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MALMAISON ET JOSÉPHINE

C'est ici l'einpire de Joséphine ; du moins un L débris de son empire démembré; débris infime, '. (jui, si on l'envisage st^ul et tel (ju'il est, sans se représenter de quoi il faisait partie, donnerait une idée singulièrement fausse de la femme, de la fa(;on dont elle vécut, du luxe dont elle s'entoura, de la prodigalité qui fut l'essence même de sa nature ; — débris éloquent pourtant et nécessaire, car c'est ici la léte de cet immense domaine, c'est d'ici ([uelle partit pour en faire la conquête et. bien que la restauration de certaines pièces de cette demeure ait été liàtiveet fâcheuse, ces murs sont imprégnés d'assez de passé, pour que, en ce cadre, même au plein jour, les fantômes évoqués apparaissent plus distincts; dans les tombeaux tout proches, leur poussière tressaille et voici que, sortant de la légende, se dirige vers nous la théorie des êtres héroïques et charmants qui, il y a un siècle, ouvraient ces

* Conférence faito. à MaUnaison, pour VUniver.iHé des Annales, le 24 mai 1909.

portes, traversaient ces allées, hantaient ces salons, habitaient ces chambres, jouaient aux barres sur ces ])elouses, et d'une cours»- cnvolre disparaissaient sous les grands marronniers. Et nous les verrons encore tels qu'il y a cent ans, peuple d'amour, peuple de gloire, j)t'uple de séduction et de conquête, emplir ces salons et ces ciiamhres et nous les saluerons avec une admiration complaisante, mais non pas aveugle, un peu comme les Grecs antiques saluaient leurs dieux dont ils savaient les faiblesses el dont ils se plaisaieni à conter les aventures.

Malmaison, c'est bien plus et bien mieux (|u'un château, une terre, un domaine, c'esl un désir de femme poursuivi à travers vingt années et, à la fin, réalisé. Durant vingt ans, avec des yeux d'envie désespérée, Joséphine a regardé ce domaine, paradis où il lui semblait qu'elle ne dût jamais entrer; durant vingt ans, (die a regardé ces toits pointant au milieu des arbres, ces prairies et ces vignes (jui escaladaient la côte et elle s'est dit: cela ne sera jamais à moi, et puis, un jour, sur un coup de fortune, comme on n'en a vu que dans les contes de fées, elle est entrée ici en maîtresse el s'y est installée. Et, j'en suis convaincu : de toutes lès spb'Udeui's de son destin, les degi'és francliis à la suite de Ihuiapaiie. l'empressement des t'-lrangers, les llatleiies et les abaissi-ments de (juiconqut' j>ar la naissance ou la ieii(MniiM''e était le |dus haut en

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France, un Irono, la couronn." impériale, tous les palais et toutes les gloires, rien n'a valu pour elle cette réalisation de son rêve, cette prise de possession d'un désir, non point vague et confus, mais tangible, précis et borné. Une particulière, telle qu'est Joséphine, ne saurait désirer d'être r.'ine. Tout au plus, une Manon Phlippon avec sa nature de petite bourgeoise, souhaiterait-elle mal de mort à la Reine parce qu\dle est en haut et qu'il faut abattre tout ce qui dépasse le niveau des Manon PliUppon en femme et des Monsieur Rolland en homme ; mais elle ne va point jusqu'à se rêver la reine de France. Un être peut naître ambitieux, mais, pour que son ambition se développe, il y faut un objet ; après (juoi, un autre, puis un autre ; à l'ambitieux qui a de la suite en ses idées, chaque degré sert à monter plus haut, mais combien dispersentleurs rêves et leurs elforts. Pour Joséphine, elle n'ambitionnait même pas, elle se contentait de désirer, mais combien 1

Vous arrivez de Croissy : c'est là, dit-on, que, en 1778, elle vint dès son mariage avec le vicomte de Beauharnais regarder la lune qui aurait pu lui être de miel. Mais le fut-elle jamais? Elle n'avait été épousée qu'à la suite de combinaisons familiales assez malpropres où une certaine tante, M""' Renaudin, jouait le rôle principal. Le vicomte de Beauharnais, mauvais sujet dès lors et triste sujet par la suite, n'avait aucun goût pour elle. Cela se comprend: les femmes qu'il eût aimées, à dix-huit

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ans qu'il avait, eussent été des dames un peu mûres, coquettes, avisées, parc'es, fardées, corsetées, tout en manières, façons et façades, les marraines Comtesses qu'adore Chérubin et voici qu'on avait amené pour lui de la Martinique une Yéyette épaisse, lourde, non dégrossie —un tas, diraient les bonnes gens, — à peine sortie, si même elle en est sortie, de l'âge ingrat. 11 ne regarda point à ce qu'elle pourrait être, il lui demanda d'être à l'heure même ce qu'elle n'était point —ce que pourtant elle allait devenir si parfaitement. Il ne vit point ces \ eux bruns, curieux et tendres, ce col vibrant et long-, ces épaules tombées, ce corps qui s'allait fondre ni une caresse de grâce, et qui. étendu paresseusement dans une lassitude apaisée, donnerait si juste et si complète impression de volupté. Il ne vit rien de cela : et simplement, s'étant émancipé par ce mariag-e et mis en possession de la fortune de sa mère, il se mit à vivre en garçon beau danseur, beau parleur et fort accueilli chez les La Rochefoucauld, auxquels il n'eut garde d.' mener sa femme. Elle dut vivre donc avec son beau-père le marquis de Beauliarnais et sa tante M""' Renaudin (jui faisaient ménage commun, d'abord dans un hôt(d rue ïbévenot enfac<' la rue des Deux- Portes et à une campag-ne à Noisy ([ni était à la Renaudin; puis dans un petit hôtel rue Saint-Chai-les — une lue qui prolongeait la rue de la Pépinière, d<> la rue de Courcidles au Faubt)urg-Saint-Honoré. Et, durant que le Vicomte promi-ne ses sottises.

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d'abord dans les garnisons du rt'gimoni dv la San-e, puis en Italie, puis enfin aux lies, Joséphine mène entre son beau-père et sa tante une vie fort bourgeoise, très terne et que distraient peu la venue d'un fils Eugène-Rose et une nouvelle grossesse. Laissant là sa femme, le Vicomte, apivs avoii- vainement aspin' à létat-major du mar(|uis de Bouille qui part aux Antilles avec une figure de héros, déclare (|u'il veut servir comme volontaire à la 3Iartinique et il court à ses conquêtes. Elles n'ont rien de sanglant: Tune a des veux admirables, une coquetterie endiablée, et le minimum de scrupules qu'ait une femme. Elle entend qu'Alexandre se sépare de sa Joséphine (jui vient justement d'accoucher d'une fille Hortense-Eugénie et.poui' y parvenii", point de calomnie (ju'elle n'imagine. Sous le coup de dénonciations injurieuses, Joséphine porte plainte à son tour et, soutenue par tout ce qui est Beauharnais dans le procès en séparation qu'elle intente, elle se retire au couvent de Panthemont où elle reste près d'une grande année. Elle en sort avec les honneurs de la guerre, avant reyu de son mari, avec ses excuses, la promesse d'une pension annuelle de o.OOO livres, la garde de sa fille Hortense et tous droits pour voir son fils Eugèn*'.

Ainsi, mariée à la fin de 1778 (13 décembre), elle est définitivement séparée le 3 mars 1785 ; dans ces cinq ans, il faut placer les séjours de Beauharnais aux garnisons de Brest et de Verdun, le voyage en Italie, le voyage et le séjour àda Martinique et

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pour Joséphine sa claustration d'une année à Paniliemont: reste-t-il douze mois de vie commune?

Ce fut en sortant de Panthemont (jue Joséphine revint, dit-on, à Croissy, chez une de ses connaissances du couvent. Mais ce ne fut qu'en passant. C'est de ce temps pourtant que date, semble-t-il, l'éveil de son désir, car, de Croissy, que voit-elle ? Par-dessus les hauts peupliers de l'île de la Loge, toute la vallée s'étend à ses pieds, et Malmaison en est le point centrai. De la Seine à la grand'iroute, rien ne brise h' regard ; nulle maison, pas même des remises à gibier comme plus loin vers Rueil; la plaine nue, et le château seul au milieu des arbres : château, si l'on veut, nullement féodal malgré ses fossés ; point de donjon ni de tours, quelque chose de bourgeois, de reposé et de cossu; de larges avenues, une vaste cour d'honneur, des prés OLi paissent des moutons que semble mener la houlette de M"'" Deslioidicres, «les cliamps de blé juste assez pour (juon puisse songer à une toilette de meunière, des vignes à mi-côte, (juantité de vignes dont les pampres escaladent les coteaux, si bien qu'en bas du mont Valérien il y a la Remise (lu Bon Raisin ; au-dessus, une chevelure de bois, mais non point les bois saciés des forêts cellicjues où errent les esprits des ancêtres, des bois jolis, peignés, ratisses, (ju'on s'éloiiiif de ne lioiiit trouver fleuris et au milieu desijuels s'ouvre un lac aux eaux bleues. A chujuante minutes de

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Paris, c'est 1res loin, un i)ays presque perdu où il y a assez <l.' sauvagerie pour donner du piquant aux robes à la paysanne, <l<' mrme qu'à l'horizon quelques arcades de l'aqueduc de Marly éveillent chez h^s lettrés, avec le classique délire des citalions, la réminiscence des campagnes romaines.

El. comme s'il fallait qu'aux yeux de la Vicomtesse, ce Malmaison eût tous les prestiges, il n'était l.ruit entre Hueil, Bougival, Chatou et Nanterre, que de la belle société cju'y recevaient M. et M""= Le Couteulx du Moley, actuellement les propriétaires. Pas depuis très longtemps, à peine vingt ans. Ils \ étaient entrés en 1771, ayant acheté de M'"" Da- -uesseau. M"" de Nollent, Veuve du fils aîné du Chancelier, laquelle, en 1764, à la mort de son mari, avait acheté desBarentin qui, depuis le 21 septembre 1390, le possédaient par succession et mariage au travers des familles Goudet, Dubois, d'Auvergne et Perrot. Les Barentinen restaient seigneurs, mais n'habitaient point et livraient la maison à des locataires qu'on y vit déhler durant prés de deux siècles. Locataire est impropre, c'est acheteurs à vie qu'il faut dire et ils dépensent plus que les propriétaires véritables. Ainsi Jossier de la Jonchére, trésorier de l'extraordinaire des Guerres, qui, suivant certams, avait épousé une fille naturelle du Grand Dauphin, jeta dans Malmaison deux cents à deux cent cinquante mille livres; après lui, un M. de Boulogne, receveur général qui n'était pas pour rien parent de l'intendant des Finances, une M"^ Harenc aussi de

la Ferme générale, et àprésent c'étaient les Le Couteulx, Monsieur fermier général des eaux de Paris — eaux de Seine — s'enlend et «ju'il vendait d'autant plus cher.

Ainsi, comme d'ailleurs pour la plupart des maisons de plaisance qu'on nomme des châteaux et (jui Le sont plus ou moins, bâties aux approches de Paris depuis la lin du xvif siècle (faut-il dire la fin quand il y a Vaux '?), c'est ici œuvre des gens de finances. Les gens de robe sont au début; modestement, sagement, ils achètent une terre qui donnera, en même temps que la rente du capital, une agréable habitation; les financiers arrivent, dont c'est la laison d'être de pomper et d'épandre l'argent et (jui ne valent que par là; ils s'emploient à parer, à embellir, à acheter quelque chose qu'un autre n'ait point — même à le faire produire — et par là se rendent les indispensables coopérateurs des chefsd'œuvre du bon ou du mauvais gx)ùt, mais de ce (jui est tout de même chef-d'œuvre, étant le morceau le plus caractéristique de l'art d'une époque, en quelque voie qu'il s'exerce.

Mais M. Le Couteulx, — qu'on appelle du Moley pour le distinguer des Le Couteulx de La .\oraye qui ont Louveciennes, des Le Couteulx de Canteleu, de Caumont, des Aubrays, de Vertron, de Verclives et de bien d'autres Le (Couteulx, tous également sortis de Laurent Le Couteulx, originaire d'Yvetot, hMjuel vint au xvi" sièch' s'établir marchand de soie à Rouen — M. Le Couteulx du Moh'v

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n était point de ces financiers prodigues qui. comme certains d'alors, se plaisaient à entretenir des artistes, prenaient en leur compagnie le goût du beau et dépensaient leur fortune à le chercher ; il donnait dans la littérature, se procurait, en écliange du vivre et du couvert, des heaux-esprits à demeure et, moyennant qu'il l'hébergeât, louait ainsi au mois la Renommée avec ses trompettes. Yenait-on pour lui ou pourM'"'duMoley,néeLeCouteulx,qui,elle, avait inhniment d'esprit et de goût et Ta montré en (juelques portraits délicieux, de ces portraits écrits, d'un o-enre fané, dont les couleurs passées semblent de quelque tapisserie trop montrée au soleil. Chez M""" du Moley — la comtesse du Moley, disait-on pour se faire bien voir, — on voyait l'abbé Delille et Bernardin de Saint-Pierre, M'"^ Vigée-Lebrun et l'abbé Siéyës; Madame donnait aussi dans la noblesse et, entre le comte-duc d'Olivarès et le duc de Grillon se trouvait qualifiée pour parler des héros, baptiser les allées de son parc de noms espagnols, et prendre des airs de dame à tabouret. Monsieur, comme de juste, était pour la Révolution; il aspirait, avec l'abbé Siéyes son commensal, à détruire les privilèges et à tontlfier le Tiers état, dont par ailleurs il rêvait de n'être plus. Une petite-fille jouait sur les pelouses ; on la donnera à un Noailles et par elle la famille ducale refleurira: qui sait? ■ Cette aïeule ignorée a soufflé peut-être à Tune de ses petites brus les vers où elle chanta Malmaison. On s'oublie à les regarder, ces Le Couteulx, et

les dames et les messieurs leurs hôtes qui, gravement, parcourent le parc, une branche verte en main; cela signifie qu'ils méditent, qu'ils composent ou qu'ils rêvent, et ils passent les uns près des autres imperturbables et branche en main. Mauvais jeu pour M"'" de Staël qui, dans ses doigts, tant qu'elle j)arlait, roulait une branchette ; elle en usait un fagot, mais n'était-ce pas encore une cofjuetterie ? Et on entre, l'on sort, l'on court sur Paris, l'on en revient, visites, toilettes, voitures, tout le luxe agréable d'une vie ample et bien établie, voilà de quoi emplit ses yeux la Yéyette abandonnée, avec la })auvre pension que son mari paye le moins (|u*il peut ; et si elle n'envie point, comme elle désire !

Il faut (ju'elle parte, la pauvre, car elle n'est là qu'en passante, invitée, il ne faut point dire recueillie. Mais l'attirance est telle qu'après six années, la voici de nouveau à Croiss\', celle fois chez une créole de Sainte-Lucie, M""' llosten, qui, à Paris, l'a attirée dans la maison qu'elle habile rue Saint-Dominique, n'^ 40, et qui, à (Iroissy. tenant en location la maison du sieui' Bauldry, lui otfre ime gracieuse hospitalité.

Que d'événements entre ces deux séjours 1 Ce fut le retour à Fontainebleau, où la lante l^'uaudin s'est ti'ansportée avec bï mai'(|uis <•! où Ion vit chicliem(Mit, mangeant à mesure le fonds avec le i-evenu; Joséphine court la forêt à la suite des cbasses,

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