II AU LECTEUR
langue, affirmail que nul, hormis Jules Favre, n'avait jamais fini une phrase. Sur le texte transcrit, on rajoutait des bouts, on coupait des bras, on mettait des têtes et des queues, mais, par là, à chaque fois, on dénaturait, adultérait, émasculait la pensée. Le conférencier causeur peut donc être incorrect et bafouillant : il a son excuse dans l'intimité où il converse avec l'auditeur : supposant au besoin les objections, les provoquant presque, bon enfant, bon vivant et ne dédaignant point l'esprit un peu gros par quoi la salle, à des moments, est soulevée d'un fort rire.
Voilà qui est interdit au conférencier lecteur : lequel est placé entre deux abîmes qu'il côtoie alternativement; ce qu'il lit est-il un fragment, plus ou moins arrangé ou dérangé, d'un livre ancien ou futur? De la monotonie des phrases, écrites pour être lues seulement des yeux, un ennui incurable et contre qui vainement les plus braves s'efforcent, coule comme un filet d'orgeat tiède. Par-dessus les feuillets qui tombent, trop lentement à son gré, il voit, le malheureux, les visages qui se tirent, les yeux qui s'éteignent et les bouches qui bâillent. Sa voix sonne un glas dans le silence jusqu'au moment fatal où, mue par le désespoir et décidée à tout affronter pour échapper au supplice, une des spectatrices se lève, tapote ses jupes, dérange une rangée d'auditeurs et, libérée, s'en va joyeuse relrouver son auto.