArOLEO.N 7

recclésiastique a été, connu»' vous le savez, le premier qu'il a ciioisi. Il a persisté dans celte résolution jus({u'à cette heure où il veut servir le Hoi : en (juoi il a bien tort par plusieurs raisons : 1" Comme le remarque mon cher père, il n'a pas assez de hardiesse pour alFrontt'r les périls d'une action. Sa santé faible ne lui pei-mcl pas de soutenir les fatiii'ues d'une campagne, et mon frère n'envisage l'état militaire que du coté des garnisons; oui, mon cher frère sera un très bon ofliciei* de garnison, bien fait, ayant l'esprit léger, conséquemment propre aux frivoles compliments et, avec ses talents, il se tirera toujours bi(»n d'une société, mais d'un combat ? C'est ce dont mon cher pi're doute.

Qu'importe à des guerriers ce frivole avantage ? Que sont tous ces trésors sans celui du courage "7 A ce prix, fussiez-vous aussi beau qu'Adonis, Du dieu même du Pinde eussiez-vous l'éloquence, Que sont tous ces dons sans celui de la vaillance ?^

« 2'^ Il a reçu une éducation pour l'état ecclésiastique. Il est bien tard de se démentir. M^rTévô- (jue d'Autun lui aurait donné un gros bénéfice et

' Citant de mémoire, car on ne saurait croire qu'il les copie, ces vers, Mapoiéon les ortliogrâphie ainsi :

Qu'importe à des gucrriOs ces frivoles avanlages Que l'ont tous ces trésors sans celui du courage A ce prix fucier vous aussi beau quWdonis Du Dieu mOmo du Péou eusicz vous l'élocauce Que son tous ces dons .' sans celui de l'avallance,

soit deu.v vers fauv sur cinij et les autres incompréhensibles.

il était sûr d'être évOquc. Quels avantages pour lu famille ! Mgr d'Autun a fait tout son j)Ossible pour l'engager à persister, lui promettant qu'il ne s'en repentirait pas. Bien, il persiste. Je le loue si c'est de goût décidé qu'il a pour cet état, le plus beau pourtant de lous les corps, et si le grand moteur des choses humaines, en le formant, lui a donné, lel que moi, une inclination décidée pour le militaire,

« 3" Il veut qu'on le place dans le militain-, c'est fort bien, mais dans quel corps? Est-ce dans la marine? Il ne sait point de mathématiques. Il lui faudra deux ans pour l'apprendre. Sa santé est incompatible avec la mer. Est-ce dans le génie dont il lui faudra quatre ou cin(j ans pour apprendre ce qu'il lui faut et, au bout de ce temps-là, il ne sera encore qu'élève du génie, d'autant plus, je pense, que, tout»' la journée, être occupé à travailler n'est pas compatible avec la légèreté <le son caractère. La même raison existe pour l'artillerie, à l'exception qu'il faudrait qu'il ne travaille que dix-huit mois pour être élève et autant pour être officier. Oh ! cela n'est pas encore de son goût. Voyons donc : il veut entrer sans doute dans l'infanterie. Bon ! je l'entends, il veut être toute la journée sans rien faire, il veut battre le pavé toute la journée, et d'autant plus, qu'est-ce qu un mince officier d'infanterie ? Un mauvais sujet, les trois quarts du temps, et c'est ce que mon cher père, ni vous, ni ma mère, ni nmn cher oncle l'archidiacre

ne voulonl. car il a d/'jù iiionli-é des petits tours de léi^èreté et de prodigalité. En conséquence, on fera un dernier eliort pour l'eng'ag'er à l'état ecclésiastiijue, faute de quoi mon cher père l'emmènera avec lui en Corse, où il l'aura sous les yeux. On lâchera de le faire entrer dans le barreau. )>

Voilà Joseph. Pour le chevalier Lucien, (jue Charles Bonaparte vient d'amener à Brienne et qu'il a confié en (juelque sorte à Napoléon, un signalement en quelques phrases, mais (jui peignent : « Il est âgé de neuf ans et grand de trois pieds, onze pouces, six lignes. Il est en sixii'me pour le latin, va apprendre toutes les différentes parties de l'enseignement. Il manjue beaucoup de disposition et de bonne volonté. Il faut espérer que ce sera un bon sujet. 11 se porte bien, est gros, vif et étourdi, et, pour le commencement, on est content de lui. Il sait très bien le fiançais et a oublié l'italien tout à fait. » Tous les traits sont là, dessinés au burin, c'est un portrait parti', mais les neuf ans du sujet ne valent pas davantage. Avec Joseph, c'est autre chose : du physique. Napoléon n'a rien à dire ; il n'a point vu son frère depui cinq ans. mais il a reçu de lui beaucoup de lettres : « Il m'écrit très souvent », dit-il. C'est sur ces lettres qu'il a formé son jugement, qu'il a déterminé le caractère, qu'il a compris l'irrémédiable légèreté, la paresse, le désir de parader et de faire le beau, le manque de hardiesse pour affronter les périls, tout ce qui paraîtra chez le roi

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d'Espagne, et qu'il détermine cruellement chez lécolier d'Autun. iMais, en même temps (juune ci'iti(|ue si sévère, si profonde et divinatrice, une admiration passionnée : nul n'a des talents comme lui. nul ne peut, comme lui, être le soutien de la famille. « Quels avantages pour la famille ». s'il voulait s'employer pour elle !

De lui-mrme, rien. Pas un mot, ni dans cette lettre, ni dans celle, un peu postérieure, qu'il écrit à son père, moins confiante qu'à son oncle, moins abandonnée, singulièrement respectueuse, tout aussi précise, en ce (jui louche les moyens de carrière pour Joseph. Kien de sa santé, de ses études, de ses espérances. Mais, connue malgi'é lui. son caractère y parait et ses idées : son inclination décidée poui' U) militaire, son dédain en même temps poui' ce qui n'est pas les armes savantes : artillerie, génie, marine. Cela persistera en lui, si foit (ju'en Tan III, il préférerait ((uilter le service plutôt que de passer dans Tinfanlerie, y prendre un connnandement de brigade. Les ofliciers du (^oi'ps royal étaient si cerlains de leur sujiériorilé (jue, nu"^me promus généraux d'ar/nt''es, ils prétendaient ligurer à leur rang et avec leur grade dans larme à l'Annuaire de l'Ai-lilleiii^ e( ils en liraient vanilé.

Dans la Idlre qu il t'Ci'it à son pèr'e, .\a[i(>lt'on met cette phrase : « Je vous prie de me faire jiasser Hoswtd [Histoire de Corse) avec d'autres histoires

LA IKU.NESSK DE -N.U'OLÉON It

et meMiioires tourliant ce rovaimic. ^'ous n';ive/. rien à craindre : j'en aurui soin el les rapporterai en Corse avec moi, (|uand j'y viendrai, fùl-ce dans six ans ! » Voilà précisée la troisième idée directrice (|ui dominera sa jeunesse : la famille dabord, l'idée de famille, l'idée de protection sur ses frères; puis, le militaire, le iioùt el la passion de ce (|ui se rapporte à une vocation scientifique militair»' — car du bouton de guôtrt; et du détail d'uniforme, il ne s'est janiais incjuiété, et cette ambition du costume, qui détermine, cliez tant d'enfants, une sorte de vocation erronée, n'a jamais directement exercé son iniluenc»' sur lui ; enfin, la Corse, ce (}ui se rapporte et se rattaclie à la ulorilication de la Corse et de ceux qui en furent les héros.

A quatorze ans et demi qu'il a au mois de juin 1784, Bonaparte est tel en sa formation précoce qu'on le trouvei'a durant les dix années qui vont suivre. Il profilera de l'instruction donnée et. certes, il en a besoin, car si son style, tel qu'il le monti'e en ses lettres, est déjà tout fait précis, serré, mordant, l'orthographe est invraisemblable; il ignore qu'il y a des adjectifs ({ui s'accordent, des verbes qui se conjuguent; c'est une orthographe phonétique qui ne tient compte d'aucune règle, brise les mots à l'aveugle, les allonge ou les raccourcit selon la fantaisie. Pour déchifirer, non les caractères, car ils sont bien mieux formés qu'ils ne seront plus tard, mais le- texte même, pour

42 SUR NATOLÉON

deviner el raccorder les iiiots^ il faut une attention qui ne ]>ermet point d'enibiasser le sens de la phrase; mais, la translation faite, la pensée se lève, déjà si ferme qu'elle est du métal à médaille.

Tel est Bonaparte à la veille de <juitter Brienne. 11 y a paru dans « les exercices publics ». 11 y a été interrogé sur la syntaxe de la petite grammaire de De Wailly. sur l'arithmétique, la géométrie, l'algèbre, l'application de l'algèbre à l'arithmétique et à la géométrie, la trigonométrie et les sections coniques, sur la géographie et l'histoire. Il faut penser que les mathématiques lui étaient plus propices que l'orthographe, puisque Reynaud des Monts, sous-inspecteur général des Ecoles militaires, le jugea digne de passer à l'école de Paris, « de recevoir du Roi une place de cadet-gent ilhomme dans la Compagnie des Cadets-gentilshommes établie en son école militaire » ; mais il n'est pas moins un curieux exemple, en ce temps de culture classique, d'un jeune garçon arrivant à la vie sans aucune notion de la langue latine, ni même <le la franeaise. De celle-ci. Napoléon ignore toutes les règles, et aussi la prosodie, bien qu'il ait déjà le goût de citei' des vers — on ne sait pourquoi, car il les fait tous faux. En dessin et en allemand, quoique matii-res d'ens«Mgnemenl. nullité paieille, On connaît de lui des ligiu'S de fortifications, machinalement tracées durant des séances du Conseil d'Etat ; c'est le trait grossier et maladroit

LA .lEUNKSSE DE NAPOLÉON 13

(l'un cnranl. Donc, de rinslruclioii r-erue ol (jiii, certes, ne lail point lionneur aux Minimes, rien n'apparaît (ju'un j)eu ilc malliéniafi(jue.s. Mais l'esj)ril s'y est allernii dans les trois idées que l'enfant y a apportées et développées: Famillr, Pairie. Vocation militaire. Et le caracti'i'e s'est trempé : responsai)ilité, dignité morale, sentiment exalté do la personnalité.

Il faut (|ue, durant l'année scolaire 1784-1785 (jue -Napoléon passa à l'Ecole militaire de Paris, il ait travaillé avec une incroyable ardeur; car, enli'é ^ ne connaissant rien de la langue, il sort l'écrivant pres(|U(» correctement : non ({u il en faille juger par les lettres quil écrit, à l'occasion de la mort de son père, à son grand-oncle l'archidiacre Lucien et à sa mère : ce sont des exercices de style revus, corrigés, complétés par les professeurs : rien n'y est sincère, pas môme les larmes. Et pourtant de quel amour profond, respectueux, admiratif, Napoléon aimait son père I On lui fait écj-ire à sa mère « qu il redoublera de soins et de reconnaissance, heureux s'il peut, par son obéissance, la dédommager un peu de l'inestimable perte de cet époux chéri ». Quel style de fils à mère ! On a par bonheur des points de comparaison plus authentiques : une lettre tout récemment trouvée, écrite paj- Napoléon à son cousin Arrighi de Casanova, pour lui demander de venir le voir à l'Ecole militaire. C'est du début de son séjour. Puis diverses

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|iièc(>s (le 1786, année d'où partent les manuscrits publiés par M. Biagi et par moi.

Seulement, pour la prosodie, Napoléon n'a point progressé : on a dit qu'il avait fait des vers, notamment une fable : le Chien, le Lapin et le Chasseur. Cette fable n'est ])oint si mauvaise, et elle est en vers. Napoléon en était bien incapable : on la trouve dans <liverses anthologies et le mieux est qu'on aitirme qu'elle fut écrite en 1782. à Brienne, par Napoléon, qui n'avait aloi's que treize ans. Elle serait donc la première manifestation connue de sa pensée et en vers ! IH a ainsi des légendes ineptes et commodes dont on ne saurait trouver le point d'origine, mais qui seront pieusement recueillies tani qu'il y aura des collecteui'S danecdotes. Hfaul bien donner la fable pour qu'on en juge.

César, chien d'arrêt renommé, -Alais trop enflé de son mérite, Tenait arrêté dans son site l,'n malheureux lapin de peur inaniîué.

« Rends-toi ! lui cria-t-il dune voix de tonnerre Oui fit au loin trembler les peuplades des bois. Je suis César, connu par ses exploits Et dont le nom remplit toute la terre. « A ce grand nom. Jeannot lapin.

Recommandant à Dieu son âme pénitente, Demande dune voix tremblante :

« Très sérénissime matin Si je me rends, quel sera mon destin ?

— Tu mourras. — .le mourrai, dit la béte innocente.

Et si je luis-'.' — Ton trépas est certain.

— Quoi, reprit laninuvl qui se nourrit de Ihvm. Des deux côtés je dois perdre la vie !

Hue votre au::uste seigneurie

Veuille me pardonner, puisquil me faut nuuii-ir Si j'ose tenter de m'enluir. »

Il dit et fuit en héros de garenne.

Caton l'aurait blâmé, je dis qu'il n'eut point lurt.

Car le chasseur le voit à peine Qu'il l'ajuste, le tire et le chien tombe mort. Uue dirait de ceci notre bon Lafontaine ? Aide-toi, le ciel t'aidera.

J'approuve fort cette méthode-lii.

Or, voici, en i-éalilé, comment Napoléon, quatre ans après cette fable qu'on persévère à lui attribuer, car cela fait bien, s'essayait à la poésie. Voici les lignes de longueur inégale et terminées par (les assonances à peu près semblables qu'il écrivait sur le feuillet de garde de son Bezout : le Cours de mathématiques à Vusage des élèves de V École militaire :

Grand Bezout, achève ton cours; Mais, avant, permets-moi de dire Qu'aux aspirants tu donnes secours.

Cela est parfaitement vrai.

Mais je ne cesserai pas de rire Lorsque je l'aurai achevé Pour le plus tard au mois de mai.

Je ferai alors le conseiller.

Pour les matiiématiques, il est sûrement meilleur que ses condisciples. En un an d'études, il a appris ce qui, des autres, a demandé deux, trois, quatre années; «lans cet examen de l'artillerie, où concourent non pas seulement les élèves de l'Ecole militaire, mais les aspirants d'artillerie, élèves appointés des diverses écoles de province, il n y a

16 SUR NAÎ'OLÉON

point préférence pour les cadels-genlilsliommes — au moins avant 1783, où ils subissaient l'examen à Metz avec tous les autres. A partir de 1783, ils sont examinés séparément, à Paris, en présence (les officiers du corps (jui s'y trouvent, et leurs chances paraissent croître.

Cet examen est en forme (loul)le : on peut s'y présenter pour élève d'artillerie ou pour lieutenant en second. On saute alors le premier degré, mais on se trouve en concurrence avec tous les élèves d'artillerie ayant quatre à cinq années d'études spéciales; on est interrogé sur les mêmes matières et par le même examinateur. Ainsi, lorsqu'en septembre 1785, après un an dEcole. Bonaparte est admis à l'examen, c'est en même temps que 20i jeunes gens, dont un quart au moins élèves d'artillerie ; 136 subissent les épreuves jusqu'au bout; 58 sont reçus officiers; de ces 58, 49 sont élèves d'artillerie. Sur les 58, il est classé le quarante-deuxième ; mais trois cadets-gentiisbomnu's seulement ont, avec lui, affronté l'examen d'officier en sortant des bancs de l'Ecole. — et de ces trois, deux sont enti'és en 1781, — Picot de Peecaduc et Phélipeaux. destinés à être les adversaires résolus et souvent heur-eux de Napoléon, et un en 1783, Desmazis, qui fut, à l'Ecole, son instrucleur d'infanterie et qui demeura son ami L'on peut même dire que Desmazis l'ut le premier Français pour qui Napoléon ait épi'ouvé des sentiments de s\ni])atliie réelle.

Se présenter après un an d'études et réussira un examen pour qui les autres candidats ont au moins trois ans de préparation, cela sort de l'ordinaire. Kt ce ne sont pas les protecteurs (jui y ont influé. Orphelin, pauvre, à peine noi)le, tout juste Français, Jîonapartr n'a aucun ressort (ju'il puisse faire aj^ir — et dailleurs Texaminateur est Laplace.

C'est ce même Laplace qui, vingt ans plus tard, le 30 floréal an XII, à cheval, entre le président du Corps législatif et le président du Trihunat, proclamera sur les places de Paris, en sa (|ualité de chancelier du Sénat, le sénatus-consulte appelant à la dignité impériale Napoléon Bonaparte et établissant l'hérédité dans sa famille : « Sire, écrira-t-il, je viens de proclamer, aux acclamations du peuple, empereur des Fran(;ais, le héros à qui j'eus l'avantage, il y a vingt ans, d'ouvrir la carrière (ju'il a parcourue avec tant de gloire et de bonheur pour la France. Puisse la Patrie, que vous gouvernez avec tant de sagesse, après l'avoir retirée de l'abîme, jouir longtemps des fruits de votre génie ! »

Napoléon, consul et empereur, traita ses professeurs, ses examinateurs, ses condisciples de l'Ecole militaire comme il fit de ceux de Brienne : mais le nombre de ceux qui furent employés, qui parvinrent à des situations et à de hauts grades est bien moindre; c'est que la plupart des cadets-gen-

tilshommes ont émigré et qu'ils sont restés fidèles à leur foi royaliste. Ceux qui avaient accepté ou sollicité les bienfaits de Na})oléon, se hâtèrent de retourner à leurs maîtres, — certains un peu vite, mais le nombre en est médiocre. Lorsqu'on sait qu'aucun n'aurait invoqué en vain les souvenirs de l'Ecole militaire, et que, plutôt que de solliciter l'Empereur, l'immense, majorité préféra la retraite et la misère aux emplois et à la fortune, cela n'est point pour donner une médiocre idée des sentiments que prenait la jeune noblesse dans l'hôtel du Cbamp-de-Mars. La valeur des causes peut se mesurer au nombre, à l'étendue, à la durée des dévouements qu'elles inspirent. En France, la noblesse mihtaire qui, depuis les origines, avait formé Finexpugnable rempart de la royauté, témoiiïna pour elle encore par le sacrifice de ses biens, par son sang largement versé, par la détresse supportée noblement, mieux que cela, par le dédain d'une gloire qui s'ouvrait pour elle, mais qu elle n'eût acquise qu'en répudiant la lidélité des ancêtres. Les élèves du Roi restèrent les défenseurs du Roi. On en vit qui, n'ayant point de pain, prirent parti dans l'armée impériale comme simples sol- <lats et eaanèrent ainsi leur ration, mais combien peu, désertant les Heurs de lis, lirriil aclc d'obédience à leur ancien camarade, el lui demandèrent, en échange, des titres, des grades et de l'argent!

i^c '2H oc|()i)re 178o, Napob'-one de liuonaparle.

nominr lieutenant en second de la compagnie de hoiuhai-dicrs d«' d"Autune au régiment de la Fère du Corps royal de l'artillfrie. quitte ri]cole niililain', muni du modeste trousseau (jue lui a accord»' la libéralité du Roi : un uniforme complet, douze chemises, douze cols, douze paires de cluiussons, douze mouchoirs, deux bonnets de nuit, deux l)aires de bas, une boucle de col; une paire de boucles de souliers; une paire de boucles de jarrelit'i-es; une épée d'uniforme, et un porte-manteau de basane. Dix-neuf ans plus larch il rentrera (lans ce palais, qui a abrité sa jeunesse studieuse; il y rentrera, entre deux haies de ses soldais lui rendant les honneurs, salué du canon, accueilli i)ar les grands de son empire et les représentants dfs puissances d'Europe; il montera, dans son costum(> de velours rouge, brodé d'or et d'argent, étincelant de diamants, le collier de son ordre au col. le régent à l:i poignée du glaive, ces degrés (|u'il descend tirant son porte-manteau de basane. Dans les appartements ([ui étaient au Roi et qui sont les siens à présent, il revêtira les insignes impériaux : la tunique de satin blanc, le lourd manteau de velours rouge brodé d'or et doublé d'hermine; il ceindra sa tête de lauriers d'or, il ajustera à son côté l'épée ([ue le Pape a bénie; il saisira de ses mains le sceptre et la main de justice — et devant son armée entière rangée sur le Champ-de-Mars, devant son peuple entier représenté par les députés des cent huit départements,

il paraîtra. lui, l'Empereur que la nation a élu et (jue le Souverain Pontife a consacre...

Le petit Corse de seize ans, en gagnant par la diligence sa garnison de Valence oii,, avant d'èlro reçju officier, il va monter ses grades de canonnier, de caporal et de sergent, est certes bien joyeux de son épée donnée par le Roi et de son brevet contresigné Ségur, mais, s'il se tient obligé, étant au service, d'y remplir ses obligations militaires, il ne se tient point, en tant que Corse, obligé de remplir, envers le roi de France, des devoirs de sujet. Le premier écrit qu'on ait de lui, daté du 26 avril 1786 — trois mois après qu'il a été reconnu devant la troupe — se termine par cette plirase : « Ainsi les (torses ont pu. en suivant toutes les lois de la justice, secouer le joug génois, et peuvent en faire autant de celui des Français. Amen. » Cet Amcîi dit tout.

Dès ce premier fragment, linlluence de Rousseau apparaît évidente, non seulement dans les idées, mais dans la forme même des plirases et dans l'imitation du slyle. Bonaparte, à ce moment, est tout à Rousseau, mais il l'est autremeni (|ue les jeunes iiommes de sa génération, pour des raisons dillerenles, plus pressantes e( plus intimes.

C'est la Corse, l'amour, la passion de l;i (iOrse natale (jui l'ont amené à Jean-Jac(|ues, (Comment un Corse eût-il résisté h ces phrases du Conlral

LA JKUISESSE DE NAPOLÉO.N 21

<;ocial : « Il y a encore en Europe un pays capal)le de législation, c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté, mériteraient bien que (luelciue lionime saiic lui apprît à la conserver. J'ai ijuelque pressentiment qunn jour cette petite lie étonnera r Europe. »

On sait (jue, presque aussitôt, un Corse, capitaine au service de France, M. de Buttafuoco, avait écrit à Rousseau au nom de Paoli, vainqueur des Génois, pour l'inviter à donner au p.'uple corse un plan de législation ; Rousseau, llatté de cette conliance, avait posé des questions, demandé des renseignements, et, sans pourtant s'engager formellement, s'était montré disposé à fournir des idées générales. Il avait commencé même un travail auquel il attachait une grande importance : « On saura, a-t-il écrit, que je sus voir le premiin- un peuple disciplinable et libre où toute l'Europe ne voyait encore qu'un tas de rebelles et de bandits, que je vis germer les palmes de cette nation naissante et qu'elle me choisit pour les arroser. » Seulement, devant les ({uolibets de Voltaire, devant l'envoi en Corse de troupes françaises, devant le traité de Compiègne, il s'arrêta, « jugeant impossible et ridicule de travailler à un ouvrage (jui demande un aussi profond repos que l'institution d'un peuple au moment oi:i il allait peut-être être subjugué ».

Aussi bien ce Buttafuoco, qui avait réclamé

de lui une constitution sur le plan du Contrat social était en train de s'entendre fort bien avec le duc de Choiseul pour ménag-er l'annexion de sa patrie au royaume de France : ce (jui ne fut pas sans lui valoir de notables agréments : régiment de son nom, créé à son profil par ordonnance du l*^'' octobre i7(i9. titre de comte, grade de maréchal de camp, 8,000 livres de pension, sans parler de concessions importantes, telle que la pèche exclusive de l'étang de Biguglia et de la rivière du Golo. Lorsque, en 1791, Bônapartt' s'attaqua avec la violence qu'on sait à Matteo Buttafuoco. ce fut le traître à la nation corse qu'il visa, au moins autant que l'adversaire présent de Paoli. Ou plutôt, il fit masse des g^riefs de 1764 et de ceux de 1791, et tira des uns et des autres l'acte d'accusation.

Quels ((n'eussent été les motifs (jui avaient détourné Rousseau de se rendre le Lvcurgue ou le Minos du peuple corse, il n'en était pas moins resté aux yeux des Insulaires le seul homme (|ui leur eût rendu justice; il navait renoncé à leur donner des lois et une constitution (jue par l'horreur (le la conquête française. « L'expédition de (^orse, a-l-il é'crit, inique et ridicule, ciioque toute justice, toute humanité, toute politique, toute raison. » Bonaparte ne connut point celle phrase, mais il avait pi-essenti l'esi.'ril (jui \\\ dicla.

Il s attache donc à Rousseau, et si étroitement

qu'on n.' Irouvc pas un morceau de ses étu.los liUéraires ou poliLiqu.'s, <le 1780 à 1793, ([ui ne dérive (le Rousseau. C'esl à Rousseau qu'il pense lorsque « toujours seul au milieu des hommes, il rentre pour rêver avec lui-même el se livrer à toute la vivacité (le sa mélancolie ». (juil rêve au suicide, « et trouve la vie à cliar-e parc<' qu'il ne goûte aucun plaisir et (jue tout est peine pour lui » ; c'est Rousseau (lu'il imagine île défendre contre Ant.-Jaq. Roustan, ministre du Saint Evangile à (V.'uève, qui, dans un livre intitulé : Offrande aux autels et à la patrie, s'était avisé de contester, à son point .le vu<' de pasteur, le chapilre VII du (luatrième livre du Contrat social, ijue la religion romaine rompe l'unité de l'État, Roustan y <'onsentait, certes, et il applaudissait à la proposition, mais, pour les rtdigions réformées, il le niait et il s'in<lignait que Rousseau, ci-devant calviniste, le pût cr'oire. Ce pasteur avait joint sans doute à son ministère l.> fonds de M. Josse. Bonaparte le prend à partie, il le jette en des mauvais coins où il le svrre; dans ce morceau, (ju'il écrit de verve à moins de dix-sept ans, il se trouve avoir formulé sur l'unité de l'État vis-à-vis des divers cultes qui y sont pratiqués, une doctrine fort approchée <le celle qu'il tentera d'appliquer, consul et empereur, depuis le Concordat jusqu'en 1813. Encore s'y montrera-t-il plus lihéral qu'il n'était en sortant (le Rousseau. C'est Rousseau (lu il imite lorsqu'il écrit, lui aussi, un chapitre de ses Confessions,

24 SUR NAPOLÉOiN

lorsqu'i] s'essaye à discourir sur l'amour de la Patrie. Même lorsqu'il voudrait être plaisant et qu'il tente de l'être, comme dans le Projet de constitution de la calotte du régiment de la Fère, il ne parvient point à se défaire de Rousseau; il retombe vite aux dissertations politiques et l'on ne sait trop s'il met de l'ironie ou du sérieux dans ses propositions qui présagent presque l'inslilution future du Sénat conservateur. La (lorse est au fond de tout, il la pare de ses idées, il l'aiirémente de ses phrases, il fait d'elle une divinité, d'autant plus respectée qu'elle est plus lointaine et qu'elle lui est plus inconnue. Pour le désabuser, il faudra qu'il l'ait fréquentée et (ju'il y ait vécu. Kien ne rend incroyant comme d'approcher les dieux et de participer à leur culte.

Telles sont les spéculations de son esprit, mais est-ce assez dire qu'il s'est fait en même temps l'agent d'affaires de la famille; il est constamment en mouvement, rédige des mémoires, écrit des lettres, présente des placets, toujours au nom de sa nu're, pour la(|uelle il signe, j)ense, agit; se multipliant pour obtenir des secours, alléguant de prétendues injustices, réclamaii! même, (11111 yrvhv hautain, des droits (jui sont, à tout le moins, illusoires, mais (|u'il soutient avec tant de jicrsévérance et d'audace (ju'il les n'wA disculaidi-s cl les fait jtrcndre au sérieux, il nen a d'ailleurs nulle gratitude : ce n'est pas faveur, mais justici'. Peut-

rire le croit-il. Tout à l'heure, il amènera son frère Louis, le prendra à sa cliarg-e. se fera, de l'enfant, 1»' répélileur, le professeur, le pi're nourricier. « La famille », — « ravancemeni de la famille », — « le bitm-ètre de la famille ». c'est Tunique de ses préoccupations matérielles, car de lui-même il ne s'occupe point. 11 vit en ascète, et lorsque, plus tard, il se parera du luxe imaginaire de ses garnisons, lorsqu'il tentera d'effacer ces années de misère militaire, soutenues d'un si bel orgueil et d'une si constante austérité, tout aussitôt il en saisira le ridicule et il réclamera cette pauvreté superbe dont il fit son honneur.

Sur le métier, où il pousse son travail «'t où il s'exerce, du goût, de l'aptitude, des succès; rien (|ui sente Tesprit d'invention. Il utilise au mieux les outils qu'il a, il n'en cherche pas de nouveaux : il se borne à être un artilleur, un artilleur dans les bons principes : persuadé (jue « depuis la nouvelle réforme, il ne reste rien à désirer du côté de la perfection ». Dans ses papiers d'étude, on trouve du technique et du pratique, rien qui le montre tourné vers la stratégie, rien qui atteste une inclinaison à raisonner en grand du militaire. Cela même échappera seul à son esprit de réforme lorsqu'il le promènera sur tous les sujets. La formation de son génie reste profondément obscure. On peut croire qu'il le sent éclore, lorsque, par les circonstances, il y fait appel, et que ce génie se développe au contact des événements.

Telle est la vue qu'a permis de prendre de la jeunesse de Napoléon — de ses seize à ses vingt ans — une enquête i-endue^ aisée par l'abondance des matériaux, par la netteté des mobiles, par l'absence de complication dans les sentiments. Tel il est, tel il reste, car, s'il est immense, il est simple.

Au cours de sa vie, comme tout homme, il sèmera sur les routes les épaves de sa jeunesse. Otte passion pour Rousseau, attestée encore en 1101 par le discours de l'Académie de Lyon, sera la première à périr : il la reniera disant : « Il eût mieux valu, pour le repos de la France, que cet homme n'eût pas existé. » Mais elle restera tout de même au fond de lui et, si ce n'est pour le Contrat social, ce sera, jusqu'aux dernières heures, pour la Nouvelle Hélo't'se.

La (lorse. délaissée lorsqu'elle aura Irompé ses ambitions, lors(|u'il y aura éprouvé Tinsupportable supériorité de rivaux «lu'il jiiiie indignes de lui, lorsqu'il y aura subi la morlilication d'y être traité en étranger, en francisé, en ennemi de Paoli, son ancien dieu, la (]orse restera pourtant au premier rang de ses alleclions; il oul)liera la conspiration d'Ajaccio en 1809, la trahison de liaslia en 1814; il se bercera de l'idée que « s'il s'était n'tiré en (lorse, il «'ût été bien sûr dy réunir Unis les vceux, toutes les opinions, tous les elforts et il y eût été à l'abri contre toute puissance étrangère ». .\ux

lu'urps presque de l'agonie, il cherchera sur ses lèvres le bouquet <lu vin paternel, qui, seul, rafraîchirait sa bouche. Par toutes ses fibres, il reste attaché à la (^orse dont il avait fait, pour sa famille et son parti, une sorte de fief qu'administraient Madame et Fesch et où de grasses sinécures, payées par la France, récompensaient les anciens dévouements.

Pour la famille, jusqu'en 1810, jusqu'à l'époque où la passion paternelle se substitue en lui au sentiment fraternel, il en fait le pivot de sa politique, il y subordonnes il y sacrifie tout ; il s'emploie presque uniquement pour elle ; elle seule donne la clef de son systi'me ; elle seule explique et justifie ses contradictions apparentes et c'est elle qui l'entraîne à des entreprises où sombrera sa fortune et par qui croulera le gigantesque édifice qu'il avait élevé. Et, lorsque l'objet de son amour paternel lui sera ravi, il reviendra à la famille ; il croira encore qu'elle apporte le salut et rien ne l'aura désabusé.

Le militaire, faut-il dire qu'il lui fut une passion durable et dominante, qu'il ne cessa de méditer sur un art auquel il appliquait tout l'effort de son génie, et lorsque cet art aussi l'eut trompé et déeu, il ne cessait de reprendre et de retourner les causes et les improbabilités de sa défaite, n'admettant point (jue lui, le maître, eût rencontré d'autre adversaire supérieur que le Destin.

Ainsi les idées directrices de son enfance et de

28 SUR xNAI'OLEON

sa jeunesse pei'sistent durant toute sa vie etréclairent. Pour comprendre le Consul et l'Empereur, le dislri])uteur de trônes et le faiseur de rois, il faut l'écolier de Brieime, le cadet-gentilhomme de l'École militaire, le lieutenant de Valence et d'Auxonne. Tout en lui se tient et s'enchaîne et il n'est pas une de ses heures dont l'histoire ne doive être comptahle.

Le sujet que je me suis engagé à traiter devant vous serait, selon (ju'on l'envisage, très petit ou immense. Si je tentais Je vous exposer quel rôle Napoléon avait réservé à la femme dans la société inorganisée (ju'il avait recueillie de la Révolution, quelle éducation il lui préparait, quelles fonctions il lui destinait, il faudrait bien des heures; si j'énumérais les femmes qu'il a rencontrées et les aventures banales qu'il eut avec chacune d'elles, cela ne ferait que lui donner une apparence assez vulgaire d'un homme à bonnes fortunes (ju'il n'était ])oint, et cela serait fort court : pour être un séducteur, il faut du temps, et il était pressé. Il n'avait rien d'un débauché et s'il acceptait les occasions qui s'olfraient, on ne saurait dire qu'il les cherchât. Rappelons-nous qu'il était, à son entrée au Consulat, un homme de trente ans, et qu'il en avait quarante lors du mariage autrichien, après

' Conft'rencè prononcée à la Société des Conférences, le ^S (6vrior l'JOS.

30 SCK .NAPOLEO.N

lequel on ne sait uuère d'anecdotes de ce genre. Ces dix années-là, un lionnne, <jui est Bonaparte, pourrait les compter doubles; mais il faisait d'autres campagnes, et ce n'étaient lii (jue loisirs des garnisons. Ce qui vaut mieux d'être regardé que ces belles de l'appartement secret des Tuileries et de Saint-Cloud dont je ne pourrais faire revivre les grâces évanouies, fondues depuis un demisiècle au moins, avec les neir/es d'antan, c'est la formation sentimentale de Napoléon, sa façon très personnelle de concevoir l'amour, sa faiblesse envers la femme vis-k-vis de hKiuclle il se croit si fort, et son incompréhension de ce qu'elle est. En ceci, l'iiomme de génie n'est pas mieux renseigné que les autres hommes. Les deux sexes vivent et se reproduisent dans un pei-péluel malentendu. Ils s'étreignent sans (jue leurs rimes disparates se pénètrent et le mensonge est la loi constante de leurs rapports. Aussi, étant honnne, me garderai-je de discuter ce que les femmes ont pensé de Napoléon, — cida serait allaire aux fenmies : je voudrais seulement essaver de re^rarder ce cjuil a pensé d'cdles — ou plul(H à propos d'elles.

Pauvi'e, exilé, solitaire, Napoléon a vécu sa jeunesse entre ses trois passions : sa patri»». sa famille, son métier. La femme n'y a j)oint de place. Il est tout l\ ses études, aux besoins des siens et à ses rêves 11 est l'ude d'aspecl. j)eu fi'ottt' de Dionde : il

n'a rien pour plaire ; dans une soeiélé polie, aiinal)le, oi'i la fenune est reine, il aurait tout pour déplaire, si, par réaction, la sauvaprerie n'était à la mode, et si, après Paris enivré de Rousseau, la ])rovinee n'était pleine d'indulg'ences pour les (ils, p<'lits-fils et bâtards de Jean-Jacques. Mais Fionaparle ne dérive de Jean-Jacques que par l'éducation intellectuell(/: Il est sain et il est droit, poussé avec une naïveté de fond qu'il déguise sous un vernis deroideur autoritaire et compétente ; il n'est pas un aliéné ; il n'est pas davantage un profiteur; son àine est (ière ; sa pauvreté est oml)rageuse. Surloul il est liinide, et cela le rend brutal. Lne très gi-ande ci-ainfe du mystère féminin se résout en lui par la brus(|uerie des axiomes.

11 nie la femme, parce qu il en a peur el ([u'il l'ignore. Gela lui est commode. Une femme faitelle attention à lui, est-elle polie, est-elle familière — s'ent(Mid d'une de ces familiarités de bonne compagnie (jui ne tirent à nulle conséquence, qui tiennent simplement à l'aisanc*' d'une éducation mondaine? Aussitôt, il s'émeut, se j<;tte en sentimentalisme et, s'il arrive (ju'avec une de ces jeunes lilles il soit allé cueillir des cerises, il n'est plus le lieutenant Bonaparte, il est Jean-Jacques luimême : <( Je me disais en moi-même : « Que mes « lèvres ne sont-elles des cerises! Comme je les « leur jetterais ainsi de bon cœur ! » Il n'est point enhardi, mais il rêve, et, plus tard, comme il se souvient ! Lorsque M"" du Colombier, devenue

M"" de Bressit'ux, lui écrit, en \'i\\\ XII, à la veille (lu jour où il va monter au trône impérial, n'est-ce pas pour lui comme est, pour Rousseau, la pervenciie retrouvée à Cressier; tous les souvenirs remontant au cœur, l'installation aux Gliarnit'ttes et M""" (le Warens disant : « Voilà de la pervenclie encore en Heur ! »

Certes, Bonaparte est de ce temps, de cette formation et de cette école. 11 en portei-a jusqu'à la lin la mar(jue cjui est indélébile: de nn-me qu'aussi de cette pauvi'elé originaire «[ui l'a tenu dans une chasteté un pi'u lude oii il y a de l'Hippolyte.

De ce qu'il a consigné dans ses papiers la banale av(;nture de ses dix-huit ans avec une fille du Palais-Royal, il ne faut point tii-er de conséijucnces. Cette promeneuse des Galeries qui lui procurera de mélancoliques plaisirs est simplement rol)jet d'une expérience qui révMe une psychologie enfantine. S'il note le jour et le lieu de lavenlure : <( .Ifudi, 22 novembre 1787, hcJIel de Cherbourg, rue du Four-Saint-Honoré », ce nest point par reconnaissance, mais par esj)rit de précision coutumii're.

Tout de suite, au reste, Napoléon retourne à ses rêves. La débauche n'a pas (irise sur lui, et certes il est naïf : n'est-ce pas à (('tlf ingénue des Gale- !"ies qui! imagine il'adresser un discours sur l'Amour eomparé à l'amoui de la pairie et à l'a-

•inourdt' la gloire? Au moins l'a-t-il écrit à Paris, au luriut' hôtel, lr»'S peu de Jours après la nmcontr.' (lu Palais-Hoval, et c'est « le tableau lidMe (les sentiments (jui afzitent un cœur où toute la per- \ersité des hommes n'a pas encore pénétré ». Et comme il traite l'Amour, comme il le maudit, comme il le déclare ijj;nohle et ravalant. Aimer la patrie, la gloire, à la bonne heure ! .Mais la femme !

Et ce ne sont point là des idées de repentir, de iuiiitives résolutions (|ue cueillera au passage le premier minois gracieux : (jualre ans plus tard, dans un Dialoi/ne stir lAniour, où il se met luimême «Ml scène avec son camarade Desmazis, voici comme il s'exprime sur l'Amour : « Je vous dis plus que de nier son existence; je le crois nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes, enfui je crois (jue l'amour fait plus de mal... et ([ue ce serait un bienfait d'une divinité protectrice (jue de nous en défaire et d'en délivrer le monde. » Les arguments se sont développés et ce n'est plus à l'amour seul de la patrie qu'il entend que Desmazis sacrilie son Adélaïde, c'est à l'amour du devoir, à l'ambition, à ce qu'il nomme la vertu: « Quoi ! chevalier, lui dit-il, vous croyez que l'Amour est le chemin de la vertu"? 11 vous ùmnétri- (juelx cha([ue pas. Soyez sincère. Depuis que cette passion fatale a troul)lé votre repos, avez-vous envisagé d'autre jouissance ((ue celle de l'Amour? Vous ferez donc le bien ou le mal selon les symp-

tomes de votre passion. Mais, ({ue tlis-je! Vous et la passion ne font qu'un mrme tHre. Tant qu'elle durera, vous n'agirez que par elle! » Et il développe combien de devoirs sacrés linfortuté Desmazis va négliger pour son Adélaïde.

Misogyne, non pas, mais il comprend alors la femme d'une fa(;on toute chaste, toute familiale, on peut dire toute corse. Dans le discours présenté à r Académie de Lyon, qui est de la même épo(jue et de la même veine que le Dialogue sur l'Amour, il écrit : « Sans femme, il n'est ni santé ni bonheur. Vous enseignerez donc à la classe nombreuse des célibataires que leurs plaisirs ne sont pas les vrais, à moins (jue, convaincus (]u'iis ne pt'uvent vivre sans fenmies, ils ne fondent sur celles des autres la satisfaction de leur appétit. Vous les dénoncerez dès lors à la société entière. » Le mariage est donc le lien essentiel de la société telle que la conçoit alors lionaparte Hors le mariage, point d'amour physique. Nul homme ne saurait se soustraire au mariage sans devenir dangcrt'u.v pour ses semblables ; nul ne saurait être physiquement heureu.x hors du mariage ; mais ce n'est pas tout que lephysi((ue, il y a le Senf huent. <( Ou'est-ce que le Sentiment ? dit Bonaj)arte. C'est le li(;n de la vie, de la société, de l'amour, de l'amitié. C est lui (jui unit le fils ii la mère, le citoyen à la patrie, l'Iiomme à l'intelligence supérieure, l'homme ;i la société, l'Iiomme à l'homme ; c'est

<lonc principalement par et pour le Sentiment que nous vivons. »

C«' sont là des plii'asi'S : suflisent-elles à doimer une idée à peu près nette de ce que Bonaparte avait en tète ? Le mot Sentiment n'(îst point aisé à définir, mais quelle fortune il obtint alors! Tout y fut Sentiment t't l'on assure que Sentiment était là ])Our sensibilité. En effet, Ton appela Sen.s«6/c l'être qui témoignait du Sentiment : ce qui n'i»xpli(juait pas mieux ce qu'on entendait dire ; car la Sensibilité n'est point, dans ce cas, « le pouvoir qu'a riiomme d'être accessible au plaisir ou à la douleur » ; c'est une certaine émotivité, fort multiple en ses manifestations, qui est provoquée, dit Bonaparte, par la contemplation de la nature, par le spectacle des monuments, par l'inlluence du milieu, par la solitude, par le patriotisme, et qui prend des aspects différents selon les différentes vicissitudes de la vie. C'est ainsi qu'il distingue le respect et la confiance du Sentiment, l'estime et l'attendrissement du Sentiment ; la réconciliation du Sentiment, l'indignation du Sentiment, l'exécration du Sentiment, le culte du Sentiment, l'orgueil du Sentiment, la lierté du Sentiment. Ce Sentiment, qui est l'apanage des âmes privilégiées, met, si l'on [leut dire, la pédale aux impressions ([u'elles reçoivent, les fait clianter plus profondément et en prolonge la vibration, et c'est par la femme que le Sentiment doit être développé et modéré cbez l'homme : « Une femme, dit Bonaparte,

■M-> SUU NAPOLEON

est nécessaire au jeu de son organisation animale^ mais elle Test bien plus à la satisfaction de son Sentiment. C'est la compagne de la nature, laite exprès, modifiée exprès; qu'il la reçoive donc pour elle-même et, ridentifiant à son être, (ju'il en devienne inséparahhî! (jue son cœur s'épanche dans cet autre lui-même ! Plus forts contre les appétits déréglés, l'un et l'autre seront plus sensibles aux charmes de la vie. La douceur de l'union corrigera les sévérités de la rêverie, rendra la mélancolie plus tendre, les jouissances plus variées, le vaste champ du Sentiment plus abondant et plus fertile encore. »

Ne voit-on pas, là même, apparaître un des traits caractéristiques de Xapoléon : la femme lui semble nécessaire au développement et à l'exercice du Sentiment, mais ce qui importe, c'est lui-même, ce qui l'occupe, c'est lui — cai' oii il écr'û rho?nme, il faut bien lire Napoléon. 11 demande à la femme d'être l'objet déteî'minant ses imjtressions physiques ou mentales, mais il n'a point l'air de se soucier de ce qu'elle pensera ou de ce (|u'elle éprouvera. 11 imagine — car jus(|u'ici son expérience est singulièrement courir — la h'nnne comme une matière à exiiériences pour son esprit, plus que ])0ui- son corps ; car, dit-il, « les illusoires plaisirs des sens délra(|uenl d'abord la mai'hinede l'homme; surloul ils cnlt'veiit à crlui tjui s'y livi'f la pureté de tact, la sensualité morale, la délicatesse d'une bonne conscience; » mais, celte

tnalière no la tient-il pas pour incrtr? Admet-il qu'elle j)uisse palj)i(ei\ «'lie aussi, éprouver au même degré que l'honmie des impressions à peu près semblables"? 11 n'a point l'air de s'en soucier — ou plutôt, il ne met pas en doute que, dès que l'homme épouse la femme, la femme acceptera humblement la situation qui lui est faite. Elle se trouvera même très heureuse en sa soumission el n'aura garde de s'évader, soit par la révolte ouvertc,^ soitpar la révolte cachée. Pourtant, ce n'est point lumour physique qu'elle doit ressentir et inspirer et ce n'est pas sur lui (ju'elle peut compter. « L'homme, dit Bonaparte, ne doit s*' livrer à l'impulsion des sens (|u'autant (ju'il le faut pour sa conservation animale. Parle Sentiment, il goûte les vrais plaisirs. La l'aison non seulement lui en assure la durée, mais encore lui en procure d'assez vifs pour mériter une part distinguée dans le répertoire deses goûts. )) Que pensera la femme durant ce temps et comment, elle aussi, cultivera-t-elle le Sentiment ? Bonaparte ne s'en inquiète pas, mais d'abord est-elle faite pour l'éprouver !

Tout cela procède directement de l'atavisme corse ; d'une conception de la femme servante de l'homme, n'ayant part ni à ses affaires, ni à ses plaisirs, gardant la maison et les enfants, et réputée chaste — sous peine de mort. La femme n'est point là pour autre objet que de procurer à son maître des variations sentimentales auxquelles il n'a garde de l'initier.

■38 SUR NArOLÉO.N

L'amour physique est donc néfaste. Est-ce assez dire? « Voyez, écrit lionapartc, ce jeune adolescent livré à l'amour : il s'agite, il gémit, il pleure. Un l'eu dévorant circule dans ses veines; rien ne peut le tranquilliser. Que veut-il ? Qu'a-t-il ? Que désiret-il? Tantôt, il frémit, il hurle comme le lion d'Afrique. Tantôt, il chante avec la mélodie du cygne ou la tendresse de la colombe... Il se crée des monstres pour les combattre et en être tourmenté. Le monde est réduit pour lui à un seul appartement, l'opinion a une seule bouche, le bonheur à une seule fantaisie. La morale, la vertu, la société, la nature, la patrie, un père et une mère jusqu'ici chéris, tout lui devient étranger, tout lui devient insupportable, car il n'est ni morale, ni verlu, ni société, ni parents sans des devoirs à remplir, et, des devoirs, il ne pratique, il ne respecte ([ue ceux de sa passion ; il a des plaisirs et des peines sans doute, mais se compensent-ils? Ce n'est pas là notre question. .louit-il du sentiment naturel? Non... Jouit-il de la raison? Il ne connaît que les préjugés de la passion ; cela étant, ainait-il accumulé tous les plaisirs imaginables, il ne serait pas heureux, ne vivant pas conformément à son organisation, ne jouissant pas de la liberté ni animale, ni morale. »

Ah! Galon de vingt-deux ans, Caton (jue gardent de la femme la pauvreté, la solitude, la timidité, Caton qui mesure la violence de les ré<iuisitoircS

NAPOLÉON ET LES FEMMES ■'î'J

conlre l'ainour à l'envie peureuse ijue lu as de la femme, comme ta pédante sagesse tombera vite et s'abîmera lors(|ue tu la rencontreras, la femme (jui daignera t'encourage!" et qui n'attend que ton attaque pour y céder! Gomme alors l'expérience de nature tentée avec M"'^ Turrean, la femme du conventionnel, les serments du sentiment écliangés avec la petite Provençale Désii'ée Clary, sei'ont vite oubliés! Bonaparte est à Paris; la femme, la Parisienne apparaît : « Ici seulement, dit-il, de tous les lieux de la terre, les femmes méritent de tenir le gouvernement... Une femme a besoin de six mois de Paris pour connaître son empire et savoir ce qui lui est dû. » Et encore : « Les femmes, (jui sont ici les plus belles du monde, deviennent la grande affaire; « et c'est de toutes les femmes à la fois (|u'il est amoureux; c'est sur elles toutes (|u'il promène l'exaspération d'un désir qui ne sait comment s'exprimer, qui ignore les paroles (ju'il faut dire, les gestes (ju'il faut faire, qui se paralyse de timidité et d'inexpérience.

C'est aux femmes accomplies et déjà mûres que va, comme de juste, sa jeunesse effrayée et sauvage : la femme ne peut être pour lui que l'être de volupté, dont l'extérieur, tout factice, combine les g'ràces apprises, les attitudes étudiées, la science de la toilette, des parfums et des fards, avec l'absence des préjugés, l'exercice babituel de la volupté et une corruption qui sait faire des avances. Mais, telle est la naïveté de Bonaparte que, devenu

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l'amanl d'une de ces femmes, — et non de lu plus jeune ni de la plus belle — il eroil à la réalité du luxe dont elle s'entoure — et (juel pauvre luxe! — il croit à la grandeur du nom (juelle porte, à la solidité de sa fortune, à la réalité de son influence; si bien que, ne concevant aucun autre moyen de s'attacher une telle femme, de conserver une telle conquête, tout de suite, il lui offre de l'épouser, et il est certain (ju'ainsi il assure sa destinée.

Ce n'est pas l'ambition seule qui rencliaine à elle, bien que celle-ci y soit pour beaucoup, bien que l'hôtel qu'habite la ci-devant vicomtesse de Beauharnais, le petit cercle d'anciens nobles qui se réunissent chez elle, l'intimité où elle est avec certains Directeurs, le train (juelle parait avoir, les remises qu'elle dit recevoir des colonies — et qui toutes n'en viennent [)as, — le titre dont elle se pare, la viduité même dont elle Joue, tout cela lui jette de la poudre aux yeux, l'enivre comme d'un breuvage inaccoutumé, élégant, très cher, si longtemps souhaité, dont les lèvres aj)procheid enfin. Mais ce n'est j)oint tout qu»' l'ambition, ce n'est point tout que ce prestige mondain dont il l'entoure, ce n'est point tout que cette fortune dont il la pare et qu'il n'a garde de scruter, tant il parait craindre qu'elleluiéchappe : non, il raime. il raiine, ah I bien auti'ement (|ue l'iniortunt'' Desma/.is n'aimait son Adélaïde !

Le Sentiment a peut-être bien eii((jio sa j)lace, mais combien plus « les illusoires plaisirs des

sens » ! N'est-ce pas son propre portrait qu'a tracé Bonaparte par son « jeune adolescent livré à l'amour ». Entre tant de lettres (jue, de cliaque maison de poste sur la route de Nice, de chaque bivouac en Piémont, de cliacunede ses stations sur la voie triomphale, il lance à l'adresse de la citoyenne Bonaparte chez la citoijeniie Beauharnais, 6, rue Chanterenne — car, pour son monde, la vicomtesse n'avoue point encore qu'elle s'est mésalliée; — entre tant de lettres dont la moindre partie seulement est connue, car ces lettres, — trois ou quatre par jour, — Josépiiine les donne à qui veut, les prête à lire au premier venu, les laisse traîner sur les meui)les, les égare sur les chemins, les jette au vide-poches et aux tiroirs, — entre tant de lettres, qu'on en prenne une, presque au liasard. Presque, car on risquerait, en ne corrigeant point le liasard, de tomber sur des lignes qu'il faudrait iem])lacer par des points, et ces points coui-raient tout le long des pages.

En voici donc une, point des plus passionnées :

« Je n'ai pas passé un seul jour sans l'aimer; je n'ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras; je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'àme de ma vie. Au milieu des affaires, à la tète des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est dans mon cœur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée. Si je m'éloigne de

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loi avec la vitesse du torrent du Rlione, c'est pour le revoir ])lus loi. Si, au milieu de la nuil, je me lève pour liavailler, c'est (|ue cela peut avancer (le (juelques jours l'arrivée de ma douce amie. El cependant, dans ta lettre du 23, du 2G ventôse, lu me traites de nous. Toi/^ toi-même. Ah ! mauvaise, comment as-lu pu écrire cette lettre! Qu'elle est froide! Et puis du 23 au 20, restent quatre jours. Qu"as-lufail.puis(jue tun'as pas écrit à ton mari"?... Ah! mon amie, ce vous et ces quatre jours me font reg-retter mon antique indilTérencc Malheur à celui qui en serait hi cause! Puisse-l-il, pour prine et pour suppHce, é[)rouver ce (jue la conviction et l'évidence me feraient éprouver! L'enfer n'a ])as de supplice!... Ni h>s furies de serpent! ]'oiis ! vous! Ah! que sera-ce dans quinze jours?... Mon àme est triste, mon cœur est esclave et mon imag:inalion m'elFraie... Tu m'aimes moins, tu seras consolée, un jour tu ne m'aimeras j)Ius. Dis-moi-le. je saurai au moins nu'riter le nutl/ieur... Adieu, femme, tourmeiil. honheur. »'spérance cl àme de ma vie. (jue j'aime, (jue je crains, qui m"insj)ire des sentiments tendres qui m'appellent à la nature, à des mouvements tempestueux aussi v(dcaniques que le tonnerre, ,1e ne te demande ni amour éternel, ni lidélité, mais seuh'menl... rrri/r, fi'anchisc sans bornes Le jour que tu diras : je t'aime mains sera ou le dernier de /non amoui' ou h' dernierde ma vie. Si mon cfeur était assez. \ il poui' aimer sans retour, je h' li.ieherai a\ee 1rs dents .losé-

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pliiiic I Joséphine 1 souviens-toi de ce que je t'ai dit (luel(|ue{"ois : « La nature m'a fait l'ànie forte et « décidée, elle l'a bâtie de dentelle et de gaze. » As-tu cessé de m'aimer? Pardon, âme de ma vie, mon Ame est tendue sur de vastes combinaisons. .Mon cœur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui me rendent malheuieux. Je suis ennuyé de ne pas t'appeler par ton nom, j'attends (jue tu me l'écrives. Adieu! Ah! si tu m'aimes moins, tu ne m'auras jamais aimé; je serais alors bien à plaindre. »

Sincère, tout cela? — Sans doute, avec, tout de même, un soujxjon de littérature. Oiî n'en met-on pas alors ? Qui n'en a mis dans des lettres d'amour? — surtout en ce temps, avec cette éducation et cet idéal. Ce qui le montre, ce sont les dernières lignes, c'est surtout le post-scriptum (jui retombe au positif et 011 apparaît l'iiomme pratique : « Cette armée n'est plus reconnaissable; j'ai fait donner de la viande, du pain, des fourrages, ma cavalerie armée marchera bientôt; mes soldats me montrent une confiance (|ui ne s'exprime pas. Toi seule me chagrines, toi seule, le plaisir et le tourment de ma vie. Un baiser à tes enfants dont tu ne parles pas. l^ardi ! cela allongerait tes lettres de la moitié. Les visiteurs à dix heures du matin n'auraient plus le plaisir de te voir. Femme! »

Voilà du vrai Bonaparte, ilu Bonaparte ironique (jui, d'un trait, frappe au but. du -Bonaparte précis

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qui résume d'un mot la situation, du Bonaparte pattM'nel et bien plus pris qu'on n'imagine par ses beaux-enfants, du Bonaparte conquérant el stratège qui étudie son écliiquier et y manœuvre ses pions. L'autre ne serait-il donc pas vrai? — Si bien, mais il se fouette de la passion qu'il éprouve, il ne liait point d'amplifier et il se plaît à exaspérer le Sentiment pour eu mieux jouir.

L'on trouverait un pareil contraste dans la j)lupart de ces lettres — celles écrites depuis le 2i ventôse an IV (|ue Bonaparte a quitté Paris, jusqu'au 2o messidor où il retrouve Josépliine à Milan : juste quatre mois et deux, trois, quatre cents lettres, on en retrouve toujours. Une part de passion et de désir, qui est la poésie, une part, la moindre, de réalité qui est la prose. Mais il ne va jamais jus- (ju\î donner à celte femme (ju'il veut si ardemment près de lui la moindre ouNerture sur ses idées ou ses projets ; à peine si, en trois mots, il lui envoie les nouvelles qui courent et qui sont à tout le monde. Il fait deux parts de lui-même, si nt'tt»Miieiit tranchées qu'elles ne semblent point du même liomme : les aiï'aires et ce qui s'y rattache (|u'il g^arde uni(|uement pour lui; l'amour cl un peu — très peu — les enfants, la santé, les choses domestiques. Encore ce très \\v\\, seulement dans quelques lettres. Avec Joséphine, il n'est point dans l'attitude diin mari avec sa h'nnne, ni nn'n)e d'un amant avec sa maître^sse, mais d'un poète devant sa muse. Il lui demande de suuirérer des sen-

NAPOLÉON ET LES FEMMES 4o

salions et du sentiment; non d'y correspondre. Il a caison d'ailleurs : (jue dit-elh; en recevant ces vagues de tlanime (jui devraient incendier son cœur, en lisant des passages de ces lettres à ses visiteurs de dix heures? Elle dit avec ce petit accent créole qui lui sied : « 11 est drolle, Bonaparte. » Donc, cette passion est un instrument dont il se joue des airs en solo. Seulement, il croit à sa musi(jue. Il V croit si bien, et il en éprouve si fortement l'harmonie, que, même le feu tombé, la cendre reste brûlante. Et ce n'est plus par des mots qu'il l'exprime, mais par des actes.

Cette femme qu'il a faite la première de France — au point qu'on l'y invo(|ue sous le vocable de Noire-Dame des Victoires — ; cette femme aux pieds de la(juelle il a mis les princes et les grands de ritalie conquise, à qui il a ouvert les trésors des églises et des palais et qui a perru au moins la dime du butin fait par les généraux; cette femme soudain promue, par cette rencontre, des angoisses d'une galanterie besogneuse à la sécurité de la plus glorieuse fortune, dès quelle rencontre un soldat vigoureux qui lui fait la cour, ou un- calembouriste râblé qui la distrait, se donne et se livre. Lors- (ju'on voit Joséphine errer à travers l'Italie avec M. Charles, durant que Bonaparte l'attend à Paris, l'on se prend à penser que Barras ne l'a pas tant calomniée...

Bonaparte, au retour d'Ég^ypte, n'ignore rien de ce (jue Joséphine a fait en Italie, rien du spectacle quelle a donné durant qu'il était éloigné. Et il pardonne, et il oujjlie. Il a cette suiprenanle faculté d'abolir de sa mémoire les griefs (|u"il a formés : homme ou femme, n'importe. S'il pardonne l'offense, elle n'existe plus. Les hommes savent ce qu'ils font lorsqu'ils agissent contre leur devoir ou leur conscience, tandis qu'à son compte, et combien de fois le dira-t-il, la femme qui cède n'est point coupable. Elle suit la loi de son organisme. La faute est au mari ou à l'amant, (jui ne devait point quitter la place. Sans les verrous, la femme s'échappe; sans la continuelle surveillance, la femme succombe. Il faut les grilles, et doubles, et triples pour (jue l'époux acquierre une sorte de sécurité physique: car, pour la sécui'ité morale, il n'y doit pas compter. Les grilles, cela serait par trop oriental, mais Napoléon saui'a y suppléer et, lorsqu'il aura une épouse — car Joséphine n'aura jamais été que l'amante, la maîtresse, et ensuite l'habitude — il l'enfermera sous quatre femmes rouges, gardes du corps d'extrême conliance, qui ne la quitteiont ni le Jour m' la nuit cl (|ui, lilh-s et sœurs (If soldats, recevi'oiil un unilormc et exécuteront une consigne — comme des soldats

Cela n'est ]>oint avoir de la femme ini«' iilée très haute, mais lionaparte n a \ u (|ue lu leiMiiie formée par la Révolution et édu(|uée pai' la Hépuhli(jue, la femme à divorces et à unions lihies, la h'nnne (|ue

iNAPOLKCN ET LES FEMMES i^

la poAir tie récluifaud, li' l)OSoin d'argeiU, l'aUfail (lu plaisii-, ont rejelée de la société organisé, vaille (liif vaille, de l'aneien régime, dans celte barbarie anarclii([ue que pare, de ses laçons de gentilhoinnie habitué des tripots, l'ancien commensal de M""* de l^a Motte-Valois, le dictateur Barras. En vérité, ce n'était point au Luxembourg — en ce temps-là — qu'il devait tré(juenter pour apprendre le respect delà femme. Non plus en Egypte, où, s'il n'a point pris ses habitudes avec des femmes d'Orient, liellilote, l'épouse de l'infortuné Fourès, s'est montrée bien moins inexpugnable que Sainl-.Iean-d'Acre, et s'est rendue à la première somnudion. — El c'est, tout. Est-ce que, en vérité, pour tarder de telles, fennnesà un seul homme, cest trop de grilles et de cadenas?

Que la femme trompe, c'est donc sa vocation, même si ce n'est pas son plaisir. Joséphine n'y a j)as manqué. Que lui reprocherait-il? Il pai'donne donc; il oublie, mais à présent, (ini, a\ec elle el j)0ur elle, de la poésie; la prose reste seule.

De ces lettres d'Italie, dont le corps est tout de passion et le post-scriptum seul de raison et d'affaires, il n'y a plus dans les lettres de 3Iarengo, que \v jjosf-sc/'ipfttni. « Je suis à (lenî've. j'en })ai'lirai celle nuit. Je t'aime beaucoup; je désire que tu m'écrives souvent et que lu sois persuadée que ma Joséphine m'est bien chère ..))—« Je suis depuis hier à Lausanne, Je pars demain. Ma santé

est assez bonne. Lt» pays ici est très l)eau. » — « Je pars dans l'instant pour aller couclicr à Saint- Maurice. Je n'ai pas reçu de lettre de toi; cela n'est pas bien; je t'ai écrit tous les courriers. » Et cela va ainsi. Il est apaisé, comme établi dans son bonheur de mari. N'écrit-il pas de Martigny : « Cette pauvre M™^ Luçav est donc morte. Elle a bien souffert. Son mari doit être bien triste. Perdre sa femme, c'est perdi-e, sinon la gloire, au moins le bonbeur. »

C'est un mari, l'on ne saurait dire liés fidèle, mais «Hicore suffisamment amoureux, très confiant et gai, faisant des petites plaisanteries et des critiques légères : « J'espère, dans dix jours, être dans les bras de nui Josépiiine (jui est toujours bien bonne ({uand elle ne pb'ure pas et ne fait pas \a civctta (la cbouette) »; ou bien : « Je suis ici de])uis trois jours, au milieu du Valais et des Ali>es dans un couvent de Bernardins. L'on n'y voit jamais le soleil : juge si Ton y est agréablement. J'aime ])ien te voir gronder, toi (|ui «'s à Paris, au milieu des plaisirs et de la bonne compagnie. »

D'ailleurs, pas plus de polit i»(ue, ni de nouvelles. L'on j)eut dire : j)as jilus d'intimité. Une intimité, si l'on veut, réduite à l'épiderme. (jiii n'e.xige. d'un être à l'auti'e, aucune ouverture d'e.vistence. C est là ce (|u'il peut lui donner, cai', pour tout ce (|iii est projets, desseins, coiuluil»', actes même, il n'en livre lien. Gela n'est point à sa femme, ne lui a|iparlicnt jias, ne saui'ait lui appartenir. 11 ii'ad-

met poinl (|U«' la IVninie ait le iiioiiidrf» accî'S à sa p()lili(|ue cl, au besoin, il le fera iiKlcmeiil sentir. Elle doit exeicer son action dans le lessort (|u'il lui assigne : hienfaisance envers les pauvres, réconciliation de l'ancienne société avec la n(»u\elle, l'eslauration de la politesse el de l'éléiianct'. et — lôle nouveau pour Joséphine, mais (ju'ellc joue à merveille — épuration des mœurs extérieures par la rigoureuse observation des convenances. Car il est un censeur rif^^ide au(|uel rien n'échapj)e. et', dès le premier jour du (ïonsulat, c'est aux toilettes succinctes, c'est aux liaisons scandaleuses, c'est aux tripota^i^es d'amour, comme aux Iripolaii'es d'argent et de fournitures, ({u'il a déclaré luie guerre, dont les conséquences seront infinies : (|uel(|ue jour il l'éprouvera, mais rien ne l'arrêtera en sa marche. Il a résolu d'avoir un g-ouvei-nement honnMe dans une société décente : il établira riionnèteté dans l'administration et la décence dans les mœurs.

Pour cette œuvre-ci, il lui faut une alliée et ce sera Joséphine, et, à ce rôle, si nouveau pour elle, elle se trouve porter une aptitude singulière, car elle a de naissance la vertu sociale : et c'est pour- (juoi il partage avec elle son existence consulaire.

Comme il a fait à Mombello, où il fut ravi de la voir si aisée, si liien située dans un salon, il fait aux Tuileries. Et étant, lui, au premier rang, elle y monte et, à mesure (jue, pouriui, les lionneui's

.'0 SUR .NAPOLÉO.N

s'accroissent, il les veut plus t'clalants pour elle. N'étant que Tépouse du Premiei- consul et n'ayant reçu aucun i-ang dans IKtat, elle a pourtant une maison : à la vérité, les dames (jui sont attachées à sa personne sont ol'liciellement chargées </e /rtz're les honneurs des palais du Gouvernement, mais elles ne marchent qu'avec elle et après elle. Et elle fait la reine, elle tient cercle, elle reçoit les amhassadeurs, il y a chez elle uue étiquelte comme jadis à la Cour. Et Bonaparte admire cet air (ju elle prend, cette adresse qu'elle déploie, cette amahilité, cette connaissance du monde, cette science des relations familiales, cet à-propos (}ui, en toute occasion, lui font trouver le mol juste, et dit avec tant de g'râce. Un pas de plus, et la voici associée dans les voyag'es du Consul aux honneurs publics, haranguée et complimentée ; la voici au j)remier rang dans la famille, imposée par Bonaparte aux colères orgueilleuses de sa mère, de ses su'urs et de ses frères ; la voici au premier rang dans l'Etat, sans contestation, sans rivalité possible — le deuxième consul célibataire, le troisième veuf — nuHe autre femme qu'elle. Et eUe est en possession, elle ne saurait être écartée à moins d'un scanilale, répudié»' à moius d une nécessité j>oliti(]iie commandant un niai'iage pi'ineiei'.

Va. I ascension continuant. I()i>(iue b' premiei" consul Bon;q)arle se mue en euqjei«'ur, n'est-elle point là, à Sîiint-Cloud ? Peut-on l'omettre et la

NAPOLI'ON ET LES FEMMES Si

passer sous silence, celle qui lut ius(|u ici la couipagne de Loules les gloires? Peut-on faire qu'elle ne soit j)as, qu'elle n'ait point déjà sa maison comme une reine, qu'tdle n'ait point tenu la cour t't (|u'ell(' ne se soit pas lait des amis en tel nombre (ju (die soit devenue pres([ue une puissance. Pas une faute durant tout ce temps : une adaptation merveilleuse aux circonstances, une telle ductilité qu'elle est dans toute situation la fenmie qu'il faut, se coulant aux moules et en sortant comme une expression délinitive de ce (jue les plus difficiles eussent rêvé. Xon seulement elle n'a pas nui à l'ascension, ne l'a par l'ien entravée, niais elle y a aidé : elle a mis dans cette gloire de la gràct;. dans (••'Ile gi'andeur du (liarme, dans cet héroïsme une douceur. Kien ne saurait désormais séparer son image de celle de Napoléon : tdle le complète et l'achève.

KUe «>st donc impératrice. Et cela, à ce qu'il sendjle, ne change rien au ménage. Lorsque Napoléon s'en vient au camp de lîoulogne et qu'elle va partir |)Our Aix-la-Chapelle, la correspondance qui s'engage est du même ton, et il est précieux de trouver d'alors quehjues lettres inédites : celleci du 2 thermidor an XÏI : « Je suis, ma bonne petite Joséphine, arrivé bien portant à Boulogne, où je resterai une vingtaine de jours. J'ai ici de belles armées, de btdles llottilles et tout ce qui peut me faire jjasser le temps agréablement. Il v manquerait ma bonne petite Joséphine, mais il ne

faut pas lui dire cela. Pour être aimantes, il faut que les feuiines doutent et craianent sur l'étendue et la durée de leur empire. Adieu, madame, mille ciioses aimables partout. »

Qu'on remar(|ue le madame. Napoléeon a des velléités de se conformer au protocole royal. 11 le trouve noble et de grand air. On connaît cette lettre (|u'il a écrite, deux jours plus tard, le 4 thermidor, et (jui, tant le Ion est haussé, tant il est devenu brusquement impérial, détonne dans la correspondance comme un morceau d'éloquence un peu maniérée : « Madame et chère femme, depuis quatre jours que je suis loin de vous, j'ai toujours été à cheval et en mouvement sans que cela j>rit nullement sur ma santé... Le vent ayant beaucoup fraîchi cette nuit, une de nos canonnières (|ui était en rade a chassé et s'est engagée sur des roches à une lieue de Boulogne ; j'ai toul cru perdu corps et biens, mais nous sommes parvenus à tout sauver. Le spectacle était grand : des coups de canon d'alarme, le rivage couvert de feu, la mer en fureur et mugissante, toute la nuit dans l'anxiété de sauver ou de voir périr ces malheureux. L'âme était entre l'éternité, l'oeéan et la nuit. A cin(| heures du matin, tout s'est «'clairci et j(^ me suis couché avec la sensation d'un l'ève romanes(jue et épique ; situation (|ui eut pu me faire penseï' (|ue j'étais tout seul, si la fatigue et le corps trempé m'avaient laissé d'autre itesoin que de dormir »

iNAPOLÉOiS ET LES FEMMES 53

L'on était tenté de penser — n'eût été la chute — que la noblesse et la gravité des sensations éprouvées l'avaient conduit à employer cette forme cérémonieuse et ce vous si détesté lors de l'Italie. On ne connaissait jusqu'ici que cette uniijue lettre en cette forme, et cela achevait d'induire à celte supposition, mais en voici de nouvelles.

Après être revenu, le lo, le 18, le 2G tliermidor, au mon amie et au tutoiement, il se retrouve monarchique le 2 fructidor. Seulement, avec le madame et chère femme et avec le cous, comment accommodf^r cette phrase : « Ma santé est honne. Il nu? tai'dede vous dire tout ce que vous m'inspirez et de vous couvrir de baisers. C'est une vilaine vie (|ue celle de garçon et rien ne vaut une femme bonne, belle et tendre », et, dans cette autre lettre du 7 fructidor oîi il annonce son arrivée à Aix-la- Chapelle pour le 13 ou le 14, celte phrase : « Comme il serait possible (|ue j'arrivasse de nuit, gare aux amoureux. Je serai fâché si cela les dérange, mais l'on prend son bien partout où on le trouve. Ma sanlé est bonne. Je travaille assez, mais je suis trop sage. Cela me fait du mal; il me tarde donc de vous voir et de vous dire mille choses aimables. »

A-t-il senti le comique naturel de ce contraste entre les formules protocolaires (jui guindaient sa pensée et les paroles d'amour ou de désir, les lil)res plaisanteries d'un amant qui sait avoir été trompé — [)laisanteries (jui lui sont famihères et

54 SUR NAPOLKOiN

(juil ne savait point si près de l;i vérité (|uan(l il écrivait, de Vérone, le 3 frimaire an V : « Joséphine, prenez-y garde, une belle nuit, les portes enfoncées et me voilà ! » En tout cas, il renonce pour jamais au cérémonial, il retourne aux formes anciennes, plus simples, plus bourgeoises ^ qui conviennent à son orif^ine, à son éducation, à sa fa(;on de vivre. Mais il ne veut pas moins (jue Joséphine soit impératrice.

Ici, il faut l'avouer, on ne comprend plus.

(Jue, dans cette montée vers les sommets, il ait entraîné avec lui cette femme qu'il a tant aimée et qu'il aime encore, cela s'explique : (jue, n'ayant pu se décider, après l'Eg-ypte, à se séparer d'elle, il l'ait associée à ses honneurs, et, de marche en marche, qu'il l'ait conduite jus(|u'au trône, cela est une conséquence! forcée ; mais il s'est en même lemps constamment refusé à demander à un prêtre la bénédiction nuptiale et, pour lui, lauteui- du Code, si le mariage civil compte seul devant la loi, le mariage religieux compte seul devant la conscience. A Mombello, général en chef des armées de la Républi(|ue, subordonné du Directoire, risquant par suite sa situation et son aveiiii'. non seulement il a voulu (ju'un prêtre bénît l'union de sa sd'ur Pauletle avec le général I^ech-ir, mais il a exigé ([ue ce même prêtre rt'IiubililAl le mariage civil fontiacté, près de deux mois auparavant, |»ar sa su'ur Klisa avec Félix liaciocchi. .V Pai'is, en

NAPOLKON ET LES FEMMES iio

r.in X. Premier consul de la Répuljli(|ue. iiiai-ianl son Itère Louis avec sa belle-lîUe Hortense, il a voulu pour eux la bénédiclion nupliale donnée par Ir cardinal-légal, et il a exigé (jue sa sijcur Caroline, mariée civilement depuis deux ans à Joacliim Murât, mère depuis un an d'un lils et grosse de six mois d'un deuxième enlani, participât à la cérémonie. A Mombello comme à Paris, Joséphine était à ses côtés. A Paris, c'était pour la (ille même de Joséphine, (ju'il recjuérait le sacrement, et, pas un instant, il n'a vu la pensée ((ue, mariant ainsi les autres, du seul mariage (jui comptât poui' lui, il put se marier lui-même. Donc, il refusait de sengager ; il avait l'idée de derrii-re la tète que ([uelque jour, pour (iutd(jue cause, il aurait à rompre ces liens (ju'il laissait llotler à dessein et qu'il ue se souciait point de rendre indissolubles.

Il ne veut pas épouser Joséphine, mais il entend qu'elle soit, comme lui, sacrée par le Pape; après (|uoi, il la couronnera lui-même. En \ érité, (juel lien plus lorl, du mariage ou du sacre '? Nul prétexte traditionnel à de tels honneurs. Dt' la branche des Bourbons, une seule reine l'ut sacrée et couronnée, Marie de Médicis. Henri IV fut assassiné deux jours après, et la reine, a-ton dit, si elle n'a point participé à l'assassinat, savait, au moins, qu'il se préparait. Il faut remonter au xiv^ siècle pour trouver, en France, quehjues exemples consécutifs de l'eint's couronnées. Gela est un })eu loin pour (|u'on l'invoque. Nulle l'aison dynasti(|ue : José-

56 SUR xNAI'OLÉON

phine ne pouvait T-tro mère; la régence était interdite aux tVinmes ; la (|uestion, au cas d'adoption pai- l'Empereur d'un de ses neveux, ne se posait pas que l'Impératrice pût être régente, put même recevoir la garde de l'empereur mineur. Nulle raison, de convenance : dominée par la crainte de perdre, comme elle disait, sa position, Joséphine, depuis (jue Bonaparte a pardonné, a gardé les apparences et mené une vie dont le public n'a point eu à s'égayer: pourtant, après cinq ans, on n'a pas tout oublié de la chronique scandaleuse, et si l'on remonte à dix ans!... Dix années, c'est un siècle! Toutefois, on se rappelle de plus loin, et les revenants d'émigration ont, sur les cancans de Paris, la mémoire toute fraù-he. Présenlci- la vicomtesse de lieauharnais à la consécration ])ontilicale, tout autre (jue Napoléon y eût l'eculé, eût au moins trouvé (|ue c'était passer la mesure : mais il se l'était mis en tète et le voulut à tout ris(|ue.

Le premier ris(|ue (|u"il courut, ce l'ut le mariage, Joséphine ayant révélé au Pape <|u"elle n'avait point été mariée; j)uis, ce lurent, au moment du divorce, les obligations vis-à-vis de rim[)ératrice couronnée et les exigences de tous les genres (|u"il fallut satisfaii'e, sans compter le reste, et les désagréments avec l'autre, la nouvelle, et ses jalousies et les griefs des Beauharnais, et, plus tard, les attitudes prises devant les Alliés vaincpieuis par la duchesse de Na\ai're et la duchesse de Saint-

Lcu. Tout cela paire qu'il l'avait aimée, (ju'il l'aimait encore, qu'il se plaisait, pour jouir du .S>//,fiment, à produire des situations qui fussent nouvelles et que nul être avant lui n'eùl traversées. Certes, c'est la preuve d'un grand amour, mais cet amour. Napoléon l'éprouve-t-il réellement pour celle tiui paraît en être l'objet, ou reclierche-t-il, grâce à elle, la satisfaction égoïste de sensations subjectives? Du jour où il sera certain d'avoir des enfants, son parti sera pris, Josépliine sera sacriliée, parce (jue, avant l'amour (lu'il ressent, avant l'habitude (lu'il a prise, avant la tendresse (lu'il éprouve, il y a sa personnalité continuée à travers les à"-es, l'avenir conciuis par sa dynastie, sa survivance établie par ses lils, — Lui !

De là, une forme nouvelle du Sentimentqui s'accusera chez lui, dans la façon dont il comprendra la femme et dont il l'aimera. Mais faut-il croire qu'entre ces deux périodes, celle oi:i s'arrête avec Joséphine la vie sentimcntale,cAU^ où recommence avec Marie-Louise, sous une forme bien plus naturelle et logi(|ue, une vie où l'amour paternel rejaillit en amour conjugal, il y ait eu pour Napoléon interruption dans les expériences sur le Sentiment? Ce serait malle connaître. Dans sa vie de consul et d'empereur, il y eut certes beaucoup de passantes. Quand un homme, à trente ans, est en possession de la suprême autorité et qu'il dispose d'un tel empire, toutes les femmes — ou presque

&8 SUR NAl'OLKO-N

— sOflVenl et il n'en est guère (jui se refusent. Mais la plupart, ils les a prises coainie elles se donnaient. 11 a échang-é un caprice contre une faveur — argent, diamants, place ou mari. La plu})art des visiteuses de rapparleiiieni secret aux Tuileries, à Saint-Cloud ou à Fontainebleau, n'en sortaient point les mains vides et n'y revenaient point, ou si peu. Et c'était alors par corvée commandée. Pour lui, comme le Sentiment ne trouvait point à s'exercer, il était hrutal et allait au fait. Tant pis pour les bégueules ! Mais (ju'il s'égarât parmi elles une femme ([ne n'eussent [)oint conduite la vénalité ou l'ambition, et (jui eût obéi à d'autres mobiles ; que Napoléon le reconnût et le constatât; aussitôt, la recbercbe du Sentiment devenait son but principal et l'on en trouve de bien étranges preuves dans les épisodes de sa liaison avec M"* Walevvska — épisodes d'ailleurs identiques à ceux de sa liaison avec jyjme Duchàlel. 11 exige que, dans le monde, dans It's dîners et les bals où (dl«' le rencontre, elle corresponde avec lui dans un langage mystérieux j»ar <jui, atout instant, il lui témoigne (ju'elle est présente à sa pensée, même lorsqu'il parle guerre, finances, administration, et (|iril soutient les discussions en appai'ence les jdus absorbantes. La brutalité dans 1»; geste, forme d'une sorte de timidili'- (|ui s'exaspère, s*est ac<"rue axcc la juiissancr. Le ral'linement dans la poursuite du Sentiment s'«'sl accent Ut'" a\e(' l'âge qui s"a\ance. mais n'est-ce

pas toujours riiouiiu»' des lettres à Josépliine, riionime du discours de Lyon, le lils de Rousseau.

Par contre, ce que devient Napoléon vis-à-vis de l'épouse, mère de son fils, rien ne l'a fait prévoir. C'est la race dont elle est qu'il a aimée d'abord en Marie-Louise. Il a possédé en elle l'Autriche, et les Habsbourg, et les Bourbons, et la longue lignée de rois et d'empereurs dont elle est sortie. Pour cela, il Ta aimée. Ensuite, il l'aime parce qu'elle lui a donné le fils sur qui reposent tous ses rêves, le second chaînon de cette dynastie qui doit régir les temps, pour (|ui l'Europe est déjà petite et le globe mesquin. Alors, il la pare de toutes le§ vertus, il la doue d'intelligence, de raison, de desseins et d'idées. Il réforme les Constitutions pour la faire régente; il pense à se sacrifier pour ({u'elle règne avec son fils. Le joui" oh il sait cju'elle l'a abandonné, il tend la main vers le poison libérateur.

C'est qu'il obéit ici à un autre courant traditionnel et personnel. La femme devient pour lui respectable et sacrée lors([u'elle est mère. Par une €onception qui tient vraisemblablement à son atavisme corse, à son éducation, à son amour filial, il dénie tous les droits à la femme, il les accorde tous à la mère. Ce qu'il a inscrit dans les lois civiles, il le pratique dans sa politique. Peu lui importe de se démentir : il croyait ne point connaître la femme, lorsqu'il dictait le Sénatus-con^

suite (lu 28 floréal; il croit la connaître à présent, parce qu'une femme lui a donné son fils. Et, pour cela, il pardonnera tout à cette femme, l'abandon, la trahison, l'adultère. Il lui pardonnera de n'avoir aimé ijue sa fortune et de ne l'avoir jamais aimé lui-même.

Au surplus, qui l'a aimé? L'être d'exception qu'il fut, qui s'est aimé lui-même en la femme, (|ui s'est procuré par la femme toutes les variations sur le Sentiment, étant trop haut placé par l'intelligence et aussi trop intérieiw pour provoquer, chez celles qui l'approchaient, les impressions de tendresse, de dévouement et de volupté ; la femme aime à égalité ; elle aime surtout l'homme auquel elle se croit par quelque côté supéi'ieure. Elle aspire à se venger de celui dont elle ne dominera jamais l'esprit ni la conduite. De son vivant, Napoléon ne pouvait point avoir d'amantes; aux jours de l'extrême malheur, il en eût pu rencontrer : certaines alors s'attendrissaient parce qu'il était tombé et qu'elles rêvaient de lui être consolatrices — Il les écarta d'un geste et passa. Il avait pris de la h'Hime tout ce qu'elle peut donner: il n'était pas de ceux qui se livrent à elle. On ne peut être consolé qu'en s'al)andonnanl. Accepter d'être plaint, c'est s'inférioriser ; le provoquer, c'est déchoir.

Sauf à quehjues femmes très rares, tournées vers l'héroïsme et éj)rises de la gloire nationale, sauf à des femmes du j)eujde, généieuses et vail-

WAl'ULÉU.N ET LES FEMMES tjl

lanles, en (jui siii"vi\ait ce quelque chose de romain qui vint de la Révolution et (|ui leur perniellait de comprendre cette ànie romaine, Napoléon, en son temps, fut odieux. AprJ-s un siècle, faut-il croire (juc la jjlupai't dt's femmes aient modifié leurs impressions? Il n'en faudiait j)as répondre : cliez une àme comme celle-ci, en (jui s'est développé si ma^nifi(juement « le culte du moi », dont l'impassibilité ne s'émouvait pas davantage à broyer les cœurs qu'à Djaggernauth, en écrasant les fidèles de Vicimou, ne s'émeuvent les roues du char triomphal, les femmes admirerontolles lénei'gie, la résistance, la suljoi'dination de lout l'être à la loi première du travail, ce caractère de grandeur qui découle naturellement des pensées, des paroles et des actes et les frappe d'une empreinte impérissable, l'audace de la conception, accompagnée, même dans le chimérique, par le calcul méticuleux des moyens d'exécution, la faculté de prendre partout la fortune à égalité, où (ju'elle porte et si surprenante soit-elle; tout cela les émou\ra-t-il !' en subiront-elles la prestigieuse majesté, ou bien, sans voir que, par là, elles compromettraient l'économie de cette incomparable machine humaine, souhaiteraient-elles y trouver d<'S formes plus amènes, un sens plus développé (le laltruisme, la recherche, par l'amour, d'une suggestion ou d'un partage de sentiments et d'idées au lieu d'un vulgaire échange de sensations ou de régoïste jouissance d'impression-s variées et tou-

jours objectives ? Mais alors il ne serait pas lui. Le moteur cèlerait un \ice Je construction (jui le ferait exploser à un moment. Ce n'est point à la commune mesure des amants et des maris qu'il faut juger Napoléon. Il l'a dit lui-même : « Le cœui' d'un homme d'Etat doit être dans sa tête. » C'est pourquoi, par règle de conduite, si ce n'eût été par tempérament et par ata\ isme. il ne se livrait point.

Qui sait si, en l'endant son cœur ainsi distant des autres êtres, en tenant la femme à l'écart de sa vie souveraine, ce n'était point par crainte qu'elle y prît trop de place et quelle l'entrahiàt à des actes que son génie n'eût point imaginés, sa raison pesés, son jugement déterminés ? N'est-ce point là ce que fit Marie-Louise ? Les liens d'humanité entravent et alourdissent, dans son vol à travers les rêves (juil réalise et les pensées dont il foi'ge des institutions, l'être surpr'enant qui. jadis, par une prophétique prescience, aécrit : « L'homme de génie est un météore qui brûle pour édaireison siècle » ; ils le tirent vers la terre, l'v ramènent et l'y brisent. On avait cru Ajiollon, et c'est Icare.

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