‹ Sur quelques peintres de SienneChapitre 7 sur 13 · BENVENUTO DI GIOVANNI · texte numérisé non relu

BENVENUTO DI GIOVANNI

J'ai souvent eu recours à Y Art chrétien, de Rio. Il faut ne le consulter qu'avec discernement et prudence, car l'ouvrage est ancien déjà et les travaux des fureteurs d'archives et des critiques modernes l'ont fréquemment contredit ou complété. Il conserve, néanmoins, le grand

Benvenuto di Giovanni del Guast a ou Guasto, i436-i5iS (\).

ŒUVRES. — Sienne — Musée, salle X : n° 37, Ascension, signé et daté : Opits. Benvenuti. Johannis. Pictoris. de. Senis. M.CCCC.LXXXX.I ; n° 38, Prédélie du précédent; n° 3g, Grande décoration d'autel : Madone et des saints, signé et daté : Opus Benvenuti Johannis de Senis. M.CCCC LXX.V. — Archives, couvertures de registres : Paix et guerre (1468); Liberté trônant (1474); Quatre ordres, réunis dans le dôme, recevant les clrfs (1483). — Palais Palmieri Nuti : Quatre saints. — Cathédrale, pavement: Sibylle de Tibur ( 1 483) ; L'expulsion d'Hérode (1484) (?); Le sacrifice de Jephté ;?); coupole, fresques (attribution douteuse) — Eglise Saint- Dominique, transept gauche, deuxième chapelle : Madone et saints (1483); Pieta, dans la lunette. — Ricovero (Campansi), premier étage : Noli me tangere. — Hôpital, salle de la Société des œuvres pies : Retour d'Avignon du pape Grégoire XI, attribution incertaine (i5oi) — Abbaye Saint-Eugène (Monistero), chapelle, fresques du mur de gauche : Crucifixion ; de droite : Résurrection. — Ancienne église Saint Sébastien in valle Piatta, aujourd'hui Hôpital, sacristie : Madone avec saint Jacques et saint Jérôme. — Eglise Saint- Jean (Baptistère), fresques : Christ à la col mne; Christ portant la croix ; Anges attribution douteuse, omise par Berenson) — Hôpital : Peintures sur la civière (d'après Bode ; attribution omise par Berenson). Escalier conduisant à la chambre mortuaire, fresque : Sainte Catherine stigmatisée (attribution douteuse, omise par Berenson). — Compagnie de Sainte Catherine-de-la-Nuit, sacristie : Christ mort : Résurrection (attribution douteuse, omise par Berenson). — Ancien couvent Sainte-Marguerite, aujourd'hui Institut des Sourds-Muets, réfectoire : Trois histoires du Christ, dans les lunettes (attribution douteuse, omise par Berenson).

Volterra. — Palais des Prieurs : Annonciation, signée et datée : Opus Benve-

mérite de l'enthousiasme et de la conviction, et fut un des premiers à réhabiliter d'intéressants artistes injustement dédaignés. Il alla vers eux, il les glorifia, parce qu'ils étaient religieux; sa sensibilité esthétique ne fut qu'une forme de son ardeur à propager sa foi. Point de départ qui devait mener à des confusions étranges ; il est trop évident qu'il ne suffit pas d'être pieux pour avoir du génie. Les écrivains catholiques eux-mêmes, notamment M. l'abbé Broussole, ont déjà réagi contre ce parti pris fâcheux; s'il fallait encore en montrer l'absurdité, je citerais de Rio le passage qu'il consacre à Benvenuto di Giovanni.

« L'Ecole siennoise, écrit-il, compte, à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe, quelques peintres restés stérilement fidèles à ces traditions et qu'on peut regarder comme les continuateurs, à la vérité très médiocres, de la manière de Matteo di Giovanni. Leur médiocrité ne s'explique que trop bien par la part qu'ils prirent aux événements contemporains, et le plus connu d'entre eux, Benvenuto di Giovanni, poussa cette participation jusqu'à se rendre instigateur et même instrument des fureurs démocratiques. Capitaine de corn-

nuti Johannis de Senis. M.CCCC.LX. VI. — Cathédrale : Nativité, avec prédelle contenant Quatre épisodes de la vie de la Vierge, signé et daté : Opus Renvenuti Johannis de Seins. M.CCCC LX. VI.

Asciano. — Eglise Saint-Sébastien : Assomption, fresque.

Montepulciano. — Galerie Communale : Nativité attribution douteuse, omise par Berenson).

Perugia. - Pinacothèque, salle IV : n° 21, Pieta (attribution douteuse, proposée par Berenson).

Rome — Galerie Corsini : Crucifiement (d'après Berenson). — Vatican, musée chrétien : case O, XIV, Franciscain subissant l'épreuve dit feu ; XV, Duel et réconciliation (id.).

Florence. — Collection Bardini : Nativité ; Saint Benoît. — Collection du marquis Pio Strozzi : Scènes de la Passion, polyptyque (id.).

Paris. — Collection Chabrières Arles : Madone (id.).

Londres. — National Gallery : n° 909, Madone avec l'Enfant et des anges entre saint Pierre et saint Nicolas de Bari. — Collection Asburnham : Madone. — Collection Salting : Madone. (Ces deux œuvres signalées par Berenson.)

Liverpool. — Walker art Gallery : n° 20, Prédication de saint Bernardin (attribution douteuse; Francesco di Giorgio? Pesellino?). L'œuvre, que je n'ai.pu

BENVENUTO DI GIOVANNI. — Saint Michel et sainte Catherine d'Alexandrie.

pagnie en 1480 (1), date des premiers troubles qui ensanglantèrent les rues de Sienne, il devint, à plusieurs reprises, membre du gouvernement populaire (2), et il était en fonctions dans cette affreuse journée de 1483 quand des forcenés, aggravant le meurtre par le sacrilège, allèrent, presque au sortir de la communion pascale, précipiter des fenêtres du Palais communal les détenus politiques qu'on n'osait juger. Sanctionner un pareil acte par son nom et l'absoudre par son silence, était un mérite qui ne pouvait pas rester sans récompense ; aussi la préférence lui fut-elle assurée sur tous ses rivaux pour plusieurs travaux qu'il s'agissait d'exécuter dans le Dôme et pour quelques-uns desquels sa compétence était au moins douteuse; car les miniatures dont il orna les livres de chœur ne se distinguent, ni par la suavité, ni par la correction, et les trente-cinq figures en clairobscur qu'il peignit dans l'intérieur de la coupole sont aussi dépourvues d'élégance que de caractère. Or, leur date coïncide précisément avec celle de ses premiers exploits démocratiques. C'est aussi celle de son tableau de Saint-Dominique, si remarquable par la vulgarité des types dans les personnages accessoires; il y en a un surtout qu'on

voir, figure au catalogue sous le nom de Pesellino et si vraiment elle contient des portraits des Médicis, cela exclurait l'origine siennoise; n° 22, Naissance de saint Jean (attribution douteuse). L'œuvre figure au catalogue sous le nom de Filippino ; elle a aussi été attribuée à l'Angelico.

Richmond. — Collection Cook ; Quatre prédelles avec Scènes de la Passion; Profil de femme (d'après Berenson).

New Haven. — Collection Jarves : n° 5g, Vierges et deux anges (id.); n° 71 , Amour retenu par des jeunes filles (plateau) (id.).

Altenburg. — Musée : n" 87, L'adoration des Rois; n° 88, Madone, volet avec au revers Saint Jérôme et Saint Victor, œuvre d'atelier.

Buda-Pesth — Galerie Nationale : n" 24, Nativité; n" 42. Madone (id.). Ces tableaux, provenant de la collection Ipolyi, sont catalogués, le premier, école siennoise, le second, manière de Francesco di Giorgio Martini.

BIBLIOGRAPHIE — Je ne connais point d'étude consacrée spécialement à Benvenuto di Giovanni Dans les Biografie degli artisti senesi, d'ErroRE Romagnoli. manuscrit donné par l'auteur en 1 835 à la Bibliothèque de Sienne, voir pour Benvenuto, le vol V, pp. 1 53 à 184.

(1-2) Rio a probablement fait erreur. Voir la note de la page suivante.

dirait avoir été tracé d'après un des bourreaux qui travaillaient sous ses ordres. Mais il y a un autre tableau qui porte encore plus visiblement l'empreinte de son imagination patibulaire, c'est celui où il a représenté l'Ascension de notre Seigneur avec une foule de spectateurs, parmi lesquels il a voulu placer sainte Catherine de Sienne. On peut affirmer hardiment que jamais peintre d'aucune école ne traita ce sujet d'une façon si repoussante. Cette figure si douce de sainte Catherine devient ici une véritable harengère, et le groupe des apôtres, témoins du miracle, ressemble bien plutôt à une bande de malfaiteurs. Quant à la figure du Christ, elle est trop ignoble pour qu'on s'arrête à en signaler les défauts... »

Cette fureur est plaisante. Je n'ai point à discuter ici le rôle politique qu'a pu jouer Benvenuto (i). Rio le rapporte avec la passion — et, sans doute, l'injustice — ■ que d'autres ont mises à reprocher à Danton les massacres de Septembre, et l'on sait à quelles controverses infinies peuvent donner lieu les appréciations de semblables événements révolutionnaires. On ne voit, d'ailleurs, pas bien, même dans les récits de Rio, quels furent exactement les crimes de Benvenuto, et à parcourir la liste de ses œuvres toutes de piété et exécutées, en grande partie, pour des églises et des communautés religieuses, on comprend moins encore. Quant à l'appréciation de son talent par ce critique aveuglé, il suffira au lecteur, pour en percevoir le ridicule manifeste, de se reporter à l'eau-forte que M. Aug. Danse a bien voulu graver pour illustrer ces modestes notes.

Non, Benvenuto di Giovanni n'eut point cette imagination « patibulaire ». Ses Christs ne sont point ignobles; ses madones ne sont point repoussantes et ses groupes de saints ne font point penser à des bandes de malfaiteurs ou de bourreaux. Il n'est point exact, non plus, de dire qu'il continue médiocrement la tradition de Matteo di Gio-

(1) 11 résulte, au surplus, d'une note que je dois à l'obligeance de M. le comte^ Randini Piccolomini, qu'aucun document ne permet d'affirmer que Benvenuto ait joué un rôle politique quelconque. On ne le trouve pas parmi les chefs de milices de la ville, ni parmi les fauteurs de la sédition de 1483, et rien ne prouve qu'il ait pris une part quelconque au gouvernement de la cité.

vanni. C'est plutôt de Vecchietta qu'il subit l'influence, et il apparaît comme l'aîné des élèves formés par celui-ci. Cecco di Giorgio et Neroccio di Bartolommeo, qui, sans doute, travaillèrent dans le même atelier, avaient, l'un trois ans, l'autre neuf ans de moins que Benvenuto. Eux furent à la fois, comme leur maître, adonnés aux diverses formes de l'art ; Benvenuto fut exclusivement peintre.

Il peignit des fresques et des tableaux. Il peignit quelques couvertures de registres de la gabelle (i) et des miniatures pour les livres de chœur de la cathédrale. Au dire de Bode, il décora même, avec son fils Girolamo, la civière de l'hôpital. Je n'ai pu voir ces peintures, dont l'authenticité n'est pas admise par M. Berenson, mais je me plais à rapporter l'épisode, car il montre encore à quel point, dans cette étrange cité de Sienne, l'art était intimement mêlé à toutes les activités publiques. Il accompagnait les citoyens dans toutes les circonstances de leur vie, même dans la maladie et la mort. Quel artiste en renom de nos jours ne considérerait comme une excentricité déplacée, la proposition de décorer une civière d'hôpital?

Il fit des dessins pour les nielles du pavement de la cathédrale. Sa Sibylle Albunea ou Tiburtine ne manque pas d'une certaine élégance majestueuse. Si Y Expulsion du roi Hérode est de lui, ce dont il est permis de douter, on peut lui faire honneur d'une curieuse évocation décorative de bataille chevaleresque : ville moyen-âgeuse, pêle-mêle de destriers, de seigneurs, d'armures, de lances et d'arbalètes...

Sa réputation dépassa les murs de sa cité. Les moines de l'abbaye de Saint-Eugène (près de Sienne) l'appelèrent pour peindre deux grandes fresques dans le réfectoire, aujourd'hui détruit, de leur couvent ; elles ont depuis été transportées dans la chapelle, devenue propriété particulière ; Asciano lui demanda de décorer l'église Saint- Sébastien, et Volterra lui fit exécuter divers ouvrages.

Dans ceux-là, et dans ceux assez nombreux qu'il laissa dans sa patrie, je découvre l'effort extrêmement intéressant d'un artiste dont

(1) Je suis ici l'autorité de M. Berenson, mais la question reste douteuse. MM. Lisini et Heywood n'admettent pas ces attributions.

l'imagination et les intentions sont supérieures aux facultés d'exécution. C'est un pauvre peintre, si l'on veut; ses colorations sont souvent crues, jaunâtres, sans harmonie; ses personnages sont parfois laids et dénués d'accent personnel; il les dessine presque toujours de façon si âpre et si sèche que les muscles apparaissent saillants, tendus, comme ceux des gens ravagés de famine. Cette absence de modelé, ces créatures décharnées donnent l'impression d'une sculpture sur bois, pénible et primitive.

Il est à mille lieues de la rêverie calme, idéalisée, délicate et sentimentale de Neroccio. Mais, tandis que celui-ci répète pendant toute sa vie, en modifiant à peine quelques détails, le même sujet qui suffit à sa ferveur, Benvenuto cherche à varier ses thèmes, à les vivifier par le mouvement, à y faire pénétrer un peu de la complexité infinie de la nature, à atteindre le pittoresque et le pathétique. Ce sont là des préoccupations nouvelles dans l'école siennoise, qui ignora ces ressources longtemps après que Florence en eut révélé l'importance. Il cherche et parfois trouve. Mais son pinceau, insuffisamment habile, n'est pas toujours à la hauteur de cette bonne volonté. Très souvent, et notamment dans les figures principales, Benvenuto est encore enlisé dans les conventions et est particulièrement faible. Mais, si l'on se défend contre cette impression première, si l'on s'arrête aux accessoires et l'on scrute le détail, il devient aussitôt bien intéressant.

Quelle page impressionnante et tourmentée, par exemple, que la Crucifixion du Monistero ! Un grand crucifix dressé avec un Christ barbare, basané, pareil à un écorché ; des plaies des mains et du flanc tombent des gouttes de sang que des petits anges aux ailes rouges, avec des gestes de stupéfaction douloureuse, recueillent dans des calices d'or. Au pied de la croix, de chaque côté assis, la Vierge et saint Jean, accablés, les yeux fixés vers la face du supplicié. Il n'y a pas de beauté là-dedans, mais il y a de la douleur. Toute cette partie est d'ailleurs conforme aux traditions de l'école ; Benvenuto en a seulement diminué la noblesse et le charme, tandis qu'il en accroissait l'éloquence. Mais regardez les arrière-plans : quel agréable paysage spacieux, avec la rivière calme au milieu des rochers, les collines

ondulant à l'horizon, et, à senestre, les murs et les tours d'une ville rose. On pourrait presque faire abstraction de la scène religieuse, tant la vie anime le pays découvert : les deux canards blancs s'ébattent sur l'eau; le troupeau roux, que garde un berger indolemment accoudé sur l'herbe ; les deux vieillards qui passent en devisant sur le chemin et semblent interpeller un valet qui s'éloigne avec une échelle, un cavalier qui se hâte vers la ville, un laboureur qui excite son cheval, tous ces détails attachants indiquent la volonté de substituer la nature au fond d'or ou d'azur clouté d'étoiles, par lequel les peintres antérieurs éludaient la difficulté. Le contraste entre ce paysage indifférent, presque joyeux d'être, et la scène tragique qu'il encadre, est extraordinaire.

De même, dans l'autre fresque, Résurrection, tous les derniers plans sont vivants et pittoresques : un bateau voguant sur la rivière; un pêcheur à la ligne assis sur le bord ; des hommes mis dans une barque, d'autres arrêtés sur un pont, un ànier stimulant un mulet chargé, un seigneur sur un cheval blanc après lequel jappe un petit chien. Enfin, si la figure du Christ, debout sur son tombeau ouvert, est presque banale, les trois soldats renversés au premier plan, en un raccourci étonnant, révèlent la science qu'avait Benvenuto des recherches florentines de son temps.

J'apprécie aussi dans le tableau de Volterra : la Nativité, d'analogues efforts pour concilier la tradition et la vie ; voyez, par exemple, à senestre, l'amusant jeune chien, et, aux derniers plans, les bergers réveillés, près de leur troupeau et de leur marmite en plein vent; voyez encore dans la prédelle de ce tableau, les jolies scènes où les costumes bibliques se mêlent aux modes contemporaines (i).

A Asciano, dans l'église de Saint-Sébastien, Benvenuto peignit à fresque, sur le mur du fond, Y Assomption, sujet favori de l'école siennoise. Il reproduisit, sans la modifier beaucoup, l'ordonnance du merveilleux tableau de Vecchietta, à Pienza : la Vierge toute blanche, mains jointes, s'élevant au milieu d'un chœur d'anges, vers un

(1) Cf. la prédelle du triptyque du Musée de Sienne.

Christ bénissant entouré de patriarches et d'apôtres. En bas, la tombe ouverte et trois saints agenouillés. L'ensemble est plutôt médiocre, mais on trouvera du plaisir à contempler certaines tètes d'anges.

Car Benvenuto marque sa personnalité dans sa manière d'évoquer le monde séraphique. Son type familier n'est point d'adolescence, mais d'enfance. Ses anges sont des fillettes d'une dizaine d'années, très blondes, parées et toujours coiffées avec un soin méticuleux. Cheveux longs et soyeux flottant sur les épaules, cheveux lisses, ramenés sur le front de jeune garçonnet, cheveux frisés et bouclés en cascades, avec des couronnes de roses, comme les petites filles qu'on voit aux processions, blonds comme le lin au milieu de l'éclat des nimbes dorés... Ce sont ces blondins que nous retrouverons autour du Christ Mort et derrière le trône de la Vierge à San Domenico, et idéalisés encore, près de la Madone du triptyque du Musée.

Le Christ au tombeau forme la partie supérieure d'une décoration d'autel, dans une chapelle de San Domenico. C'est une œuvre notable. Le corps du Seigneur est un beau nu, âpre et sec comme les fait souvent Benvenuto, mais ces défauts sont ici des qualités, puisqu'il s'agit d'un cadavre. Il est soutenu hors du sépulcre par quatre anges, dont les physionomies reflètent à des degrés divers, l'émotion qu'ils éprouvent.

En dessous se trouve l'un des tableaux qui ont si fort indigné Rio : la Vierge et le Bambino sur un trône de marbres fastueux et multicolores, derrière elle quatre anges,- de chaque côté, un petit garçon et une petite fille, d'une gravité délicieuse, portant des lis, et quatre saints. On ne peut imaginer lequel évoqua pour Rio un bourreau. Ce ne peut être le patriarche, à genoux, côté senestre, qui a l'air fort vénérable; ni le saint Sébastien qui se tient debout, tout près de lui, nu, le corps cruellement percé de flèches; ce ne peut être non plus le pèlerin à genoux, à dextre, dont le visage énergique exprime une si profonde dévotion et encore moins le respectable évêque, debout derrière lui, qui fait pendant au saint Sébastien. Quoi qu'il en soit, les angelots sont exquis, exquis d'enfance candide, d'attention sérieuse, de fraîcheur parée.

Ceux du triptyque sont encore plus beaux. Ce triptyque est une œuvre considérable, provenant de l'église Saint- Michel, à Montepertuso. Elle date de 1475. C'est la plus importante dé toutes. Si elle ne donne peut-être pas une idée rigoureuse de son originalité qui a les qualités et les défauts assez accentués que j'ai cherché à noter et dont on ne trouve pas trace ici, elle donne de son talent une opinion très favorable et bien opposée à celle de Rio.

Douceur! Candeur! Innocence! Splendeur! La Vierge nimbée d'or est sur un trône de marbre. Son manteau de velours bleu pâle doublé de satin blanc, s'ouvre sur une robe de velours rouge broché de chardons d'or. De la main droite, fine et frêle, elle tient un livre ouvert, et de la gauche, sur son genou assis sur un coussin, le Bambino, vêtu d'une petite robe fastueuse, enfant grave auréolé levant la droite pour bénir (1). Les marches de l'estrade sont cachées par un moelleux tapis vert-mousse bordé de vermillon. Derrière, six anges : deux tout en haut élevant, au-dessus de Marie, sa couronne, et quatre près du trône, deux en prière et deux musiciens. Oh ! les blondins adorables, enfance en fête sur fond d'or !

Telle est la partie centrale du triptyque. De chaque côté sont un saint et une sainte; à senestre, un évêque et sainte Lucie; à dextre, saint Michel et sainte Catherine d'Alexandrie. L'évêque, vieillard à barbe blanche, est dans tout l'éclat de son vêtement sacerdotal ; sainte Lucie, exquise princesse blonde, baisse les yeux avec modestie ; et l'entoure un lourd manteau de velours vert foncé, doublé de satin vieuxrose pâle et bordé de galons d'or. Sainte Catherine n'est pas moins opulente. Blonde aussi, nimbée et couronnée, elle relève, sur sa robe de velours brun mordoré, son pesant manteau cramoisi doublé de blanc et bordé d'un galon où s'incrustent, dans l'or, des gemmes. Le saint Michel est plus splendide encore. Son armure dorée, ciselée, qui s'orne, aux épaules et aux genoux, de têtes de chérubins, laisse voir au cou, aux manches, sous la cotte de métal, un vêtement de velours vert-marais. Il a des ailes soyeuses et rousses comme les

(1) Dans la gauche, il a un rouleau où on lit : Ego Sum (Sa) lusmu(ndi).

plumes du faisan. Il est puéril et gracieux. Il écrase sous ses pieds le dragon noir. Le tout sur fond d'or.

L'œuvre se complète par une prédelle, avec des scènes de la vie de la Vierge, des figures de saints dans les médaillons, les pilastres et les pinacles de l'encadrement. Elle est d'une tonalité générale chaude, riche et claire. C'est assurément l'une des plus belles œuvres du Musée.

On s'étonnera, peut-être, de la différence considérable qui sépare cette Madone exquise et de couleur superbe, de la fresque raide et tragique du Monistero. Je n'ai pu savoir la date de cette dernière, mais on peut supposer qu'elle est de la fin de la carrière du maître. Ainsi s'expliquerait la dualité de ses expressions d'art et les deux œuvres que nous reproduisons indiqueraient les points extrêmes d'une longue évolution.

Benvenuto de Giovanni se maria et eut une postérité assez nombreuse. Parmi ses fils, un seul intéresse l'histoire de l'art : GlROLAMO (1470- 1524) qui fut peintre et aida son père en certains travaux. Son œuvre principale est une Madone de la Neige, à Saint- Dominique (i5o8). D'autres sont conservées au Musée de Sienne, à l'Institut Staedel à Francfort, etc.

.Wok&M. — .I/.ITHAM OIOflOTD ICI ODê&OWJPl

Francesco di Giorgio Martini. — Madone.

Page 1