‹ Sur quelques erreurs de méthode dans l'étude de l'homme primitifChapitre 3 sur 7 · SPECIMENS DES GRAVURES · texte numérisé non relu

SPECIMENS DES GRAVURES

Nid de cygne au centre de l'étang qui forme son territoire de chasse

\ He intérieure d’un eillage l ’poto

( l’i'oprii t i collective île l’aliri, au sein île laijuelle sont intégrées des propriétés familiales)

sm L’HOMME PRIMITIF

IV. — 11 n’a pas été difficile au savant professeur de Leipzig d’accumuler un grand nombre de faits qui lui ont semblé justifier sa thèse. Lorsque, sans une préoccupation critique trop prononcée, on se donne la peine de rechercher, dans un groupe social donné, des survivances d’un état social antérieur, on n’a que l’embarras du choix. Mais quelle que soit l’importance des survivances dans les investigations sociologiques, on ne peut méconnaître que les procédés de reconstitution qui reposent sur l’étude de ces « témoins » de l’évolution, doivent, à péril d’aboutir à des résultats d’une invraisemblable fantaisie, être appliqués avec les plus grandes précautions. Cela est vrai lorsque les survivances sur lesquelles on se base ont un caractère en quelque sorte matériel et tangible, qu’elles consistent, par exemple, en un usage nettement défini, une croyance suffisamment précisée, un rite aux contours bien arrêtés, une forme esthétique plastique ou linéaire. A plus forte raison en est-il ainsi lorsque l’on entend raisonner sur de prétendues survivances d’ordre psychologique, je veux dire sur des traits de caractère, des habitudes de pensée ou d’action. Ces éléments ont un tel manque de fixité, une telle fluidité, si l’on ose ainsi dire, qu’ils échappent facilement à toute tentative de les comprendre dans des formules scientifiques satisfaisantes, susceptibles de servir de point d’appui à l’induction. Or, il faut bien le reconnaître, beaucoup de traits « primitifs » dont Bûcher constate la présence chez les peuples qu’il étudie, et où il trouve autant de survivances de l’état originaire des sociétés humaines, appartiennent à la dernière catégorie dont il vient d’être question. Et pour ce qui est des traits moins insaisissables qu’il emprunte aux usages sociaux bien marqués, on ne peut s’empêcher de reconnaître que ses înterprétations ne s’appuient que sur des conjectures fort discutables.

11 y a longtemps que l’on sait que les primitifs sont moins prévoyants que les civilisés, qu’ils emploient moins judicieusement leur temps, qu’ils n’ont point sur la valeur des choses les mêmes notions que nous. C’est même ce qui fait que nous les considérons comme îles primitifs. Encore faut-il dire que lorsque nous les comparons aux hommes de notre civilisation, c’est moins à tel ou tel de nos congénères immédiats que nous pensons, qu’à une sorte de type conventionnel du civilisé; car si nous prenions la peine de regarder autour de nous, il ne nous serait point difficile de trouver des exemples d’imprévoyance, de mauvais emploi du temps, d’appréciation anormale des valeurs, qui offrent de singulières ressemblances avec les faits signalés chez les peuplades encore plongées dans la barbarie.

INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) o

s UK L’HOMME PKlMlriE

Ce sont, si l’on veut, des traits de primitifs. Mais il ne viendrait h l’esprit de personne d’en faire usage en vue d’une reconstitution hypothétique de l’état « économique », voire de l’état « non-économique » qui aurait marqué les débuts de l’évolution des sociétés humaines! Est-il pourtant beaucoup plus sérieux d’utiliser ces mêmes traits, dans le même but, en les choisissant chez des populations supposées arriérées?

11 est permis d’en douter.

V. — Sans l’appareil de citations et de références dont l’argumentation est entourée, l’illusion ne serait même pas possible, et l’on verrait très clairement que loin d’être fondée sur des inductions rigoureuses, l’hypothèse ne repose en réalité que sur des conjectures assez fragiles.

11 n’est pas difficile de formuler le raisonnement syllogistique qui se dissimule derrière toute cette érudition, dont il conviendra d’ailleurs de vérifier la solidité. Le voici dans toute sa simplicité.

Première proposition : Dans une société donnée, les caractères qui ne sont pas en harmonie avec l’ensemble de la civilisation, proviennent nécessairement d’un état social antérieur où ces caractères s’expliquaient rationnellement.

Deuxième proposition : Or, il existe, chez les peuples les plus primitifs que nous puissions observer, certaines caractéristiques qui cadrent avec le régime économique qui leur est propre, tandis que d’autres particularités qui les distinguent ne s’accordent point avec ce régime.

Conclusion : Donc, il faut supposer l’existence antécédente d’un système économique qui s’expliquera précisément par ces dernières particularités, les tendances non-économiques qui se remarquent dans une « économie » (IVirischaft) proprement dite impliquant dès lors, à l’origine, le contraire d’une « économie » (Nicht-lVirtscbaft).

Présenté sous cette forme, le raisonnement apparaît dans toute sa vanité. 11 est difficile d’y voir autre chose que du pur verbalisme. Si maintenant on prétendait qu’en cherchant à établir l’état primordial de « non-économie », Bûcher n’a voulu démontrer en somme que la nécessité d’admettre l’existence d’un homme présocial, il y aurait lieu de répondre d’abord que toute son argumentation repo-

SUA^ L' HOMME PRIMITIF

serait alors sur une pétition de principe. En elTet, les traits de cet état présocial, qu’il découvre chez les peuples sauvages ou barbares, ne pourraient avoir la signification qu’il y attache — et encore faudrait-il prouver qu’il les interprète sainement — que si la léalité de l’état primitif dont il tente la reconstitution était préalablement établie; auquel cas ses recherches auraient été assez inutiles. Et l’on serait en droit d’ajouter que si vraiment tel a été le but de l’auteur, on ne verrait guère en quoi son étude constituerait une contribution aux origines de r « économie nationale », ni même en quoi elle ressortirait spécialement à l’économie politique. 11 conviendrait d’objecter enfin que l’homme non-social n’est qu’un mythe.

C’est à l’anthropologie, et non point à l’étude de vagues survivances, qu’il faut demander des enseignements au sujet des précurseurs de l’humanité sociale, ou, pour mieux dire, de l’humanité, l’expression « homme social » étant un pléonasme. L’ancêtre hypothétique non-social, dont l’homme serait issu, n’est pas encore un homme. Dès que l’homme apparaît avec les caractères bien marqués qui le distinguent, il vit en groupes, parce que, sans l’association, condition de son développement cérébral extraordinaire, il succomberait dans la lutte pour l’existence. Sa faiblesse corporelle l’aurait inévitablement condamné à périr : l’espèce humaine n’aurait pu se maintenir. Et si, reconnaissant ce fait. Bûcher disait que ses observations restent vraies du moins pour le précurseur supposé, que celui-ci soit ou non un être proprement humain, on lui répondrait à juste titre que ce n’est point l’ethnographie comparée qui peut le lui avoir appris. Au surplus, son but est assez clair : il entend établir que l’homme n’a pas toujours été mû par le mobile économique, c’est-à-dire par le principe du moindre effort. Mais si l’on fait abstraction de sa terminologie d’économiste, si on laisse de côté sa notion de la IVirtschaft, il ne reste, de tout son exposé, que cette constatation bien simple ; à savoir que l’homme primitif était moins avancé que beaucoup de ses descendants.

Voilà, à coup sûr, une incontestable vérité. Elle eût gagné à être exposée avec un appareil plus simple. Mais on ne voit pas le rapport qui existe entre cette vérité et la loi du moindre effort. Le mobile économique a des racines profondes. A coup sûr, les hommes incultes, sous l’action de ce mobile, ne se conduisent pas comme des hommes civilisés ; il n’y a point identité parfaite entre la mentalité de l’australien, qui se procure sa nourriture à l’aide de procédés très grossiers, et celle de l’homme d’affaires moderne qui, pour satisfaire des besoins beaucoup plus compliqués, cherche à gagner de l’argent en fondant une industrie, en créant une société commerciale, en organisant un trust. L’un et l’autre pourtant agissent sous l’action du mobile économique. Mais le premier pense avec sa cervelle de primitif et agit avec les moyens qui lui fournit la civilisation rudimentaire à laquelle il appartient ; l'autre dispose d’un instrument mental perfectionné

SUR L’HOMME PRIMITIF

par l t'cii/raiiûii . ei il iiief ni œuvre les ressources iuuouibrables que lui offre toute cette capitalisation d'ulees, de procédés, d'iuveutious acciiiiiulées par les siècles, dont t ensemble constitue ce que nous appelons ta civilisation iiioderiie.

VI. — 11 serait trop long de reprendre tous les faits que Bûcher apporte à l’appui de ses développements; et un examen détaillé de ces faits serait au surplus inutile, puisque généralement, ils sont incontestables. Faut-il rappeler, en effet, que l’imprévoyance, la paresse, l’inertie qui caractérisent certains primitifs ont été constatés depuis longtemps? En ce qui concerne les faits de cet ordre, et quelle qu’en soit la valeur toujours très relative, on ne voit à critiquer dans Bûcher que les déductions générales qu’il en a tirées.

Cependant, il y a des réserves à faire au sujet de certaines observations qu’il rapporte et à propos desquelles on peut trouver qu’il n’a représenté qu’avec une insuffisante exactitude la réalité des choses. 11 importe d’entrer dans quelques détails à ce sujet : cette discussion donnera l’occasion de préciser les critiques générales que l’on s’est permis de formuler.

11 est assez difficile de discuter une affirmation aussi vague que celle qui consiste à dire que chez les peuples les moins avancés que nous connaissons, il n’y a qu’à peine trace de groupes sociaux organisés (i). Cependant, lorsque l’on comprend les Australiens parmi ces peuples (2), comment le lecteur ne serait-il point perplexe? L’organisation des tribus australiennes n’est pas précisément toujours simple. On n’ignore pas les controverses auxquelles elle a donné lieu, depuis les travaux de Morgan (3) jusqu’aux recherches toutes récentes, et d’une si remarquable conscience scientifique, de Spencer et Gillen. Je n’insisterai pas sur les traits bien connus de l’organisation familiale des peuplades de l’Australie, je ne rappellerai point les faits relatifs aux croyances des Aruntas, des Warramungas, des Binbingas, des Maras, aux cérémonies magiques qu’ils pratiquent, aux obligations sociales étranges qui se rattachent au totémisme, à la métaphysique enfin — car ces peuplades ont une métaphysique — de ces singulières populations. 11 suffira, puisque Bûcher se cantonne dans le domaine économique, de signaler que les tribus australiennes effectuent

(1) p. 10. Von organisierten gesellschaftlichen Verbanden bemerken wii" so dann bei den unserer BeobachUing ziigànglichen niedrigst stehenden Rassen kauin eine Spur.

(2) V. p. 12, la fin de la note 2 de la p. 10.

(3) Les faits ont été signalés tout d’abord par Fison et d'autres. — V. Morg.\n, Ancient Society, New-York, 1878, pp. 5i et s.

s UK L'HOMME PRIMITIF

des échanges commerciaux, à des distances souvent considérables, et que, dans la fabrication de leurs armes et de leurs ustensiles de tout genre, ils n’ignorent point les avantages de la spécialisation.

D’après Spencer et Gillen, il arrive qu’un groupe de natifs soit particulièrement habile (shilled) à produire tel article et un autre groupe tel autre article; d’où des échanges entre ces groupes, établis parfois à une centaine de milles de distance (i). Voici un exemple très remarquable de ces échanges, extrait du premier ouvrage de Spencer et Gillen (2) : « En ce qui concerne certains natifs du centre (les Aruntas, les Ilpirras et les Kaitish), c’est un fait frappant que les hommes qui vivent dans des districts déterminés sont réputés pour la fabrication de types particuliers d’ustensiles et d’armes, et que ceci ne dépend nullement de la circonstance que des matériaux propres à cette fabrication ne se trouveraient que dans les districts occupés par eux. Ainsi, les meilleurs pitchis (3), faits de l’arbre dit beau tree (4), sont l’ouvrage de groupes de natifs qui vivent à l’ouest d’Alice Springs ; les meilleurs boucliers sont ceux fabriqués dans le nord; les meilleurs propulseurs (spear ihroivers) sont confectionnés dans le sud-ouest; les meilleurs boomerangs dans les pays de l’est et du nord-est; et les meilleurs épieux (spears) dans la partie nord de la tribu des Aruntas, district d’Alice Springs. Les hommes de l’ouest, par exemple, bien qu’ils aient le beau tree et qu’ils en fassent des pitchis, se procurent leurs boucliers dans le nord (5), par voie d’échange; les noirs d’Alice Springs échangent de même leurs épieux contre des boomerangs, chez les natifs de l’est, et ainsi de suite ».

11 est à noter qu’il ne s’agit point de faits exceptionnels. Chaque Arunta possède un bouclier de l’espèce, et la majorité de ces boucliers ne sont point fabriqués dans la tribu, ni même dans le rayon de cent milles du territoire qu’elle occupe, mais par une tribu qui parle un autre langage (6). De même, dans les districts occupés par les tribus septentrionales du centre, on trouve presque partout du quartzite, dont on fait des couteaux de pierre; cependant, les meilleurs couteaux ne sont fabriqués que dans certains endroits. Le commerce de ces ustensiles se fait à de grandes distances (7).

(1) Spen’cer and Gillen. The native trihes of central Australia. London, l'^gg, p. SyS.

(2) Spencer and Gillen, op. cit., pp. 586-587.

(3) Morceaux de bois creusés, dont se servent surtout les femmes pour transporter des vivres et de l’eau.

(4) Erythrina vespertilio.

(5) Il est à noter que les boucliers sont également fabriqués à l’aide de ce bois (hean tree).

(6) V. aussi Spencer and Gillen. The northern trihes of central Australia. London, igo4, pp. 633, 634, 670.

(7) Ibid , p. 633.

SUR L’HOMME PRIMITIF

Déjà, Roth avait attiré l’attention des ethnographes sur l’importance d'un semblable trafic (i) chez les aborigènes du Quieensland. Roth a décrit les routes commerciales (trade routes) suivies par ces indigènes (2).

On avouera que tout cela ne cadre guère avec les allégations de Bûcher. Et cependant, les primitifs en question appartiennent bien, de son propre aveu, à la catégorie la moins avancée.

Est-il plus heureux dans les autres exemples sur lesquels il s’appuie?

11 cite aussi, d’après Ehrenreich, les Botocudos. Or, si l’on consulte cet observateur très sérieux, on n’y trouve en aucune manière la confirmation des généralisations déjà critiquées. Voici comment s’exprime Ehrenreich au sujet de ces peuplades essentiellement grossières (3) :

« Comme chez la plupart des nomades, la production (Beschaffung) de la nourriture par la chasse et la pêche absorbe (nimmt in Ânspnich) toutes les forces de l’esprit et du corps, de sorte que le temps fait défaut pour permettre de parer aux besoins qui dépassent les nécessités matérielles les plus urgentes. On a souvent prétendu que les peuples des zones froides (hâlteren Zonen) avaient en général fait de plus grands progrès, parce que la nature inhospitalière de leur pays les astreignait à de plus grands efforts pour subvenir à leur entretien, tandis que les contrées de la zone torride, qui abondent en plantes et en animaux, nourrissaient leurs habitants presque sans peine de leur part et, favorisant ainsi leur indolence et leur paresse, les laissaient en quelque sorte croupir (bebarren) à un stade relativement inférieur de civilisation. Pourtant, cela n’est vrai que des agriculteurs sédentaires des tropiques. Les nomades des forêts ont, en général, pour se procurer des moyens de subsistance, à lutter contre des difficultés beaucoup plus grandes que les populations des régions plus froides. Au milieu de l’exubérance de la végétation tropicale, à laquelle l’homme, dans les forêts, doit disputer chaque pas, il est beaucoup plus difficile d’atteindre le gibier, les fruits sauvages, etc., que dans les bois et les steppes de la zone tempérée ou

(1) Walter E. Roth. Ethnological shcdies among ihe north west unirai Queensland ahorigines. Brisbane and London, 1897. pp. i3i et sui/.

(2) Il convient de noter ici une remarque essentielle faite par Spencer et Gillen (The central trihes, pp. 34-35) : In many works on anthropology, it is not unusual to see a particular custom which is practised in one or more tribe quoted in general terms as the customs of the Australian native. It is, however, essential to bear in mind that, whilst undoubtedly there is a certain amount in common as regard social organisation and customs among the Australian tribes, y et, on the other hand, there is great diversity. Some tribes, for example, count descent in the maternai line, others count it in the paternal line; indeed, it is not as yet possible to say which of these methods is the more widely practised in Australia. In some tribes totems govern marriage, in others they hâve nothing to do with the question.

(3) Paul Ehrenreich. Ueber die Botocudos der brasilianischen Provimen Esfiriiu Santo und Minas Geraes. Zeitschrift fur Ethnologie, 1SS7, Tome 19, p. 27.

.S7/A’ V HOMME PR I MI Tl I '

que sur les côtes des pays arctiques, qui abondent en oiseaux, en poissons,' en phoques »

Voilà, à coup sûr, des observations significatives. Elles ne confirment en aucune manière cette assertion de Bûcher, nécessaire à sa thèse, que les facilités de la vie dans les régions tropicales rendent le travail à peu près inutile (i). L’organisation sociale des Botocudos est d’ailleurs très rudimentaire, leur technique des plus primitive, leur imprévoyance très marquée; mais enfin, écommiqueiiieni piirlatü, ils sont ce qu’ils peuvent être, étant données les disponibilités que leur offre leur état de civilisation.

Les Bororos, que Bûcher mentionne encore, sont plus avancés à divers égards. En ce qui les concerne, il est absolument inexact de dire qu’ils ont à peine des groupes organisés; ne possèdent-ils pas, en effet, ces maisons communes, distinctes des huttes familiales, et où les hommes non mariés passent leur existence? Leurs expéditions de chasse se font en commun; ceux qui ne sont pas à la chasse ou au repos, s’occupent, dans la maison commune, de travaux industriels; et von den Steinen signale qu’ils travaillent avec un zèle et un soin extraordinaires (2). Ces traits permettent d’apprécier jusqu’à quel point Bûcher est fondé à invoquer l’exemple des Bororos à l'appui de scs généralisations décidément bien fragiles.

A-t-il davantage raison lorsqu’il mentionne les Veddahs de Ceylan? Ces peuplades, sans nul doute, sont fort grossières. Pourtant, il serait téméraire de leur refuser certaines qualités qui, même aux yeux de Bûcher, doivent les faire considérer comme décidément « économiques ». En effet, ils connaissent et pratiquent l’art de fumer la chair des animaux pour la conserver. Ils font des provisions! Ils ont un procédé spécial pour conserver la viande dans du miel (3).

Je m’abstiendrai de poursuivre : il serait trop facile, pour une citation invoquée dans un sens, d’en trouver une en sens contraire, surtout si l’on ne se préoccupait point de classer par catégories, d’après certains caractères généraux, les peuplades supposées représenter des stades differents dans l’évolution de la civilisation. Les exemples donnés se rapportent tous à des « chasseurs inférieurs ». Ils sont loin, tantôt à un point de vue, tantôt à un autie, des origines que l’on prétend nous retracer. A plus forte raison en est-il ainsi des populations plus avancées.

je sais bien que Bûcher ne nie point que les primitifs les plus grossiers que l’on connaît aient dépassé le stade hypothétique dont il s’attache à décrire

(1) Op. cit., p. 9.

(2) Karl von den Steinen. Unter den N aturvôlkern Zenlral BrasiUens, 2. Auflage. Berlin, 1897, pp. 340, 35o, 367.

(3) P. et F. Sarasin. Ergebitisss naiunvissenschaftlicher Forschungen an Ceylon (1SS4-1SS6) Wiesbaden, 1893, tome III, pp. 417-418. — Cet usage a toutefois disparu aujourd’hui.

Sir/i L'IIOMMK PRIMITIF

les caractères (i). Mais qu’importe? Ce qui enlève toute valeur à ses déductions, c’est l’erreur tondamentale dont elles sont entachées et qui apparaît très clairement lorsqu’on examine de près les quelques cas qui viennent d’être cités. Ceite erreur eousisle â isoler, dons ehaque groupe, quelques qualités, d’ailleurs differentes de l'un à l'autre, et de s'imaginer qu'eu reeoustituaut ensuite à l'aide de ees qualités, groupées syulhétiqucuieut , un type artiffeiel, ou a le droit de eousiderer ee type eoiuuie répondant à la réalité préhistorique. On concevrait tout aussi bien l’opération inverse : en formant un portrait composite à l’aide des qualités sociales les plus accentuées des peuples les plus rudimentaires, en prenant, par exemple, tel trait de prévoyance chez l’un, d’application au travail chez un autre, de tendances artistiques chez un troisième, et ainsi de suite, il serait aisé de créer un type, non moins artificiel que celui de VUnueuseh de Bûcher, mais qui présenterait des caractères absolument opposés. On en tirerait cette conclusion, que les sauvages actuels sont des dégénérés, loin d’être — tout

(i) V. à ce sujet Bûcher lui-même. Die EiihLhuiifi; dey Vilk w, II, pp. 47 et suiv., d^e Wii'l chaft dey NniiiyvoUar. Dans ce chapitre, qui ne figure pas dans les deux premières éditions du livre, ni dans Li traduction française, l'auteur s’est préoccui)é moins de retrouver des survivancfs que de décrire l’état de choses actuel. Or, en y voit que ’e besoin de nourriture est le plus pressant et originairemrnt le seul qui pousse l’homme à l’activité (pp. 53- 54). Décrivant la culture primitive à la houe, Bûcher montre le zélé extraordinaire que déploient à leurs occupations les négresses, dans cette partie de l’Afrique où cette culture est en usage, et cela malgré l'insécurité de la vie que mènent des populations sans cesse exposées à la guerre et aux pillages. Les provisions ne sont guère nécessaires, parce que le climat permet de faire plusieurs récoltes la même année ; les graines des céréales sont toutefois conservées, mais ne peuvent l’être longtemps à cause de l’humidité ou des insectes. Livingstone voit dans cette circonstance la raison qui fait brasser aux nègres de grandes quantités de bière, lors d’une abondante moisson (pp. 56-57).

Ces faits sont intéressants; mais ce qui est intéressant surtout, c’est de constater que pour expliquer la rareté relative des provisions, l’auteur a ici recours à des raisons très simples, très plausibles, au lieu de faire intervenir l’idée de certaines survivances de l’époque pré-économique.

Plus loin, il s’occupe de la chasse et décrit la façon de poursuivre le gibier par des groupes de chasseurs, l’attaque en masse, pour le très gros gibier du moins, étant indispensable à raison de l’insuffisance des armes de jet; d'où aussi l'emploi de pièges plus ou moins ingénieusement combinés. La coopération des hommes d’un même groupe à la chasse et à la pêche entraîne d’ailleurs certaines règles relatives à l’appropriation du butin (pp. 58-59).

Où sont encore, dans tous ces faits, les traces de la non-économie ?

Enfin, Bûcher s’étend longuement sur les échanges et le trafic. 11 ne peut en méconnaître l’importance. Mais il en nie le caractère économique. Toute cette partie du livre mériterait de faire l’objet d’un examen spécial. L’impression qui se dégage des faits cités ne semble pas en harmonie avec les conclusions de l’auteur. L’hostilité des primitifs à l’idée d’échange devait nécessairement faire partie de son S3'stème : l’idée contraire, en effet, aurait dérangé complètement la fameuse doctrine des trois stades économiques successifs, exposée dans le chap. III (pp. loi et suiv.). Mais que penser d'une thèse cpii, pour paraître acceptable, est obligée d’affirmer qu’il n’y avait point de régime d’échanges, à proprement parler, à l’époque homérique? V. sur ce point, Guik.wd, La main-d'œuvye ùidustyielle dans l'ancienne Grèce. Paris, 1900, pp. 9 à 12.

sm L'HOMME PRIMITIF

relativement d’ailleurs — des « primitifs ». Or, sans l’anthropologie et la préhistoire, sans les enseignements des sciences biologiques, une pareille conclusion serait-elle moins légitime que celle de Bûcher? Ht n’est-ce pas la preuve évidente de la parfaite stérilité de sa méthode? N’est-ce pas la preuve aussi, que loin d’avoir déduit la théorie des faits, il s’est borné à accommoder les faits à la théorie?

VII. — Il convient de compléter cette preuve par quelques autres observations.

Bûcher croit trouver un indice de la nature peu sociable de l’homme primitif — d’où son isolement économique — dans l’égoïsme extraordinaire qui le caractériserait, et qui se manifeste notamment par la dureté qu’il montre envers ses proches. 11 invoque à ce sujet la coutume du meurtre des enfants. Steinmetz a déjà fait justice des erreurs qui ont cours à ce sujet (i). Ici encore on a généralisé en dépit de tout sens critique; on s’est contenté de cueillir des faits au hasard, en les isolant de leur milieu, sans les examiner à la lumière de la psychologie particulière des individus considérés. Il suffira de renvoyer à l’excellent travail de Steinmetz. Mais il est intéressant de signaler à ce propos quelques observations très significatives de Spencer et Gillen, en ce qui concerne les tribus du centre de l’Australie. Ces ethnographes ont constaté, chez les peuplades qu’ils décrivent, des sentiments indéniables de sociabilité, d’altruisme, de bienveillance, même de générosité (2). L’absence de véritable gratitude s’explique chez eux par cette raison qu’ils considèrent le fait de donner comme une chose naturelle. « A l’égard de leurs enfants, ils sont, nous pouvons dire uniformément, sauf de très rares exceptions, bons et attentifs, les portant — hommes aussi bien que femmes prenant ce soin — lorsque la fatigue les accable dans la marche, et veillant toujours à ce qu’ils aient une bonne part de toute nourriture. 11 faut ici encore se rappeler que le natif est sujet à des accès de soudaine colère et que, dans un de ces accès, sans trop savoir ce qu’il fait, il peut lui arriver de traiter un enfant avec une grande sévérité. Ils ne se débarrassent pas des vieillards et des infirmes; au contraire,

(ij Stein.metz Bas V erh'àltniss zwischen Eltern und Kindevn bei den Naturvblkeru. — Zeilschrijt für Socialwissenschaft. Tome 1er, pp 507 et suiv.

(2) Spencer and Gillen. The naüve trihes, pp. 48 et suiv. — Les mêmes auteurs, The YiOrihern tribes, pp. 3i et suiv.

INSTITUTS SOLVAY (SOCIOI.OGIE) j

.S7/A’ V no MME PRIMITIF

ccux-ci sont traités avec une bonté particulière, recevant une part de la nourriture qu'ils sont incapables de se procurer pour eux-mêmes » (i).

Ces dernières remarques font justice aussi de l’argument que Bûcher prétend tirer de certains usages barbares concernant les vieillards. Ces usages existent, on ne le conteste pas. Mais s’ils n’existent point partout, chez les primitifs que l’on représente comme les plus grossiers, il n’y a aucune raison d’en expliquer la présence, là où ils existent, par l’état social hypothétique que l’on place à l’origine. Dans une étude scientifique de la question, il y aurait à rechercher si certaines des coutumes révoltantes dont il s’agit ne sont pas un produit de la « culture », pour parler comme Bûcher, bien plutôt que des survivances d’un stade de « non-culture »! Une telle recherche, poursuivie jusqu’à l’explication des causes du phénomène, serait vraiment sociologique et augmenterait la somme de nos connaissances; au contraire, l’accumulation de faits disparates, pris de droite et de gauche, pour appuyer une thèse échafaudée sur de purs raisonnements, ne peut engendrer qu’erreurs et malentendus.

Sans approfondir le sujet, ce qui m’entraînerait trop loin, il ne m’est pas cependant possible de ne point trouver bizarre l’idée de considérer la fréquence de l’adoption comme une preuve de la faiblesse des liens naturels entre parents et enfants. On n’ignore pas que l’adoption est parfois en relation étroite avec le culte des ancêtres et qu’elle suppose alors un sentiment familial particulièrement fort. L’adoption a-t-elle partout ce caractère? C’est ce qu’il faudrait rechercher. Mais il suffit qu’elle l’ait quelquefois pour que l’on n’ait pas le droit d’attribuer à cette institution la portée que Bûcher lui donne, et qui, a priori, paraît bien extraordinaire! On imagine difficilement l’adoption, c’est-àdire l’imitation artificielle de la filiation, sans la reconnaissance préalable de l’importance des rapports qui naissent de la famille naturelle!

VIII. — Que faut-il penser de la séparation économique des sexes, autre phénomène auquel Bûcher paraît attacher une grande valeur au point de vue de la démonstration de sa thèse? Ici encore, il ne s’agirait, la plupart du temps, que d’une survivance; car la communauté que suppose 1’ « économie » proprement dite apparaît déjà chez les primitifs les plus avancés. Mais elle n’est

(i) The native trihes, pp. 5ü-5i.

SUR L'HOMME PRIMITIF

qu’imparfaite et présente des traces nombreuses de l’état de choses antécédent, c’est-à-dire du « stade de la recherche individuelle de la nourriture » (i).

L’une de ces traces consiste dans l’attribution, à chaque sexe, de travaux particuliers, chez presque tous les peuples qui se trouvent à un degré de civilisation peu avancé (2). D’après Bûcher, il ne semble pas que, dans la répartition des tâches entre les sexes, telle que la règle la coutume, la considération des différences d’aptitudes naturelles ait été la préoccupation dominante. « On ne peut affirmer du moins que le sexe faible ait reçu partout en partage le travail le moins fatigant. Alors que dans l’économie domestique normale des civilisés, il y a une séparation en quelque sorte transversale entre le travail productif, qui incombe à l’homme, et la réglementation de la consommation, qui appartient à la femme, chez les primitifs, la division des tâches est pour ainsi dire longitudinale. Chaque sexe participe à la production, et chaque sexe a souvent aussi un domaine propre de consommation » (3).

11 y aurait bien des choses à dire au sujet de « l’économie domestique normale » des civilisés (4). Qu’est-ce qu’une économie normale? 11 y aurait aussi des réserves à faire en ce qui concerne les catégories économiques de la production et de la consommation, qui apparaissent ici avec une signification un peu inattendue. Mais je passe sur ces questions pour ne m’occuper que du fait « primitif » dont parle l’auteur. Traduit en langage vulgaire, le passage qui vient d’être cité signifie que, chez certains non-civilisés, les femmes ont une activité productrice distincte de celle des hommes : ainsi, chez des peuplades qui ignorent jusqu’aux rudiments de l’agriculture, il arrive que, tandis que les hommes vont à la chasse, les femmes s’occupent de récolter des produits végétaux sauvages. Les premières techniques sont en rapport avec cette répartition des tâches, chaque sexe fabriquant les ustensiles nécessaires à l’exercice de son activité propre. D’autre part, les deux sexes mangent parfois séparément et se nourrissent de préférence du produit de leur travail (3). Les iabons de commensalité, étudiés récemment par Crawley, dans un livre qui, malgré beaucoup d’obscurités, ne laisse pas que d’offrir un très grand intérêt, se rattachent à des faits de ce genre (6). Ces tabous sont des interdictions, pour les hommes, de manger en compagnie des femmes, ou pour les membres d’un même groupe, de manger ensemble, ou encore, pour un individu déterminé, de manger la nourriture destinée à autrui. La transgression

(1) Dit Stufe der individuelloi N ahrnngssuche, p. 32.

(2) pp. 36 et SS.

(4) Die normale Hauswirtschaft der Kurturvôlker.

(5) Voir les faits cités par Bûcher et relatifs aux peuplades du Schingu (Brésil), à certains indiens de l’Amérique du Nord, à des peuplades }>olynésiennes et micronésiennes, aux Nègres de Songo, aux Baschilanges, aux Wanyamwezi, etc.

(6) Crawley. The mystic rose. Ad study oj primitive marriage, 1902, pp. iSy et sniv.

SUK U HOMME PRIMITIF

de ces prohibitions, comme celle de tout tabou, implique un danger pour l’auteur de l’infraction ou pour celui vis-à-vis duquel le tabou a été méconnu. Crawley établit une relation entre les tabous de commenralité et certaines idées concernant les influences périlleuses susceptibles de naître du contact, de la contagion. La question est de savoir si ces idées sont l’origine réelle des coutumes de l’espèce, comme le pense Crawley (i) avec ceux qui accordent à la magie et à la religion une part prépondérante dans l’explication des phénomènes sociaux, ou si, au contraire, les croyances relatives à cet ordre d’institutions ne sont point plutôt la conséquence de celles-ci. Les idées de l’homme primitif à ce sujet ne seraient alors que de grossiers essais d’explication, sortes de théories métaphysiques à l’aide desquelles l’esprit inculte des sauvages satisferait leurs besoins de coordination logique. A cet égard, il semble bien que la magie, que Frazer considère comme antérieure à la religion, soit une véritable philosophie primitive (2), je dirai même une physique, qui donne naissance à une technique. La magie implique la notion d’ordre et d’uniformité dans l’univers, notion qui est également à la base des doctrines scientifiques actuelles; la magie n’échoue que parce qu’elle repose sur une conception inexacte de la nature des lois qui régissent la succession des faits. Son erreur provient de fausses associations d’idées et tient à des causes qui ne sont point propres aux seuls sauvages, mais dont l’action se fait tout aussi bien sentir chez les hommes incultes dans les civilisations les plus avancées. 11 y a dans ces civilisations, si l’on peut ainsi dire, des couches sociales de mentalité différente. En jetant la sonde jusqu’aux couches inférieures, on retrouve une strate mentale qui est partout identique. Les sauvages, à ce point de vue, sont de tous les temps et de tous les pays. L’élite intelligente et pensante de l'humanité ne constitue qu'une faible minorité (3). Crawley fait observer avec infiniment de raison, qu’il n’est pas exact de parler de « survivances » à propos des modes de penser et des usages primitifs qui se remarquent dans les périodes « civilisées ». 11 ne s’agit pas, en effet, de formes éteintes, analogues aux fossiles ou aux organes rudimentaires : la nature humaine demeure « potentiellement primitive », et ce phénomène s’explique par la permanence de causes fonctionnelles. Sans l’éducation, chacun resterait toujours « primitif » (4).

(1) Op. cit., chap. I, pp. I et suiv.

(2) Frazer. The Golden Bough, seconde édition, 1900; t. 1, pp. 9, 62, 70 et suiv.

(3) Cf. Frazer, op. cit , I, pp. "73 et suiv. — Tylor. Primitive culture, 3®éd. i89t, t. I, p. 7, avait déjà dit qu’à certains points de vue, il n’y a guère de différence entre un laboureur anglais et un nègre de l’Afrique centrale. 11 est bien entendu que ces remarques ne visent pas les classes criminelles (mendiants, valeurs de profession, etc.) des grandes villes. C’est par un abus de langage (pie l’on assimile les professionnels du crime à des sauvages (v. Tvlor, 1, ]). 43). On n’entend ])arlcr ici (pie des classes sociales composées d’hommes normaux, mais incultes ou peu cultivés.

(4) Crawley. The mystic rose, p. 4.

SUA' L'HOMME PRIMITIF

Qiic des croyances superstitieuses ou magiques aient déterminé et déterminent certains modes d’activité sociale, cela ne paraît point contestable. Pour ce qui est des rites magiques destinés à produire des phénomènes naturels, tels que la pluie, le vent, le tonnerre, il n’y a point de doute. La même observation s’applique aux institutions religieuses propremert dites, lorsqu’elles sont bien caractérisées comme telles : le rituel, l’organisation ecclésiastique, le culte, ne se comprennent guère que comme des produits de certaines croyances religieuses. Mais quand il s’agit d’actes de la vie sociale de tous les jours, surtout chez des peuplades sans organisation religieuse définie, quand il s’agit de la technique industrielle, des institutions familiales ou politiques, des relations sexuelles, des occupations banales relatives à la recherche et à la préparation de la nourriture, aux repas, etc., il est permis de se demander si la part d’influence directe des superstitions magiques ou des idées religieuses sur la façon de se conduire des primitifs n’a pas été souvent exagérée.

Souvent on a l’impression que les théoriciens ont pris la cause pour l’effet. C’est une impression dont il est, par exemple, difficile de se défendre lorsque l’on étudie les travaux, déjà nombreux, qui ont été publiés sur le totémisme. Les règles de l’exogamie sont-elles la conséquence des croyances totémiques? Les prohibitions matrimoniales, entre personnes de catégories déterminées, proviennent-elles des idées superstitieuses qui se rattachent au totémisme?

Lang a récemment soutenu la thèse inverse. A son avis, l’exogamie est le fait primitif; c’est l’existence de la coutume exogamique qui aurait donné ultérieurement naissance à l’idée d’un danger attaché à sa violation (i). Les croyances totémiques auraient ajouté une sanction supra-normale à la tendance exogamique préexistante, qui n’aurait point son origine dans des idées superstitieuses. Qiiant aux noms totémiques, ils proviendraient de sobriquets donnés aux groupes (2) : les mythes totémiques ne seraient que des explications inventées après coup (3).

Je ne prétendrai pas que Lang ait complètement élucidé la question, bien que son hypothèse soit séduisante et qu’il l’appuie de solides raisons. Qiioiqu’on en pense, elle a cet avantage d’expliquer l’obscur par le clair, à la différence de tant d’autres théories qui semblent avoir pour visée principale d’aboutir à l’inintelligible, je sais bien qu’il y a ici un écueil à éviter : il faut se garder, dans l’étude des origines sociales, de prêter à l’homme primitif des idées modernes, des idées qui relèvent de la logique des civilisés, voire des idées

(1) Andrew Lang. Social origius. London, igo3, v. pp. 40-41; v. aussi jip. i85-i8r..

(2) 11 est bon de faire rcinanpier (juc la théorie de Lang reste indépendante de l'explication ciu’il donne de l’origine des noms totémiques.

(3) Lang, op. cit., pp. 161 et sniv.; 187, 188.

SUJi L’HOMME PRIMITIF

scientifiques : ainsi, il n’est plus soutenable que la prohibition des mariages entre proches ait été délibérément introduite à la suite de la constatation des mauvais effets produits par les unions consanguines (i). En ce sens, Durckheim a raison de s’élever contre 1’ « artificialisme », comme il dit, que l’on prête parfois à tort aux primitifs (2). Peut-être lui reprocherait-on, avec quelque raison, de tomber dans l’erreur contraire; car si l’on ne voit pas très bien le primitif procéder par des réformes d’ensemble, qui supposent un développement considérable des facultés d’abstraction, il semble d’autre part établi que chez les populations considérées comme très arriérées, des modifications à la coutume peuvent être volontairement introduites sous l’influence d’hommes jouissant d’une grande autorité morale. Spencer et Gillen ont développé à ce sujet, d’après leurs observations sur les tribus du centre de l’Australie, des considérations dont on ne saurait contester la grande valeur (3). Seulement, si le sauvage est un être logique comme le civilisé (4), on ne doit pas perdre de vue que son activité logique se meut dans un monde d’idées différentes des nôtres : et ceci encore doit s’entendre sous les réserves qui déjà ont été indiquées, à savoir que les primitifs sont de tous les temps et de tous les pays, et que, par exemple, lorsque Frazer parle, dans une même phrase, des rusés et malins « sauvages » de l’Australie, de l’Afrique et de l’Ecosse (s), il n’y a, dans l’expression dont il se sert, absolument rien de paradoxal.

11 n’est pas toujours afeé, dans l’étude des origines sociales, de faire la part de l’inconscient. Le rôle des sentiments pour ainsi dire instinctifs est à coup sûr considérable. Mais supprimez de la vie sociale, même élémentaire, les actes accomplis délibérément et consciemment, et tout se perd dans le vague. Cette vérité est au surplus indépendante de la notion que l’on peut se faire de la nature de la conscience. Elle n’implique pas non plus la moindre adhésion aux doctrines qui réduisent l’histoire au récit de l’action des grands hommes. Elle signifie tout simplement que dans le domaine des inventions techniques, comme

(1) C’est en ce sens que Howitt et Fison, p. ex., interprètent les théories de Morg.-\n. Y . Kamilaroi and Kiirnai, Melbourne, 1880, pp. gg, ii5, 160, i6i. Cf. Sciwsktz. Alteysklassen und M'àmterhünde. Berlin, igo2, p. 76. Pour Schurtz, l’horreur de l’inceste provient d’un instinct; c’est aussi le sentiment de Westerm.^rck. Origine du mariage {tïSià.. fr.), Paris, i8g5. Mais cette explication n’explique rien.

(2) L’année sociologique, année, p. i5. note 2; et 5^ année, p. 117.

(3) The native Irihes, pp. ii à i5. — The northern iribes, pp. 26 et s.

(4) Tylok. Primitive culture, 3® éd. London, i8gi, I, p. i53. It is no more reasonable to suppose the laws of mind differently constituted in Australia and in England, in the time of the cave dwellers and in the time of the builders of sheet-iron houses, than to sui)j)osc that the laws of Chemical combination were of one sort in the time of the coal-measurcs and are of another now.

(5j The Golden Bough, I, p. 10. ...the... cunning and malignant savages in Australia, Africa and Scotland.

SrK V HOMME VRIMITlE

dans le domaine des institutions, il faut faire la part d’une multitude de petites initiatives, de petites innovations, qui s’additionnent ou se substituent les unes aux autres, qui se propagent et se transmettent par l’imitation et dont l’accumulation finit par constituer ce milieu très complexe au sein duquel l’activité de l’homme évolue, dont elle subit profondément l’influence et sur lequel elle réagit à son tour pour le modifier. Niera-t-on qu’il en soit ainsi dans les groupes sociaux auxquels nous appartenons? Et si cela n’est point niable, de quel droit établiraiton, entre le mode d’action des « primitifs » et celui des « civilisés », un fossé infranchissable? La nature mentale de l’homme est essentiellement la même dans toutes les races. 11 n’y a que des différences de degrés; quelque énormes d’ailleurs qu’elles puissent être, si l’on ne considère que les extrêmes, elles n’ont plus rien qui doive étonner lorsque l’on rétablit toute la gamme des nuances intermédiaires (i).

On retiendra de cette digression que la reconstitution psychologique du primitif est chose délicate, qu’elle exige des observations très attentives et très spéciales, et qu’à cet égard, ce n’est point tant la multiplicité des faits qui importe que leur juste interprétation. Et cette remarque me ramène à Bûcher, qui, dans son explication de la prétendue séparation économique des sexes, des coutumes que j’ai signalées sous le nom de tabous de commensalité et de quelques autres faits encore, où il croit voir des traits primitifs d’économie individuelle, c’est-à-dire des survivances de son état hypothétique primordial « sans économie », est véritablement d’un simplisme qui déconcerte.

Conçoit-on qu’il soit possible d’étudier de semblables phénomènes en bloc, sans se préoccuper des croyances qui les accompagnent dans beaucoup de cas, et qui, sans doute, les expliqueraient jusqu’à un certain point, sinon dans leur origine, du moins dans leurs manifestations actuelles? Et quant à leur origine, que signifie au fond l’interprétation proposée? On cherche vainement en quoi la division des tâches entre les sexes, l’existence de règles strictes concernant la consommation et les autres usages analogues, seraient l’indice d’un stade de « non-économie ». Car enfin, ce stade supposerait une activité essentiellement déréglée, capricieuse, anarchique; et l’on ne constate rien de pareil, on se trouve en présence de coutumes bien définies, bien caractérisées, dont parfois l’observance est imposée quasi religieusement. Et l’attribution exclusive de certains travaux aux hommes, de certains autres travaux aux femmes, implique une sorte d’organisation de la production, qui est la négation même de l’état hypothétique imaginé par Bûcher.

(i) V. sur ce point Keane. EihnoVogy. Cambridge, 1896, p. 160; cf. pp. 48, 4g. II faut relire aussi, à ce sujet, les œuvres de Tarde.

SrR L'HOMME PRIMITIF

IX. — Je ne reprendrai point ici, pas plus que je ne l’ai fait pour d’autres questions, l’ensemble des observations ethnographiques que Bûcher invoque. Je me bornerai à examiner, à titre d’exemple, les prétendus faits de séparation économique des sexes qu’il signale chez les Indiens du Schingu (Brésil). Karl von den Steinen (i) s’exprime en ces termes au sujet de ces peuplades :

« Tandis que l’homme chassait, la femme a inventé l’agriculture. Comme dans tout le Brésil, les femmes ne se bornent pas à préparer le manioc à la maison : ce sont elles aussi qui le cultivent. A l’aide de morceaux de bois pointus, elles débarrassent le sol des mauvaises herbes, elles posent en terre les fragments de tige au moyen desquels on repique le manioc, et vont chercher quotidiennement leur provision, qu'elles traînent dans des paniers lourdement chargés. L’homme, par contre, plante le tabac, dont la femme n’use point. Au Schingu, la femme a déjà, dans une large mesure, son mot à dire; dans un état de civilisation plus primitif, il se peut qu’elle ait été réellement une bête de somme et de labeur; encore aujourd’hui, elle doit rester éloignée de la plupart des fêtes et des danses d’animaux exécutées par les hommes. Mais que l’on considère le cas d’un peu plus près. L’homme est plus courageux et plus agile; à lui la chasse et l’usage des armes. Là donc où la chasse et la pêche jouent encore un rôle important, et pour autant qu’il y ait une certaine division du travail, la femme doit prendre soin de la production, du transport et de la préparation des autres subsistances. La division n'a rien d’arbitraire ; elle tient aux circonstances naturelles ; mais elle a cette conséquence, insuffisamment appréciée, que la femme, dans son domaine de travail, acquiert aussi bien des connaissances propres que l’homme dans le sien. Nécessairement, il doit en être de même à chaque stade inférieur ou supérieur. L’habileté consommée de l’Indienne dans la culture du manioc a son analogie déjà chez les peuples purement chasseurs. La femme du Bororo, armée d’un bâton pointu, allait dans la forêt, cherchant des racines et des tubercules; pendant les incursions à travers le territoire, lorsqu’une société d’indiens émigrait, cette chasse spéciale était l’affaire de la femme, tandis que l’homme suivait à la piste les animaux. Grimpant aux arbres, elle récoltait des noix palmistes dont elle emportait de lourdes charges. Et l’Indienne étant la sujette de l’homme.

(i) K. VON DEN Steinen. TJntev den Naturv'olkern Zentral-Brasiliens. 2. Auflage. Berlin, 1897, pp. 206 et suiv.

STR L'HOMME PRIMiriF

sa situation, lois du partage du poisson et du gibier, ne lui était point à protit: elle devait même alors se contenter du butin végétal qu’elle s’était procuré elle-même. Au Schingu, si les hommes tressaient le gril à rôtir et rôtissaient le poisson et la viande, si les femmes cuisaient les « beijus » (galettes de manioc), les boissons, les fruits, et rôtissaient les noix palmistes, que pouvait sienifîer cette division de la cuisine en cuisine animale des hommes et cuisine végétale des femmes, sinon que chacun des deux sexes était encore resté dans son « ressort » primitif.^^ ;•>

J’ai cru devoir reproduire ce passage intégralement et l’on va voir pourquoi. Dans la 2*^ édition de son livre (i). Bûcher le cite in extenso, mais en omettant la phrase, pourtant essentielle, où von den Steinen constate que la répartition des tâches entre les sexes n’a rien d’arbitraire et qu’elle dépend des circonstances naturelles. Dans la y et la y édition (2), Bûcher ne donne plus que de simples extraits du passage, en les paraphrasant; il ne mentionne pas davantage la remarque caractéristique de von den Steinen. C’est d’autant plus regrettable que sur le point en question. Bûcher est en opposition manifeste avec von den Steinen, dont l'opinion, qui s’appuie sur des observations personnelles et directes, ne méritait sans doute point d’être négligée aussi aisément.

Autre remarque importante : von den Steinen ne dit point que les hommes ne consomment que la nourriture animale qu’ils préparent, et que par suite la nourriture végétale soit exclusivement réservée aux femmes. Ainsi le manioc est certainement utilisé par tous les indigènes, sans distinction de sexe. 11 n’est pas dit non plus que les femmes ne mangent jamais que des aliments végétaux; il est tout bonnement affirmé que, sur les produits de sa chasse et de sa pêche, l’homme se réserve la meilleure part (3). Un fait aussi simple n’a pas besoin d’explication.

(1) La phrase de von den Steinen est ainsi conçue : « Die Teilung ht keine dey Willküy, sondern eitie dey iiatüylicheii V eyhültnisse, nhey sie hat die nicht genug gewürdigte Folge dass die Frau, etc... » Biicher (zweite Auflage, Tubingen, 1898, page 37) reproduit la phrase de la manière que voici : « Die Teilung hat d.e nicht genug gewürdigte Folge, dass die Frau etc... » en omettant, sans d’ailleurs l'indiquer par des points suspensifs, les mots essentiels ci-dessus imprimés en caractères italiques. — Voir aussi la traduction française de la 2«éd. publiée par Hansay, sous le titre do Etudes d’histoiye et d’économie politique. Bru-velles et Paris, 1901, page 3i. 11 est à remarquer que le traducteur rend les derniers mots du passage de telle façon qu'il attribue à von den Steinen une opinion que celui-ci n’a pas exprimée. Le texte allemand porte ... « welchen anderen Sinn konnte diese Teiluno- in animalische Manner-und vegetabilische Frauen Küche haben, als dass ein jedes der berden Geschlechter noch in seinem uralten Ressort verblieben war. » Hansay traduit • « Cuisine animale pour les hommes, végétale pour les femmes, c’est bien la preuve que les deux sexes continuaient comme jadis à meney une existence sépayée ». On ne peut dire qu’il y ait ici de contresens à proprement parler. Mais la pensée de von den Steinen est jilus précise : elle vise le fait de la différence des modes d’activité, ce qui n’implique nullement une existence sépayée, un isolement économique au sens où l’entend Biicher.

(2) pp. 37 et 38.

(3) V. VON DEN Steinen, op. cit., pp. 202 à 211.

INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE)

SrK V HOMME PRIMITIF

Ce qu’il y a d’intéressant à noter dans les faits rapportés par von den Steinen, c’est le développement, chez les deux sexes, d’aptitudes techniques spéciales résultant d’une division toute naturelle des occupations primitives. La chasse, le métier des armes à l’homme, c’est-à-dire le mouvement, l’activité violente; à la femme, les occupations sédentaires, l’activité plus calme, ce qui ne veut pas dire moins fatigante : tout logiquement, chaque sexe se perfectionne dans sa spécialité. Ce seront les femmes, par exemple, qui inventeront et perfectionneront la poterie, pour le transport de l’eau, et plus tard pour la cuisson à l’eau de la nourriture végétale; les hommes, qui n’ont pas eu l’occasion de pratiquer cette technique, continueront à rôtir les viandes comme à l’origine, la cuisson à l’eau étant l’affaire des femmes. La tendance à répéter machinalement les mêmes actes, la routine, si l’on veut, fixent ainsi des usages qui, à la longue, lorsque les conditions du milieu se sont transformées, peuvent paraître bizarres, mais dont l’origine s’explique par des raisons élémentaires et au demeurant fort naturelles. Supposons maintenant que cette sorte de pétrification des usages soit poussée à l’extrême, qu’à raison même de l’oubli où l’on est de leur cause première, qu’à raison aussi de leur existence immémoriale et de leur singularité apparente on leur prête un caractère d’inviolabilité absolue, une valeur en quelque sorte sacrée : et voilà la naissance des tabous. L’hypothèse me paraît digne d’examen. Mais sans y insister, il sera bien permis de conjecturer que la solution des problèmes que soulève l’étude des origines sociales se trouverait singulièrement simplifiée, le jour où l’on renoncerait une bonne fois à chercher des explications trop profondes.

Quoiqu’il en soit, deux choses sont à retenir des constatations de von den Steinen. La première, c’est que, contrairement à ce que soutient Bûcher, la répartition des travaux entre les sexes, chez les Indiens du Schingu, est originairement en corrélation avec leurs aptitudes naturelles. La seconde, c’est que l’état de choses qui nous est décrit implique une coopération de tous à la vie en commun, un ordre réglé de la production, un certain développement de la technique, dont les procédés se transmettent, en se perfectionnant, de génération en génération. La division du travail entre les sexes n’a rien de commun avec l’isolement imaginé par Bûcher. Loin de nous apparaître comme un indice de la « non-économie » primitive, ce fait est, au contraire, en corrélation directe avec le progrès économique (i).

(i) Les autres faits de prétendue séparation économique, cités par Bûcher, se rappor tent à des populations beaucoup moins arriérées que les Indiens du Schingu et ont donc encore moins de valeur probante. Comment Bûcher peut-il invoquer ici l’usage des maisons communes, réservées aux hommes? Elles sont, dit-il, un obstacle à la formation d’une « économie » familiale. Mais ces maisons communes sont en général réservées aux hommes non mariés, les hommes mariés habitant, avec leurs ménages, dans de petites huttes

SrK L'HOMME PRIMITIF

X. — Il convient de considérer maintenant la théorie de Bûcher relative aux origines du travail. On va voir qu’elle procède de la même conception d’un type conventionnel du primitif, qui ne serait pas autre chose, pour ainsi dire, qu’un civilisé retourné.

Essentiellement paresseux, insouciant, imprévoyant, dépourvu de la notion du temps, sans aucune idée de la valeur des choses, incapable de transmettre à ses descendants les connaissances acquises par l’effet du hasard, comment ce primitif « non économique » a-t-il pu donner naissance au civilisé « économique »? Serait-ce par l’effet de quelque fatale et mystérieuse loi d’évolution? Telle semble bien l’idée de Bûcher, lorsqu’il affirme qu’il n’y a pas de tournant brusque dans l’histoire (i), et que tout croît et tombe en décrépitude à la façon de la plante. C’est ainsi qu’autrefois Savigny expliquait le développement du droit, et que certaines philosophies de l’histoire, qui n’ont pas résisté à la critique, croyaient faire saisir les causes de la grandeur et de la décadence des civilisations.

Tout change, tout évolue; le travail, la technique n’échappent pas à cette inexorable loi ; et si l’on remonte aux origines, ces phénomènes se résolvent dans l’indistinction du chaos : le travail, d’après Bûcher, provient du non-travail. Le travail, chez les primitifs, est une apparition ioui-'à-Mi nébuleuse {2). Originairement, le travail se confond avec le jeu; ou plutôt, l’activité humaine qui, plus tard, deviendra du vrai travail, n’est au début que la manifestation d’une sorte d’instinct, instinct d’imitation, instinct d’expérimentation, qui s’exprime par des jeux. La domestication des animaux ne se serait appliquée d’abord qu’à des espèces sans utilité propre, que l’homme aurait apprivoisées pour son plaisir ou pour des motifs d’ordre religieux. L’industrie aurait débuté par le tatouage, la déformation de certaines parties du corps, ensuite la confection de parures, de masques, de dessins sur l’écorce des arbres, de pétroglyphes et autres fantaisies. L’imitation des animaux semble avoir été un penchant universel : d’où, par

distinctes de la maison commune; et, au surplus, l’institution des maisons communes (V. ScHURTz. AltersMassen und Mannerhündt. Berlin, 1902, pp. 202 et suiv.) est essentiellement communiste. Comment alors y voir une preuve d’individualisme économique? Enfin, on ne voit pas en quoi la coutume que des peuples polygames ont d’attribuer une hutte spéciale à chaque femme, procéderait du stade primitif universel de la recherche individuelle de la nourriture (Bûcher, pp. 43, 44, 47).

(2) Ein recht nebelhaftes Gebilde... (p. 32).

SUR L’HOMME PRIMITIF

exemple, la prédominance des représentations animales ou humaines dans les dessins rupestres et les sculptures des Bochimans, des Indiens, des Australiens. La poterie, la sculpture du bois, la vannerie commencent par la reproduction de types animaux; même lorsqu’on en vient à fabriquer des objets d’usage journalier (poteries, escabeaux, etc.), la figure animale est généralement conservée. Dans les danses, l’imitation des mouvements et des cris d’animaux joue un rôle essentiel. D’autre part, toute activité régulièrement poursuivie prend une forme rythmée et se confond, en un tout indissoluble, avec le chant et la musique. Bûcher s’est donné la peine de grouper, dans un livre qui grossit à chaque édition (i), un nombre considérable de chants en usage, chez les primitifs, et même chez les civilisés, pour marquer la mesure rythmique d’une foule de travaux, accomplis individuellement ou par groupes. Les faits qu’il a réunis sont intéressants; mais aux yeux de l’observateur ordinaire, ils ne relèvent rien de particulièrement neuf. Ils semblent intéresser le physiologiste et le psychologue, curieux d’étudier les conditions physiques et mentales de l’activité musculaire, plutôt que le sociologiste qui se préoccupe avant tout des conditions extérieures des actions humaines.

Mais, pour le professeur Bûcher, ces faits ne sont pas ce qu’un vain peuple pense. Le rythme est un principe économique d’évolution (2). A l’origine, le travail, l’art, le jeu se confondent dans l’indistinct. Ils ne se sont différenciés que par un processus d’évolution sociale « qui, du point de vue réel, apparaît comme une différenciation et une intégration, et qui, du point de vue personnel, se traduit par la coopération et la division du travail ».

S’il en est bien ainsi, on ne contestera point au professeur de Leipzig que le travail ne soit vraiment, à l’origine, un phénomène nébuleux ; et l’on reconnaîtra sans peine que le savant économiste a fait de son mieux pour donnei à ses lecteurs une idée aussi adéquate, c’est-à-dire aussi brumeuse que possible, de cette nébulosité des commencements.

La technique elle-même se perd, à son origine, dans les mêmes brouillards : elle aussi sort du jeu, et ce n’est que peu à peu, insensiblement, qu’elle est appliquée à des buts d’utilité. Le jeu est plus ancien que le travail, l’art est antérieur à la production utile (3). Même chez les primitifs les plus développés, où les deux éléments commencent à se dissocier, la danse précède ou suit encore toute occupation importante (danses de guerre, de chasse, de moisson), et le chant accompagne le travail.

La réfutation de ces affirmations diverses n’est point aisée, non pas à

Ci) Büchf.u. Arheit und Rhyihmns. Dritte Auflage. Leipzig, 1902.

(2) üj). cil., IX : Der Rhylhmus ah ôkcnomischcs EutK'ickli(iig<U'^i’^>f'> l’I’- ^97 cl s.

(3) Eulstchuiig der V olhswirtschaft, j))). 34 et s.

Page 1