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raison des faits sur lesquels elles reposeraient, mais, au contraire, par le motif qu’elles ne reposent sur rien, et qu’ainsi elles ont le caractère de véritables propositions dogmatiques. Or, on ne réfute pas un dogme : on y croit ou on n'y croit pas. Mais on peut toujours exposer les raisons que l’on a de ne pas y croire; et c’est à quoi l’on va s’essayer.
Tout d’abord, il est permis de se demander en quoi l’accompagnement de certains travaux par des chants ou l’usage des danses de guerre ou de chasse seraient de nature à nous éclairer sur les origines du travail, c’est-à-dire des techniques productives. Est-ce que par hasard on soutiendrait que la guerre, la chasse, la moisson seraient des produits du chant ou de la danse? A ce compte, un observateur qui constaterait que les régiments vont précédés d’un corps de musique, pourrait tout aussi bien prétendre que l’organisation militaire et la stratégie sont issues, par différenciation, d’un mode d’activité relevant de l’esthétique musicale. On dira peut-être que nous prêtons à Bûcher des idées ridicules, que telle n’a jamais été sa pensée, qu’il faut interpréter ses assertions d’une manière plus raisonnable. Mais alors, que veut-il dire? Des sauvages dansent ou chantent à propos de certains actes importants de la vie sociale. Fort bien. Ils ont leurs raisons pour cela, et l’étude de leur psychologie nous les ferait connaître. S’il s’agissait de civilisés, on ne mettrait pas un seul instant en doute la nécessité de procéder tout d’abord à une étude semblable, qui nous révélerait les mobiles des actes à interpréter. On tâcherait de mettre ces actes en rapport avec les croyances régnantes, les traditions, les conditions générales de la vie, et l’on réussirait peut-être à découvrir quelque explication claire et simple. Mais il s’agit de sauvages, et alors il semble que le premier devoir du chercheur soit de rattacher les faits qu’il observe à quelque principe obscur. De là les confusions les plus étranges.
On se demande en vain en quoi la prédilection que certains sauvages semblent avoir pour la reproduction, en dessin ou en gravure, de formes animales, pourrait nous éclairer sur les origines de la domestication des animaux, et tendrait à prouver qu’elle n’aurait été tout d’abord qu’un jeu. 11 est difficile de voir dans cette liaison d’idées disparates autre chose que de l’incohérence. On démontrerait d’ailleurs que l’apprivoisement à titre d’amusement aurait précédé la domestication proprement dite — ce qui n’a rien d’impossible — que cela ne prouverait pas encore que le travail fût sorti du jeu. Car enfin, l’homme travaillait et avait inventé des techniques multiples avant de s’assujettir des animaux. Beaucoup d’inventions, les premières inventions surtout, selon toute probabilité, proviennent du hasard. Mais le hasard seul n’en est pas la cause; sans la réfiexion de celui qui imagine de tirer parti de ce que le hasard lui a fait apparaître, point d’invention. Le hasard n’est que l’occasion qu’il faut saisir. Et on ne la saisit que grâce à un travail mental de réfiexion, bien différent
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du jeu. Pourquoi s’obstiner à faire du cerveau du primitif un organe qui n’a presque rien de commun avec le cerveau du civilisé?
Les idées de Bûcher, sur le point qui nous occupe, sont à rapprocher de celles qui hantent l’esprit de certains théoriciens du totémisme. C’est ainsi que F.-B. Jevons, par exemple, dans un livre admirablement composé, mais dont les conclusions sont des plus conjecturales, veut faire remonter la domestication des animaux à la coutume que les peuples pratiquant le totémisme auraient eue d’élever en captivité l’animal totémique (i). Marinier a péremptoirement démontré que cette hypothèse était sans fondement (2). Le même Jevons a voulu rattacher au totémisme les origines de l’agriculture (3). Marinier (4) n’a pas eu de peine à réfuter non plus cette théorie aventureuse, et sa réfutation est sans réplique. 11 fait observer avec beaucoup de raison, qu’à supposer que la vénération du sauvage pour son totem ait déterminé le membre du clan du blé, du clan du maïs, à conserver quelques épis, on ne saisit pas bien comment, à moins d’un hasard, le primitif aurait pu découvrir que les graines semées reproduisaient la plante! Or, ce hasard est susceptible de se produire, quel que soit le mobile qui ait fait conserver les graines. Pourquoi donc faire intervenir à ce propos la religion ou la magie? Ajoutons encore que le hasard qui a mis l’homme sur la trace de la découverte dont jevons cherche l’explication, n’a pu donner de résultats féconds que parce qu’on a eu l’idée d’en tirer pratiquement parti. Et cette idée-là est, à proprement parler, l’invention même. D’après Marinier, loin d’admettre que l’agriculture soit une conséquence du totémisme, on inclinerait plutôt à penser que certaines céréales sont devenues des totems à raison de leur valeur alimentaire connue (5). Et, pour le signaler en passant, rien ne prouve que les cultes agraires aient eu tous une origine totémique.
Il a paru intéressant de mettre en parallèle les théories de jevons avec celles de Bûcher : si les explications ne sont pas identiques, elles accusent du moins la même tendance ; elles trahissent les mêmes erreurs de méthode ; elles donnent prise aux mêmes objections.
En ce qui concerne les origines de la technique, il faut insister sur les singulières méprises dans lesquelles est tombé le savant professeur de Leipzig.
De ce que beaucoup de primitifs se tatouent, dessinent ou fabriquent des objets de parure ou d’ornementation, il n’est point permis de conclure que l’art a précédé partout la production utile. Et il est abusif surtout de
(1) F.-B. Jevons. Introduction to the history of religion. London, 1896, pp. 120, 121.
(2) L. Marii.lier. La place du totémisme d ins l’évolution relis’iense. Revue de l’histoire des religions, t. 36 (1897), pp. 365 et suiv.
(3) Op. cit., pp. 210 et suiv.; cf. pp. 222 et suiv.
(4) Loc. cit.. p. 378.
(5) Loc. cit., p. 379.
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prétendre que l’application de l’activité du primitil à l’invention ou à la reproduction de certains dessins ou de certains objets, soit en quelque façon différente de ce que nous appelons le travail.
Quant au premier point, Grosse dit très justement : « La plupart des productions artistiques des primitifs ne doivent pas leui origine à des préoccupations purement esthétiques; elles doivent en même temps servir un but pratique, qui semble souvent le motif principal, tandis que la satisfaction esthétique ne vient qu’en second lieu. Les ornements primitifs, par exemple, ne sont pas originairement des ornements, mais des symboles et des marques pratiques. En d’autres cas, l’intention esthétique est manifeste, mais ce n’est, au moins d’une façon générale, qu’en matière de musique qu’elle est la cause unique de l’activité artistique » (i).
Et Grosse ajoute à ces observations la remarque très importante que voici : « Les peuples supérieurs sont, sous ce rapport, les égaux des peuples inférieurs; chez eux on trouve également peu d’œuvres artistiques — abstraction faite de la musique et des ornements — qui doivent leur origine uniquement à un intérêt esthétique. Mais si l’activité artistique des peuples inférieurs ne se mani- .feste presque nulle part d’une manière absolument pure, elle est pourtant partout évidente et revêt les mêmes formes que chez les peuples supérieurs ».
Haddon aboutit à des conclusions analogues. Analysant les raisons de la décoration des objets fabriqués par l’homme, il rattache à quatre ordres de besoins les origines de l’art décoratif : besoins esthétiques, et, à ce sujet, il est d’avis que le sens esthétique de l’artiste primitif n’est pas, après tout, très différent de celui de l’artiste civilisé; besoins d’information ou de communication : certains dessins sont des marques de propriété, des marques de fabrique ou des signes pictographiques, sorte d’écriture représentative; besoins de richesse, ou plutôt de réputation, l’idée de supériorité sociale s’attachant à la possession d’objets remarquables ; enfin, besoins magiques ou religieux, soit qu’il s’agisse de l’attribution de propriétés mystérieuses à certaines formes ou à certaines combinaisons de lignes, soit qu’il s’agisse de symboles ou simplement de représentations figuratives des êtres surnaturels (2).
L’étude de l’art des primitifs est encore à ses débuts. Néanmoins, les faits déjà très nombreux mis en lumière par Grosse et par Haddon, suffisent à faire apparaître le caractère superficiel des théories du genre de celle de Bûcher. Comment ne pas être frappé de la puérilité des suppositions de celui-ci, lorsqu’on suit, avec Haddon, la transformation singulière subie par certains objets primitivement utiles, qui, peu à peu, ont perdu toute valeur pratique, pour devenir de
(1) Grosse. Les débuts de l’art. Trad. franç. par E. Dirr. Paris, 1902, pp. 229-230.
(2) Haddon. Evolution in Art. London, 1895, pp. 200 et ss.
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simples ornements? I.oin qu’ici « l’art ait précédé la production utile », c’est exactement le contraire e|ui a eu lieu. Haddon a trouvé chez les indigènes des îles Murray (détroit de Torrès), certains ornements en écaille de tortue, e]ui semblent bien être des dérivés du hameçon ordinaire que l’on fabrique à l’aide de la même substance. Ces ornements sont des sortes de pendeloques. Le même auteur a décrit diverses haches décoratives, si l’on peut ainsi dire, qui ne sont pas plus des armes véritables que la masse du sergent d’armes de la Chambre des communes! (i). 11 est clair pourtant que ces transformations supposent l’invention préalable de la hache-outil ou de la hache d’armes : l’utile a précédé le décoratif. On pourrait citer encore le cas où certains ornements, loin d’avoir une origine esthétique, ne sont que la reproduction routinière de formes primitivement imposées par la technique. C’est ainsi que parfois les poteries conservent l’aspect d’ouvrages de vannerie, longtemps après l’abandon du procédé grossier qui consistait à façonner les vases en appliquant de l’argile sur des corbeilles tressées, lesquelles étaient détruites ensuite par le feu, mais laissaient nécessairement dans l’argile les marques caractéristiques de cette sorte de moule (2). On multiplierait aisément les exemples : il suffira de renvoyer au livre de Haddon. La thèse de l’origine esthétique de la technique est dépourvue de fondement.
11 serait d’ailleurs tout aussi faux, prenant cette thèse à rebours, de nier la primordialité de l’art, pour en faire quelque chose de dérivé, le produit d’une civilisation déjà avancée. On n’a pas signalé de peuple, si grossier fût-il, qui n’eût quelque sentiment d’ordre esthétique. Mais on ne connaît pas non plus d’hommes qui ne se soient livrés à quelque travail, qui n’eussent été en possession de quelque procédé technique élémentaire. Voilà tout ce qu’on sait quant aux origines. Le reste n’est qu’imagination pure. L’homme primitif de Bûcher est un mythe. L’esprit de système a pu seul le créer. 11 n’y a pas un fait, mais pas un seul, que Bûcher invoque, qui vienne en quoi que ce soit à l’appui de ses affirmations.
Relevons pourtant encore un passage qui se rapporte à la même question et qui met bien en lumière le vice de la méthode. C’est en jouant, dit-il en substance, que l’homme constitue la technique, et celle-ci n’est appliquée qu’insensiblement à la production de l’utile. Et il cite le fait que, chez les Papous, on ne trouve guere d’ustensiles ou d’armes qui ne portent un embellissement quelconque, inutile en soi.
On se demande en quoi cette constatation, parfaitement banale, pourrait nous éclairer sur les origines de la technique; car, après tout, avant de penser
(1) Op. cit., pp. 78 et suiv. Sud-est de la Nouvelle-Guinée, Brooker Island (Louisiades), IIerve3'-Islands, etc.
(2) Haddon, op. cit., pp. 97 et suiv.
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