LL: TAliLKAU UL' CO L' IIO.N .N t! M E.N T 18o
iiiili«>u (les U'iTipêtes, en trompant les flottes antilaises, dans la baie de Banli y, échoua par le manque de caractère d'un subalterne. L'assistance entière s'était levée lorsque Chénier avait prononcé 'ce vers :
L'AnLrlelerrc pi'ilit an nom de riliiliiiue.
Mais Tenthousiasme devint incjuiélanl loi'S(ju"il s'écria en terminant :
... Si jadis un l'^iMnrais des rives de Nenslrie
Descendit dans leurs |)oi'ls pi'érédé par refTroi,
Vint, combattit, vainquit, lut conciiiérant et roi.
Quels rochers, quels remparts deviendront leiu* asile
Quand Neptune irrité lancera dans leiu* ile
IVArcoIe et de Lodi les terribles soldats
Tous ces jeunes héros vieux dans lart dos combats.
Le grande Nation à vaincre accoutumée
FA le grand général guidant la (irande Armée.
Durant cette séance, un sculpteur, Boizot, retiré dans un coin de la salle, prenait à son aise une série de croquis très poussés de la tête du général (|u'il envisai;eait sous tous ses aspects; d'après (|uoi il devait modeler, dabord la série des médaillons dont certains furent exécutés en biscuit à la manufacture de Sèvres, puis le premier buste (jui, en France, eût été fait de Bonaparte. Cette tète, David, de sa place, l'esquissait très largement au crayon et au-dessous, il écrivait : Lr Général de la Grande Nation. Le vers de Cbénier chantait — un peu confusément, on le voit — dans sa mémoire. Mais il y était souligné par la reconnaissance :
i«C SUR NAPOLÉON
lors(|ue, au débul du Directoire, David, (|uoi(|ut' amnistié, était })Oiirsuivi par l'opinion pour les actes aux([uels il avait parlicipé comme membre du Comité de Sûreté Générale et pour les mesures auxquelles l'avait entramé la dictature jalons»^ (ju'il avait usurpée sur les aris, le général Bonaparte, ne voyant en lui (jue l'artiste, lui avait fait olFrir, par son aide de camp Julien, un asile à l'Armée d'Italie. Déjà, à Toulon, il avait enré2:i mente Granet; à Milan, il s'était attaché Gros; (ju'eùt-ce été s'il avait racolé David ! Et David eût bien été tenté d'accepter, n'était (ju'il lui eût fallu (juilter ce Paris oii on l'insultait à chaque sortie et dont il ne pouvait se détacher, — car les Parisiens sont ainsi que, dans leur ville, ils sont rivés aux pierres, aux arbres, à l'eau <jui coule, à des fugitives lumières, à des tableaux dont leur façon de penser leur semble inséparal)le, à des paysages qui forment comme la part la meilleure de leur patrimoine. Et dans ce Paris admirable de 90, ce Paris qui n'avait point encore été livré aux désastreux embellisseurs, ce Paris qui avait à soi un vêtement, une figure, un(> âme (jue nulle ville dans le monde n'eût présentés tels, David, de son (|uai de laMégisserie natal, s'é-tait porté, sans prescpie changer d'horizon, au Louvre où il axait st^s ateliers et, s'il ne voyait plus aussi bien le Palais, c'étaient les Quatre-Nations, la 3Ionnaie. la pointe de l'île de la Cité et Notre-Dame,
AL'onoiiilii'M' dans sa robe de pierre.
ConiiiR' (lisait Danton : on n'emporte [tas la ])atrie à la semelle de ses souliers. — Et Paris donc !
11 l'ofusa.iMais, (le son atelier, il suivait avec un«; j)atrioti(jue émotion clia(|uepas (|iie taisait le Héros sur la terre classicjue. Son imai^inalion s'échauffait à ces récits (|ui, dès lors, ndevaient de l'épopée et convenaient au grand style, et, désirant prendre sa pari de ces triomplies en les inunorlalisant sur la toile, il écrivit après Lodi au général pour le prier de lui envoyer un dessin des lieux où l'action s'était produite.
Si ce n'est de ses mains, c'est de son atelier qu'est sortie cette g-ravure — on ne saurait dire cette caricature — produite au moment des massacres de Vérone et des interpidlations des cliclivens royalistes conti-e Bonaparte, oi^i l'on voit un Véronais assassinant des otliciers fran(;ais blessés, tandis qu'à des soldats qui accourent pour l':s secourir, s'oppose un député, gras, gros et florissant, les poches pleines de motions, d'inlerptdlations et de propositions de lois qui leur dit : Laissez faire ces Mrssirurs, c'est autant de moins.
On n'a point recherché les caricatures de David. Il y en a; celles où il se borne à être peintre, c'està-dire à exagérer le caractère d'une ligure, sont merveilleuses de justesse; mais pour l'intention et la drôlerie, il réussit médiocrement. C'est là un
côté pourtant (jiii doit rtre envisagé et, l'occasion se présentant de le révéler et d'apporter ici cette primeur, je ne saurais y résister.
Le Comité de Salut public de la Convention nationale, par un arrêté signé Carnot, Hérault. Barère, Prieur et Billaut-Varenne, invite « le député David d'employer les talents et les moyens qu'il a en son pouvoir à multiplier les gravures et les caricatures qui peuvent réveiller l'esprit public et faire sentir combien sont atroces et ridicules les ennemis de la Liberté et de la République ». Le 29 floréal an îï, le citoyen David apporte deux caricatures de sa composition, « l'une représentant une armée de cruches, commandée par Georg-es, mené par le nez par un dindon, l'autre le gouvernement anglais sous la forme d'une figure horrible et chiméri(]ue revêtue de tous ses ornements rovaux ». David remet au Comité 1.000 »'xemplaires — 500 en noir et 500 en couleurs — de chacune de ces planches, et reçoit en indemnité un mandat de 3.000 livres. L'armée des Cruches a pour titre définitif : V Armée Royal-Cruche. Et en voici l'explication telle que la donne David :
« N"!. George, roi d'Angleterre, commande en personne l'élite de son Armée Uoyal-Cruche.
« N" 2. Il est conduit par son ministre Pilt ou milord Dindon,
« N" 3. (|ui le ti(,'nt par le ne/ pour lui prouver son at facilement.
« L'avant-garde de la Royalc-.Vrniée (n° 4) reçoit
un écliec h la porte ilc ville (n" 5) qui est occasionné par la coli((ue de (juel(|ues sans-culottes placés en haut de la porto (n° (i). Fox ou inilord Oie {n" 7) ferme la marche monté sur sa lromp»'tte anglaise qui sonne un rappel en arrière.
« N^H. Artillerie anglaise qui a la vertu d'éteindre les incendies et de délayer les fortilications. »
La pièce est retrouvée. Mais oserait-on montrer <à Paris, en 11)09, ce qui fut ofiiciellement dessiné, gravé, imprimé, colorié et distribué en 171)3 paiordre du Comité de Salut public de la liépublique française ?
Pour « le gouvernement anglais présenté sous la forme d'une ligure horrible et chimérique », la gravure n'est point retrouvée. Jl se faut donc contenter de celte savoureuse description : « Le roi se trouve au dei-rière du gouvernement (horrible et chimérique), le(}uel vomit sui' son peuple une multitude d'impôts qui le foudroient. Cette j)rérogative est attacliée au sceptre et à la couronne. »
Sans doute David avait l'ait d'autres caricatures; sans doute avait-il dirigé, sinon exécuté, un certain nombre des pièces anonymes parues au temps du Directoire et ayant pour objet de défendre contre ses ennemis de l'intérieur le général en chef de l'Armée d'Italie.
Personnellement, il ne le connaissait pas.
Jl l'avait aperçu dans la cour du Luxembourg le jour oii lionaparte victorieux fut officiellement
i90 SUR NAPOLÉON
reçu par le Directoire ; il le vit à cette séance de l'Institut ; il put enfin causer avec lui à un dfner que donna Lagarde, secrétaire général du Directoire, et il lui demanda alors de faire son portrait. Bonaparte y consentit et promit une séance. Mais David en eût voulu beaucoup pour la composition, de neuf pieds sur sept, qu'il avait conçue, où le général devait être représenté descendu de cheval sur le plateau de Rivoli, tenant en main le traité de Campo-Formio, avec, derrière lui, des chevaux, l'état-major et quelques lignes lointaines de soldats. Dans l'unique séance qui lui fut donnée et (jui dura trois heures, il fit de la tête une ébauche, (jui peut sembler définitive, car, peinte d'un coup, dans Tenthousiasme et sur la nature, elle n'aurait que perdu à être reprise. Or, ce qui en fait la curiosité, c'est (jue, dans ce portrait, pourtant dr premier jet, David, d'ordinaire si curieusement réaliste dans ses portraits, s'est ici écarté de la vérité pour tendre à une idéalisation du modèle ; et cette idéalisation est à ce point dans le caractère, et elle s'impose si justement à la main du maître (|ue, avec les modifications qu'exigera l'embonpoint survenant, elle se retrouvera dans lousles portraits, et ils sont nombreux, (jue, de 1800 à 1814, David exécutera — je n'oserais dire d'après Napoléon, mais en pensant à .Napoléon.
Malgré que David, alléguant son âge et dissimulant la raison véritable : (jue le Parisien se trouve Iroj» bien dans sa \ill(' j)our la (|uitter, eût iffusé
de le, suivre en Egypte, BonaparU'. au lendemain du jour où, par l'heureuse coopération de l'armée et de la majorité des conseils de gouvernement, il fut appelé, sur l'expression hautemfmt manifestée de la volonté nationale, à présider aux destinées de la nation, consacra, par une éclatante faveur, l'admiration qu'il avait poui' David; il l'autorisa à exposer, dans une des salles les mieux éclairées du palais du Louvre, le tableau des Sabi?ies que le maftre venait de terminer. On payait à l'entrée 1 fr, 80 et David, s'étant insurgé contre le droit des pauvres, en fut déchargé; en échange, il s'astreignit à donner un dîner aux élèves de son atelier cha(jue fois (jue la recette atteindrait 24.000 francs. On sait par là ce que rapporta l'exposition, car, trois fois il paya le diner : la recette avait dépassé 72.000 francs et valait au peintre une ferme en Beauc»'.
Pourtant à Bonaparte, pas plus qu'à qui que ce fût, David ne rt!connaissait U' droit de. critique. Bonaparte avait eu l'audace de trouver ((ue Romains et Sabins se battaient sur la toile d'une façon harmonieus(; sans doute, mais médiocrement réelle, (ju'ils manquaient de chaleur et de mouvement : « Voilà comment on se bat », avait-il dit en simulant une attaque à la baïonnette. « Les généraux n'entendent rien à la peinture », s'écria David dès <{ue le Consul eut tourné le dos.
L'admiration (|ue Bonaparte professait pour David (,'ùt pu lui valoir une exception. On a dit
19i> SUR NATO LÉON
que celte adiniratioii avait été poussée si loin (|u'il eût pensé à le faire sénateur ou conseiller d'Etat. Sénateur peut-être, encore cela est-il bien douteux, mais ce n'était point lui qui nommait alors les sénateurs, et, malgré que David fût régicide, il eût difficilement trouvé grâce devant ses trois anciens collègues de la Convention, Sieyès, Roger-Ducos et Gambacérès, qui n'avaient point eu précisément à se louer de lui ni du Comité de Sûreté générale. Quant au Conseil d'Etal, lassertion est au moins hasardée. Bonaparte n'eût pu trouver « ni juste ni utile » — et c'étaient là ses uniques mobiles — de braver l'opinion en rouvrant à David une carrière politique où il avait fait preuve d'incapacité, de faiblesse et de violence, où, n'»'ûl été l'admiration unanime (|u'emportait son talent, il eût mérité le même sort que ses anciens collègues. Mais s'il n'avait nulle idée de l'employer ainsi, — et l'on n'a pas même rapporté un commencement de preuve qu'il ait eu une telle intention, — il pensa (jue, pour les aris, David lui serait un utile auxiliaire el (jue, en même temps qu'il apporlerait au gouAernemenL la j)ai-ure de son génie, il en i-ecevrait la sécurité. Il pritun arrêté le 18 pluviôse an VIII (7 février 1800) nommant hî citoyen David peiiitic du gouvernement. Ainsi Corvisart de\ ait-il plus tard en être le médecin. Le ministre de rintérieui-, Lucien lionapai'te, était chargé de proposer les attributions de, «•elle place. (Jue se passa-t-il ei\tre l)a\ id. (jui avait exei'cé ci-de\ant la dictature des arts et (|ui. ([uatre
LE TABLEAU DU COURONNEMENT l'J3
annét's plus tard, (l»'\ait y aspirer de nom eau, et Lucien (jui ne paraissait point disposé à abandonner les prérog'aliN'es de son ministère ? Cela n'est point diffieile à (le\ iner.
Après vingt-deux jours de réilexion, le lU ventôse, David répondit à Tarrèté du 18 pluviôse en annonçant qu'aussitôt la réception de cet arrêté, il s était transporté chez le ministre de l'Intérieur pour le prier de ne point s'occuper du règlement (les attributions et de recevoir « sa démission d'une place (jui ne paraîtrai! devoir èti'e profitable (ju'à lui seul et nullement à l'art et aux artistes, objets uni(|ues de sa sollicitude ». Cela signifie fort suffisammenl. pour la postérité mieux instruite, (|ue David ne voulut point du titre sans bss pleins pouvoirs pour régenter l'art et surtout les artistes. Il n'en continua pas moins à être consulté : c'est de lui, entre auti-es, les projets présentés par Lucien de la transformation de l'église des Invalides en temple de Mars, de l'érection d<'s colonnes départementales et de la colonne nationale.
On l'employa à bien mieux en lui proposant des chefs-d'œuvre : ainsi, le Premier Consul, au retour dt' Marengo, lui demanda de le peindre « calme sur un cheval fougueux » ; il ne voulait pas un portrait, mais un tableau (|ui résumât, synthétisât sa pbysionomie, en conservant les traits caractéristiques et en donnant une impression héroïque. Bien, comme on voit, ne pouvait enlrei- mieux
dans la nianièrt' de David, qui, dès 1796. avait instinctivement applicjué cette théorie : elle se trouvait affirmée et justifiée par Bonaparte. Peu lui importe (jue les peintres ou les sculpteurs (jui retraceront son image la fassent ressemblante à la nature. Il a regardé le buste et la médaille d'Alexandre ; c'est bien Alexandre tel quil faut (jue la postérité Timagine. Qu'importe que ce soit Alexandre, tel que ses contemporains l'ont connu? Pour que le type histori([ue revête sa beauté et s'élève à devenir immortel, il doit se simplifier et s'anoblir, se dépouiller en quelque sorte d'humanité pour réaliser la formule quasi divine de la race dont il sort et fournir à l'anthropomorphisme dynastique son effig'ie souveraine.
« Personne, aujourd'hui, a dit Bonaparte, ne s'informe si les portraits des g'rands hommes sont ressemblants, il suffit que leur g:énie y vive. » C'est dans cet esprit que David a peint ce tableau aj)0théotique du Boimjiarte passant les Alpes (Xq^Vxwv aux [nvalides et dont il lit, pour 72.0(H) francs, au moins deux répétitions : une pour Saint-Cloud, une autre pour le roi d'Espagne, Charles IV. Celle-ci fut rapportée par Joseph Bonaparte à Mortefontaine, oii, en 1815, les Prussiens prirent plaisir à en crever la toile.
Si David avait refusé le titre de peintre du gouvernement, il n'en était pas moins dès lors le peintre attitré du Consul; c'était à lui (|ue le gouvernement de la Cisalpine demandait un tableau
LE TABLEAU DU COURONNEMENT lO:.
représentant lionaparte rendant l'existence à la jeune république; c'était lui (jui imaginait pour Bonaparte un coslume rjui, s'il rappelait par des cotés ces projets exécutés j)ar ordre de la Convention (|ui avaient failli transformer lliabillement du citoyen français, prenait déjà quelque chose d'impérial par la somptuosité des étoffes et par la richesse des broderies; mais ce n'étaient encore là que des jeux.
Dès (|ue Napoléon, élu empereur de la Républi(jue française, fut assuré que le Pape se rendrait à Paris pour le sacrer, il fit choix de David pour exécuter le tableau qui représenterait le couronnement. Pour lui prouver sa bienveillance, il avait, dès la première promotion, attaché sur sa poitrine l'étoile de la Légion ; à présent, il se confiait entièrement à lui et, sans stipuler aucun prix, le chargeait seulement de le rendre immortel.
La faveur était si grande qu'elle eût troublé un cerveau moins débile. David en fut natuiellement exalté et ne manqua pas de se rendre insupportable dès son premier pas à la Cour. M. de Ségur, grand maître des Cérémonies, était accablé d'affaires ; atteint au cœur par la disparition de son iils aîné, il n'était pas moins obligé de tout imaginer dans une cérémonie sans précédent, de surveiller lui seul tous les détails, puisque nul autre que lui ne s'y connaissait, de régler la marche de chaque figurant, cl, sur les perpétuels changements
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qu'on faisait au prop^ramme, pour plus de luxe, plus de monde, plus de pompe, de le remanier de iioul en bout. Il y portail, avec la grâce du grand seigneur, une fertilité d'invention qui étonne, et une patience qu'on ne saurait trop admirer, mais comment cette patience eût -elle résisté à une lettre telle que celle-ci : « Monsieur, je m'empresse de vous faire part du choix dont Sa Majesté l'Empereur m'a honoré en me chargeant d'exécuter le tableau qui doit représenter la cérémonie de son couronnement. Elle m'a promis, en outre, sur mon observation, une place d"oi!i je puisse à mon aise et sans trouble former mes idées. Je pense, d'aprî's cet exposé, Monsieur, qu'il conviendrait (jue nous visitassions ensemble les lieux, qu'en votre présence je déterminasse l'endroit où j'établirai mon point de vue et que là vous donnassiez vos ordres de m'y construire une loge. »
Une log'e! quand Ségur avait à placer la France... tous les corps de l'État, tous les préfets, les présidents de collèges électoraux, les présidents de canton, l'armée, la marine, la garde nationale et les représentants de l'Europe entière. Il ne pensa plus à cette étonnante prétention, accablé qu'il était de demandes et de récjuisitions, obligé en quatre jours d'improviser, pour la C.our pontilicale, un mobilier d'église ttd (|u il ne s'en trouvait qu'à Kome. 11 se contenta d'envoyer à David deux billets de tribune. D'où visite, explication, altercation entie le peintre et Pbilippe de Ségur, le lils du
grand maître, et, finalement, d'assaut, David emporta une loge.
Le cas est curieux et mérite d'être resrardé : certes, en frimaire an XIII, point de comparaison entre un grand officier de la Couronne, tel (|ue IM. lie Ségur qui ci-devant était comte, qui fut ambassadeur en diverses cours, colonel et le reste, qui est conseiller d'Etat en attendant d'être sénateur, et décoré de quantité d'ordres, qui dispose de tout, régit et ordonne, est vraiment le grand maître, qui joint à tous ces titres et à toutes ces fonctions un goût de littérature, une politesse et un usage du monde qui sont réputés; et ce peintre. Jacobin d'iiier, nullement aimé, peu estimé, mal embouché et rudimentaire d'éducation. Qui des deux l'emporte? Et comment les juge-t-on? Mais, après un siècle, auquel donne-t-on raison et ((ui avait le droit d'insister pour établir so)i poinf de rue, quitte même à violer les règles protocolaires et à contrarier en leurs droits de séance et de préséance quelques-unes des principales autorités? (^e qu'elles pèsent peu*à présent ces principales autolités ! Une feuille de papier sur qui David a griffonné un croquis fait basculer toutes leurs cendres ensemble et les ors passés de leurs costumes rongés des mites !
Mais c'était fan XIII et on rétablissait les /oormes, les fooormes chères àBridoison. David triompha pourtant, il eut sa loge et il vit tout ce qu'il voulait voir. Sans doute en parla-t-il. fit-il valoir
SOS idées sur son onivre, car rEmpereur, sans en avoir rien pu voir, le noniuia <le lui-nirmc son {)reinier peintre.
David avait refusé d'être peintre du gouveiiifnient, parce (juc, sur les attributions, il s'était trouvé en conilit avec le ministre de l'Inlérirui*; il accepta avec empressement le titre de premier peintre de TEmpereur, bien assuré (|u'on ne lui contesterait pas à présent les droits qu'avaieni exercés Poussin, Gbarles Lebrun etMignard, c'està-dire, connue il est dit dans le brevet octroyé à Poussin, « la direction de tous les ouvrages de peintures et d'ornement (fue le Roi fera ei-après pour remliellissement de ses maisons l'oyales, voulant que tous ses autres peintres ne puissent faire aucun ouvrage pour Sa Majesté sans en avoir fait voir les dessins et reçu sur iceulx les avis cl conseils dudit sieur Poussin ». De plus, il entendait bien avoir, tout comme Charles Le lirun. la « direction des Alanufactures royales de meubles de la Couronne aux Gobelins », plus des autres manufactures fondées depuis lors. Ce fut ce (|u'il s'empressa de l'éclamer pai- une lettre du 11 messidor : savoir la haute direction du musée Napoléon, du musée de Versailles, des manufactures des Gobelins. de Sèvres, de la Savonnerie el île lîeauvais, et de l'exposition du Louvre, la surveillance des travaux cominandt'S aux artistes, la proposition des achats, la présentation des yirojets — soit, en fait, la surintendance des iJeaux-Arts
LE TAiîLEAU D Lî COURONNEMENT l''»
Mais il y avait un dirrctt'iir des musées (|ui avait déjà assumé, attiré ou usurpé la plupart de <*es fonctions et (jui n'était point homme à se laisser déposter. C'était ce mystéi-ioux et étonnant personnage (|ui s'apjielail Vivant Denon. — IJe Non, en deux mots, avant la Révolution, m un
• seul depuis; jadis i^entilhomme de la Cliami)re du Roi. seci'étaii'e d'ambassade à Pétersbourg et à Naples, toujours croquant, gravant, écrivant et griffant; toujours spirituel, recherclié, désiré, voyant clair, ])arlant juste et sachant se retourner.
[ Mais si, depuis (lampo-h'ormio et Rastadt el l.i vue de la Victoire. Denon, introduit près de Joséphine, par une M""^ de Krény avec la(|uelie il était en grande liaison, était devenu le directeur de la conscience artisticjue de Bonaparte et s'il se trouvait de taille à lutter avec le premier peintre, il était vis-à-vis de celui-ci en étrange posture. N'était-ce point I)a\ id (jui avait sauvé la vie et la fortune à Denon, rentré tardivement en France et inscrit sur la liste des émigrés? David, invité le 2") floréal de Tan II, par un arrêté du Comité de Salut public, signé Rarère, Collot d'Iïerbois, Prieur, Rillaud-Varenne, Carnot et Robespierre, « à présenter ses vues et ses projets sur les moyens d'améliorer le costume national actuel et de l'approprier aux uKPurs républicaines et au caractère de la Révolution pour en présenter les résultats à la Convention nationale et recueillir l'avis de l'opinion publi(jue », s'était fait autoriser le o prairial
-^00 s LU NAI'OLÉON
à faire gi-aver et colorier ses divers projets, et pour cela, il avait mis en réquisition Denon, auquel, dès le 11 prairial, avait été accordée une provision d<' 6.000 francs. Denon avait ainsi escjuivé et traversé l'époque de la Terreur et, le 3 vendémiaire an III, il livrait 47.060 épreuves noires ou coloriées des gravures qu'il avait exécutées d'après les dessins de David et qui représentaient les costumes du législateur en fonctions, du représentant du peuple aux armées, du représentant du peuple en fonctions, du citoyen français, du citoyen français dans son intérieur et du citoyen militaire. Elle lui étaient payées à l'aison de 10 sols l'épreuve enluminée et de 4 sols l'épreuve en noir, ce qui lui rendait 17.936 livres 10 sols, plus sa tète, ce qui était apprécialtle.
Or, depuis deux mois, depuis le Hi thermidor II, David était emprisonné et, de rilotel des Fermes, il allait même être transféré au Luxembourg, et on prévoyait pour lui, il prévovait lui-même les pires destins. On ne dit point ([ue Denon. ainsi sauvé pai' David, se soit à son tour remué j»oui' lui, ce (jui fût de la discr(''tion : mais il n'en avait pas moins été sauvé j)ar Daviil, ce (jui, dix ans plus tard, le mettait en fâcheuse posture pour lutter contre le premier peintre: il n'eut point, cette fois, à lutter.
L'Empereur n'a\ail nullement entendu tlonner à David les pouvoirs de surintendant t(ds (|u'en avaient joui (lolherl, Colherl de Villaeerf, Mansart. le (hic d'Anlin. Lenormand de Tourneheni. Maii-
gny, Terrai et d'Angiviller, mais lui accordei- un titre (jui le uiit hors Je [)air el directeuieul sous sa main et par lequel il 1(ï souslrayàt à l'autorilj'^ (les Bureaux.
C'est ainsi qu'il lui avait commandé le tableau (lu Couronnement el qu'il n'avait stipulé aucun prix.
Cependant David, installé depuis le 10 pluvi(')se an XIII dans l'église de Cluny. place de la Sorbonne, (jue la Couronne avail louée tout exprès pour lui servir d'atelier, songeail en même lemps (ju'à la place de premier peintre au tableau qu'il avait promis d'exécuter. Rien n'en était commencé et déjà il avait touché un premier acompte de 25.000 francs. Il se renseignait, chei'chail sa composition, faisait exécuter certains accessoires : ])uis, les lignes générales arrêtées, les études de j)erspective faites par Degotti qui lui j)réparait ainsi tous ses tableaux, il s'était mis aux études et avait commencé par les portraits que l'on connaît du Pape et du cardinal Caprara; il avait ensuite exécuté d'après les divers personnages qui devaient figurer dans le tableau des études tant()t peintes, tantôt dessinées, mais toujoui's très poussées d'après natui'e. La conscience de l'artiste apparaît ici sans égale ; elle ne saurait, de nos temps, trouver rien qu'on lui compare. Pour la préparation de ce seul tableau du couronnement, David a empli trois albums de dessins, qui l'emportent assurément, par
->(Ji' SUU NATOLEOiN
le inouveiiienl el la vie, sur les plus beaux de lécole moderne ; les dessins séparés et de dimensions plus grandes sont extrêmement nombreux ; certains de li^randeur d'exécution, dans le même état que les dessins du Serinent dit Jeu de Paume, c'est-à-dire les personnages dessinés nus ; certains de même grandeur, les personnages habillés, mais par un détail de pose ou de costume, diiïéi'ant de l'exécution délinitive. On ne saurait assez le dire: devant le pajjier et la toile, crayon, palette et brosses en main, cet homme est admirable ; en présence du modèle, il oublie tout; les vulgarités de pensée, les sottises d'ambition, les jalousies, les rancunes disparaissent. En face de la nature dont il s'elForce de rendre les contours et les couleurs, il n'v a plus un homme, il y a l'artiste et (juimporte (jue Tliomme soit petit, si l'artiste est aussi gi'and.
Seulement David tournait volontiers tous les projets à l'immense ; il voyait ainsi ; il avait des cotés de mégalomane : un seul tableau pour le Couronnement ne pouvait lui suffire ; il eu \oulail (jualre: le premier, le Sacre eût symbolisé la Hclit/inn; l'Eiupereur, après avoir reçu du Pape les ornements impériaux, est monté à l'autel. « il j»rend la couronne, écrit David, la place de la main droite sur sa tète, puis, de la gauche, il serre étroitement son épée sur son cœur. Ce grand mouvement rappelle aux spectateurs étonnés celle véi-ité si généralement reconnue : que celui qui a su la con(juérir saura aussi la défendre. L'attitude, le geste, les
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regards de la loule allendrie, loul indique le senliiiient d'admiration dont cliacun est pénétré. L'Impératrice à genoux attend la couronne (|ue son auguste époux va lui placer sur la tête. » Madame, mère de l'Empereur, est pi'ésenle dans une tribune. Les pnnces, les grands dignitaires, les grands oi'liciers lemplissent les fonctions (jui leui' sont atti'ibuées par le cérémonial.
Ce tableau était le seul qui, en juin 180U, lût près d'être achevé ; mais de deux des autres tableaux le sujet était arrêté et l'esquisse faite. Ainsi la Distrihution des Au/les \ David n'en donne point de <lesci"iption, mais il dit : « La postérité en regaidanl ce tableau s'écriera : Quels liommes et quel Empereur! »
Un troisième dont on connaît plusieurs dessins eût représenté, par V Arrivée de l'Empereur à L Hôtel de Ville de Paris, le Peuple: « C'est, dit David, le Gouverneur de Paris qui remet les clefs de la ville entre les mains de son Empereur. »
Enfin le quatrième, la Répiihrujue. eût montré l'Empereur prêtant le serment constitutionnel — ce que mal à propos David appelait V Intronisation.
En tout, c'eût été, de peinture, cent vingt pieds — ou trente- neuf mètres — sur dix-neuf pieds — ou six mètres (juinze ; David eût commencé un tel travail à cinquante-sept ans et il l'eût assurément achevé en six ans comme il disait. C'est l'audace coniiante de l'honmie de génie : « Je me propose, disait-il, de répondre à l'attente de lEurope n. Seulement il
ajoulait, parlant de ses quatre tal)leaux : « Je serai satisfait avec la soinine de 100.000 francs pour chacun. »
On trouva que ce serait beaucoup d'arizent. Déjà sans avoir rien livré, il avait touché (35.000 francs d'acompte ; on venait d'assigner 72.000 francs pour les SaOines ; il y avait de plus les trois portraits du Pape, divers portraits de l'Empereur, dont un fait k la diaîde par un élève et nettement refusé. « C'est un portrait si mauvais, tellement rempli de défauts que je ne l'accepte point», avaitécrit l'Empereur. Tout cela montait, et Denon qui eût pu être plus généreux, soit qu'il cherchât sa revanche, soit qu'il cédât uniquement au bien de la chose, protestait que c'était bien trop d'argent et que nul tableau moderne, eût-il trente pieds sur dix-neuf, ne devait être payé plus de 40.000 francs.
Dèslors, semble-t-il,on renonça à YInfronisation et à V Arrivée à l'Hôtel de Ville pour ne garder que le Couronnement ei là Distribution des Aigles. Mais de ce Couronnement, le premier tableau à livrer, celui qu'il disait terminé et qui l'était en effet à bien des égards, David n'arrivait point à se tirer. Ce qui l'arrêtait, c'était la figure de l'Empereur: tout le reste allait au mieux, les groupes se balançaient; les figures se nuançaient, les étoiles chatoyaient ; Joséphine, agenouillée en un mouvement d'une grâce infinie qu'avait posé la seconde fille du peintre, reprenait les trente ans de la légende ; les grands dignitaires perdant l'air de sergents recru-
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i leurs ('iidiniaïu'liés (|iie cciiains ont dans les cro- (|iiis. recevaient un aspect de noblesse imposant; les prêtres avaient de Tonclion, Je Pa|)e de la majesté. — Mais, dans le dis[)Ositit"t(d qu'il était arrêt»';
' par le dessin délinitil', l'Empereur restait (•onii([ue. Cette pose, la main di'oite à la couronne, la ji^auche sur l'épée, était riilicule et empliati(iue. Le geste
[ (le se couronner d'une seule main, et d'une coul'onne de lauriers, est irréalisable, sauf par un clown. Vainement David, pour sortir de l'impasse,
■ renonce-t-il à la couronne, allong'e-t-il le geste du bras pour attester le ciel et signilier Dieu et mon épée ; il n'arrive à rien de bon. C'est la làclieuse
[ littérature (jui une fois de plus trabit la peinture.
i Et quoi faire, lors(jue, de nue ([u'elle est. la ligure
\ sera babillée, et liabillée de vêtements rituels et obligatoires. Et David tourne, retourne sa ligure et il ne trouve pas le moyen de la mettre d'aplomb. A ce moment, Gérard intervient. Il n'est point David et n'a point son génie, mais il a du goût et la visière nette, et il regarde le tableau d'un œil frais. D'ailleurs, la solution s'imposeà quiconque ne s'est pas. comme David, liyj)notisé depuis des mois sur cette idée littéraire saugrenue. En substituant de la part de l'Empereur un geste descendant que justifie la présence de Josépbine, au geste ascendant
• (jui, à la vérité, symbolise le couronnement et jtaraîl bien dans le programme, on sauve la composition, si on donne une entorse au protocole. — Tous les groupes se relient alors, les personnages isolés se
rejoignent; l'action prend un centre et reroil une signification, le tableau est fait. Cela est si vrai que, sur la toile grattée, la figure nouvelle de l'Empereur a été peinte au premier coup. Ainsi disparaissent les iïijonctions protocolaires; ainsi, au lieu du couronnement de Napoléon, a-t-on le couronnement de J'-oséphine, nullement comme on a dit pour des raisons sentimentales — uniquement parce que l'art de composer a, tout aussi bien que Tart de î>erndre, des lois qu'on ne saurait enfreindre impunément. En ce temps-là — comme il y a longtemps ! — on apprenait à composer et on apprenait à peindre.
Lorsque, le 4 janvier 1808, l'Empereur vint en grande pompe, précédé d'une imposante escorte, accompagné de l'Impératrice, suivi du grand service de cour, visiter le peintre dans son atelier de la place de la Sorbonne et témoigner ainsi, par un geste mémorable, l'estime dans laquelle il tenait Tart de peindre, son premier mouvement fut de surprise, j)uis il dit : « C'est bien, David, vous avez deviné toute ma pensée, vous m'avez fait cbevulier tranchais. » Durant ciiuj quarts d'beure, examinant, morceau à morceau, de loin, de près, prenant son bemps et ses distances, reconnaissant et nommant lés personnages, il marcha devant la toile ; puis, il (it deux pas en avant, il se plaça en face du maître, «t levant son chapeau en le tenant par l'aile du d'evaTit, l'abaissant ensuite du geste lent et pioloud
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dont il'lionorail les Aigles: « David, dit-il, je vous salue. »
Le lendemain, l'Intendant général ordonnaneail au nom de David une somme de 33.000 francs qui complétait les 100.000.
Et ce n'est pas cher.
Le Couro)inemeiit, c'est le tableau de David ; c'est la scène telle que David l'a représentée; c'est dans une magnificence recueillie et immobilisée, le geste arrêté et souverain qui consacre le nouvel empire et le pare à la fois de grâce et de majesté. Cela ne t fut point ainsi, mais cela sera toujours ainsi. Et tou- [ jours Napoléon apparaîtra tel que David l'a repré- [ sente, imposant la couronne à celle qui, pour la \ postérité, demeure son unique compagne, sous le I geste bénissant des prêtres, sous les yeux attendris de i sa mère pour qui il a marijué la première place. F Même ces costumes des princes et des dignitaires qui, pour si peu, tourneraient au carnaval, s'enno- ■ blissent sous le pinceau du maître qui découvre, [ sous la déformation du vice moderne, l'antique [ beauté de la race; qui recule dans les temps les oi-ipeaux contemporains et les met en harmonie avec les ornements sacerdotaux, pareils depuis dix-neuf siècles et taillés pour la suite des âges. Depuis (ju'ii se tient une histoire, cet acte n'a pu être rempli que par un seul homme — et c'est celui-ci : Napoléon. Ce tableau-là aune autre portée, une autre signification que ces vains morceaux de toile sur qui on
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met (le la couleur et donl s'eunilil la ])aualit('' iuraine des expositions (d des luusées. 11 est une page détachée de l'histoire, qui immortalise le Couronnement et en fixe la légende, et qui symholise l'Empire. David avait dit : Je me glisserai à la postérité à l'omhre de mon héros. — Il n'a point eu si grand tort: nul à présent ne pensera à le séparer de TEni- })ereur : il reste et il l'eslera à jan)ais son premier peintre. Qu'on dresse donc à tous les carrefours, dans ce Paris, la cité natale de Jean-Louis David, les grotesques oulamentahles effigies de rapins qu'il n'eût point jugés dignes de nettoyer ses hrosses, qu'on h'ur dédie des rues, des s(|uares et des houlevards, qu'on érige aune ((die hauteur le mensonge de leurs apothéost's ([u'il provo(|ue luniversidle risée, lui, Jean-Louis J)avid qui n"a ni statue, ni huste, ni médaillon, ni rue. ni houlevar<l — rien, pas même un lomheau en terre iVancaise — . n"a pourtant rien à envier à aucun d'entre eux ; car lorsqui'. depuis hien des jours, les autres noms seront noyés d'ouhli, le sien grandira encore dans la lumiî're, attaché à celui de Napoléon, comme le nom d'Apelle l'est au nom d'Alexandre.