‹ Sur terre et sur l'eau: voyage d'exploration dans l'Afrique orientaleChapitre 2 sur 5 · V"' ;*IV · texte numérisé non relu

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lemenl encore l'état primitif de l'humanité, comme une sorte de troupeau de demi-bôtcs carnassières , où l'instinct du léopard s'allie à la figure du singe. Non , ne jugeons pas du sauvage d'Afrique jjar le sauvage de Paris, je veux dire par celui qui se montre dans les chaxnps'de foire, derrière des barreaux de fer, mangeant du feu pour faire cuire ses aliments, avalant des carottes de tabac, déchiquetant un lapin tout cru, et faisant trembler les bonnes d'enfants et les vieux sapeurs. Les excellent» docteurs évolutionnJstes se résigneront-ils jamais à croire que cette variété de sauvage ne se trouve (ju'en Europe !

Sans doute, il y a des anthropophages ; il y en a même beaucoup plus qu'on ne pense. Les missionnaires les connaissent bien, ils vivent au milieu d'eux, ils se reposent à l'ombre de leurs cases, Ils parcourent leurs villages, ils sont au courant de leurs affaires, et souvent, pour tout dire, ils admirent non seulement Icm-s qualités physifjucs, mais leur esprit, leur industrie, leur probité, leur bon naturel, bien supérieurs à ceux de telle ou telle population ([ui s'habille, se frise, se parfume, et ne mange point ses semblables; mais les crimes, par exemple , qui fleurissent comme dans leur parterre naturel sur les couches de la nouvelle civilisation scientifique des villes européennes, ces crimes feraient horreur à la plupart des tribus anthropophages.

Mais pourquoi donc cette habitude d'immoler un ôtre humain et de s'en partager les morceaux? Est-ce par nécessité? Non. Par vengeance? Non. Par instinct de bcte brute mal dégrossie? Pas davantage. Les tribus anthropophages, celles du moins (pie je connais, le sont par (lévi)lUm; elles s'ac([uittcnt d'un sacrifice qu'elles jugent agréable aux mânes de leurs ancêtres ou aux

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esprits mauvais qui le réclament: elles s*en acquittent avec plaisir, avec une volupté féroce qui nous épouvante: mais enfin le mobile premier est celui-là. L'anthropophagie suppose avant tout la superstition: la superstition suppose Tabandon partiel de la vérité reUgieuse, et Tabandon partiel de la vérité religieuse en suppose la possession antérieure.

De Makugu à Tununguo. — Le pori , ses beautés et ses tristesses. — Une station chrétienne. — Dans TUruguru. — Sous les arbres de Mbungoni.

De Makugu à Tununguo nous avons trois fortes étapes, à travers un pori que le Lungérengéré coupe en deux.

Un pori? ne cherchez point ce mot dans le dictionnaire de l'Académie française : vous ne l'y trouveriez pas. Mais la savante société vous dira ce qu'est une plaine, un steppe, une lande, un désert, un maquis, un fourré, un bois, une foret, et vous vous figurerez que le pori désigne, en Afrique orientale, la réunion de tout cela. C'est donc un espacé inhabité, d'une étendue variable , mais couvert de plantes herbeuses , de graminées pour la plupart, au milieu desquelles s'élèvent ici et là comme des bosquets naturels , ailleurs des halliers impénétrables, et partout des arbres et des arbustes plus ou moins espacés et plus ou moins rabougris. Point d'eau, du moins dans la saison sèche, excepté peut-être de loin en loin au fond d'une dépression naturelle du sol, où une flaque fangeuse abritée par des plantes aquatiques sert ordinairement de refuge à une brillante colonie de crapauds. C'est là aussi que les oiseaux

viennent le soir avaler à la hâte quelques gouttes d'eau , que les antilopes se rassemblent, que les singes se donnent rendez-vous, que les lions attendent, et que les caravanes s'arrêtent.

Le pori a ses tristesses et il a ses beautés, beautés uniformes et changeantes, comme celles de tous les grands CvSpaces , comme celles du désert , comme celles de rOcéan, comme celles du ciel.

Ici, c'est une plaine qui se déroule à perte de vue, sans villages, sans habitants, sans horizon, sans fîn. A droite et à gauche de l'étroit sentier qu'on suit le pied fatigué, le corps ruisselant, le cou tendu, l'oeil fixe, seuls quelques arbres épineux sortent péniblement d'un sol desséché et ingrat; et, au loin, tous ces arbres paraissant faire corps donnent l'illusion aimée d'une forêt qu'on aspire à atteindre : là-bas du moins on aura un peu d'ombre , et , sous la fraîcheur de ces branches , la vue se reposera enfin, on respirera moins chaud et on marchera mieux. En avant!... mais à mesure qu'on croit approcher de la forêt désirée, la forêt s'éloigne, s'éloigne toujours... Ilélas! c'est le pori, une forêt qui marche et que vous n'atteindrez jamais.

Là, au contraire, la plaine immense est coupée par des ravins où l'eau des grandes pluies s'est creusé, entre les pierres mises à nu, un lit où on ne trouve plus que du sable, mais où les arbres verdissent encore, où les branches se déploient librement dans l'espace et où les lianes gigantesques enserrent des troncs vieux de plusieurs siècles, et qu'elles tiennent, étouffés mais debout, sur un sol qui n'a plus de sève à leur fournir.

Ailleurs, des bouquets d'arbres s'élèvent sur d'anciennes termitières, et on en trouve dé si bien groupés, de si élégants, qu'on les dirait plantés et entretenus par

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la main d'un artiste. Plus loin, des fourrés impénétrables h l'homme assurent aux bêtes sauvages des retraites ombreuses où conduisent de petits sentiers ménagés sous bois. Et parfois , pour ôter à ce paysage son air de solitude, une gazelle se lève tout près, part comme une flèche, et décrit en fuyant des bonds superbes. Des troupeaux d'antilopes se montrent aussi, pressés et soufflant comme des chèvres qui rentrent à l'étable; des girafes, des zèbres, des buffles, parfois des rhinocéros; mais l'éléphant, commun sur la côte il y a moins de (juarante ans, s'est aujourd'hui retiré loin dans rintérieur, et le léopard, l'hyène, le lion, dont les traces sont là nombi-euses, sur le sentier que vous suivez, ne sortent guère que la nuit : en plein jour ils se retirent à l'ombre, pour se reposer, dormir et digérer.

D'autres poris enfin ne sont qu'une suite de vallons plus ou moins profonds, de plateaux plus ou moins étendus, et quand, au loin, on aperçoit se découpant sur le ciel, à travers les arbres, une de ces chaînes de montagnes aux aspects changeants, l'oeil s'y repose avec bonheur, et le pied se lève de terre plus rapide et plus léger.

Chaque année, à l'époque des grandes chaleurs, (piand plusieurs arbres ont perdu leurs feuilles et que tous les autres les inclinent tristement, racornies et mourantes, que les grandes herbes sont sèches, que toute la nature, surchauffée par un soleil implacable, paraît être sous le poids d'une fatigue visible, alors le feu, allumé par les indigènes des environs, s'élève et balaye le pori de tout ce qui l'encombre : il marche, il frémit, il ()étille, il se tord dans les fourrés, il monte sur les arbres, il escalade les collines, il descend au fond des vallées; on dirait,

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à le voir s'avancer, qu'il obéit à une force consciente dans l'œuvre de destruction dont il est chargé.

Le lendemain, quand un de ces incendies a passé, rien n'est triste comme ces grandes plaines, et rien aussi n'est pénible comme une maixhe à travers ces débris encore chauds, encore fumants, sur un sentier qu'on ne voit plus, dans ces espaces couverts de noir comme pour porter le deuil de la végétation disparue, et où pas un arbre n'atteste qu'il a souffert, pas un oiseau ne bat de l'aile, pas un insecte ne bourdonne. Deux seules familles d'êtres vivants s'y retrouvent alors, jouissant de ces désastres : celle de l'homme, qui peut parcourir Hbrement ces soHludes, et celle des termites, qui sortent de terre i)our envahir, avec les troncs d'arbres que le feu a renversés , ceux encore debout dont il a paralysé les forces.

Mais peu à peu, comme en Europe aux premiers jours du printemps, la nature se réveille, la sève de nouveau monte dans les troncs, les herbes repoussent, les feuilles reverdissent: alors qu'une pluie tombe, et c'est aussitôt un spectacle ravissant. Du jour au lendemain le pré s'est recouvert d'un frais et tendre tapis de verdure, les oiseaux sont venus se rappeler dans les arbres rajeunis, les troupeaux d'antilopes reparaissent dans leurs prairies, et le voyageur, en passant, respire une odeur de fleurs lointaines, sauvage et délicieuse, qu'il saisit à peine, que la brise emporte, qui lui revient encore et qu'il ne peut fixer.

C'est la, pour le pori, la plus belle saison. Car, lorsque les grandes pluies l'inondent, les herbes et les broussailles qui ont poussé rendent la marche pénible et font la vue bornée. Les sentiers, qui pendant quatre ou cinq mois n'avaient pas bu une seule goutte d'eau,

sont maintenant transformés en torrents; ailleurs, des marais se forment dans les dépressions du sol, les odeurs mialsaines. sortent de partout, et la fièvre vous harcèle.

Voilà le pori.

Mais, en quelque saison qu'on le Iravei'se, qu'il soit triste ou gai, tout vert ou tout noir, il a un charme qu'il ne perd jamais : le charme de la grande solitude.

Tout homme en effet, alors même qu'il sort d'une civilisation avancée, porte au fond de soi, au-dessous des couches de préjugés superposés, de besoins factices et d'idées ridicules dont la « société » l'a ornés, tout homme porte un vieux reste d'atavisme qui se réveille à l'occasion. Avant de s'emprisonner dans les quatre murs de pierres de nos Babylones actuelles, l'homme a marche longtemps devant lui , par le monde, et il a dû s'en trouver assez bien; aussi, lorsque de nouveau il se 'retrouve au milieu des déserts, seul et libre, ne dépendant que de sa conscience et de son Dieu, l'homme, s'il est resté ce qu'il doit être, goûte alors un genre de volupté supérieure que des millions d'étrcs humains n'ont jamais connue et dont les jouissances fiévreuses dont ils se sont fait les esclaves les rendent même incapables de soupçonner l'étendue.

C'est en faisant ces réflexions, et d'autres encore, que nous arrivons en vue des stations chrétiennes de Tununguo.

Depuis longtemps déjfi nous avons quitté le pori, et laissant adroite le Kungwé, VUhahwé ei les dernières collines de Vi'kumi, nous sommes entrés dans une plaine formée d'alluvions fertiles, où les indigènes se sont librement taillé de belles campagnes. Noua arrivons ainsi près du liiivii, qnî roule encore à cette saison

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un \oIume d'eau considérable. De l'autre côté s'élève une colline : voici une église, voici une croix.

Noire ^jide tire un coup de fusil : aussitôt les petites cloches lâ-haut sonnent à toute volée, les coups de fusil éveillent de toutes parts les échos des montages, tout un fxruple endimanché descend en courant pctur recevoir son évêque: c'est une explosion de joie enfantine et niai^nifiquc.

Nous traversons le Heuve sur le dos de ces braves et vijçoureux garçons. Le P^ Niével est de l'autre côté, en iKjnne santé. ain>i que tout le j>ersonnel de la Mission.

Avec lui nous passons sous l'arc de triomphe naturel formé par les lianes d'un bosquet tropical, nous gravissons la colline que la Mission couronne, et nous entrons dans léléj^ante chapelle, pavée de nattes et couverte de chaume . où nous remercions le bon Dieu de nous avoir gardés jK'ndanl cette première partie du voyage.

La maison d'habitation est en face, au fond de la cour:des deux côtés s'ouvrent des magasins; au milieu, s'étalent des berceaux de fleurs et s'élève une vohère élégante peuplée de toutes les variétés de tourterelles que nourrissent les alentours.

Le tout est entouré d\m mur d'enceinte, et, par surcroît de précaution, on a creusé un large fossé d'un remblai couvert de plantes épineuses; car, à quelques jours de marche de là, veillent les Maviliy tribu pillarde et redoutée, contre laquelle il faut se mettre en garde.

Au delà de Tenceinte, voici le village chrétien. Les jardins sont en bas, arrosés par un petit cours d'eau et plantés de légumes luxuriants dont nous ferons notre profit. Près du fleuve s'étendent les campagnes.

Tout cela est simple, sans doute; mais, quand on considère le pays environnant et quand on se rappelle

que, il y a deux ans, cette colline n'était hantée que par les anlilopes, tout cela paraît beau.

En face et au couchant, on aperçoit une grande croix de bois dominant une colline où les bêtes sauvages n'ont pas encore perdu l'habitude de venir se promener. C'est cette croix qui fut plantée dès la première heure en signe de prise de possession par M*-'"^ de Courmont, le P. Etienne et le P. Daull, et qui depuis n'a cessé d'étendre ses bras protecteurs sur la colonie naissante.

De ce Calvaire, comme on l'appelle, on aperçoit assez bien la Mission, le cours lointain du fleuve, au delà les dernières collines de l'Ukami, peuplées de villages, et là-bas, là-bas, aussi loin que le regard peut se porter, la plaine immense... C'est un panorama superbe. J'aurais voulu le rendre; mais comment faire? Le dessin, moins encbre que la peinture, est impuissant à retracer les vues étendues et les aspects changeants qu'on découvre d'un lieu élevé; ce qu'il peut faire, c'est d'en donner une idée très affaiblie, et c'est ce que j'ai tenté.

La population environnante est presque uniquement composée de TV'aA-ami, race douce, bonne et relativement laborieuse. Toutes ces qualités ont depuis longtemps porté les Arabes de la côte à voir dans ce pays une sorte de parc à esclaves, et les ■< affaires » qu'ils y ont faites et qu'ils y font ont ainsi largement contribué à la dépopulation de certains cantons.

Leur religion est à peu près celle de tous les noirs qui les entourent. Ils ont cet avantage sur d'autres tribus qu'ils ne tuent pas en aussi grand nombre leurs enfants pour les motifs puérils qu'invoquent, par exemple, les Wazigua. En revanche, ils sont impitoyables pour ceux ou celles qui, sur la foi du sorcier, sont soupçonnés d'avoir causé par des maléfices la mort de quelqu'un.

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Un individu meurt de la petite vérole, de vieillesse, d'accident de chasse, de n'importe quoi, tout de suite on se demande qui Ta tué. Est-ce Dieu? C*est bien. Est-ce l'homme? Vengeance!

Or c'est presque toujours le voisin, l'esclave, le pareni, la femme « l'enfant. Le malheureux est aussitôt saisi: on le force, par des tortures savamment combinées, à déclarer un comphce • et les deux • après un luxe de cruautés inouïes « sont brûlés vifs à petit feu, sur un bûcher d'ébène : les enfants des victimes ne sont pas mieux épargnés. Un indigène nous a montré un carrefour près du fleuve ou, à sa connaissance, on avait immolé plus de cent victimes !

Depuis qu'il est là. le P. Mével a déjà réussi à empêcher dans les environs plusieurs de ces sacrifices humains, car c'est à ce titre qu'on immole ces malheureux : ils sont ofl^erts aux mânes du défunt! Mais le plus souvent, ne pouvant user de la force contre le pouvoir tjTannique et souverain des sorciers, il a dû se contenter d'instruire sur le bûcher ces condamnés de la superstition, et le baptême du moins a sauvé leurs âmes.

En résumé, l'ensemble de la population est très favorable à la Mission, et maintenant que les constructions sont achevées, il y a tout lieu d'espérer que l'école qui va s'ouvrir ne restera pas vide et que les courses apostoliques qu'on va entreprendre seront bénies de Dieu.

Le 26 septembre, M^ de Courmont donna la confirmation à une douzaine de jeunes mariés; tous les chrétiens firent la sainte communion, et le grand chef du pays, avec les gens de son village, vint écouter comme de coutume une instruction dont une partie fut faite à son adresse. Car, depuis que Louis XIV n'assiste plus aux sermons de Bourdaloue, d'autres missionnaires ont

A LA DÉCOUVERTr: 49

trouvé d'autres auditeurs: le soleil se déplace, mais ii ne s'éteint pas.

C'est d'ailleurs une excellcnic et digne nature que celle de Mwinyi Mkiiu. Chef incontesté, quoique pauvre, d'une région très étendue et peuplée de bêtes autant que d'hommes, simple dans ses manières, spirituel dans

sa conversation , grand , large , couronné d'une tête ronde el forte qu'ornent eu dessous un collier de barbe blanche, en dessus une pclite mèche de cheveux que le couteau du barbier n'a jamais touchée, et au milieu un nez plat que la petite vérole a dévasté , il sait au besoin donner à ses paroles, à ses gestes, à son attilude, un air d'autorité devant laquelle tout le monde s'incline. C'est un orateur, et il nous le prouvera.

Tununguo, je l'ai dit, ne devait être que le point de départ de notre expédition.

I^r^ de VHi ftnraûtr voraHe en ce pay^. M*=^ de Coorlû/^i* dvait remarrpjé une belle chaine de moDta^Des se dst::îirier à YhfjrmAi, et il avait ju^é que cette contrée iiicoonoe mmtait une expkpratîon sérieuse en vue de TétabbÂsement d'une miàsîon.

Cette chaîne, connue 5ou> le n«>m d'Crugaru. c'est-àdire pd>> de monta^^nes. commence au nord vers ^Iro- ^or^j^ décrit un demi -cercle â Touest et vient au sud se tenniutr par une masse superbe , le Mkambstko^ (Test là que nou?» devions aller.

>fais. comme c'est un pays peu connu et mal famé, nou.^ hvofïs» besoin d*un s^uide qui puisse à Foccasîon nou"^ recommander, et nul n'est plus en état de le faire que M^%înyi-Mkuu. Aussi le dimanche, après la messe, avons-nous un lon^ entretien :

V 0>nnais-tu le Mkambako?

— Oui: c'est le pays du diable.

— Eh bien ! nous voudrions v aller.

— Y aDer? Personne ne vous suivra.

— Nous partons demain: et c'est toi, Mwinyi-Mkuu, qui nous serviras de guide. Tu veux bien ?

— Moi?... Ecoulez : je vous connais: si vous avez dit que vous irez voir Mkambako « vous irez: et si vous voulez que je vous y conduise . il faut bien que je vous V conduise.

— Mais tu connais le pays?

— J'y ai deux frères de sang: je vous mènerai chez eux.

. — Nous voudrions surtout voir le grand chef, nous entendre avec lui...

— Mais le grand chef, je vous l'ai dit, c est le diable.

— Comment?

— Oui. Ici le roi, c'est moi. Et quand vous avez voulu

A LA DECOUVKRTK

VOUS établir à Tununguo, c'esl à moi que vous avez parlé. Au Mkambako, le roi, c'est le diable, et les autres petits chefs ne peuvent rien faire sans lui.

— Il a son village?

— Il n'a pas de village; mais il demeure sur la montagne, dans une grande caverne, au fond. On ira donc lui demander s'il veut recevoir les blancs, et it dira oui ou non.

— Il pa/le?

— S'il parle! »

, Nos porteurs sont pour la plupart des Wangwana. On appelle ainsi des noirs de la côte ou de Zanzibar, musulmans sans instruction aucune, mais absolument rebelles à toute espèce de transformation sérieuse. Hommes libres ou esclaves libérés, on les trouve partout les mêmes : très arrogants vis-à-vis des gens de l'intérieur, qu'ils appellent avec un dédain suprême les Sauvages ou Wanhenzi, ils sont, par contre, d'une couardise absolument 'risible dès qu'ils ne se sentent 'plus en force.

Nos Wangwana à nous sont choisis, il faut le dire, parmi les meilleurs de l'espèce. Nous les connaissons tous et depuis longtemps; ils ont leurs familles à Bagamoyo, et ils savent bien que, en cas de vol et de désertion, nous saurions à qui recourir.

Cependant, quand ces braves apprennent que décidément nous devons aller à Mkambako, ils tombent tous malades subitement. Le chef de la caravane, Mirambo, vient avec une députation présenter ses doléances; mais, comme il nous trouve inflexibles, la santé se rétablit peu à peu dans la troupe : on partira.

Un seul est écouté dans ses réclamations : c'est l'ânier. Après un cxorde insinuant il'une longueur démesurée :

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ic 'J^ctrc-^'iOjk*: . aiTEDae 7T2s*T'- iUÏ «^ei::?^. TTtf.l^ JiS^

vt^-^L au. doTrfhif: . c'est nusirraûs sun>e p^imr Je> autres

A '^liK iif jj-t^- ei; sTirrîiiji iouj-:»ur> le cbenÛB 3e la y^s^ii^t. lï^j'i"- hiTï\'y'Jiis^ stl: la rive dn«ite du 3/<8t.n<ye, j^îite rrriM-t ionnét à queiq'je^ iDêires plus haut d'xme diz^cme de rrjÎÀSieaux doux }e> eaux claires sautillent à ♦rsneTîî le» rrxibffr^ avec un murmure délicieux. C'est id la limite def^ Etals de M\rinTi-Mkuu. mais on De trc»uve plu*î dlutljjtants dans les environs : les Ma^ili ici eiKXrtre ont tout brûlé- tout détruit, tout emfHiirté.

La nuit se passe, et le lendemain, à quatre beiires. uou-s nous disposions à partir lorsque le ^"ieux chef de- Uiaude à insï^embler tous les jx»rteurs. L^boul . la lance dune main, son écbarpe de couleur jetée sur les épiaules. la voix sonore et le ijeste énerpque :

Fils de rislam. dit -il, écoutez!

Depuis le Ruati jusqu'au Msonijé et ailleurs, demandez à tout le monde quel est le maître, tout le monde rejoindra : * C'est M\*'inyi-Mtuu. »

" Mais ce matin nous nous réveillons sur ce côté de la rivière, et ce côté ne m'appartient pas. Cette terre où nous avons dormi, c'est la terre des Waropini; cette

A LA DÉCOUVKHIK

terre où nous allons marcher, c'est la lerre des Waruguru.

« Fils de l'islam, écoutez!

« C'est ici un pays que vous ne connaissez pas. Vous n'y trouverez pas un musulman, et quand vous parlerez de Mohammail, on vous dira : ■< Qu'est-ce que Moham- « mad? >-

« Vous leur direz : ■< C'est nous qui sommes les Wang- " wana! » Ils vous répondront : « Et nous, c'est nous Il qui sommes les Waruguru ! »

« FUs de l'islam, vous êtes insolents. Que l'un de mes enfants s'approche pour manger avec vous, vous lui dites : « Hors d'ici, sauvage! tu n'es pas musulman! » Mais, si vous le rencontrez dans le chemin lorsque vous tirez la langue et que vous traînez la patte, vous lui dites: « Mon ami, prends ma charge!... » Hypocrites, d'où sortez-vous? El les Arabes, que vous suivez comme un chien suit son maître, ne sont-ce pas eux qui ont tué votre mère dans les broussailles de l'intérieur pour faire de vous des esclaves?... Regardez-moi. Est-ce que les blancs ne sont pas au-dessus de vos Arabes? Eh bien! ils me reçoivent à leur table, et je mets la main dans leur plat... Mais ce n'est pas cela que je veux vous dire...

«' Fils de l'islam, quand vous serez au milieu des Waruguru, ne les insultez pas!

i< Fils de l'islam, quand vous verrez que les Waruguru pour se couvrir n'ont qu'un morceau de peau, un morceau d'ccoroc ou un morceau de linge large seulement comme cela, ne riez pas!

» Fils de l'islam, quand vous trouverez à la fontaine les femmes des Waruguru, n'approchez pas!

V Maintenant j'ai fini, et nous allons nous mettre en

U SUR TLHRi' ET SUR L'KAU

marche. Si vous dites : « Mwinyi-Mkim est un sauvage, « vous aurez raison. » Mais si vous dites : « Ses paroles <i sont des mensonges, » vous aurez tort, et vous apprendrez demain, fds de l'islam, que dans l'Uruguru la vie d'un musulman n'csl pas plus chère que la vie d'un raf. •■

Après cette petite exhortation, où le Ion qui domine n'est pas précisément celui de la tendresse pour les fils de rislam, et d"où je me permets encore de retrancher quelques expressions Irop franchemeni i-omantiques, te P. Mével nous quitte en nous souhailanl Iton voyage, les portcm's prennent leurs charges silencieusement, et nous nous acheminons tous à la suilc du vieux chef, le long d'un étroit sentier qui se déroule sur le liane des coltines.

I! faut monter, descendre, remonter encore : ce sont de vrais casse-cous. Toutes ces collines sont hoisées, et l'on en trouve même qui sont couvertes de bambous. Dans les vallées, le feu a i-especté des restes de forêts vierges où des arbres magnifiques ombragent une foule de plantes intéressantes : des orchidées, des fougères, le poivrier, le caféier sauvage, etc.

Après une marche pénible, nous arrivons sur le bord d'une petite rivière où Mwinyi-Mkuu nous arrête. Voici son plan : accompagné de ses quatre hommes et d'un porteur de confiance, il ira prévenir le chef Diha de notre arrivée et de nos intentions, et il appuiera la vérité de ses paroles par des présents que nous lui confions : deux bonnets de chef et deux Hnges de couleur. Nous ajoutons du sel pour lui et pour son monde, et il part.

C'est ainsi que nous passons la journée , cachés comme dans une embuscade sous les grands arbres de Mbtini/oni.

Le soir, en hasardant aux alentours une petite excursion, nous découvrons un campement de chasseurs où quelques lisons achèvent de brûler. Plus loin, de magni- (iqucs antilopes se lèvent, et, arrivés sur une colline, voici tout à coup que se dresse devant nous la masse superbe du Mkambako.

C'est vraiment un spectacle magnifique. Il est là. assis comme un Titan sur les collines qui Tentourent et. les écrasant de sa majesté. A droite, voici le Mwinyi- Roholé, au milieu le Kikonzé, et devant nous le sommet des forêts formant comme un tapis mouvant de verdure. Le soleil se couche , et lorsque son disque a disparu derrière le Mwinyi-Roholé, les montagnes, d'un bleu fonce, se détachent sur l'azur du ciel avec une vigueur étonnante, et les rayons de l'astre, se projetant en longues nappes lumineuses sur le front du géant, y font passer l'expression d'une beauté si grandiose, jointe au mystère qui s'attache à ce pays inconnu, que le spectacle dont nous jouissons nous rend tous silencieux d'admiration.

Nous nous retirons enfin dans nps tentes. Mais, vers minuit, un cri retentit dans le camp : « Les Mavîti! »

Aussitôt tout le monde se lève, chacun saisit son arme, et nous écoutons : un bruit de broussailles à travers lesquelles on passerait se fait entendre en elîet; mais c'est tout, et après celte alerte nous essayons tranquillement de rappeler à nous le sommeil. Le matin tout s'e.xphque : ceux que nos porteurs ont pris pour des Mâviti ont euxmêmes cru tomber dans un camp de pillards, et ils se sont enfuis. Celui qui vient nous apporter cette nouvelle est le chef mcme de la bande, chasseur d'esclaves de son métier. Il était allé dans l'Uruguru avec un musulman de la côte, et ils avaient réussi à i-amasser deux

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enfants. A notre vue* nous prenant poor ce que noos n étions pas. le musulman tremble, inroque le Prophète. là\:he les esclaves, qui filent « et disparait.

i Quelle perte! faisait notre homme, car ces enfants n auront pas Tesprit de revenir : cest encore si sauva^! >

Le lendemain, à neuf heures, paraît eniin Mwinyi- Mkuu . la ti^;iu*e bouleversée et son habit taché de sang :

< .\h' quel peuple I *>

Cest la première parole du vieux chef, et il no<K fut ensuite le récit de son ambassade. Arrivé juste au miBeo d une exécution. U a vu là tn:MS hommes d^un vâia^ voisin en «^erre avec EKha. Diha s^est approché d^enx. et. les ayant j^rattes à la poitrine d^une grtiie de fioa. aussitôt les \Varu^:uru :se :5ont pcécipÀtés sur ces Malheureux et les ont percés de lears kuaces. Et ilwiayi- MIluu ciioui> décrit avec des ^:estes expcessiib les co IMS se jetaiit à :$es pwds^ leturs lMnfc> coopés qoK* kwrs troa(Oft> vie oaqpt> H|iii rotiBest à terre. Beur ssua^ v{ui: cocdBe. Beuiirs^ Cétes kfai :$e détaNLhieiBte.

Vcent enrsisÈite Bbolure ;ftt£i]ure.. Mwmvc-MlLiïmE »>!»> a recomiintfmiiié de som atiomBX. aatt> sai piuro£e on'^îfi pus sqdI& :

< Sl fia; vfiQ<^ vmtt. fti£ <£-ls-u7a iréfMooidiîi. i£ Ëioft v|tiie im oiEUUCes ce Gutcce eit ces fe«ciifiKMts^ cjaJkwxiX des Ubmcs^u slfi$^ vefidQieitib iifij>at> eiiii|pk>ft$oa)aieir. niiMt^ Ik xeirTrc»ist<^ boeoi'.... »

é%v.'i[fi£s. (ik- lies Dk^dBKir. ^ Iks^ insihr&ûeir. lE estî iœ&cmé vâtx- ^CT,H:ét&'U iituA< tsùta SI ouVo: tni^tiirt pues.

A LA DÉCOL'VEIITE 57

nos intentions, avale sans hésiter un affreux mélange que lui présente le sorcier : heureusement ii le rend presque aussitôt, et c'est bon signe. L'épreuve est con-

cluante, et les blancs sont admis. Mais à quel exercice nous avons soumis, sans le vouloir, notre vieil ami de Tununguo!

Les blancs sont admis. c( , pour qu'ils n'en doutcnl

58 ^LR TtlSitt ET SLR LE AL'

point, le cbef Diha a confié à Mu-inji-Mkuu ses deux fil*? aînés. Il*> sont là. et ils nous invitent à les siiÎTre-

Sans plus larder on donne le signal du départ : les porteurs terrifiés se lèvent, et, après une marche très pénible par monts et par vaux, nous arrivons sur le bord dune belle riA-ière, le J/tontfco*/, cài nous tirons trois coups de fusil : c est le signal convenu de notice présence. Feu après, un bruit confus de lances qui s'entre -choquent et de tambours qui battent, sortant des grandes herbes, nous annonce rapproche du fameux chef et de son escorte. Le voici : il traverse la rivière, suivi d'une centaine d'hoounes armés et se donnant des airs plus ou moins féroces. Nous le recevons dans notre camp, et nous nous retirons inmiédiatement sous un grand arbre, pour conférer avec lui. Cet homme est jeune encore: mais dans sa démarche saccadée, dans ses gestes, dans ses traits, dans ses grands yeux qui flamboient, dans sa large bouche armée de dents énormes, il a réellement quelque chose de la bête sauvage. Au reste , il n'a pas pris la peine de se laver, et la main qu'il nous présente est encore couverte de sang !

Nous lui en faisons la remarque^ et il se trouve que cet incident nous fournit une bonne entrée en matière :

« Oui, dit-il, c'est notre habitude, à nous, de nous entre -tuer...

— Q)mme des jK)ulets, interrompit Mwinyî-Mkuu.

— Mais, reprend Diha, nos affaires sont nos affaires, et nous ne nous occuperons pas des vôtres. Mon ami de Tununguo a bien fait de nous prévenir de votre arrivée; maintenant nous savons que vos cœurs sont purs, et puisque vous voulez de la terre, en voici: toute cette vallée du Mtombozi, de ce côté, est à votre disposition.

A LA DÉCOIJVKUTK W^

Que VOS enfants s'y élablisseul, (jifils y vivent, (prilH y meurent ! c'est leur aiïaire. Nous serons amis. »

C'était quelque chose, mais nous voulions davanlaf^e: passer la rivière et explorer le Mkanihako.

Passer la rivière, nous l'obtînmes; mais ce \w fut pas sans diplomatie et sans peine. Knfin, ()réc(?(lés de Tescorte de Diha et suivi de notre caravane, nous avançons. Diha nous arrête après une demi-heure de nuirche :

« Vous trouverez ici un campement excellent. Hestez-y . »

De fait, il y a de l'eau, de l'ombre, de l'espace; mais un vallon entouré de tous côtés par des collines d'où Ton pourrait à l'occasion nous écraser, nn vrai coupegorge. Comme cependant il est bon de ne pas trop axiy^ev pour le moment, nous campons là. Diha nous quille, et nous passons la journée k observer, â délibérer, à attendre... ^

Le lendemain, Diha, que nous avons fait demander, arrive. Nous voudrions accomplir la sec/>nde partie de notre programme : passer derviiive ces c/>llines, escalader, s'il le faut, ces montagnes, c<^>nnaUre enfin ce pays et ses habitants. Les jx)urpaHers se prolongent , et (iujalement îl est convenu que le P. Auguste et moi^ suivis de deux de nos chi^étiens inutile de pi*ojx>ser la chose aux Wangv^ana I et précédés du chef lui-même, nous irons aussi loin et aussi haut que nous pourrons aJlej*.

Nous partons. La premiêie chose que Diha tient â nous monti-er, avec un rire féroce, c'est la main d'un des supphciés de la veille, pendue à un arbie, dans un carrefour, raide, étendue, sanglante: les autres membres pendent ainsi tout le long de la j-oute. Là -haut, perché «DUS de grands ai'bies toujouis verts , conuue un nid de brigands, c est le village du chef: nous n y entix>i4^ pas. Ce qu'il nous faut ensuite courir de sentiers, escalader

60 SLR TERRE ET SL'H VZW

(le collines, descendre de ravins, traverser de broussailles, couper de villages, semer de pas et verser de sueurs est inimaginable. Visiblement Diba cherche à nous fatiguer, mais il se trouve plus vite ennuyé que nous-mêmes de tous ces toiu's et détours, et nous sommes enfin assez heureux pour le déterminer à nous débarrasser de sa personne. Nous prenons deux guides, et en avant I

Quelques heures après, nous étions sur une belle colline. Nous nous retournons : voici Monseigneur ! Avec quatre de nos porteurs chrétiens el un brave montagnard du pays, il s*éta)t jeté droit vers te Mkambako, el nous nous retrouvions.

Les deux troupes se rejoignirent aussitôt, et, après avoir mange ce que nous a\-ions emporté de provisions, nous entreprenons ensemble l'ascension du Kikonzé : de là-haut nous pourrons embrasser d'un coup d'oeil une immense étendue de pays, et notre programme sera accompH.

Et montant , grimpant , rampant . roulant , glissant, sautant, tombant, suant, souFDant, nous arrivons : la \'ue est superbe! En face, le Mkambako et le Mwinyi- Roholé, deux masses énormes et dont nos yeux avides peuvent maintenant fouiller les détails. Leur front de granit est en partie dénudé et en partie couvert de magnitiqucs forets vierges, où le feu paraît avoir été vaincu par la force même de la végétation; plus bas et jusqu'au pied, ce n'est qu'une immense pelouse verte, sans arbres: çà et là, de petits villages d'où la fumée s'élève et d'où les coqs nous font parvenir leurs chants; partout des campagnes cultivées, et, jusqu'à la naissance des grands bois, des troupeaux de chèvres broutant l'herbe fraîche. En bas. passe le Mviiba, dont les eaux

A I.A DECOUVKHTK «1

écumanles courent à travers un lit de pierres en jetant aux échos un bruit qui monte jusqu'à nous; à droite, coule plus silencieusement le Mtombozi, sur du sable fin et au milieu d'une vallée fertile : tous les deux vont se rejoindre dans le Ruvu.

A l'ouest, la cbaîne continue, peuplée et cultivée. Vers le nord, c'est le pays que nous avons traversé, Tununguo, l'Ukanii, Mrogoro. Et à l'est, une plaine immense : c'est Mahengê, où campent les Maviti; c'est la Mgéla, c'est lelîufidyi, c'est VUngindo, c'est l'inconnu.

Revenus au camp, harassés de fatigue, nous nous étendons dans nos tentes. Mais nos porteurs ont délibéré, et Miraiiibo leur chef ne veut pas nous priver plus longtemps du secours de leurs conseils. Le fond de son improvisation est celui-ci :

« Si nous restons dans cet affreux pays, nous sommes tous morts, et c'est en vérité dommage. Conduisez-nous au Tanganyika, dans l'Uganda, au Manywéina et jusqu'à cet endroit où l'on dit que la terre finit et que la mer recommence, nous irons. Partout, là, il y a des routes connues : on n'a qu'à les suivre. D'autres y sont passés et nous y passerons; mais ici personne n'est jamais venu. Le diable est là, dans ces montagnes, c'est une chose évidente, el nous allons mourir! »

Nous nous endormons là-dessus, transis de froid, et le lendemain, de notre côté, nous délibérons. Ce qui nous effraye, nous, ce ne sont pas ces montagnards qui nous paraissent de braves gens, sauf Diha; ce n'est pas non plus le diable du Mkambako, que notre métier est de combattre avec les armes que nous savons. Mais ce pays, trop rapproché de Tununguo, trop soumis à l'influence d'un chef suspect , trop inaccessible aux caravanes, ne nous semble pas, en définitive, convenir îi

6i SUR TERRE ET SUR L'EAU

l'établissement d'un village chrétien dans les conditions que nous voulons. Nous allons nous retirer; mais, aussitôt qu'il le pourra, le P. Mével se mettra en rapport avec ces Waruguru, il établira ici un ou deux catéchistes, et un jour viendra peut-être où le diable de la montagne devra céder sa place à l'ange de la Mission.

En retraite !...

Nous faisons nos adieux à Diha, qui tient, en signe d'amitié, à me faire cadeau de sa lance couverte de sang: il n'y a que du sang chez cet homme!

Mwinyi-Mkuu se met en marche, nous repassons le Mtombozi, nous revoyons le Msongé, et voici Tununguo.

Tununguo. — Arrivée à Mhagari. — La Mkala. — Le Pala Ulanga. — Les Wahéhé. — Histoire d'un missionnaire et d'une fondation. — Le sauvage de la fin.

A Tununguo, un chef au courant du résultat de notre expérience dans TUruguru vient voir M^** de Gourmont et lui offre de le conduire en son pays. Cent hommes, ajoute-t-il, sont à notre disposition; ils sont prêts, ils nous attendent. Renseignements pris, le pays a été complètement dévasté par les Maviti, tous les villages y sont détruits, et si le chef nous y appelle, c'est qu'il a confiance en nous pour le succès d'une expédition qu'il médite contre ses ennemis. Ce n'est plus notre affaire.

Nous nous dirigerons donc vers le nord, à travers l'Ukarai.

La marche est pénible, à cause des collines et des vallées qu'il nous faut traverser; mais nous en avons vu d'autres dans l'Uruguru, et nous avons maintenant des pieds de montagnards perfectionnés. Aussi, après trois jours de marche forcée, nous arrivons heureusement à Mrogoro, où nous surprenons le P. Ch. Gommenginger sur un toit, en train de couvrir une nouvelle case où, sans plus de façons, nous éhsons domicile.

«i <\:H TRftRR RT ^Gft L'EaC

\frosrr>ro! T^ ;ni«fti rpie \ef^ chri«e» ont changé 1

fx^pni»^ -^ (onAMk>n, en l><M3. la mi^^ion a sans doute pff<«<^ p^T hien rle?^ éprenven : le fen. la faiome. la mort... \^f^^i^ V^râewr rie r^^ fonrlat^nr «t restée deboat aii miH^ii <fe c^« rnmef^. et ^n'ymtd^ni rme belle chapeOe^ rouverte en fAle, d/'^mrne un en^^emble de cooâtructioos ft^pfU'lei^ : deiix vîfb^e?!. Tufi de chrétieiLs, l'autre de cMéthntfiirfïe^: uu b^.^^îri d'où Feau, amenée des haofefïff*, csf etii^wte répHtiie f^nr toute la colline, et des jar- /fir^ fotijf^tir?; fr»î» ofi jK^ii^f^ent entre le» roches, étonnés /le ^. rerieonfrer ici, le caféier d'Afrique et les choux /rKfir/;|;e4 h^ vanille cl la fK^mmc de terre, les ananas et lef* fr^if^îer^^ lc«i or^ngern cl le cresson, les manguiers et lf'« ol^norm, le» ^rcn^dicrn cl le» carottes. D'un côté, se dreMoril Ic.h fnonl»gncH avec leurs forêts et leurs nuages, IomI jir^» clinrilc le torrent, et en avant se déroule la phiinc miUH lin* (^chI un panorama splendide : cent cpMt(rc-ving(-(lix degrés d'horizon.

Miiis ne nous oublions pas ici. Après avoir vu le sud tlo rUrugtUMi, nous Tétudicrons à l'est et nous irons toujours, toujours, juscpi'h ce que nous ayons trouvé romplncenicnl (|ue nous cherchons : c'est l'ordre.

Apr^s tlcux jours de repos, nous nous remettons donc en roule, ol, en remontant le Lungérengéré , nous arrivons h su source, au pied du pic Mngnri, qui domine toute cet le chaîne el d'où nous avons une vue très belle.

li*endroil est marécageux el malsain; aussi les gens du village où nous campons Font abandonné et sont allés demeurer un peu plus loin.

Tristes ruines! il y a peu de jours, Kingo, chef de Mtx\gx>ro, est venu ici faire la guerre aux gens de la montagne; il a tué quatre hommes dont un chef !se$ mains ooi^>ôes sont pendues à un arbuste du sentier \ il

maïs et de sorgho, des plumes, des peaux de chèvres, des vases brisés, des cases démolies. Sur les débris encore fumants de l'une d'elles, son ancien propriétaire fait cuire un vase de terre; c'est toujours cela de gagné, et à quelque chose malheur est bon.

Le lendemain, nous arrivons à Mlali, sur la petite rivière de ce nom. Ce pays, peuplé, fertile, cultivé, sert en grande partie à alimenter Mrogoro et les nombreuses caravanes qui s'y arrêtent en se rendant à la côte ou en en revenant.

Plus loin, c'est le pori, un pori brûlé et affreux.

Nous campons à Makomé, et, le jour suivant, nous arrivons à Mhagari.

Mhagari et ses habitants diffèrent sensiblement de tout ce que nous avons vu jusqu'à aujourd'hui. Les villages sont nombreux et bien fortifiés, les campagnes cultivées avec soin, les troupeaux de chèvres et de moutons magnifiques, la population sympathique et empressée. Aussitôt que nous sommes reconnus pour être les missionnaires de Mrogoro et de Mkondogwa, on nous apporte cadeaux sur cadeaux, et de partout nous arrivent des députations pour nous prier de rester. Nos porteurs non plus ne sont pas oubliés, et on leur sert des cruches de pombé, dans lesquelles ils ont bientôt fini de noyer tous leurs vieux soucis de l'Uruguru.

Mais le' malheur de ce pays- ci, c'est encore la guerre : guerre avec les Maviti, guerre avec les Wahéhé, guerre avec les Wakaraba, guerre avec tout le monde. C'est la raison pour laquelle, — ne nous y trompons pas, — on serait si désireux de nous avoir; nous fournirions de la •poudre, et nous commanderions les troupes... Ah! c'est ici qu'un homme aurait de l'avenir et que tout mission-

A LA DECOUVEHTK

nairc porlerail vraiment dans sa soutane le bâton de maréchal!

Toutes ces considérations ne louchent pas \U^ de Courmont; mais pourtant, comme celte population paraît vraiment bonne et comme les chefs insistent, il est convenu qu'un de ces derniers viendra le lendemain se mettre à la tète de la caravane et nous montrer un endroit vanté où, dit-on avec enthousiasme, nous trouverons tout ce que nous cherchons. Des habitants? Il y en a des villages pleins. Des terres cultivables? Tout un pays. De l'eau? Une rivière magnifique, et, entre des collines sur lesquelles nous nous établirons, un grand lac,... figurez-vous bien ; un lac aux eaux si bleues et si tranquilles!

Nous partons enchantés k six heures du matin.

Une demi-heure après, nous traversons, en effet, une belle rivière aux berges élevées, le Msongozi. En continuant, nous trouvons des plaines fertiles et bien plantées, et au delà d'un pori sec et pierreux, nous arrivons^ vers dix heures et par une chaleur atroce, dans un petit village de cinq cases misérables, où une vieille femme à figure de guenon nous reçoit le plus mal qu'elle peut , où la mouche tsétsé nous harcèle, où le soleil nous dévore. Le Msongozi, lui, a disparu dans le sable; seulement un bas-fond couvert de roseaux , mais où l'on ne trouve plus une goutte d'eau, représente le marais dans lequel aboutit la rivière à la saison des pluies; c'est là le pays superbe dont ou nous a parlé.

Ah! nolic grand lac aux eaux bleues!

Déçus dans notre attente, nous passons une assez triste journée. Rien d'intéressant, si ce n'est peut-être nos sièges : des têtes de rhinocéros que les chasseurs du pays ont tués dans les environs.

Reste eucore uu pays cependant^ dont on nous a dit merveilles; mais nous sommes devenus si sceptiques!

Nous y enti-om» le jour suivant. Cesl une Large vallée connue sous le nom de Doma^ qui déboucfaie dans le pori de la Mkata, et où s épanche le Msongozi, quaind il a de Teau.

Il y a peu d*années. L>oma était peuplé d'une nombi'euse colonie de Wasa^ai'a: mais, ici encore, la guerre a tout détruit. A chaque pas, pour ainsi dire, nous ren-conti'ous des restes de murailles en briques sèches, des vases de terre brisés, des crânes blanchis, des <^ssements rongés par les hyènes.

Tout à coup notre guide uous aiTète.

^ C'est ici. nous dit-il eu montrant un vieux mur, c'est ici que je suis ué. Notre case était là, sous le grand tamarinier, et cette tète qui traîne est peut-être celle de ma mère... .-ViTètuus-uous! •

Ces ruines sont vraimeut tristes à voir.

Ainsi, une population heureuse vivait ici. Uu jour, une Injupe de pillaixis. les Mavili, tombe sur elle à i'impi-tjviste, sans^auti-e motif que le plaisir de pouvoir voler beaucoup de pi^^jvisious, beaucoup de chèvres, beaucoup de femmes et beaucoup d'eul'ants. Ht tout a été détruit.

Depuis* le pays est abandonné, les plants de ricin poussent dans les anciens villages^ les antilopes ont remplacé les chèvi^s, le >ilence du désert pèse sur ce coin de teriti où les entants, esclaves U Zanadbar ou U Mascale, avaient si souvent oi^^anisé leui's jeux.

Ou nous dit (|ue, si nous restions ici, beaucoup de Wa;sagai*a viendraient nous rejoindre: mais les chances sont évidemment tix^p aiëatoii'es. L'eau d'aiileui*s manque à la saison sèche, et les Isétsés, qui ne nous laissent aucun repos, empèchei^ent Télève du gros bétail.

Nous nous dirigerons donc, toujours à Test, vers le Pala Llanga. Puissent les circonstances, enfin, nous y être favorables!

Il est trois heures de raprès-midi, le soleil est ardent, nous sommes fatigués; mais il faut nous porter en avant quand même, car devant nous s'étend un large désert sans eau, le pori de la Mkata. Xe pouvant le traverser tout entier en une seule étape, nous irons dormir ce soir aussi loin que nous pourrons, et demain nous essaverons d'arriver à Mhanha, où nous retrouverons de Teau et des vivres. Mais jusque- Ik souffrons.

Que cette région est triste!

Dans Tespoir de tirer quelques animaux, je devance la caravane avec Patrice Ambimovo. enfant chrétien qui a accompagné M^"" de Courmont dans tous ses voyages et qui, cette fois, doit rester dans la station nouvelle.

De temps à autre, on voit passer au loin des troupeaux d'antilopes: mais les herbes sont si rares et les arbi*es si clairsemés, que nous somme^ découverts tout de suite et qu'il nous est impossible d'en approcher aucun. Voilà le moyen de faire perdre a la chasse beaucoup de >es charmes, chasser jx>ur vivre!

Marchons donc, marchons toujours, aussi longtemps que le soleil éclairera notre horizon, aussi longtemps que la caravane fatiguée demandera grâce, aussi longtemps que no^ jambes ne refuseront pas de nous porter, marchons...

Peu à j>eu la conversation s'engage, et Patrice me raconte au long î<»n histoir-e.

Il est >ix heures. D'ici on découvre, dans un ciel orangé, la silhouette imposante du Pala Ulanga : c'est un bel endroit pour camper. Arrêtons-nous donc, atten-

dons la caravane, allumons les feux, dressons les tentes, et dormons.

La nuit, nous sommes réveillés par des courriers qui vont en toute hâte avertir les villages de Mhagari , que nous avons traversés, que les Wakamba arrivent leur enlever leurs troupeaux et leurs enfants. Toujours la guerre 1

Le lendemain nous entrons à Mbanba, gros village mal tenu, où nous remarquons un albinos adulte, affreusement laid, qui veut être notre parent. Le jour suivant, nous campons sur une petite rivière, le Mkenda; et voici enfin le Pala Ulanga.

Pour y arriver, nous avons dû gravir des collines énormes qui ferment complètement l'accès du pays. Au delà, la vallée se creuse, longue, profonde, mais étroite, semée de petits mamelons boisés et coupés de plusieurs cours d'eau dont les uns sont tributaires du Ruvu et les autres du Ritidji. Devant nous se dresse la montagne, comme une mavsse qui nous écrase. Peu de villages, et tous misérables : ces pauvres sauvages se sont ensevelis là , en dehors du monde , i>our échapper aux pillages et aux tracasseries sans fin des Wahéhé. Un silence de mort pèse sur cette nature étrange , et rien , pas même un oiseau, ne vient jeter une note gaie dans ces soUtudes endormies.

Que ferions«nous ici? Et qu*y deviendrait une colonie de chrétiens?

Encore une fois, nous avons été déçus dans notre attente, et ce Pala Ulanga, qui de loin nous a paru si imposant et si beau, de près nous semble bien triste. Levons- nous donc encore, et cherchons...

LVndi\)il, du reste, conviendrait admii^ablement à un homme qui , fatigué du monde , y voudrait bâtir un

ermitJL^ : ii aurait, s^hïs ses pictîs. ,issc7 lîc îcnv {^mr fe dédu^er. et. siir s^i totc. un c\Ma àc v*.cl asx*^ ^r;iu\) pour le coDtemplor. Mais aAaut ilo wMur \l .îoxniît <.Mre assuré du corbeau de la r^nulence» ohai^v de Un apporter Si.^ii jviiu quotidien...

Pour aous, nous piirtons.

Entre ce ^ix^upe reculé de niontaî;t\es et le i\oi\l vie rUsa^ra s'êteud une vaste plaine que le MnouUh^ et Ki Mkondogwa arrosent et ferlilisenl : ntMis la c\Mïpei\uvH en Tétudiant. Poul-èlre 1;^ lixniveiH>ns-nous enlîu. pour bâtir le village chrétien, cet eniplacenieul TaxiM^uble que nous cherchons depuis si longlenqKs et louji>urs ot\ vain.

Nous passons la première nuit de noire retraite dann une petite vallée ond^raj^ée île loulTcs île l>an\bous, el oii les buffles, dont les traces sont partout, paraissent viniblement se reiçarder connue chez cu\.

Le lendemain, h travers des collines cl ilcs valliTH désertes, nous débouchons dans une plaine IVrlilc, coupvT par une petite rivière, la Mmu/n, et, traversant IcMvondio, autre cours d'eau plus im[)ortant dans lequel elle si» jette, nous arrivons après une forte étape chez le chef du payn. Micangalwa.

Nous sommes bien reçus. (]e|)endant, au\ ouverlurcM que nous lui faisons, aux désirs <|ue nous lui exprinionn, notre hôte oppose queUpies objections, doucement, timidement, mais résolument; le pauvre chef n'est pan libre.

Depuis déjà quatre ou cinc} ans, des W'aliélié se nonl fixés chez lui, et comme ils sont les représenlaiils d'une tribu qui ne recule devant rien, ils se trouvent être en réalité les maîtres de la contrée. Ils ont demandé la fille de Mwangatwa j>our être la femme de leur roi, et Mwangatwa a donné sa fille : ils |>erçoivent un tribut arbitraire sur tous les villages et Hur tous les passants, et villagCH

76 SDH TERRE BT SL'Il L'EAU

et passants payent le tribut; ils enlèvent ici et là ce qu'ils veulent, des chèvres, du grain, du linge, des esclaves, et on les laisse faire. » La force prime le droit, « en Afrique aussi on connaît la philosophie!

Voilà pourquoi Mwangatwa nous dit :

« Moi, je serais heureux, très heureux de vous voir ici. Mais ces Wahéhé sont des coquins. Écoutez-les, ils disent déjà que je voua ai appelés pour opposer votre puissance à leur puissance. D'ici à quelques jours, je vais avoir la guerre avec eux. Cependant voyez le pays, allez pai'tout, trouvez un endroit qui vous plaise, et jugez vous-mêmes, car c'est en vous que Dieu a mis l'esprit. »

Les trois jours qui suivent sont, comme le chef nous l'a dit , employés a faire de longues reconnaissances.

Ce pays en somuie est fertile, bien arrosé, partout cultivé où il est cultivable, et couvert d'une population nombreuse. C'est ainsi, du reste, que vont ici les choses; dans tous les cantons oii Peau abonde et où la terre, par suite, rend au centuple et presque sans travail tout ce qu'on lui confie, les indigènes se sont établis et multipliés. II n'y a d'inhabité et d'inculte que le pori, et le pori est inhabité et inculte parce qu'on n'y trouve pas de cours d'eau.

On dit que ce pays est sain; mais nous en doutons à voir les numbreux marais, appelés maramba, où s'épanchent les ruisseaux et les rivières qui, dans cette région, ont une peule très faible. Le village de Mwangatwa lui-même s'élève sur une petite colline au pied de laquelle dorment deux de ces espèces de lagunes fluviales, d'où les moustiques, par nuées, font des sorties de nuit pour nous assiéger dans nos tentes. L'un de ces raaramba est d'une étendue exceptionnelle : les bords en

sont couverts de roseaux et autres piaules atiualiques, mais le milieu ressemble à un lac. De nombreux villages couronnent le contour, les hippopotames y soufflent dans les herbes épaisses, des bandes d'oiseaux pécheurs s'y reposent sur les arbres desséchés qui s'y élèvent; les poules d'eau, les foulques et des espèces de jacanas s'y promènent légèrement sur les larges feuilles de nénuphar, et les hirondelles, vives et heureuses, s'y exercent, en avalant un moustique, à tremper dans l'eau tranquille le bout de leurs longues ailes. Kf c'est un vrai plaisir, après la solitude du pori, d'assister à l'épanouissement de toute cette vie, moitié terrestre, moitié aquatique, de tant de plantes, de tant de bêtes et de tant d'hommes!

A côté de la population indigène, composée en grande partie de Wasagaras et qui se montre très sympathique, se trouvent ici deux villages de \\'ang\vana. Ils sont dans ce pays ce qu'ils étaient partout : absolument méprisables. Musulmans perdus de dettes et ne |)ouvanl rentrer à la côte qu'à la condition d'élire domicile en pnson, ils restent à l'intérieur chez les W ashenzi ou sauvages, comme ils disent, auxquels ils infiltrent peu à peu leui's maladies et leurs vices. Ils ne négligent cependant pas les affaires, loin de là. Sous prétexte de se libérer de ce qu'ils doivent, ils envoient des pillards, les Maviti, les Wahéhé, les W'akamba, les Masay. ou autres particuliers se disant tels, percevoir de tous côtés des tributs arbitraires de grains, d'ivoire, de troupeaux et d'esclaves. Quelquefois, c'est-à-dire tous les ans au moins une ou deux fois, il y a guerre en règle, aufremcnt dit pillage en grand. Le butin est vendu aux Wangwana à prix réduit, pom* être en partie gardé et consommé par eux, en partie dispersé çâ et là, en partie enfin expédié à la côte, et vendu au prolit des Indiens et des

Banyans qui ont prêté les fonds nécessaires pour ces honorables entreprises. Tout cela se fait du reste sans l'ombre d'un scrupule, car « Dieu n'a-t-il pas livré les païens à Texploitation des fils de Tislam »? Sans doute k ce commerce les Wangwana ne s'enrichissent pas, mais ils peuvent du moins se payer tous les genres de satisfactions désirables, et c'est ce qu'ils demandent. Car il ne faut pas croire que, pour mettre en pratique les théories intéressantes de quelques philosophes en renom de la vieille Europe, on ait besoin de leurs livres roses et doux. Ce ne sont, quoi qu'ils disent, que ceux de plagiaires infidèles, et longtemps avant leurs auteurs Mahomet avait enseigné la même morale, avec du dogme en plus. Elle a du bon, cette morale : quand on est le plus fort ou le plus riche, on trouve dans son application des plaisirs considérables que ne connaissent point les misérables, les naïfs, les arriérés. Cela marche un temps; mais ce qu'elle a de désagréable dans tous les pays, c'est que le bourgeois qui en use et le peuple qui l'adopte ne tardent pas à finir souvent dans la pourriture, parfois dans le sang et toujours dans rimbécilHté. A tout prendre , l'ancien Évangile valait mieux.

Ces terribles Wahéhé, qui font passer à Mwangatwa tant de mauvaises nuits, ne tardent pas à venir nous faire visite.

Dès notre arrivée, ils ont eu la fantaisie d'arrêter sur le chemin un de nos porteurs malade , chargé de la batterie de cuisine, et qui n'avait pu suivre la caravane. Ils lui demandent de payer le tribut, comme tout le monde. Heureusement il était accompagné d'un chrétien , portant du linge et bien armé.

« Quel tributT leur demande-t-il. Une casserole? Cet homme n'a que cela. Adressez- vous plutôt à moi : moi

j'ai du lioge. toute une charge; mais j'ai aussi mou fusil. »

El, comme ils trouvaient ces réflexions très drôles :

« Celte caravane est celle des blancs, ajouta noire homme, et les blancs ne payent pas de tribut. »

Jamais les ^^'abéhé n'avaient entendu de déclarations pai'eilles. Ils se retirent; mais, le soir même, nous les voyions arriver chez Mwangatwa, réclamant de notre part un présent .

Nous les faisons venir et leur expliquons qui nous sommes : les amis des noirs; ce que nous voulons : le bien de tout le monde; ce que nous accordons : des cadeaux à ceux qui en sont dignes: ce que nous refusons : des tributs à des insolents.

L'entrevue cesse sur quelques paroles un peu plus douces, et, le jour d'après, nous renouons les relations de la veille.

En réalité, ces Wahéhé se sentent forts, el ils le sont.

Leur pays, l'Ubéhé, n'est pas loin d'ici, huit à dix jours de marche tout au plus. Ce sont des montagnes bien arrosées, bien cultivées, couvertes de villages. On y élève de grands troupeaux de bœufs, et on y trouve encore une bonne quantité d'ivoire. Ce qui donne à cette tribu une physionomie à part, c'est qu'elle dépend" tout entière d'un seul chef dont l'autorité est incontestée et souveraine. Ce monarque, auquel on donne ie nom de sultan, est jeune encore; son nom ordinaire est celui d'une espèce de serpent : Mhuru tca Xyika {le Grand du désert); mais on lui prodigue une centaine d'autres surnoms hyperboliques dont son humilité s'arrange. La ville qu'il habite est très grande, coupée en deux par I une rivière et bien tenue. Sa cour, dont il est toujours

entouré, se compose de quatre ou cinq cents jeunes gens choisis parmi les plus vaillants et les plus fidèles. L'armée comprend trois mille hommes armés de fusils et le reste de la population virile , portant , avec un bouclier, des lances forgées dans le pays et d'une forme particulière. Cette lance est l'arme nationale des Wahéhé, et celui qui nous donne ces détails nous montre avec fierté la sienne , déjà tout usée :

« C'est que, dit-il avec un air d'indifférence tout parfumé d'orgueil, elle a percé au moins deux cents hommes. »

Quand les Wahéhé vont en guerre et qu'ils gagnent la partie, la campagne est toujours couronnée par un festin offert à tous les combattants qui survivent : au centre d'un grand cercle, on fait cuire les chèvres, les moutons et les bœufs, et tout autour on dispose les cadavres des ennemis. C'est sur ces sièges d'un nouveau genre que l'on s'installe, et le repas commence.

Le comte Pfeil, voyageur allemand, ayant voulu dernièrement pénétrer dans l'Uhéhé et n'y ayant pas été accueilli , le sultan de Zanzibar , Séyid Bargash , a cru qu'il y serait plus heureux. Mais, une première fois, son envoyé reçut cette réponse :

« Pour être le représentant d'un sultan qui se dit riche, tu me parais bien misérable. Reviens avec une autre suite, et nous verrons. »

Revenu avec deux cents hommes, dont cent étaient chargés de cadeaux consistant surtout en étoffes brillantes, l'envoyé étale ces présents devant le monarque sauvage et toute sa cour.

« D'après ce que je vois, conclut celui-ci quand l'Arabe eut fini son exposition , ton maître est le sultan du linge, et je suis le sultan des lances. Lui et moi, res-

A LA DÉCOUVEHTK

Ions ce que nous sommes, pas amis, pas ennemis, l-^t voilà ma réponse. »

Eh bien! ces sauvages-là ne me déplaisent pas. Nous finissons du resle i)ar devenir amis, el Monseigneur conclut que, dès qu'il sera possible, nous irons voir leur Majesté africaine. Elle n'a peul-Ctrc pas la puissance du roi de l'Uganda, mais elle la rapiielle en plus d'un point. Allons ! des ressources et un compagnon de voyage. Y en a-l-il encore au pays des Français?

Pour celte vallée du Myombo, la décision est prise : elle ne convient décidément pas, en l'état actuel, à l'établissemenl d'un de nos villages. Du reste, le P. Auguste Gommenginger continuera à enti'etcnir avec cette population, qui le mérite, des relations amicales et salutaires; mais nous, nous nous retirerons.

A l'étape suivante, un Arabe de Mascate, établi dans ce pays depuis longtemps pour le commerce de l'ivoire, nous donne l'hospitalité dans son village, ilne hospitalité rehaussée de cette bonne grâce et de celle générosité large qui rappelle les récils bibliques; car Abraham vit encore dans plus d'un Arabe.

Un chef indigène, Kutulmtu, nous reçoit le joiu' suivant dans son village, assis dans la verdure au bord d'un véritable lac oD. nous dit-on, le poisson abonde, les hippopotames aussi et les moustiques.

Toute cette partie de l'Usagara est, du reste, très belle. C'est une large plaine d'alluvions dont la terre noire produit, sans se lasser, le sorgho, le maïs, les citrouilles et tout ce qui alimente les nombreuses caravanes ([ui descendent, alTamées, de VVnyamwczt et de VVgogo. Çà el là, des bouquets de grands arbres vcrls, sur lesquels rampent des lianes gigantesques, restent pour attester ([u'aufrefois il y eut des forêts vierges de

M ilh 7£ttL ET «UK L £ir

touU ÏMt^àuié : mal* le* défricbemenU «'éteDde&t d'aimée en :ànii^. et c>:*t en passant sur 1er* troncs al>attu5 et Ijvréîî au fe»j que nou* opéronâ tn^tement notre retraite ver-5 I;îi Motion de la Mkondoîr^'â.

Non. daa» ton* ce* pays, ^i vastes qu'ils paraissent. il n'e^t pa* au-s*^i facile qu'on le penserait d*abord de trouver l'emplacement d'une mission, dans les condiljonî5 du moins que nous recherchons, et qui nous sont pré^^entement imposées par la nature des choses. Voici que nous sommes en marche depuis près de deux mois, la sais^^n des pluies approche, le temps presse : les anges d'Afrique nous laisseront -ils rentrer à la côte sans nous avoir montré une place convenable pour y planter une croix. fKjur y élever un autel?

C'est en nous faisant intérieurement ces réflexions que nous arrivons fatigués en xuq de la station remise autrefois, comme il a été dit. par le comité français de l'Association internationale africaine, et gardée en ce moment par trois familles chrétiennes.

Aujourd'hui, qu'en faire? L'abandonner?

L'abandonner? Oui. Car. hélas! depuis deux ans ce pays a complètement changé de physionomie : une rivière Tarrosait alors, et depuis, ce cours d*eau, qui n*était au reste qu'un bras de la Mkondogwa, s*est obstrué à sa naissance: on n*y trouve plus que du sable cl des débris de roseaux, et les indigènes eux-mêmes sont obligés d'aller très loin chercher Teau dont ils ont bcs^>in.

Le reste de la journée se passe à échanger mélancolic|uement nos projets, à parler du passé joyeux de cette maison, de son présent désolé, de son avenir incertain, et le lendemain, après avoir tous les trois dit la messe pour le P. Riou et prié en passant sur sa tombe soli-

A LA DECOUVERTH

laire, nous nous remettons en route, toujours à la découverte.

Cherchons.

Deu gratins! Deux heures ne se sont pas écoulées, que, sans savoir où nous allons aboutir, nous entrons dans le courant d'une rivière, la Lunga, qui débouche des hauteurs boisées de l'Usagara, et, au delà d'une colUne qu'un village couronne, nous nous trouvons tout à coup en face d'un emplacement magnifique.

Deo gratias! Voici la Longa roulant sur un lit de sable, et, sans s'arrêter nulle part en des marais malsains, des eaux claires ci fraîches qui ne tarissent jamais : elle alimentera la communauté chrétienne. Voici des vallées succédant h des vallées : elles se transformeront en campagnes fertiles sous la hache et la pioche des familles qui se grouperont autour de nous. Voici une coIUne autrefois habitée, et d'où le regard s'étend au loin : elle conviendra pour l'église et pour l'établissement de la mission. Voici de grands arbres, et en voici de petits, de l'ébcne, des bambous, des lianes : ils seront utilisés pour les constructions. Voici enfin, au nord, et près de l'ancienne station, des espaces immenses qui ne sont occupés que par les bullles et les lions, et qui pourront être distribués aux indigènes et aux étrangers, Wasungu, Wanyamwézi , Waruguru, (pii demandaient et (jui demanderont encore à se lixer près de l'homme blanc pour y vivre plus trantiuilles, plus libres et plus éclairés.

Les chefs arrivent, les pourparlers commencent, l'entente se fait, les cadeaux s'échangent, l'accord est conclu, c'est fini. A côté de Saint-Raphaël de la Mkondogwa, où des familles anciennes resteront, nous aurous Saint- Benoît de la Longa, où le jeune essaim de Bagamoyo va venir se fixer.

î«H :*Ca TERRE ET 5i:a L'E.vr:

Ls} UniJeinam 'I.'i •■•i:fi''bpe. \l^ de CourmoQt. le P. Au-

C-istc^ vM lut'i. suivi> *io N:'«i> les chrêdeas de la caraviiae. Li«^i:s Liioa:iOQs sur riae v:î''lLiae «{Tii s'élève au-dessu:? de L v^ai[:uicetLie:Tr de Li v:r=U'Qie f'itiire. e^ rioïià preni'jii:? vissossim do :*■*:' ^e lMvs -rielie d-:Lii:iie. L"ae croix

/LVfAio. :\rr' .:o -le^LX .irv-res ':::-':r-e:? dan^ la pi-fimee. ^:^s^ àuz^i :^- ^à ^ \\ .;^e::se ■:- "r-:*: r-«:'iir L v zuLep. et. aîi

hi ^r ..t £.■; '•' ;■■ *-.£

P;ir)oi>. u\i J'ftys Kiirjîxrjn sur iocpicî /m k don.x . \i. TDoissriTj iTjfirt Ti'^iUrTid priur C*\Ti- r^viK-ilhr qnf dc*> fiuvriM-s fie- briTjnt' v^iliinU'. l>'iîn!TV*> !*'ii> i! \\^^^\ rester

A LA DÉCOUVEUTt: 89

longtemps, à côté des frères qui travaillent, à se préparer soi-même à les seconder et à les remplacer. Ailleurs,

l celui qui brûlait de se dévouer se trouve seul, sur une [terre ingrate, malade peut-être, triste, pauvre, ne fail'Sant rien et n'espérant rien. L'un fournil, au gi-and

soleil de b foi. de ItXL^jmse» aiuiiêes de bJbecir: il mâtruit. il o>Qià*>le. il ciXLvertit . il baptise, il «xivre le ciel à une miiltitaide d'êio^: raiitre. «iaiis b ardt. attend lab^jrîetisèment et obe«ciirêiDe&t le leTer *ie raim>re. Il en e^t qoz voy;ih3^Qt. il en est q^ii re:^teikL î! eo est qj^n <e moatrefiË. îl eo: e:M:\|Tiî ?e c;2!chent. H en est qtii vivent, il ea est •iiii menren: . et . p^iumi ceux-Ëi. les cms s'ête£:2:ike&t d^uceraecL: >ipvi> le re:rird ^-c^cirûnt des aa^es^. et d'aiîSres rsièieci!: le^ir sjrfitg et lerjjr &<:»m au Dom et aa sauri des

LAiàjez-Sesv. I>6e?3 îes vic-il îiOu>. c"es4 Lui qui les oc«-

àMLii eî c'es-i Li23 qïsî ks j-ire,

AiBsâ. ^r;^ la fc«u]e de ceux ^^ }:«artefit. êtail parti le P, ^'ve> Rj-^-j- JtrjLifr e: t*7^î i roiful. i] avail d'abc^d été ijpf>elé il Mrir«£r<"^r'"»- q^rÀ essayait Aio-r?' à ^tc^rtir des ruines de l'ii>cei»die. Peu api^ sc»n évêqpe Tavail envoyé à la Mlf «>di:<(gwa . pc»ur re^cevoir la s4atic»n DC»iivelle eJ la garder. El déjà i] p^arlail la laniri^ ÎDdi^rèike. il se fai^^t coiinaîlre. û se faisail aimer, il promettait 3e fournir une kjïunM' carrière d'afK%tre mc*dèJe. lorsque tout à coup il $e sent Hirèié itsiT un mal sans importance : il se coucbe. il dit qu'il va UKmrir. et il meurt, (Tétait le soir de la fête du saint Coe-ut de Marie : sc*n confrère, malade aussi, ayant recueilli son dernier soupir, essaya de trouver assc2 de fc>rces dans ses mains tremblantes pi*ur assembler qpielques débris de vieilles caisses, y déposer les restes inanimés de son frère et les confieT à cette teire abandonnée. Deux noirs inconnus, qui passaient, portèrent ce triste cercueil: un Arabe suivait, si->ute~ nant Je surxnvant , que la fièxTe et la douleur écrasaient : Je sol se* referma peu à peu sur la dépouille de ce missionnaii-e de tant d'espérances, et si tôt cm.]x^rté par la mort. Mais la Providence veillait.

A LA DECOUVEHTE 91

EL des montagnes superbes, des plaines fertiles, des cours d'eau que nous avions explorés et que nous rcgretl 'lions tant de laisser derrière nous, nous nous étions trouvés constamment ramenés vers cette toml)e abandonnée du sein de laquelle nous appelait un missionnaire.

En arrivant près d'elle, celui qui l'y avait conduit avait dit : " C'est là. " Et M»'' de Courmont s'y était dirigé. Nous l'y avions suivi. Un souvenir, avant tout, au frère d'armes tombé à l'avant-garde, au premier coup de feu, el dont les restes reposent ici, seuls, sous les grandes herbes du désert, et près de la maison silencieuse. Hélas! faudra-t-il (pie nous l'abandonnions ainsi, à la seule garde des bêles sauvages dont nous apercevons les traces au pied de l'entourage des roseaux qui le protégeait et tpu tombe?

Non. La prière finie, l'emplacement cherché partout et nulle part trouvé s'est révélé tout à coup.

Nous resterons ici.

Et ainsi, le missionnaire qui n'avait pu travailler pendant sa vie a travaillé dans sa mort : du fond de son cercueil misérable il a fondé une station nouvelle; du * sein de la terre, il a rappelé l'ami qui l'y avait déposé; I dans les conseils de la Providence, cette tombe devait être un berceau.

La lâche est donc finie. Il fallait trouver un emplacement favorable pour l'établissement d'un village chrétien : le voilà. Le P. Auguste Coramenginger y reste avec une hutte en pailles sèches, deux jeunes chrétiens, trois chèvres, quatre canards, quelques provisions, sa croix, son bréviaire et son chapelet. Monseigneur le bénit, et nous partons. Dans quinze jours il sera rejoint par le frère Acheul et une bande de jeunes travailleurs; dans im mois, le P. Dardcnne, qui vient d'arriver de

France, mettra la communauté au complet; dans un an enfin, il faut l'espérer, la colline sera transformée, les ménages seront constitués, et le village, le premier village autour duquel d'autres se grouperont, sera fondé.

La caravane allégée marche vite... Mais il y a de longues étapes à parcourir, et le soleil est implacable.

Nous voici à la Mkata. Comme les provisions se font rares, je vais en avant, le fusil sur l'épaule, pour essayer d'abattre une gazelle : Monseigneur suit de près , et au loin, derrière, la caravane se déroule;

Nous avançons : il y a là, dans les herbes, une bête qui remue . . . Attention ! . . . .

Ah! c'est un homme ou, plutôt, un reste d'hpmme qui achève de mourir, roulé en boule, nu, hébété, décharné, quelque chose comme un long squelette dans un sac de peau noire*. Cela desserre un peu les dents et parle, mais on ne comprend rien. A la fin, un enfant de la caravane, Mnyamwézi d'origine, nous rejoint et peut nous servir d'interprète :

« Que fais -tu là?

— Je meurs.

— D'où viens-tu?

— De la côte.

— Qui es- tu?

— Porteur... J'étais malade : l'Arabe m'a enlevé ma charge et m'a jeté là.

— Depuis quand?

— Dix jours.

— Et personne ne s'est arrêté près de toi ?

— Oui. Trois hommes qui viennent de passer m'ont enlevé le morceau de linge qui me restait et m'ont battu.

A LA DÉCOUVBHTE

— Écoule : les blancs veulent te donner à manger.

— Ah! oui, que je puisse au moins rendre à ces trois sauvages les coups qu'ils m'ont donnés. ><

-^^^^imik^

Le porteur abandonné.

Dans la bouche de ce sac d'ossements, la réflexion nous fait rire.

Heureusement que nous avons un âne qui, ne nous ayant point servi, grâce à notre bonne santé constante, pourra du moins être utiUsé. Nous essayons d'y hisser le pauvre abandonné, et M^" de Courmont se met de la partie; mais le malade ne peut se crampomier à la bête.

SUR TEimE ET SUR L'EAU

et force nous esl ensuite de le descendre. Nous le mettons dans un hamac, et deiix de nos chréliens le portent

ainsi, comme un hareng saur dans un iUel. Tous nos Wangwana rieni ou murmurent :

'< S'arrêter pour un Mnyamwézi ! Mais ne voyez-vous

pas que c'est un homme fini et que jamais vous ne pourrez en tirer parti? <> Ah! la charité!

A LA DÉCOUVERTb; 9S

Enfin nous l'emportons. Trois jours après, nous étions il Mrogoro; nous instruisons tpiclque peu notre

homme, nous le baptisons, nous lui montrons le ciel; il tourne les yeux, et le voilà mort. Raoul-Alexandre prie pour les missionnaires et pour leurs bienfaiteurs.

C'est h Mrogoro que, pour la première fois depuis < deux mois, nous recevons quelques nouvelles delà côte, . de Zanzibar et de l'Europe.

ses TUBi rr s» leac

Voici des IcUrs d mine des journaux : Gsoos.

Des joMnuux aa Bffim de l'Afrique . ceb fait ua sm-

gufier cAel. Sans transitoo . on se croît tout a> coup

(rfjigié de traverser un monde pour se transporter sur ce Ibéfttre si rempli et si mou^~eInenté de la vieille

Kiiropc, d'où rou entend à travers l'espace s'élever tant de cris discordants cl craquer tant de planches

Éik

A LA DECOLVKIITi:

Hélas! c'est leur faute. La Providence ne laisse ] (le la scène du monde que les peuples qui se suicident eux-mêmes, et c'est le caractère de la vengeance de Dieu ; laisser faire.

Mais où m'entraîneraient les nouvelles d'Europe?

Nous voici en Afrique. Travaillons -y. Peut-être, pour CCS peuples qui n'ont pas connu l'Évangile, rcslc-

t-il encore ([uelquos jours de soleil, avant que la nuit se fasse sur le monde et que la vie s'éloigne.

Au reste, Dieu n'a besoin, pour vivre, ni d'Athènes, ni de Sparte, ni de la race humaine si ridicule dans sa vanité, ni de rien, ni de personne. Mais nous, nous [avons tous besoin de lui, prêtre ou laïque, noble ou l roturier, athée ou extatique, libre penseur ou homme id' esprit, journaliste ou sacristain, empereur ou décrot- Item', et c'est à chacun de nous, mes frères, à faire son Ipossible pour connaître le vrai but de la vie, chercher là l'atteindre, à se ménager pour l'éternité une porte de t sortie heureuse.

m SCk TElkE ET SCI LLit

Car il y eo a ({ui disent qu'im jour Tiendra où des doctcrui^. cliargéft de tous les diplômes. s'écriercMil :

V Ah! M fAutM j'avais été le pauiTe sauvage recueilli daiL-- le» grtindes herlje;- de la Mkala! •

C'e<it tout.

Le partage de TAfrique orientale. — Le sultanat de Zanzibar. — La part des nations européennes. — De Zanzibar à Lamu. — Histoire de Lamu : l'île, la ville, les rivages. — Wito : ses origines, ses espérances.

C'est un difficile travail que de dresser de nos jours une carte d'Afri({ue. Autrefois, sur la côte orientale du moins , il suffisait de ranger parallèlement à la mer , en

Une roupie.

Nouvelle pièce d'argent (Zanguebar anglais). Valeur : environ 2 fr.

grosses lettres, le Somal, le Zanguebar, le Mozambique, le Monomotapa \ de planter quelque part les monts de la Lune et de faire déboucher dans l'Océan deux ou

^ Pour la prononciation des noms propres, voir la carte. En résumé :

U Se prononce comme Ou français : Lamu : Lamou ;

W — A\' anglais;

G — Gh ou Gue français (toujours dur).

SUfi TEBHE ET ÇUB L EAU

lioi- flcuvêr. Pour jrajTiir les espaces ^ides. on écriraîl eu foiiiic de reiisei^oiemeiit : - Ces pays inhcrspitalicrs produi^^exit en abctndaxice de l'ivoire, des éléphants, de la somme, des zêbre^. de^ esclaves, des lii:Tes. des lions, des pJ■afe^. de Tencens. des hipp<:»pc»tames et divers autres pajfums. »

Peu à j-reu nou- avons chanijé tout cela. Et à mesure que de nouvelles a-uvres sont s^jrtie> de sous presse, on a vu paj-aître en Afrique quantité de choses qu'on n*y avait ]X;inl soupçonnées: de sorte que la carte éditée l'an dernier ne vaut déjà plus rien, et celle que Ton pré- ' pare en ce moment aura bes<:«in l'an prochain d'un remauiement complet. Jamais, depuis les temps déjà lointain-- où noire j^lanête prenait la forme d'un monde, on n'avait a>si>té à pareille dan>e de fleuves, de lacs et de monta;jnes.

En géographie [>olitique il en est de même. Pour ne parler que du Zanguebar, où nous sonmies. on croyait généralement, il y a peu d'années, qu'il appartenait au sultan de Zanzibar, et que, dans l'intérieur du continent noir, les diverses tribus qui Thabitent s'appartenaient à elles-mêmes. On se trompait.

Dê^ |H02. la F'rance et l'Angleterre avaient siijué im engagement jjar lequel elles se promettaient ivciproquement de respecter les possessions de Saîd; c'est de là qu'on est parti pour se les partager. Suivez le piH)cédé. En 1 f^X'l • r Allemagne offrit d'adliérer, pour lui donner plus de solidité, à cette déclaration, qui reconnaissait et garantissait rindé]>endance du sultan. On accepta. Mais une question très intéressante se présenta aussitôt : Quelles étaient au juste les limites des possessions de ce .souverain si bien protégé? Une commission de trois membres, un Anglais, un Allemand et un Français, fut

AU ZANGUEBAIt ANGLAIS

chargée de le lui dire; et comme, après examen ou avant examen, chacun de ces triumvirs s'était fait de la situation une idée très différente, la France, qui aurait pu très aisément se faire une part comme les auU'cs, ne fût-ce que pour fournir a ses colonies quelques travailleurs, se tourna modestement vers les Comores. Restées seules, l'Angleterre et l'Allemagne conclurent h Londres que le sultan de Zanzibar serait maître des terres suivantes :

Les îles de Zanzibar, Malia, Pemba et Lamu;

Une ligne de côtes comprises entre l'embouchure de la rivière Minînganl au sud, et celle du fleuve Ozi au nord, avec Kipini et Kau, plus une bande de littoral de dix milles marins;

Enfin les por[s somalis, dits benadirs, de Ivisimayù, Brawa, Merka, Mogdishu, avec un rayon de leriitolre de dix milles, et Warsheik, avec un rayon de cin(j milles.

Au sultan de \\'ito qui, révolté contre celui de Zanzibar, avait précédemment fait un traité avec l'Allemagne, on reconnut la possession de la côte depuis Kipini et Kau exclusivement jusqu'à l'extrémité septentrionale de la baie de Manda. Plus fard , l'Allemagne elle-même devait demander h ajouter à son protectorat l'île de ce nom et la côte d'en face jusqu'à Ubushi.

Puis une ligne de démarcation fut établie pour marquer la sphère d'action des deux nations copartageanfcs. Cette ligne part de Vanga, rejoint le lac Dyipé, traverse la rivière Lumi, contourne la base seplenlrionale du KiUma- Ndjaro, et de là se dirige tout droit vers un point du rivage oriental du Victoria-Nyanza, correspondant à l'intersection du premier degré de latitude sud. Au nord de cette ligne, l'Angleterre; au sud, l'Allemagne.

101 SOK TEKEE ET SCB L'EaC

Enfin l'Italie, qui depuis le commencement du festin s'élait approchée pour y assister, ne fût -ce que du bout de la sal]e. est parvenue cette année I8W à avoir sa petite part : deux degrés et demi de côtes à partir du fleuve Djuba exclusivement, au nord de Kisima^ii. sans

parler d'Hobbia. précédemment acquis, au nord de \Var<beik.

Mai» les choses n'en sont j»as restées là.

Quelques mois après la convention de Lomlres I" novembre iNSf. . de< nôgocianis et des hommes d'Klat anglais, ayant à leur lèle sir AW Mackinuon. fondaienl. au capital de 1 millions de livres -H» millions de fraDC> . une association qui . hientôl couverte d'une charte de la couronne lui concédant la faculté d'exeiver des droits de souveraineté, est devenue- r/;»/HT/.// Hritixh East Africati Cumpuny.

Le 24 mai IS^T. ladite compapiie concluait avec le sultan de Zanzibar un contrat qui lui cédait ]HMir cïn-

AU ZANGUBBAR ANGLAIS 101

quante ans l'administration, au nom cl sous le javillon de Sa Hautesse, de la zone littorale que la convention de Londres lui avait laissée dans la région réservée à rinfluence britannique. Depuis, la société a ajouté à son domaine Lamu et les différents ports du pays somali. Elle peut frapper monnaie, faire des lois cl règlements,

Tr-

Pflvillnn

de lu Compa)[iii« allpninmli.-

Uc VEat-Afric-ain.

(Oeulsch Ostufrikanisthe

<;c«(;»c/...fl.)

établir des impôts, organiser la force puhlitjuc, créer des tribunaux, régler la navigation, nommer des juges, traiter avec les chefs indigènes. Elle dispose des terres, forts et bâtiments publics. Elle a l'administration des ports, fixe les tarifs de douane el les autres taxes (sauf les droits des tiers garantis par des trailés précédents) et en encaisse le produit, ii comlilion de versci" au trésor du sultan le montant total des droits d'cnti-ée actuels cl cinquante j>our cent des produits de taxes nouvelles. La compagnie acquiert des privilèges exclusifs pour la vente el la location des terres, la recherche el rexj)loitation des mines et forêts, Ivt construction des routes, canaux,

chemins de fer, etc. Elle se réserve la faculté de prohiber l'importation de certaines marchandises, telles que les armes, les munitions de guerre, les liqueurs fortes. A l'expiration des cinquante années de la concession, le sultan (s'il y en a encore) pourra (s'il en est capable) reprendre après expertise les établissements de la compagnie.

De leur côté , les Allemands formaient une autre compagnie qui obtenait du sultan, dans leur zone, des concessions à peu près pareilles; mais la marche de ces deux sociétés devait être bien différente.

Les agents allemands, déjà peu sympathiques aux indigènes, s'installent dans les ports concédés, annoncent par publication solennelle Tétat de choses nouveau, déploient partout leur pavillon, parlent de leurs juges, de leurs gouverneurs, de leurs taxes, de leurs impôts, de leurs règlements, etc. La population assiste d'abord surprise, ahurie, à cette transformation inattendue et subite. Mais peu à peu le mécontentement grandit , s'étend, éclate : à Tanga, à Pangani, à Dar et Salam, à Kihva, à Lindi, partout les Allemands sont attaqués, blessés, tués ou mis en fuite. A Bagamoyo et à Dar es Salam, où ils tiennent encore, grâce aux solides maisons dans lesquelles ils sont retranchés, Bushiri et les chefs indigènes de la côte viennent les assiéger et les harceler, jusqu'au jour où le major \Msmann et le baron de Gravcnrcuth, à la tête d'un corps de Soudanais et de Zoulons, purent prendre Toffensive. F'inalement Bushiri a la douleur d'être pris et pendu; Bwana Héri, qui lui succède, trouve après quelque temps des conditions de paix honorables; enfin Kihva et Lindi cèdent à leur tour. Cette guerre aura occasionné des pertes, des dépenses, des mécontentements considérables; mais.

AU ZANGUKBAR ANGLAIS 109

malgré tout, le résultat final peut en Olre heureux. L'élément musulman, en effet, qui est dans ces pays la ruine de toute morale, de tout progrès et de toute civilisation digne de ce nom, aura reçu un coup terrible. Les indigènes païens, ne se sentant plus sous le joug arabe, viendront facilement h l'Européen, si toutefois l'Européen sait les traiter avec douceur et équité. Le noir est toujours du côlé du maître; mais il faut que le maître soit bon , digne et sensé. Hélas ! c'est ce que l'Européen, en Afrique et ailleurs, ne sait pas ou ne peul pas être trop souvent, et c'est ce qui fait sa ruine.

Pendant que les officiers allemands gagnaient des victoires, les agents anglais à côté faisaient des affaires.

A la fin de septembre 1888, le représentant de la société de l'Est- Africain, M. Georges Mackensie, qui a fait en Perse un séjour de quinze ans et qui connaît son monde oriental, le môme partout, débarque h Zanzibar,, et, après s'être muni des lettres nécessaires du sultan, parcourt la côte de Vanga à Lamu sous le pavillon de Sa Ilautesse. 11 vient, répondant aux instances de Saïd, pour essayer de ramener le commerce et la prospérité dans ces ports déserts de Mombasa , de Malindi, de toute la côte, cl faire profiter tout le monde des bienfaits qui seront répandus. Pas un mol de pavillon nouveau, ni de taxes, ni de règlements, ni de déplacemenls de fonclionnaîres, ni de juges, ni de rien. Seulement, en souvenir d'amitié, le gouverneur reçoil un cadeau, les anciens reçoivent des cadeaux, les gens influents reçoivent des cadeaux, et loul le monde dit : ■" Vive Mackensie! »■

Après ces premières aventures, et les classes dîri- I géantes étant misée eu bonne voie, M. Buchanan. un

vieil Africain d'un tact parfait et d'une expérience consommée , commençait à Mombasa les travaux d'installation de la société, pendant que d'autres, MM. Jackson, Pigoth, Smith, etc., faisaient dans TU-Kamba, vers le Kavirondo, sur le Sabakiet le long du Tana,des voyages d'exploration et des traités d'amitié. M. Mackensie, qui

était allé en Angleterre, vient de rentrer à Mombasa, où une impulsion nouvelle est donnée aux travaux de la compagnie. Grâce à cette activité prudente, à ces largesses économiques, à cette marche progi^essive et sûre, la tranquilHté la plus grande règne sur cette partie de la côte, et dans Tintéricur les routes s'ouvrent partout aux ouvriers de la civilisation. Le seul inconvénient à craindre est que rélémenf arabe et musulman, étant ici largement employé, n'obtienne peu à peu auprès des indigènes une influence néfaste qu'il n'a pas même en ce moment. C'est k la compagnie de veiller à ses intérêts, et aux missions d'agir.

Aussi, dès qu'il a entrevu une accalmie au sud, M^ de Courmont, vivement encouragé d'ailleurs par M. le colonel Evan Smith, consul général d'Angleterre, s'est-il empressé de se porter vers le Zanguebar anglais, qui jusqu'à présent n'avait pu recevoir aucune mission catholique.

Et c'est pourquoi nous voici rassemblés, M^^ de Courmont, le P. Ch. Gommenginger , le F. Acheul et moi, aujourd'hui 2 novembre 1889, à Zanzibar, prêts à nous embarquer avec une caravane de dix jeunes chrétiens, et décidés à trouver sur le Tana un endroit favoral>le poiu* la fondation d'une mission. Après l'avoir choisi, le P. Charles et le F. Acheul, qui devront plus tard être rejoints par un autre missionnaire, resteront là, pendant que M*^ de Courmont et moi reviendix)ns à Malindi pour

AC ZASGIEBAR ANGLAIS fil

explorer les boi-dsdu Sabaki. puis îi Mombasa, à Pcmba et à Zanzibar.

Voilà du moins nos plans.

Que « Dieu nous soyt en aytie i> !

Il y a deux ans, nous avions fait le long de ces ct^les. de Zanzibar à Laniu. un voyage d'exploi-atiou qu'on m'a dit de raconter aux lecteurs des Missions vatholiqties, puisque l'œuvre h laquelle nous Iravaîllons est la leur autant que la n<Mrc. Nous avions alors le Salaïua, que commandail le capitaine Hamis. où Séliman nous faisail la cuisine, et sur lequel Engelbert , enfanl de la mission. nous rcndail toutes sortes de bons et loyaux services.

Depuis, le Saliima, qui se faisail vieux, a élé vendu. Mais le voici avaulagcusement remplacé par le Sainl- Josepli, grand boutre récemment conslruit à Bombay, tout en bois de leck, et offert à la mission par un Indien généreux, en souvenir et en reconnaissance des services rendus par elle à la pO|)ulalion lie iiagamoyo pendant la guerre.

Le capitaine Hamis a pris sa retraite. A sa place commande un collègue plus jeune, très élégant, très intelligent, très élo<iuenl , mais qui a le défaut grave de ne plus s'arrêter quand une fois il a cru utile de faire à l'un de ses malclols une remontrance paternelle; el comme îl croit cette remontrance utile au moins tous les quarts d'heure, vous devinez le reste.

Séliman, lui. est toujours là, toujours le même ; même têfe en boule de jeu de ([uilles, avec trois Irons représentant les yeux et la bouche, pins une aspérité figurant le nez; même buste penché et parcheminé, mômes bras de gorille, mômes pieds de gendarme et même fidélité. Et constatez en passant, pères et mères, et vous, éducateurs de la jeunesse, combien profonde peu! être lin-

Il* SUR TERRE ET SUR L'EAD

]ltience d'une bonne formation première. II y a quelque cinquante ans, Sclimau a été marmiton h bord d'un bâtimcnl français qui promenail le pavillon tricolore dans les eaux de Mayotle et de Nossi-Bé. l>e celle éducation, Séliman a retenu trois choses auxquelles il est

resté constanimcnl iidêlc : toujours à même de dire « quelle heure qu'il esf », toujours avoii- « la langue droite ». toujours se coucher à huit heures, se réveiller à minuit, et se lever à trois heures et demie « jusse ».

Inutile de faire le portrait d'Engelbert. C'est un « bon enfant » de dix-huit ans jieut-étre, racbcfé de l'esclavage k Zanzibar, et auquel son bienfaiteur donna ce nom gothique ([ue Séliman transforme innocemment en celui iVAnf/e-e(-héfe, quoiqu'il ne soit ni l'un ni l'autre. Signe

AU ZANCUKIÎAU AMil. VIS H.t

particulier: quand il l'il. sa lOlc rcssi'iiiMc à iiii nicn qui s'enir'ouvre.

Pour nous, nos ])ic])ariilifs sdiil liiiis. Ors jmns dcjnicrs, le P. Charles cl le V. AcIkmI oui hav.ullc' (-..nnnr (les « nègres >■ hiatus à etnhallci' leni' nnihilicr (huis des caisses. Aulanl (|ne j'ai pu vnii-, ils util des li.'ulic-s, d<s scies, des clous, des cordes, ch's inai-niilcs. des pm'lcs, tics lasses ineassal)lcs. des assicMcs di- i'r-i- hallu, dir

liL-c. -:■.. I.r: n.

r:.-. '..;■: ' L*: j' ^' ..':..:-: :.-' .- - ' r-::--:-: la i-Lcfimacie, et

'|ijc; . ^/^--r* .•': q ;<^: jjo > f^si^-^jj- le 'J nov-niLie. ii midi. lo^.fjiiiHihi.fï^y ir-i 1)1:': <!•- riii^ — ; 'i.ri^-iv^ «Iv veiller un

;; -hlU' .Io-';]^}j '!•': li»'/.- Uf^T,'*:] h: ]."h eî:ill"it *jUf îious

',li':; 'hoL-. ;*'.r-<; jn'.'it;<liorj p-'Ur lui «Ten ctie le (Mirain.

ïj: -*/ij 'lu 2 ijo'.cijjhre. ;i]>iv- civ.iii ]oii;:t- j»:ii>ible- /;j'-î/ \f: nvh'j^: . :i'»'i* non- ari»:*i"i:- rni nrml île Zan- /iL;n . 'I;iri* ijn^: joli^- l/;iie. ÎTriiiquille et verle. ««û les ;ij''/|'j'''« -f j'joijjciNiieiif p;«r millier-* à la surface îles t'Unx. A lainière 'le uoln- lioiitre. jiir»li;;Lrcs contre la ' hîjleur Hti jour et la fraîcheur do nuif< j»ar un système de lenic- Ur^i-io, nous cli>jir,sons nos couvertures, et ces! ain^i ^jue durant froi-^ -eniaines nou> tlormirnn> notre -onjnjeil. jK.-ndant rjue la \ai^ue clapote en bas. que les (:(t(:(,\]('t>i rlii riva;(e lêveni leurs têtes à Tliorizon. que le v*:nt pa*^.-e en <liantant clan> le> coidages, que les matelots ronllenf en cliœur, que les rats du bord mènent en |ironienacle leurs jictitcs familles, que les cancrelats viennent, nous insj)ecterle nez de leurs longues antennes, cjuo Sclinian se réveille à minuit pour faire commencer il trois heures et demie la danse de ses casseroles, et (|uc le {^rand ciel dWfiique, là-haut, fait i)asser sur nos teles la riche série de ses constellations.

Le lendemain, nous quittons Tcxtrémité de l'île et marchons toute la nuit suivante et le jour d'après dans la direction de la Grande-Terre. La cote se voit là- bas; mais, désespérant d'y arriver avant le soir, nous jetons

AU ZANGUKBAIi ANGLAIS ii5

l'ancre par cent dix brasses de profondeur, sans Irouvcr le fond! Vagues énormes, roulis inipiloyable, nuil terrible. Mais, le malin, nous parvenions de bonne heure à Mombasa; le <) novembre, nous entrions à Kiliii, le 8 à Malindi, et le 1> a Shcla. Le 10 élail un dimanche; M^*" de CoiuMUonl dit sur le pont une messe basse 1res ponlificale, el 'h midi nous faisions, avec la marée montante, noire entrée solennelle dans le port de Lamu.

Arrivés le 10 novembre a Lamu (prononcez himou), nous ne devions en partir cpie le 27. Pourquoi ce retard? Je suis obligé de le dire en cpielques mois.

Peu de jours avant de quitter Zanzibar, nous y avions vu M. Ivurt Tœppen, ancien agent de la maison Mayer, de Hambourg, pour le commerce de l'ivoire, et aujourd'hui fondé de pouvoirs de la (Compagnie allemande de \\'ito, conseiller-ministre du sultan Fumo-Bakari, directeur de la posle el ageni consulaire d'Allemagne. M. Tœpj)en, ([ue la Mission connaît depuis longtemps, nous avail vivement engagés, lui aussi, à nous porter du coté du Tana, s'ofTranl gracieuscmenl a nous rendre tous les services en son pouvoir : il nous procuî^erail une maison a Lcimu, des pirogues àlvau, des pagayeurs sur le fleuve. Que nous fallail-il de plus?

Malheureusement, en arrivant à Lamu, nous apprenons que M. Tœppen vient d'en parlir, appelé chez son 8ultan de Wito pour des afVaires urgentes. Il nous a bien acheté une maison conditionnellemenl ; mais cet énorme bâliment, sans fenêtre, sans lumière, s;ms air, perdu derrière la ville, ne saurait convenir (|u'à de^^ gens décidés k se retirer complètement de ce monde pervers. Par ailleurs la guerre, que nous croyions avoir laissée à Bagamoyo, nous la retrouvons ici, prête cà éclatera cause des droits de douane dans lesquels le sultan de

Ou -.'iji ')ij': !'■ 'l'>i.t<-iir l'efcr- t-l fc v.tyai;tMir jiUeiji;in'l 'ji.i. il y » ciii'| ou -ix iiii>. ilOcuivril l'Afrituic ori'-;il:i)c d lu fil <:;ti|c!iii ii -;i luiliic. M;iis (lei-iiiûreiueiit. il |:i U'ti: (I'iuh; <r\|)<:<liHoii pour ■ vulvv ;iu ^.fL'ours «riJiiiti-I^M Ii.i (;1 !(• (k-ciilcM- il fiiiii.'. piii' leslanu-iit. hou irs;iv;'- '!'■ " -'r^ pi-ovîncc-i '■- il a jni. uw-v des Soiiialis ïl'A'Icii '■! fir-, Maiiy\\<:iiia «If !îa,i;aiiniyo. tromper la vi;^ilaii*<- rir-s Anglais, ^^c [xiytvv. avec le X'vrit, aii- (l(;--.iis (le Kaniii. rl(;l>anirici- son ni'uulf el parlir en coiirpiilr-, MaitiUriiaiil on dil qu'il csl luoi-t : nous n'en croyon-^ i-if;i). Mais ce ipii jiai-all plu» probable et ce que toiil II' monde l'épèle. c'est fjue " le capilaine Uust. envoyé il la i-(;cIiciTbc dudottem-, revient nudade. alTauié.

AC ZAXGUiatAll ANGLAIS

allérc L't exasj)éi-é, après avoir lue ses i>artles. Kt les Wapokoino du llciive sont cH'iaycs à Ici jioiul des hauls fails (le ces l)lanfs exlraordiiuiires. (juc Ions ont abandonné Iciiis villa^i;es el se s(ni! tachés dans les broussailles... »

Un autre voyaj.;eur allemand, M. lïarclicrl, veuf à sou lonr remonter le (lenve et rejoindre l'elers, mort ou vif; mais il ne trouve [lersoinie pour le suivre, excepté (l'ois ou quatre chaïucau.x. el encore!...

Voilà la sil nation.

De W'ito, où il se trouve, trcsoccui>é avec son sultan, ses douanes, ses j^ucri-es, son commerce el son cxpé- '

Nvt i'^^.-ii* •:oîjv::.t ir-i:--.:- ^.-ciiàeiit ieur emploi. S*:'.-' '. i r '.'.orj.i.^jT.c- .V • .•.-:j':r:--u:i'* Je li»:»? enfants, :.'/• - '.::•■ :.",-:,- .:, -..r-: •'..-. »! ^li- I^- i-ile. :i'»:i- cherchons

'l'r-? ". i-i*.';- •: :.• ,- r:i >--=.•: vr.:,-. li-n-^ r!u«li«"»rj- le? îles vo--.":-' -. :.o::- :- 1:.-^--.::- îe^ liii:*!'i;-. «le-- in>ecle>. <les IVr'j.'". 'j-r- «::-;::i..- '.-• «:•:- ].«.iî;*M:e--: ii"'î- jirtilv.-iï'*. nous j>no!;-. '-• . !'r -./.'; '.♦vjii. il ^l- trouva- •pie n*'ii> >«immes Ss ? 'Jj-}/o>':- h W::*: }i'»îi a«.c'.ît.il ;iu sommeil «le la nuit.

I.'- Jîi^j-vlo**. r- :*: ^>-i. -*'»•:*. ujient k leur manière. \*hi ^":iiii\t\f: . •.''M;ii? lji*:i la cha^e aux rais. Les ivmî/^ ■;: - ;'.;::j- <-*'- •./jillaniiiiciif traqués «le tous côtê>. le < Mjjilaiji^-. MU JMjij l>;'it<,ij en main, reiranlait avec satisfaHion -^on a-mif: loi>qije. ^ous un morceau <le vieille l>;V|jr', il apr.-rçoil quelque chose qui remue : Encore un! Il -^ajijiroche doucement, drnicemenf. cl... pan! Ilola! là! (\'(:\i\\\ le j>auvre vieux Scliman qui se livrait au\ douceur- (\'\\u >ommeil liienfaisant . et dont rorteil fairaif inronseiemmenl .>ous la loilece moîivemenl inopjiorlun.

(ixw. <lire de Lamu?

\h\\\i il en a f-té queslion dans les Missittiis ciilho^ ll(/tif's. Mais eonime le> lecteurs ont le droit de ne plus s'r-n Viii vernir, aiilanl vaut répéler que Amu. disent les Swahilis rie rendroit, Lamu, prononcent les étrangers, esl une ile 1res hassc el séparée du continent par un liras de mer d'im mille environ. \Sn rebord de hautes duiKîs d'un sahie fin lui donne, du côté de la mer, un as|)ecl désolé. Mais cpiand on monte sur Tune de ces collines, où ne poussent que quelques touffes d'arbustes rabougris, on reste étoimé du spectacle qu'on a: une

Alî ZANGLEUAR ANGLAIS 110

immense forel de cocotiers élancés, couvranl toul de sa verdure à perte de vue. Ici et là des manguiers dressent leurs têtes arrondies et puissantes, et de nombreux acajoux à pommes offrent a qui les veut leurs fruits, qu'on suce, et leurs noix, qu'on rôlit. Le sol est sablonneux; mais Teau douce se rencontre à une 1res faible profondcur, et plus d'un Arabe, en creusant des puils el en établissant de pelits canaux d'irrigalion , s'est fait des jardins où prospèrenl les pastèques, les citrouilles, les aubergines, les gondK)s, sans parler des dattiers, dès figuiers, des roses el du jasmin. Les cocotiers fournissent un lombo ou vin de palme qu'on boil avant la fermentai ion; on le recueille trois fois par jour, le matin, à midi, le soir. La récolte de midi est à l'esclave, qui doit en vivre; les deux autres appartiennent aux maîtres.

L'île renferme la ville de Lanm et les villages moins importants de Kliéla, de Kipungani et de Matondoni.

C'est une tradition conunune, conlirmée d'ailleurs par les relations des navigateurs portugais du xvi^* siècle, que tous ces pays ont autrefois été riches el ju'ospères. De vieilles poteries, des porcelaines, des bronzes, attestent de leur côté que Lamu, comme beaucoup d'autres villes du pays somali et du Zanguebar, se trouvait en relations non seulement avec l'Arabie, mais encore avec la Perse, l'Inde, Java et la Chine. Qu'est-ce donc qu'on exportait? Probablement des esclaves, dont le commerce se faisait alors en grand et devait rapporter des bénéfices considérables.

En ce temps-là, chacune de ces îles et même de ces villes, ayant eu son origine propre, possédait son gouvernement indépendant : une famille d'aventuriers arabes arrivait, s'établissait, faisait fortune, groupait

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