MALMAISON ET JOSK PII 1 N !•: TT
Sanc l'st général l'ii clid' de rAi-iiiéf du Hliin. cl il ri'Ialilil au ColIt'Lic national.
.Alal (|Ut' l)it'n. lainiéc 1)2 a passé, «'t l'hiver mémo lui pres(jue gai : pour ceux qui nélaicnl point (lircclemont touchés, pour crux qui, comme lieauhai'iiais, en liraient des grades, des honneurs et des prolits, pour ceux (jui, comme Joséphine, escomptaient le crédit (|ue leui* valaient leurs alliances et leurs relations, il y avait fort bien moyen de se consoler... des maliieurs d'autrui. Sans même être méchant de nature, ni particulièrement envieux, — et tel n'était ])oint le cas de ."M"'" de Beauharnais, — on cède facilement à la joie de monter les degrés, même f|uand on prend en ]»itié ceux (jui en sont précipités. Joséphine, pour la première fois, se faisait l'effet d'être une dame, cl. loul en se parant du titre de citoyenne, laissait passer sous le bonnet rouge les quatre grosses ])erles — d'ailleurs fausses — de sa couronne vicomtale. Seulement, à la (in, les ci-devant nobles curent beau affirmer qu'ils étaient ralliés à la Répuhli(juc, ils n'en furent pas moins les suapectf^ et, au milieu de septembre 171)3, ils durent s'éloigner de Paris. Pendant que sa belle-sœur Beauharnais se réfugiait à Champigny, chez M""' de Sarobert, où elle lU' tarda pas à être arrêtée, Joséphine se rendit à Croissy et, de M"'* Hosten, installée tout à côté dans une propriété plus belle, elle reçut la suite de son bail de 1.200 livres dans la maison
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lîaultlry. Le 2G se])lenil)re, elle (it sa déclaralion à la iiiunicipaliLc cl deux jouis plus lard elle lui rejointe par son fils Eugène, abandonné par son père à Slrashourg el mis lioi's du (.oliègc.
On a dil qu'alors lelic étail sa misère (ju'ellc avait mis ses enlants ap})renlis l'tni elu'zun lumuisier, l'autre chc/. une coulurièi-e. IJicii [)lulôl (juc la misère. — car avec maison de campagne de 2.200 livres et appartement à Paris, ce n'es! poini la misère, — h"ès vraisemblablement volonté d'affirmer son civisme et son admiration pour Jean-Jacques, instituteur d'Euiile. La maîtresse d'appi'eidissage d'IIortense élail sa gouveruanle. la citoyenne Launoy. et le jiutruii d'Eugène l'iiiit. en même temps que menuisier, agent national de la commune de Croissy. Il fait bon d'établir des relations avec les puissances, et plus elles sont bas placées, plus elles sont jalouses.
Josépbine se tint si fort assurée de son civisme <'t si garantie contre tous les ris(|ues qu'idle l'entra à Paris enjanviei'94 et (jue, de là. elle seidiardil à écrire à Yadier, président du (Àimilé de Sùret('' générale, pour réclamer sa belle-so'ui-Iieaubai'nais. Elle le lit avec francbise « en saus-culotit' montagnarde )). comme (die dit : rien ne iuan([uail à son épitre, ni les épigrapbes républicaiues. m' le tutoiement, ni les déclarations à la liiutus. ni le plai- <lover oi^i, senible-t-il. elle |)reii;iil pi-t'lcxle de sa belle-soeur pour tenter une apcdogie d'Alexandre 1 Cela n"est-il pas joli, celte revamdie de laban-
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donnée, et n'est-il point de Icron h en lircr snr la lacil*' et bonne luitnre de Josépliinc. — à moins, mais cela n'est qu'une supposition ^latuile, — que celte déclamation ne lui ait été sup^gérée par le principal intéressé? Ces choses arrivent.
Ce ne fut point cette démarche, pourtant intempestive, (jui (h'termina Tarreslalion de lîeauharnais. Le 2 mars, le Comité de Sûreté générale expédia tout exprès un de ses commissaires, le citoyen Sirej(Nni, pour arrêter à Blois, oi!i il s'était relii-é après une piteuse campagne, le ci-devant général <!! chef de l'Armée du Rhin et le ramener à Paris. Lr J4 mars, Alexandre fut écroué aux Carmes, où .lost'pliine vint le' rejoindre le 10 avril; mais, à elle, on n a point lail i^rid" du commandement de l'ArnitM' (lu liliin, ni de la maii'ie de Romoiantin. (ju'Alexandre n'exerça jamais ; elle conspire, elle conspire avec M'"" lloste-n et Croiseul, futur gendre de celle-ci, et c'est d«' Ci'oissy (|u'est partie la dénonciation.
Alors, l'agonie. Mais cette prison des Carmes, aux murs (le laquelle se voient, encore fraîches, les sanglantes empreintes des mains désespérées qui, lors des Massacres, s'y cramponnaient: cette prison où, sur Beauharnais régicide, au moins d'intention, sur Beauharnais qui rêvait tantiH une cérémonie expiatoire et, devant le peuple assemblé, la Sainte Ampoule, coupable d'avoir fait des Rois, brisée, broyée, bi'ùlée pour la gloire de la Repu-
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blique; cette prison où, sur Beauliarnais traître à son Roi et à son Dieu, se lèvent les spectres niapaisés des La Rochefoucauld assassinés là même, celui qui fut évrque de Beauvais et celui qui fut évrque de Saintes, et celui-là son protecteur «'t son parrain, le duc de La Rochefoucauld, échappé aux tueries de Paris pour f;iii-e une proie aux tueurs envoyés exprès à Gisors: celle prison, l'antichambre de l'échafaud, où, dans la quotidienne attente de la mort, les êtres, compagnons prochams des mêmes fosses banales, devraient s'entreregarder avec horreur, cette prison s'égaie de rii-es clairs, de mots joyeux et de paroles d'amour. On Ihrte sous la guillotine, et, dans une admirable el dramatique inconscience, des serments s'échangent où l'on se promet l'éternité et qu'interrompt l'appel du pourvoyeur des « juges-tigres ». Ce qu.' André Chénier vit à Saint-Lazare, on le voit aux Carmes: Beauharnais s'est épris de Delphine de Custine, et Joséphine s'est établie en coquetterie réglée avec le général Hoche. IMais entre cinquanttquatre individus accusés de conspirer dans les prisons, on appelle au Tribunal « lîeauharnais (Alexandre), ci-devant vicomte et ci-devant général en chef » : et de la même fournée ([ue des princes conmie Salm et Roiian, des gens d'esprit conune <diampcenetz, des bijoutiers, des matelots, des magistrats et des brocanteurs, Alexandre monte dans h's carrosses du p.'ui)l.« souverain (jui le ((ui.hiisenl. l'our V m.)urir. à la Uiurlrvv du 'l'nui.-renver.sé '
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C o.st le 5 thermidor : encore quatre jours! Joséj)liine les gaj2^ne, ces quatre jours qui valent la vie. Une décade plus tard, elle est libre. Vient-elle alors à Croissy? On peut le croire. Y vient-elle avec le général Hoche durant le mois qu'il jtasse à Paris avant d'aller à Vire prendre le commandement de son armée — ennnenant avec lui lui^t'ne (ju'il s'est habitué à considérer comme son fds. (i'est probable. Et voilà un point d'interrogation posé au savant historiographe de Croissy, 31. Bonnel.
A la lin de l'an II (septembre 1794), le 2*" sansculottide, Joséphine quitte la rue Saint-Dominique et s'installe rue de l'Université, n" 371, soit qu'elle ait repris la suite du bail de son amie M"'° de Krény, soit qu'elle fasse ménage avec elle. A ce moment, elle entre en grande liaison avec Barras, devenu, depuis thermidor, le dictateur militaire, le seul homme par qui subsiste le régime ; l'homme (jui, sans aucune délégation qu'il ait reçue de la Nation, absorbe tous les pouvoirs et l'eprésente toute l'autorité: l'honime qui, durant six années, le plus long espace qu'on ait vu depuis la Révolution, régnera et gouvernera sous des titres divers, uniquement parce que ce pilier de tripots, cet ancien associé de la comtesse de La Motte-Valois, ce gentilhomme déshonoré, servit quelque temps aurégiment de Pondichéry et que physiquement il est brave. Comme il n'a point peur, ni devant un combat
réiilé. ni devant une émeute, ni dans une assemblée, il est l'homme qu'il faut : le sauveur et le (lieu. D'ailleurs, dans la pourriture vicieuse remontée à la surface du marais après la disparition de rincori'uptible, Tliomme le plus vénal, le plus vicieux, le plus vil, car Talleyrand n'est pas encore rentré en scène. (]e Barras, c'est Talleyrand avec du courage en plus, de la ruse en moins et de l'usure. Mais Barras et Talleyrand s'équivalent et Tun fait comprendre l'autre.
Aussitôt après Thermidor, le général Barras est dictateur, il le reste avec des hauts et des has jusqu'en brumaire an VIII.
Entre Joséphine et Barras, une haison s'établit dès les premiers jours de l'an III. lorsque la vicomtesse déménajç^eant s'est à peine installée rue de l'Université; pour la maison de Croissy, Barras en paie l'arriéré et en reprend le bail courant. C'est pourtant Joséphine qui le reçoit une fois par décade avec la nombreuse société qu'il traîne à sa suite. Elle ne parjiit plus guère à Croissy que ces jours-là, car son ancienne société s'est écartée d'elle; mais elle s'en est fait une nouvelle avec M""= Tallien, M"'^ de Cambis, M""' de Chàteau- Benaud, M^^"^ de Krény, M'"'' de Navailles, M'"^ Ilainelin, des femmes bien élevées, belles ou jolies ou charmantes, mais la plupart, sinon toutes, galantes, besoigneuses et déclassi'es. Vo'\]\\ de débauche, mais peu de préjugés, si p»>u (juc
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pas. Le loii cl les iiianit'rcs sont pai'fails et lOLit à lait (lu momie. Des hoDiriies, ceux de l'entourage immédiat de Harras, qui font sa société intime, sont aussi, la plupart, des fils de famille qui ont eu des malheurs, et (jui sont passés à l'ennemi, j»oui'vu que l'ennemi ait régalé. Mais tout ce monde, dont l'ùme est abjecte, a des formes excellentes et mrme ex(juises.
(î'est dans cette société, bien plus retenue (|u'on ne le croit en ses propos et en ses manières, (jue s'écoule, pour Joséphine, l'an III de la République française, Une et Indivisible. Décors : ra-oissy, rdiaillot, la rue de l'Univiirsité et parfois Fontainebleau où le marquis de Heauharnais a. à la lin, couronné par un hymen républicain sa longue liaison avec M'"® Henaudin. Eugène, réclamé au général Hoche, a été placé dans une pension à diaillot chez le citoyen Tallin ; Hortense entre dans l'Institut créé à Saint-Germain par M™" Campan. Ces grands enfants ne serviraient qu'à accuser trop l'âge d'une mère qui ne manque point une de ces fêtes par souscription oi^i le beau monde d'alors se donne, à menus frais, l'illusion qu'il y a encore des salons. Joséphine est des heureuses ; elle fait des affaires; le gouvernement républicain lui a échangé, contre deux chevaux de voiture et une vache, les chevaux de guerre que le général Beauharnais avait laissés à l'Armée du Rhin. Il lui arrive des Iles, ou d'ailleurs, des remises en numéraire; bref, elle se croit devenir riche, et l'apparte-
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ment de Ja rue de l'Université lui paraît si peu digne d'elle qu'il lui faut nu hùtel, et dans les quartiers neufs: à la véj-ité, les quartiers neufs sont des quartiers h. folies : entre le Boulevard et la rue Saint-Lazare, au milieu des jardins, demeures de financiers ou, petits hôtels d'actrices. Dans la rue Chantereine, la demoiselle Julie qui est devenue Tépouse du citoyen Talma, ci-devant comédien ordinaire du ci-devant Roi, possède depuis 1780 un hùtel avec jardin (jui fut payé "iO.l'OO livres. Yu ses malheurs conjugaux, elle aspire à le louer et, la citoyenne Beauharnais se présentant, on tombe d'accord, le 30 thermidor (17 août) qu'elleprendra la maison à loyer de 4.000 francs par an avec entrée en jouissance au 10 vendémiaire an IV (2 octobre).
L'y voici donc. Et ii temps ! Quelques jours plus tard, sonne à la porte de cet hôtel, dont le faux luxe l'éblouit, un petit gentilhomme corse passé en quatre ans de lieutenant d'artillerie, général en chef de l'Armée de l'Intérieur. Ce qu'il est. Le 13 vendémiaire, officier sans emploi, demandant à servir en Turquie; le 13, maître de Paris — pour le compte de Barras. Mais cela n'en fait ni un Parisien, ni un homme exj)erl aux femmes. Introduit en ce petit hôtel, oli cent détails, à tout autre, eussent révélé la misère d'un luxe si médiocre et si pauvre, il prend le doublé pour argent, le bois peint j)Our acajou, Joséphine pour un(> grande
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(laint* et sa société pour l'ancienne Cour. Il y croil (le toute son ignorance, de toute son ambition, de tous ses désirs. Il voit le ciel ouvert; il ne s'informe pas, tant il a peur qu'une telle proie lui échappe, (•(.cinq mois plus tard, il est marié. Durant ces cin(( mois, bien que ce fût une préliminaire lune de miel, point de Croissy, au moins qu'on sache. Aussi bien, Barras a repris le bail de la maison Mauldry et on serait indiscret à s'y habituer. Qu'on voie par là comme il estprobable que Joséphine soit venue avec le général en chef de l'Armée de l'Intérieur demander à (Jlroissy, d'un prêtre insermenté, une bénédiction nuptiale (jui, en vérité, était surérogatoire .
Non, ce ne fut point alors qu'elle revint à Croissy; encore y revint-elle? A son retour de l'Italie conquise, le g^énéral Bonaparte cherchait une campagne qui fût une terre patrimoniale et n'eût été confis(juée sur personne. Il alla pour cela visiter les châteaux qu'on pensait à vendre aux environs lie Paris; Joséphine n'eut garde de ne point le conduire à Malmaison. Si son rêve allait se réaliser! si elle allait entrer en maîtresse dans cette demeure tant convoitée et que, par-dessus les murs, elle i-egardait avec des yeux d'envie! i\Iais elle avait été sotte, s'était laissée entraîner, était revenue tardivement d'Italie, n'avait plus sans doute le pouvoir des premiers jours — et puis, entre elle et lui, séparation complète d'intérêts jusque-là. Or, lui
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voulait (le l'ulile. Longuement, il examina les ressources que présentait la propi'iété, s'enquit des revenus, examina les locaux, et débattit même un prix avec M. du Moley. Mais il ne voulut jamais aller au-dessus de 250.000 francs pour le château, les 75 hectares de parc, les 312 hectares de terres, cultivées en froment, viornes, bois et prairies — vignes surtout, car on faisait, année moyenne, 120 pièces de vin qui se vendaient 50 francs la pièce — et, sans rien acheter, on nourrissait les 25 personnes de la maison, les gens de la ferme, 7 chevaux, 12 vaches, 150 moutons.
M. Le Couteulx s'obstinant à 300.000, plus le mobilier, les récoltes et le reste, lionapai'te rompit les pourparlers et. malgré ce que put faire Joséphine, il s'arrêta à la terre de Ris (jui était aux Anisson-Duperronet qui lui plaisait davantage. Ris — entre Corbeil et Juvisy — eût été pour l'agrément, et, pour le revenu, il y eût eu une terre à la Roche-en-Rreuil, en lîourgogne, que Joseph avait indiquée et que le général vit en passant, lors du départ pour ri'lgypte. Il eût mis à cette terre trois à quatre cent mille francs, plus deux cents au jnoins à Ris. Joseph, ([ui avait en mains l'argent de son frère, rerut, à diverses fois, commission pour acheter, mais n'en fit rien; il avait eu assez dacheter pouj" son compte et d'embellir .Alortelontaine.
Joséphine, son maii jiarti, n'axait j)oint perdu de vue ce constant objet de ses ambitions : aprJ's
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son voyage de Plombières où elle man(jiui inouiii-, <'l d'où elle ne revint à Paris (juc LoliI à fait à la lin (le l'an Vï. elle reprit pour son compte la négocialion avec les Le (^outeulx et s'adressa comme de juste à (Ihanorier ({ui alla voir M""' du Moley. On était en mars 1799 (ventôse, an VI i), et l'on n'avait ^uère de nouvelles d'Kgypte. Josépliine n'avait pas un sol à sa disposition, car le général avait remis tous ses capitaux aux mains de son frère et, par contrat de mariage, elle était séparée de biens; l'iiôtel même de la rue Chantereine — à présent rue de la Victoire — avait été acbeté par le général à son propre nom : elle n'avait donc rien qui lui appartint , hormis ses terres de la Martini(|ue oii ^on père venait de mourir en pleine déconfiture, et les bijoux (ju'ellt^ avait rapportés d'Italie. C'était, pour acheter une terre, une assez médiocre posture. Chanorier représentait que la contribution foncière s'élevait, en l'an lY, à 6.931 francs; que, au principal d'achat, il fallait ajouter outre les droits (l'enregistrement et de timbre, au moins 25.000 fjancs pour les meubles, 13.000 pour le mobiUer rural, plus des sommes pour les denrées engrangées, les frais de labour et le reste. — Bref, on arriverait à 360.000 livres, et on nt? poui-rait vivre commodément à moins (ju'au revenu de la teri'e, on ne joignît 20 à 2o.000 livres de rente; mais Joséphine voulait Malmaison et que répondre à cela.
Désir de femme est un feu qui dévore.
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Chanorier pourlant s'ingénia: il s'accommoda avec M. du j\Iolo)' (jui vonail, do marior sa {illc à M. de Noaillos et (jiii sans doute» avait besoin d'arij;ent. Bref, il obtint, eomnie dernier prix, 2!)0.000 francs pour le château, les glaces, le mobilier rural et tout le reste sauf le mobilier. Seulement M. du Moley exigeait 150.000 francs comptant-, î)0.000 un mois plus tard et le surplus un an après. On passa contrat à22o.000 parce qu'on sépara les accessoires; mais 22^), ou 290, ou oOO, e'eiàt été tout un pour Joséphine : ([uand elh^ eut payé 37. ol G francs pour le mobilier, 9.111 fr. 68 pour droits de mutation, elle se trouva au bout des rouleaux qu'elle disait avoir faits par la vente de ses diamants et, pour donner un à-comple au citoyen Le Couteulx, <dle dut emprunter lo.OOO francs au citoyen Lhuillier, régisseur de la pro])riété, (jui, de la sorte, s'assurait sa place dans la maison. Trois mois j)lus tard, Joseph consentit à grand' peine à rembourser les 15.000 francs au nom de son frère, en tirant (juittance et en prenant privilège : (juant aux 210.000 fi-ancs restant, Joséphine ne s'en inquiéta pas plus ({ue des deux millions trois cent (|uatre-vint-(|uin/e mille francs (2.395.000) qu.'lle devait par ailleur.s.
On siîïne le 2 lloréal (21 avril 1799); (oui de suite
Joséphine est installée, car le mobilier de M'"" Le Couteulx lui suffit pour l'instant: dans le boudoir ovale, de la mousseline; dans la chambre à cou-
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cher, (le la toile de Jouv, rosr sur hlauc; du ([uiu/.fscizc vert dans 1(> iii'and salon el. dans le salon turc, du nankin avec les rideaux de gaze brochée, des panneaux de glace au-dessus des portes et, pour tenir lieu de tableaux, liuil panneaux de papier arabesque. Cela est le luxe d'avant 1789, c'est ce luxe qu'enviaient les yeux flambants de Joséphine: rlle l'a maintenant et le possède. Dès les premiers jours de prairial elle est installée avec son amie \[uio ^[^, ivrény et un ami — hélas ! — M. Hippolyte (Charles dont elle apprécie infiniment la compagnie. Elle lait des invitations. Et à qui? à des membres du Directoire comme Rewbell ! Mais de (|uoi vit-elle? Elle a une pension que doit lui faire Joseph pour le compte de son frère, mais cette pension est loin de suffire : alors, elle a des participations, soigneusement cachées à Bonaparte, dans les compagnies de subsistances et d'habillement de l'armée et de la marine; de plus, dit-on, quelque argent lui vient de Saint-Doujingue oh Toussaint Louverture ferait valoir aux frais du Trésor colonial l'habitation licauharnais : n'empêche qu'elle est singulièrement embarrassée pour payer ses contributions et qu'elle s'adresse pour cela à l'ami Kéal. Quant au citoyen Le Couteul.x, il attend avec une juste impatience les intérêts de ses 210.000 francs.
Or, voici que, de Fréjus, Eugène annonce à sa mère, que le général a débarqué et qu'il arrive ; l'Ile a tout à craindre et d'une heure à l'autre, son
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édifice de fortune peut s'écrouler. Ces deux années que Bonaparte fut absent n'ont point pour elle été sans histoires, bien (juelles aient pu })asser pour heureuses. Et le général sait tout. Mais il est .''aible et bon, et l'ancien amour brûle sous la cendre. Des pleurs, des supplications, les deux enfants à genoux, il pardonne et, le lendemain, il vient voir Malmaison, s'y plait, s'y installe et lorsque, après le 18 brumaire, il est devenu l'un des Consuls, puis le Consul, puis le Premiei- Consul, c'est là, jus(}u'au moment oi^i le Corps Législatif lui offrira Saint- Cloud, son habitation de prédilection. Il y arrive le décadi, parfois le quintidi avec son monde, sa femme, sa belle-fiUe, ses aides de camp, peu à peu les très jeunes compagnes de ceux-ci : une société se forme, mais, de celle-là, sont exclues les femmes (jui sous le Directoire ont formé l'habituelle compagnie de Joséphine; de même, a-t-elle rompu avec les fournisseurs, liquidé, dès frimaire an VIIT. tous les intérêts quelle avait dans leurs alfaires. Sous l'œil de Bonaparte, il faut marcher droit, se vêtir au lieu de s'exercer à se dénuder, et, en tout, partout, garder une attitude correcte qui ne prête point aux médisances. Moyennant quoi, tout ce qu'elle veut... car elle a des (|ualités, une j>ar-dessus toutes, le tact; elle s'assimile et s édutjue et. comme ellt? esl avant tout aimable, elle se fait pardonner, au moins par la plupart des femmes, de monter au premier jani;'. li^lle v est bien et à l'aise.
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Et à proportion que grandit sa fortune, Malmaison s'accroît. En m«'me temps que, à grand renfort d'ouvriers préparant les décorations à Paris et venant d'un quintidi à l'autre les poser, les arclii- It'ctes Eontaine et Percier disposent, au g^oùt du Consul, tels qu'ils sont encore aujourd'hui, et tels (ju'ils ont été fidèlement restaurés, les intérieurs de Malmaison — exception faite pour le salon et la chambre à coucher de Joséphine qui furent par vWv eiitirrement transformés peu avant le divoi'ce tt (jui ne conservent rien de la décoration consuhurc ; — en même temps, le parc s'étend à l'infini.
D'abord il s'v joint 163 hectares de bois, puis le j)avillon de La Jonchère, oii habitera Eugène, le pavillon du Bu tard avec 64 hectares, le Clos Toutain avec 11 et des bâtiments où logeront les oflicicrs et les hommes de la Vénerie consulaire. El hi conquête, une conquête, ininterrompue et pacifique, où chaque étape se chiffre par quelques centaines de mille francs, la conquête se poursuit \ers Saint-Cloud qui est presque rejoint et Versailles qu'on dépasse par les fermes du Trou d'Enfer et de la Garenne. Château après château, tous sont peu à peu annexés : Buzenval pour 536. 000 francs, Boispréau pour 300.000, La Chaussée pour 500.000. Ou ne peut savoir ni ce qui fui dépensé, ni même à quoi pouvait être destinée cette terre indéfiniment étendue, sans règle, sans plan, où la manie d'annexer se doublait de la manie de
remiKM- la terre et de créer des fabriques pittoresques.
Et puis les plus beaux taldeaux, les plus admirables fleurs, des serres qu'on venait visiter de partout et qu'enricbissaient les concjuèles de la ( irande Année, des animaux rares sui- les pelouses, des bêtes de la Nouvelle-Hollande ou de la Nouvelle- Guinée, des chalets avec vaches, vachers, vachères, costumes, ustensiles et lait suisses, des kioscjues, des blancheurs de marbre dans l'épaisseur des bois, des eaux qui voudraient être courantes; là, à l'entrée, au milieu des fleurs étagées et montant en gradins, des perrocjuets et des aras, fleurs vivantes, sur des bâtons d'acajou aux înangeoires de vermeil.
Et des femmes passent, silhouettes minces et claires, vêtues d'étoffes blanches sous des polonaises fourrées de soie ou de velours aux couleurs Iranchées; des officiers aux costumes écaidate, l)leu clair ou violet Ijrodé d'argent, des valets de pied en livrée vert et or. des maîtres d'hôtel et des valets de chambre en habit habillé de soie claire avec le gilet d'argent ou d'or. On vient, on s'agite, voitures, chevaux, escortes, le piquet qui fait sa ronde, la garde qui sort, les mamelucks et les nègres (|ui tiennent cette porte; ; dans cette cage (|ui sert d'anticbambi'e, — caria maison taillée pourdes bourgeois ne ])('uL suffire à cette coui' (]ui. de uiois en mois, grossit d'aides de cauij), d'ofliciers civils, de gens de service, puis de gens (b' li\ itM-, — uu dé-itor-
MALMAISON KT J OSK l'IlI.N E '-^^
«lenienl de vie raclivité d'une ruche en travail el, ,'lu'/. loul ce monde, la jeunesse, la divine jeunesse (|ui rend les visages joyeux, les cœurs tendres et les âmes sereines, (jui pare les êtres d'un prestige incomparable et s'acconnnode à toutes les joliesses, les beautés, les étrangelés d'un costume par <iui la beauté guerrière se rend héroïque.
Et Le voyez-vous, aux iieures montantes de Sa fortune, Le voxe/.-vous arrivant par ce pont, traversant cette salle, entrant là, Lui, l'Homme. Le voyez-vous au lendemain de Brumaire, t[uand devant Ses pas la carrière s'est ouverte et «lue, de Ses mains si petites, et si fortes, 11 a pris la France et la pétrit : Le voyez-vous promenant pensif jusqu'à ce petit pavillon Sa déambula-^ lion inspiratrice: et puis, la méditation achevée,' voici la dictée qui jaillit, les mots qui se pressent et, en deux années, cette France par qui et pour quoi nous vivons, ressuscitée des tombeaux, pâle encore comme Juliette et. comme elle, traînant son blanc suaire, mais toute offerte et donnée à l'amant qui l'a sauvée.
Et ensuite, quand les Royaux ont résolu la mort de Celui en qui la France a mis sa conliance et son oro-ueil, Le vovez-vous arrivant de Paris ; pour tenutète à ceux qui, sur la route, aux carrières, ont comploté de L'attaciuer et de Le tuer, Il est escorté dun picjuet de ses guides, mousqueton cliargé et sabre au poing; Sa voiture, au grand trot des chevaux, entre par la grille sur la route nationale ;
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elle tourne dans cette cour et Le voici, Lui : Sa botte éperonnée sonne sur ces dalles de marbre ; les assassins sont partout, aux Tuileries, dans les rues de Paris, sur les chemins de ]\[almaison; « Gardez-moi, dit-U à la police, c'est votre affaire », et, d'un petit enfant qu'une nourrice a mené vers Lui, Il s'empare, et là tout à l'heure, dans la salle à manger, ce petit enfant, le premier-né d'ilortense et de Louis. Il l'étendra sur la table et II trouvera son plaisir h le voir renverser les bouteilh'S et les plats... J']t ce sera ce soir-là que, à Yincennes, pour l'exemple, on fusillera le ci -devant duc d'Enghien...
Et puis des temps passent et voici (jue, à la raison d'Etat, Il a dû sacrilieria femme qu'il a le mieux et le plus aimée, cette Joséphine qui est venue abriter ici sa déchéance. Qu'il arrive, par ces jours d'hiver, de Trianon ou de Paris, Il entre à peine dans la maison ; Il ne veut point de portes closes, ni de tête-à-tète — Se craint-Il ou la craint-Il? L'ancien amour Lui paraît-il si redoutable et les jours passés sont-ils si regrettés ? Qui sait ? — C'est l'ambition chez Lui (jui est satisfaite à présent, mais où est cette active et subite allégresse, cette promptitude aux décisions, ce saut en selle, et ces départs et ces galops, et l'EurojJe franchie, et les capitales emportées, et ce tourbillon de pensées, de résolutions, de batailles, de décrets, lout ensemble, et la débauche effrénée de Son génie, endigué
MALMAISÛ.N 1:T .1 OS t l'Il 1 Mi ''•'
par la raison et se mouvant dans le cercle étroit (]u'a tracé l'intérêt de la Nation...
VjI puis... et puis... Le voici dans la maison vide (h; l'hôtesse désirée, Le voici promenant seul par les allées de ce parc Sa déchéance et Son désastre. Il a succombé àla fin avec la France sous les trahisons des Royaux, complices et alliés de l'étranger.
On entend, ici le roulernenL des canons prussiens qui approclient du Pecc) ; là l'aigre son des cornemuses écossaises (jui approchent de Sainl-Denis. A ceux qui se proposent de Le vendre et de Le livrer, Son patriotisme désarmé réclame en vain une épée. Une épée ! Et II vengera encore la Patrie ! Il écrasera lUucherd'ahord, Wellington après, et, pour le moins, ces faces d'étrangers hasardées en France pour l'insulter, notre terre retombant sur elles les soufilettera. Et ce sera la revanche suprême des patriotes, peutêtre une paix glorieuse, en tout cas l'honneur sauf. Mais, cette épée, on la Lui arrache des mains ; la voiture est là à la petite grille du parc ; on L'y pousse ; au besoin Fouclié, Davout et les autres L'y feraient monter de force et ce sont les étapes Rochefort, ïorbay, Sainte-Hélène : la prison, la torture anglaise, la mort.
Ici l'on ne voit plus que Lui et autour de Lui, comme dans l'histoire, tout est comparse. Son souvenir à chaque pas nous étreint et nous accable. Au devant de ce décor oi^i II a vécu, flotte quel-
ne SUR .NAPOLÉON
(|ue clioso de sacré, les formes s'accusent et se précisent, Général, Consul, Empereur, Il se dresse devant nos yeux aux époques décisives de Sa vie.
C'est Lui :
Il s'est assis là, GrandMère.
En 1847, à une séance de la Chambre des Pairs, où le parlementarisme avait donné son liabitncl s{)ectacle : « les consciences ([ui se dégradent, l'argent qui régne, la corrujjlion qui s'élend, les positions les plus liaules envahies par les passions les plus basses », Victor Hugo — alors le vicomte Hugo — disait : « Tenez, parlons un peu de TEmpenîur, cela nous fera du bien. »
Nous venons vous parler de l'Empereur.
(jue n'ai-je le loisir de dérouler devant vous, d'un bout à l'autre, l'hisloiie de l'homme le plus étonnant (|u'ait ^ u passer l'humanité ; de vous dire, non pas les raisons de sa destinée, — car elles échappent comme la Destinée même, — mais les justifications de cette destinée; que n'ai-je le temps de vous le montrer tel qu'il m'apparaît et de suggérera vos esprits, avec la conviction (jui m'anime,
' Conférence prononcée à l'ouviTtuie des conli'i'enccs napolijuuionncs, à l'Université dos Annales, le 23 nuvi'inbre 1Ù08.
98 SUR NAPOLKON
la religion de tout ce qui est iiolilc, généreux, national, de tout ce (jui, poui' moi, s'exprime et se résume par le culte du Jléros ! Mais ce sont là de trop vastes desseins : au moins ai-je réclamé llionneur d'inaugurer et de clôturer, devant vous, ces conférences, d'en tracer le cadre, d'en formuler l'esprit, qui demeurera tel, même si d'autres que moi s'en écartent, et d'en tirer la conclusion. Je vous montrerai Napoléon au jour (jui semble le plus l)rillant et le plus heureux de sa vie, et au jour oii son supplice s'achève, oi^i les bourreaux triomphent, où les rois, enlin rassurés, ne tremblent plus à son nom.
Le Sacre, c'est, en raccourci, la })ériode entière de l'Empire. Tout le passé de Bonaparte s'v condense, et il faut ce passé pour rexpli(juer ; tout l'avenir de Napoléon en découle, et sans cet événement demeurerait incompréhensible. Il y a au Sacre des cotés politiques, sociaux, religieux, pittoresques, artistiques, industriels, légendaires; il y a de tout, et, après y avoir consacré un volume entier, je sens encore mieux combien de points j'aurais dû éclaircir encoi'e. Donc, en une heure, même si je prolonge un peu, je ne saui-ais avoir la prétention de tout vous dire, d'autaiil (ju'il v a des détails à Finlini. Mais j'essaierai de vous donner une idée générale dont vous pourrez trouver ailleurs les développements.
Laissez-moi vous indiquer, d'abord, le colé
LE SACUR
-rave, celui par où le Sacre importe à l'iustoire, et par où il a inilué, d'une façon essentielle, sur la direction des idées, — par suite des actes de Napoléon.
Le général Bonaparte s'était reconunandé à l'attention du peuple par ses .victoires en Italie et en Egypte ; en niènie temps, par les gages qu'il avait donnés à la Révolution, en vendémiaire an IV et m Fructidor an V, il rassurait ceux qui, en aspilant au rétablissement fie l'ordre et de la sécurité, au régne ,. des lois, à l'intégrité des administra- Irurs, ïi l'égalité devant la justice, à la liberté de conscience, refusaient, de toutes les forces de leuipatriotisme, la restauration des princes Bourbons, alliés, complices et protégés de l'étranger.
On ne savait pas trop où Ton allait, avec Bonaparte ; mais le régime qu'il inaugurait ne pouvait rire pis que le Directoire et serait toujours préférable à l'ancien régime. Tout le poussa donc et le porta, et, lorsque les parlementaires, comprenant ([ue le régime directorial était a bout, se disposèrent, pour leur compte, à renverser une constitution qu'ils ne pouvaient reviser, il se trouva mis en leur place et chargé de leur besogne par l'opinion de la nation entière. Par la Constitution de Tan VIIÏ, que votèrent trois millions onze mille sept cents Français, Bonaparte se trouva investi de prérogatives, que la Constitution de 1791 déniait et refusait au dernier roi. Mais l'origine du pouvoir est tout.
iOO SUR >APOLÉON
L'expérience a été faite et elle a été concluante; en trois années, la France a recouvré l'ordre. la sécurité, la paix ; elle a reçu une administration (jui protège les citoyens au lieu de les opprimer; elle a des finances en ordre, une armée viclorieuse et dont la solde est à jour; chacun, à présent, a le droit de penser et de prier à sa guise ; chaque citoyen est assuré, par les lois, de son état, de ses biens, de sa liberté civile ; la famille est reconstituée ; le travailleur, certain de conserver le fruit de son industrie, est porté aux fécondes entreprises; en même temps, la Justice est revenue, non point une justice énervée, capitulant avec le crime et lui cherchant industrieusement des excuses, mais la Justice, telle (ju'on la représente aux anciens tableaux, tenant d'une main la balance oii elle pèse les actes et, de l'autre, Tépée dont elle les punit. La France est redevenue un Etat avec lequel comptent les autres États ; qu'ils craignent, s'ils ne l'aiment point, et dont le chef, sorti du peuple, élevé par le suffrage unanime des citoyens à la haute dignité dont il est revêtu, si jeune d'âge, si vieux de pensées, avant, en moins de sept années, accompli ce (jui eût demandé des siècles, apparaît comme un phénomène, l'être supérieur qui rénove une société, et qui, créant un type de gouvernement, amène, par une suite d'évolutions ou de révolutions, toutes les autres nations à s'v conformer.
lui
Ce sont ses ennemis mêmes, ennemis de son ((■Livre et de sa personne, ([ui le contraignent à franchir ce deuxième degré — celui du Consulat îi vie — oii il est élu par 3.368.885 voix. Il y est iléjà moins lui-nièinc. il se rapproche de personnag-es liistoriques, il se rend presque pareil à un roi : que son amhition y ait part, nul doute: mais les obstacles qu on lui oppose et qu'il doit surmonter ne peuvent l'être s'il se tient uniquement dans la Constitution ; l'essentiel pour lui, c'est moins son goût de puissance à satisfaire (jue le Concordat et le Code civil à mettre en vigueur. La nation a soif de slahilité; la génération présente s'assure contre les hasards en déféi'ant à Bonaparte, lant qu'il vivra, le suprême pouvoir.
Mais le vivant est à la merci dune balle, d'un coup de couteau, d'une machine infernale ; les conspirations se multiphent et, de tous les côtés, on en découvre. Oh! je sais qu'il est de mode, à l>résent, de raconter ({u'elles furent des inventions de police et que le véritable conspirateur c'était Napoléon. Ceux-là mêmes dont quelques années plus tard un boulet français fit justice dans les rangs ennemis, ceux-là dont les récompenses posthumes attestent l'infamie, n'ont jamais eu, paraîtil, ni accointances avec l'étranger, ni relations avec les émig:rés et ils furent les innocentes victimes de l'ambition consulaire.
Ce sont là d'ingénieux paradoxes. S'il faut que
n)2 SUR NAPOLÉON
la conspiralion ait réussi pour (jiion y croie, il convenait que Jionapartc se laissât tuer. Encore trouverait-on, à présent, des circonstances atténuantes à l'assassinat, et tlirait-on (ju'il l'a luimême provoqué. Que, pour monter d'un échelon encore, il ait profité des fautes de ses adversaires, qu'il ait proposé à la nation de prolonger, par l'hérédité, au delà de sa propre vie, son gouvernement viager, d'assurer ainsi l'avenir si redoutahle et si redouté, et de consolider à jamais la Révolution, (juoi d'étonnant s'il en eut la pensée, si on l'eut autour de lui et si la nation l'acclama? (le fut sa troisième élection en (|uatre années : celle où la nation, par 3.572.389 voix, l'élut Empereur des Français.
Mais il restait, ([uand même. l'Empereur des Français dans la Répuhli(juo Française, et. sauf certaines formes extérieures, rien n'était modifié dans la substance du iiouvernement. Le Sénatusconsulte du 22 lloréalan XII avait réglé que l'inauguration de l'Empire serait faite par un serment aux Constitutions; mais cette cérémonie n'avait rien (|ue de laï(|ue, et c'était au Temple de Mai'S qu'elle devait avoir lieu.
Le Temple de .Alars, — ci-devant l'église Saint- Louis des Invalides, le somptueux édifice (|ue Louis XIV fit ériger par Libéral Bruant et par Mansart à la gloire de ses armées et à sa propre gloire — le Temple de Mars était dev(Miu, surtout
depuis le Consulat, le tliéàlrc liabiluel des cérémonies patriotiques. Là. le 20 pluviôse an VIII (y février 1800), le général Lannes avait j»résenté au ministre de la Guerre, Carnet, les (jualre-vingts(Mze drapeaux pris par l'armée d'Orient, et Fontanes avait prononcé l'éloge de Wasliinglon; là, le '2o messidor (li juillet 180O], avait été célébrée la tèle commémorative de la prise de la Bastille : Lucien Bonaparte, ministi'e de l'Intérieur, avait prononcé un discours mémoral)le ; le général Lannes, les chefs d'escadrons Burthe, Wadeleu el Cieometry avaient présenté aux Consuls les drapeaux pris par l'Armée de réserve, l'Armée d'Italie el l'Armée du Rhin, et M'"° Grassini, soutenue par un orchestre de vingt musiciens, avait, avec le citoyen Bianclii. entonné le Chant du Triomphe sur la Délivrance de l'Italie — paroles de Fontanes, musique deMéhul. A la symphonie, comme on disait, deux orchestres, chacun de cent cinquante musiciens, se répondant des extrémités de l'église, avaient fait éclater leurs instruments, et c'avait été une iiniovation 1res remarquée. Là, le 5" complémentaii'e an VIII (22 septembre), avaient été solennellement transférés, du Muséum d'histoire naturelle, les ossements de Turenne, et, pour honorer les gloires anciennes, le Consul avait inauguré des cérémonies qui montrent assez comme on savait alors mêler au culte du beau la religion de la patrie.
Nul lieu, donc, n'était mieux indiqué, et, en le
lOi SUn NAPOLÉON
désig^nanl d'abord pour la cérémonie du serment,l'Empereur se conformait à une tradition établie.
Que la cérémonie put y être majestueuse et nouvelle, qu'qlle pût y paraître appropriée à la quatrième dynastie dont Napoléon était le fondateur,, c'est ce qu'on vit bien le jour anniversaire du 14 juillet, le 26 messidor an XII, lors de la distribution solennelle des étoiles de la Légion d'honneur ce fut là un spectacle inoubliable.
Laissez-moi vous dire ce (jue j'en ai vu. — car c'est là le sacre laïque, et il ^ aut bien le sacre religieux.
Donc, le 2G messidor, le soleil est radieux, le ciel bleu, l'air léger. On a la joie dans l'àme, et tout Paris s'est porté vers l'Esplanade, où les dégagements sont immenses et oii les foules évoluent à Taise.
Deux lignes de troupes, en belle tenue, bordent la haie, des Tuileries aux Invalides. L'Impératrice Joséphine, avec les princesses, ses dames et ses ofhciers, précède l'Empereur, — cortège très simple de trois carrosses. Napoléon quitte, à midi, le Carrousel, où il a fait défiler la parade. Il est à cheval, uniforme des grenadiers de la Garde, chapeau noir; en avant de lui marchent les Chasst'urs à cheval, puis les colonels-généi-aux, grands officiers de l'Empire, les maréchaux, le prince-connétable: derrière, les colonels-Jiénérau.x de la darde, les urands officiers de la Couronne les ailles de
LE SACItE ÏOo
camp, et, fermant le eortè^c, les (Ircnadiers à clieval. A la urille de l'iiùtel, le maréchal-gouverneur |»réseiU(î les clés; à la porte de l'église, (|ui n'a reeu nulle décoration (jue celle des drapeaux con- (|uis, accrocli(''s par centaines h ses voûtes, le cardiivil-archevèque de Paris oiïre l'eau bénite; TEm- [lereur est conduit sous le dais à son trône, à gauche de l'hntel. Derrière et devant, sur les ban- (|uettes ou sur les marches du trône, s'asseyent les grands ofticiers, les grands dignitaires, les ministres, les maréchaux. Au loin, dei-rière l'autel, sous ledonie, sui' nn innnense amphithéâtre, sept cents n)ilitaires invalides et deux cents élèves de l'école Polvtechnique s'élagent, mêlant la gloire d'hier à relie de demain; dans lanef, les légionnaires; dans les tribunes, l'Impératrice, les dames, les ambassadeurs, les éti'angers.
Le cardinal-légat Caprara commence la messe. A l'Evangile, Lacépède, grand chaneelier de la Légion, savant illustre, nullement homme politique, lit un discours: les grands officiers appelés, prononcent individuellement le serment; puis, l'Empereur se lève et il se couvre. 11 dit :
« Commandants, officiers, légionnaires, citoyens et soldats, vous jurez sur votre honneur de vous dévouer au service de l'Empire et à la conservation de son territoire dans son intégrité; à la défense de l'Empereur, des lois de la Républiiju»^ et des
propriétés qu'elles ont consacrées ; de coinljallre par Ions les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait à rélablir le régime féodal; enfin, vous jurez de concouj-ir de tout votre pouvoir au mainxien de la liberté et de l'égalité, hases premières de nos institutions. Vous le jurez? »
A cette voix profonde et chaude, qui retentit dans les cœurs, et y porte la définitive affirmation de la l^évolution victorieuse, répond une acclamation immense que ponctuent les salves de la batterie Iriomphale. Tous, vieillards, femmes, enfants, prêtres, citoyens, soldats, tendent les mains vers le héros et, dans Fenthousiasme qui les transporte et les enivre, prêtent devant Dieu le solennel serment où, pour maintenir i'œuAre de la Révolution, ils se dévouent à la mori .
Et, lui-même aiors. l P^mpei'eur. de sa main, remet à cluKjue léi;ionnaire, apptdé par le grand chancelier, rétoile et le luban rouge : tous, là, sont confondus, soldats, cardinaux, peintres, sculpteurs, membres de l'Institut, tout ce (jui dans la société civile s'est fait un nom, tout ce qui dans l'armée a eu sa part de gloii'e ; l'élite de la nation est là et il n'est{)oint une seule de ces nominations (jui ne soit méritée, justifiée et applaudie.
Nulle solennili- plus caractéiistiiiue. plus neuxr. saccordant mieux à 1 l'Ial des esjirits, plus repr»'--
LK SACUI': 107
senlative du nouveau réi^irne. L'armée et le peuple, les citoyens et les soldats, tous les lionimes dont la nation est Hère et qui lui ont rendu d'éminents services, ont coiiiniunié, ce jour-là, dans le culte de l'Honneur el de la Patrie, sous les auspices de celui qui en est l'apôtre; et le jour qu'il a choisi, c'est l'anniversaire du 14 juillet, dont la fête symbolise l'abolition du rée;ime féodal, l'inauguration de l'èi'e nouvelle. Sous l'uniforme militaire, qui rappelle ses victoires, botté, éperonné, le petit cbapeciu en tète, l'épée au côté, prêt à monter à cheval pour défendre la Révolution et son œuvre, Napoléon est un conlenn)orain ; il n'est point chargé d'ornements fastueux et apocryphes, par quoi il prétendrait se rattacher aux âges révolus. L'âge pi'ésenl a le chef qu'il faut : leste, mince, jeune et simple. La pompe qui l'entoure est militaire; le Ihéàtre oi^i il paraît est frémissant de sa gloire: la nation salue en lui l'élu qu'elle a mis hors de pair et qui, à force d'avoir bien mérité d'elle, a été, par son libre et unanime consentement, placé au rang suprême. Ce jour-là, 26 messidor an XII, a été inauguré l'Empire, tel que le peuple el l'armée avaient voulu qu'il fût.
Napoléon ne le comprit })as — ou, plutôt, cet empire moderne, contemporain, cet empire démocratique ne lui })arut pas assez empire. Sa pensée avait évolué; l'élection populaire ne le satisfaisait plus; soit qu'il y crût lui-même, soit qu'il voulut y
faire croire, il réclamait une élection divine : seule, une telle désignation aiïerinirait sa dynastie, la mettrait à égalité avec la troisième, celle des Capétiens, dont, vainement, près de ses représentants actuels, il avait tenté d'obtenir la renonciation définitive, à égalité avec les dynasties européennes, au milieu desquelles il comptait se pla-
cer.
Telle quelle, aussi brièvement pi-ésentée, sans les développements qu'elle comporte, Tassertion peut paraître suspecte. Il faut s'efforcer de comprendre : le pouvoir qui a une origine démocratique est toujours dépendant; seul est indépendant le pouvoir qui a une origine divine : c'est celle que les rois de France attribuaient à leur pouvoir, et non point les rois de France seuls, mais tous les souverains, empereurs, rois, princes,' électeurs, ducs et grands-ducs qui, sous un vocable <luelconque, régnaient en Europe sui- des peuples, •lue ces peuples se composassent de millions dliommes comme en lUissie, en Autriclie, en Espagne, ou de quelques milliers, ou de (|uelques centaines comme dans des Etats d'Allemagne. .Napoléon trouvait donc à son pouvoir une infériorité d'origine par rapport aux autres souvei-ains s'il était uniquement l'élu de son peuple.
Mais à qui demander cette investiture divine? Le temps était passé où la colond>e descendait du ciel pour apporter à saint J{émi l'ampoule sainte, contenant le chrême dont il devait sacrer le roi. Une telle
LK SACHK lOy
intervention n'était j)]us probable. Sans doute, mais, dans l'univers calboli(|ue, le (ibrist avait un vicaire : le Pape. La France était redevenue catboli({ue, — on, plut(U,, elle n'avait jamais cessé il'ètre telle; — mais, de])uis (|ne le Premier Consul avait rétabli la liberté des cultes, dejuiis (juil avait conclu aNec Pie VII le Concordai, la ierveui-, avivée par la per- --(''cutioii révolutionnaire, s'était à ce point rendue .xtérieure (jue l'on devait croire le sentiment religieux la base la plus efficace d'un pouvoir nouveau.
Aux veux des catbolicjues, cette intervention divine pouvait donc émaner du Pape et se manilester par le Sacre, Le cardinal-légat, avant même (ju'il fût pressenti, a otfcit ses services; Pie VII est tout disposé à se rendre agréable à l'auteur du Concordat, rien ne semble plus simple. Mais, de là, tout sera ebangé; de là, la cérémonie civile tombera au second plan, en admettant môme qu'elle subsiste, et la cérémonie religieuse, devenue non pas seulement la principale, mais l'unique, effacera par ses splendeurs à l'ancienne mode tout ce (|ui portait enseignement, tout ce qui affirmait l'accomplissement de la Révolution.
La négociation si simple, lorsque Caprara la présente et que le Pape l'accepte, se complique ensuite de marcbandages de nature à en retarder, presque à en compromettre l'issue; entre Pie VII, empressé à témoigner sa reconnaissance, et Napoléon, disposé à tenir un large compte du service
qui lui aura été rendu, le secrétaire d'État et le Sacré Collège s'efforcent de multiplier les malentendus, de créer des diflicuUés, de servir une politi(|ue dont ils ont été. dont ils sont, dont ils resteront les agents jusiju'au jour oii, triomphant par les armes des souverains coalisés, ils auront abattu Bonaparte. A cette fois, ils consentent bien que le Pape consacre l'usurpation, pourvu que l'usurpateur restitue les Légations, qu'il g'aranlisse l'intégrité des Etats de l'Eglise et (ju'il abolisse enFj-ance les Articles org-aniques. Mais le Pape refuse d'entrer en marché; l'Jî^mpereur se dérobe aux engagements. Il n'en prend (ju'au sujet de la cérémonie même ; — en tête-à-téte avec le Pape, qui lie et qui délie, il saura, le moment venu, se faire relever de ses promesses.
L'investiture par le Pape, car il ne convient pas de jouer sur les mots, et c est bien là ce (|ue cherche Napoléon, c'est le fond: mais il y a la forme, il y a les mobiles histori(jues, les précédents européens qui déterminent chez iXapoléon certaines impressions. Il ne faut point le dissimuler; il est rarement conduit par des doctrines philosophicjues; bien plus ordinairement par des faits antérieurs, des images et des souvenirs. 11 est bien plus qu'on ne pense l'homme de la tradition et de tout«'s les traditions, et, lorsqu'on cherche à déterminer l'oi-igine de ses idées, l'on trouve généj'ah'mcnt à la base une réminiscence.