SUR TKRHK I:T SI:H L'KAU
aiilour crdlc ce (iifcllc pouvait ramasser de ses pailisaiis, et la w nation » était constituée. Entre ces petites colonies les rivalités étaient perpétuelles, et Lamu, en particulier, n'a cessé crôtre en lutte avec Pâté : c'est son destin, et il Tant cpi'il se continue de nos jours, sous la dii'cction des races européennes.
Mais, il y a cincpiante ans à peine, les choses faHlirent tourner à mal. Le sultan de Pâté, c[ui se sentait fort, fit alliance avec ses voisins de Sivu et de Pcaza , et l'on résolut de forcer Lamu h j)ayer trihul. Lamu refusa, et la i^ucrre fut déclarée. De Mond)asa même on envoya des secours a Paie, et les forces alliées se rencontrèrent sur le rivai;e de Shéla. Mais los i^cns de Lamu, cpii occupaient le haut des collines, linireut par triompher de leurs adversaires, dont les uns furent tués Ui même, et les autres achevés à Kij)ungani. Aujourd'hui encore, mali»Té les nond)reuses collections de crânes (pi'ont faites sui' ce point les voyaijeurs européens et cpfilsont adressées aux jnusées, connue provenant de l'Afrique cen- Iralcon rencontre ([uanlité d'ossements (|ui blanchissent dans les sahles de Shéla.
Mepoussés par la force, les nens de Pâté essayèrent de reuh'cr \\ Lauui par la ruse. In de leurs alliés secrets de M()ud)asa, appartenant a la i)uissante famille des Ma/i'uis, vint donc un jour trouver les anciens de Lamu, qui nouvernaieut alors la ville au uond)re de trois, et (pii dc|Miis son! montés au chillVe de douze, leur proponaul de IcMU' bâtir uu fort pour les protéi»vr contre leurs (h''sa;;réal)l(*s voisins. On accepta, et les travaux com- UM'ucèrcMil. Mais, connue le mvstérieux ingénieur «avait Mtiin d'aller chacpie soir dormir en jner, sur son houtre, lui linil |)ar avoir des soup<,'ons. Il fallait jouer au plus malin : une nuit donc un messager arrive à son bord,
AU ZA?Sbi ?:bar .\>ôla;> lîs
àpporidnt une ohèvr-e m.icii:îi»j :e e: un jx-îit billot, rua et l'autre, «iiî-il. de la {^ari liu suîuiii de Paîê. qui iui •leniândait secrètement do> liouvolies do l'oiLtropriso. Il rv|Xindiî sans maiîoo : Lôuvrau'o avàiisaiî. ot bîoiiti'»t on pc-uir-ai*. de là dominer ces imL»coiIo> do Lamii. Le lendemain matin, les ajîcion> le ros'oivent c<»mmo do coutume, lui demandent dos nviuvollos ilo la m;it. et lui montrent s^jn écriture! L'infortuné dut avouer ses dos- •*eîn> et s'estimer heureux «le ro^acnei' Mombasa le vi>a:;e confu>, mais la tùle siu* lo> épaules.
Les habitants de la ville étaient avertis. Mais, estimant qu'ils tiniraient par avoir le dessous, ils liront api^el à limande Mascato. Saïd-Seïd. qui leur envoya rpiatre cents hrimme> }H:»ur terminer le fort et les pi\>téirer. Plus tard lui-même, passant de Mascato à Zanzibar, où il allait s'établir, vint à Lanui. et Lamu se donna k lui. C'e>l ainsi ipie celle ville, autrefois indéjK'ndanfe. est passée aux Buu-Saïd. à Saïd-Seïd. et à se> successeurs de Zanzibar, Saïd - Moiïiïid , Saïd- Barifash. Saïd-IIalifa et Saïd- Ali, i^lorieusement réîrnant. Son autorité y est représentée par un j^ouverneur arabe, assisté de deux cadis pour rendre la justice, et de douze anciens, représentant à ses côtés rancienne population swahilie. Il dispose du fort et d'une centaine de soldats: mais, en cas de damier , tous les hommes vahdes prennent les armes, s'il y en a là.
L'Allemagne, qui a le protectorat de Wito, dont le sullan est originaire de Paie, avait des vues sur Lamu: toujo!U*s les mômes tcnlalives! Mais, celte fois encore, nie el la ville ont été attribuées au sultan de Zanzibar et à la compagnie anglaise de l'Est -Africain, à la suite d'un arbitrage confié à M. le comte de Lamberniont.
Wilo el l'Allemagne voulaient cependant un port. On
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vient de le leur donner, dit-on, en leur cédanl Manda, ' à côté de Laniu; la haie nord est belle et profonde; on va Tuliliser. Mais par ailleurs cette île, entourée de palétuviers, est sans eau et couverte seulement de maigres broussailles et de divers acacias que dominent ici et là (renormes baobabs. Les seuls habitants sont des esclaves occui)és à paître des troupeaux, à faire de la chaux avec les madrépores sur lesquels rej)Ose l'îlot , et a cultiver (inel([ues coins moins déj)ourvus de sol végétal. Un jour cependant (jue nous nous y promenions sans malice, nous y avons fait une aulre l'cnconlre : un superbe léopard dévorant un })oro-éj)ic sur un gros baobab. Par discrétion, nous nous sonnnes retirés, el Tincident n'a pas eu d'autres suites.
Un mol maintenant des villes et villages.
Shéla se dresse à Tenlrée de la baie intérieure, au pied des dunes de sables (pii l'envahissent peu à i)eu. La vue eu esl intéressante avec le minaret élancé de vsa moscjnée, sou forl, ses maisons, ses ruines. On dit qu'autrefois il y eut là une chaj)elle portugaise, el que des inscrij)(ions latines Tattestent encore. Avertis trop tard de ces détails intéi'cssants, nous n'avcms pu en vérilier rexactitude. Shéla est formé (Vune population spéciale de mariniers et de pécheurs, (jui a fondé à Malindi une })etite colonie.
Mat(jn(l()ni est un village de i)lantcurs swahilis, situé à l'ouest de Tîle et en face du continent.
Kipuugani mérite une mention spéciale. Cette localité est, pai-aît-il, conq)osée de descendants de naufragés des Maledives [Muln-Dilm ^ ^ (jui vinrent échouer là et qui, ne trouvant pas moyen de rentrer chez eux, s'y fixèrent. Ce <|ui est certain, c'est que leur type confirme cette tradition. D'aillem^s, il y a peu d'années, d'autres nau-
AU ZANGUEBAn ANGLAIS
fragés de ces niômcs îles furent appoi'lcs sur ces côtes, raonlanl de miaéral)k's embarcations en bois de cocolier. Or des Maledives à Laniu il y a moins loin que du Cap- Vert au Brésil, pas beaucoup plus loin que des îles malaises h Madagascar : c'est un exemple de la mani^i'c dont les peuples ont pu, volonlairement ou accidentellement, ôlre dispers(5s sur le globe.
Quant h la ville même de Lamu, vue de loin, elle n'est pas sans intérêt.
C'est d'abord une colline de sables recouvrant d'anciennes maisons en ruines, puis des cocotiers, et enfin deux groupes de cases en terre, bâties sur des hauteurs ([ui se font face et au pied desquelles se dresse la citadelle, servant k la fois de fort et de prison. Par-devanI , le débarcadère et la douane; h droite et à gauche, deux longues rues avec des maisons en pierre presque exclusivement habitées par des comme riants en gros et en détail, Indiens musulmans de Bombay, Banyans boudhistes de Ivatch, Arabes du Shéher.
La population peut ôire de (piinze mille flmes, en comptant, comme disait ce géographe circonspect, Ji peu
liO SUR TKRRK KT SLH I/KAU
près une Ame par habilant : Arabes de Mascale et du Iladramaiit, Béloutchis, Swahilis, noirs esclaves, Somalis (le passage, Indiens et Banyans, cinq on six Européens.
L'islamisme est la religion officielle de tons ceux qui, de près on de l(jin, tiennent à T Arabe par Torigine, le sang ou la servitude.
Deux agents consulaires, l'un anglais, l'autre allemand, se disputent rinlluence; mais, aujourd'hui que les compagnies se sont fait leurs parts, Lamu peut être considéré comme anurlais.
Quant a nous, nous désirions, en vue des missions du Tana, avoir ici une maison ([ui pût au moins nous servir de pied-à-terre ou de procure. Après quelques recherches, nous sommes servis à souhait par la Providence, l.'n ancien ministre protestant de l'Eglise méthodiste libre vient précisémeni de se brouiller avec sa société et d'en sortir. C'est un noir de Sierra -Leone, appréciant fort ses « confrères » catholiques, intelligent, énergiipie et débrouillard, qui a fondé la station de Golbanti, sur le Tana. Il nous propose sa résidence; les conditions sont bonnes, le marché se conclut. Et voilà le premier succès de rexj)édition : la conversion d'une maison.
Au nord de Lamu et de Manda, se trouve ime île phis grande à elle seule que ces deux réunies, et qui est connue généralement sous le nom de Pata. En ré<iHté elle n'a point de nom générique, étant habitée par trois gi'oupes de populations indépendantes Tune de l'autre dans trois centres distincts : Pâté, Si vu et Pa/a.
Les habitants de Sivu swahili, — car il y a un Sivu d'origine Somalie, — passent poiu' être la souche primitive du peuple swahili et de sa langue. Ceux de Paza, appelés Wa-cjunija ou Wa-nli-hun (gens de la Grande-
1 2*1: znî>«-î";/!r"^
secoinlè -^c •lv:i!i,î .«.MX H«'U-S. luL ^i... •^v :....... . iv/.Vv.x-^
«le liinaiiiit fie M;!>cate cl vlu'i\haunl à iM..\ilu u\a flominatinii •^ur tfUîlo la ciMi* ou s:ih<': ihi . .rii^a.l'ai Dès lors la liiltc ^^'auraiulit : Va\c lui l»a(hi. il •**••- >ul lans «ihlii^^cs <le clu-ivlier un n'Iiii^o >iir \c iiMiliruiil den face. Teik' csl l'orii^iiu' île W ilo.
C'est là ciiieu Is7«^ les fiviv^ l)iMiharill. \.>\a;;iiu> alleinaiHls. reiicontrèiviil Almied \n\\ limu» I \\\\. dit Simhf't ou le Linn, ivpré^eulaul di' lauiienur lauulK' di ^ Xabahaiii cl chef des Swahilis de Pali'. SuuIm t.»ula ses peines aux élraui;ers. (|ui le cc»usi»lcrcul . i>iith\uil aniis^ el pouj* (jue celle syuipalhii* ni* \ciûl |>a^ m uU* ment «• ce cpie viveul les roses ». ou la loui h.i >\\v un morceau de paj)ier où Vnw se prouiellail aidi' *l prt»U'i
.'-.*. .» ..." • ^v J-- 4--'. . .iJ'-L"* 'àl »:
-:r J"ijîj I\ijL. «.'•îj-ul »le S;i M :iv-îv î-riîinr.ii-jiic. Sim!»a
fui l^iillii. aliainlouiia l^lté à Zan/.iijar, el se retira de iinwM'iiM claii-i >e.< lerrc^. Le papier restait sans etlet.
('A'\u'iii\:\u\ peii a])rès. en lss:;. une compagnie île (•oloni>alion ailejnande se forma, qui délégua le docteur i\'lej^ priuj- lui trouver des terres en Afrique orientale. I/aijuée suivante, le consul «général d'Alleniaiirne. M. (lerliard-Holilfs, appuyé par le contre-amiral Knorr, força Saïd-Hargasli à céder à la conq^agnie plusieurs provinces du Zanguebai*.
linlre lenqis, une autre compagnie s'était formée pour exploiter W'ito, el par la même occasion, par relTet du même uHimnlum, rindépcndance de Simba Hil reconnue el sa personne placée sous le protectorat de TAIlemagne.
AU ZANGUKBAR ANGLAfS
Le papier celte fois avait tellement réussi, ([iie, au jugement de son détenteur, il avait môme un peu dépassé le but. Mais qu'y faire?
A partir de cette époque, un résident allemand fut
envoyé k Simba, lequel, étant mort sur ces entrefaites, a été remplacé par son fils Fumo-Bakarï. Le village de Wito, où il réside, a environ deux cents cases. La maison du souverain est la seule qui soit en pierre. De là on l'aide à faire rayonner son iniluence aussi loin que possible, du Tana au Djuba, ce qu'il gagne étant du
'laO SUR TERRE ET SUR L^EAE
même coup gagné pour rcmpirc. Or, en ce inomcift mème« fervet opus : Bakari vient de recevoir cinq mille livres de poudre, cinq cents fusils et quantité de bons conseils. Sur la rive gauche du Tàna il a fait planter;$on pavillon aussi loin qu'on l'a reçu sans trop de résistance, — comment résister? — c'est-à-dire jusqu'au Mouina exclusivement : il a fait occuper les deux extrémités du Canal ou Bélézo qui, par l'Ozi, donne accès dans le Tana ; il perçoit là un droit de cinq pour cent sur tout ce qui sort de la rivière, sans compter les tributs qu'il impose aux villages obligés par lui de quitter la rive droite pour venir s'établir u chez lui »: enfin il établit en ce moment des douanes dans tous les petits ports de la côte cjui alimentent Lamu et les îles voisines; et le voilà défiant de son palais de Wilo tous les mécontents, les anciens, les gouverneurs, le sultan de Zanzibar, la compagnie anglaise, le consul de Sa Majesté britannique, la reine Victoria,... quoi encore? Apprenant que nous désirions voir les eaux du Tana, nous aussi, il a a dît qu'elles ont été vues par bien assez d'Européens déjà, et que nous lui ferions plaisir d'aller ailleurs. C'est au milieu de cette ruche en colère que nous sommes tombés.
Personnellement, Fumo- Bakari n'est pourtant point, dit-on, un si méchant homme. Mais, outre les Swahilis qîii rentourent et qui sont une assez vilaine engeance, son empire est devenu peu à peu le refuge de nombre de particuliers ayant eu des embarras avec la justice : collection variée de voleurs, d'escrocs, de filous, d'insolvables, de rôdeurs, d'aventuriers, de négriers, de tarés de toutes sortes , dont nous verrons plus tard sur le Tana des échantillons authentiques. Il y a aussi les Wàtoro ou esclaves marrons , qui se sont établis en
AU 7.ANGLEBAR ANGLAIS
assez bon nombre dans les iourrés d'alcnlour, et (pjï, eux non plus, ne jouissent pas d'une répulation immaculée. Il va sans dire f|Uc tout ce monde est musulman.
Ailleurs on rcnconirc çà cl lii quelques villai^cs de GaJlas qui, fuyant les Somalis, sont venus s'élablir ici, faute de trouver mieux, et qui, moyennant Iribul, élèvent quelques troupeaux.
Dispersés un peu partout, sans résidence iixe, errent les Wa-lwa, appelés aussi \\'a-dahalo, Wa-bonî ou Wasanyc, une tribu de chasseurs et de mendiants que nous rencontrerons ailleurs et dont nous parlerons.
Ce territoire de Wito ne manque pas au reste de l'erlililé. Quelques colons allemands y ont essayé la culture du tabac ; les produits sont beaux, mais les bras manquent pour la main-d'œuvre. Le sol est sablonneux, reposant sui' une couche d'anciens madrépores tpie, par endroits, on trouve à moins d'un mètre. Le climat est relativement sain.
Sur la côte, au delà de cette bordure de dunes et de falaises qu'on apei-çoit de la nier, s'étendent de belles propriétés appartenant pour la plupart aux Arabes cl aux Swahilis de Lamu, mais que ceu.\-ci tendent de plus en plus h aijandonner à cause des difficultés suscitées par Fumo-Bakari et son entourage. On y cultive du riz, du sorgho, du maïs, du sésame. Beaucoup de e<icotiers aussi, de manguiers, d'orangers, d'ananas,- etc. Les troupeaux réussissent, ^V mesure qu'on s'éloigne des endroits habités, on trouve dans les fleuves et les étangs nombre d'hippopotames et de crocodiles ; dans les plaines du nord errent des troupeaux d'antilopes, de zèbres, de girafes, même des bullles, des rhinocéros et dès éléphants.
Mallieure use ment iïn'y a pas de port convenable pour
les débouchés : on essayera d'utiliser Kimbo et la baie de Manda. Mkunumbi est également fréquenté, et Mpékétoni, sur Tétangde ce nom. est un \-illage assez important.
La côte est aujourd'hui déserte et d'un affreux aspect. Ce ne sont, de Lamu à Kipini, que dunes de sables ou falaises madréporiques coupées de dentelures étranges « taillées en aiguilles « travaillées de toutes manières, creusées enfin en cavités régulières et profondes, comme ces «« marmites de géants » qu'on voit aussi sur les côtes du Finistère. Évidemment ce pays a été soumis, — et peut-être Test-il encore. — à des mouvements géologiques plus ou moins lents : les madrépores ne peuvent se former que sous la mer. et. pendant que la baie Unçama s'abaissait au sud. ce dont on consei"\"e encore le souvenir transmis a travers les générations passées, ici la terre se soulevait et mettait à nu cet empire de Fumo-Bakari. A vrai dire, vu de dehors, il est peu attrayant avec cette bordure de sables et de madrépores couverts d'un fouillis de broussailles, de buissons, d'épines, que surmontent quelques tristes palmiers branchus. et où de temps à autre circulent les lions à la recherche des sangliers.
Et pourtant ce rivage n'a pas toujours eu l'aspect tlésolé d'aujourd'hui. On retrouve, en effet, dans les fourrés qui le recouvrent . les ruines parfois imposantes de trois villes dont on cite les noms : Tcha-Mwana, Shaka et Mashaha. Cette dernière fut la patrie du géant Liogo. dont on raconte aux enfants les mirifiques prouesses et dont on montre dans les environs le tombeau, long de trois brasses.
Quand et comment ces îles ont-elles été détruites? Un Swahili, que nous avons rencontré à Kau, nous Ta dit.
AU ZANGLEBAR ANGLAIS
Je donne son récil pour ce qu'il vaut :
« Il y avait, dans le temps passe, une tribu de Soraalis, appelée Wa-kilio. Les Somalis sont de rudes pillards; mais les Wa-kilio les surpassaient tous. Existent-ils encore? Je ne sais. Mais sûrement leur pays doit se trouver quelque part, môme mainlenant. Or le sultan de Paie', qvii en voulait aux gens de la côte, appela les ^\'a-kilio, et ils vinrent. Ils vinrent même si nombreux et si sauvages, que le sultan se dit : ■( Après « avoir détruit les villes ennemies, ils détruiront aussi « ma ville. Il y en a par trop. » Et il fit faire de ces petits bonbons sucrés, en forme de boule, qu'on appelle Indu; il mit dedans de la mort-aux-rats; il en remplit cinquante grandes jarres, il les donna aux chefs de l'armée et il leur dit : « Quand vous aurez détruit « Maliiidi, partagez- vous ces bonbons, car vous serez « fatigués, et cela vous reposera. Mais n'en prenez pas « avant. « Les chefs dirent : « Merci, » et ils partirent, et ils ruinèrent les villes et les villages de la côte, et ils pillèrent Malindi, qui ne résista point, car elle n'était habitée que par des savants, et ils se distribuèrent les petits ladu, et tous ceux qui en mangèrent se reposèrent, en effet : ils reposent encore.
" Beaucoup moins nombreux, les Wa-kilio continuèrent leur chemin, ravageant, tuant, pillant, volant, et ils arrivèrent ainsi, un soir, devant Kilwa. Or, au matin, comme ils allaient attaquer la ville, voilà que la voix d'un muezzin retentit, appelant les hommes à la prière, puis celle d'un autre, |)uis celle d'un autre encore, car c'est l'habitude pour la prière, il y en a qui avancent et il y en a qui retardent; enfin on en compta trois cent soixante- cinq. Et on se dit : « Trois cent soixante-cinq « muezzins, cela fait trois cent soixante-cinq mosquées.
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■< Vidik po4iflri'|rB3€ . «ièprEÛj Pâté juâqalb Kihra. Cn ¥1» îfiQyntcHiaa^. r^mr. ••ie rester de mriraiOe?. de gxBsBà- cfc de ruomi&erri. Le:» .iriwe» crjêâtsechlt desi^^us. kt» raNCcsDes de
iâ; zytyji ri-î y vânaremi: . Eeor* espcîl-à' 5efit y reriraiEHEBLl
!ri
Les Swahilis. — La grande espérance de Tislam. — Le fleuve Ozi. — Sur là rivière Noire. — Une attaque. — La fin d'un pistolet. — Sur le canal. — Bomâni. — Au bord du fleuve. — Sur le Tana.
Dans les pages qui précèdent comme dans celles qui suivent , dans Ja plupart des écrits relatifs à cette partie de r Afrique, il est souvent question des Wa- swahili, orthographe indigène ; des Swahilis , orthographe française. Qu'est-ce donc que les Swahilis?
Longtemps avant que Mahomet fût apparu pour donner aux fils d'Ismaël cet essor qui devait les porter si loin, la côte orientale d'Afrique avait été reconnue et Jfréquentée par plus d'un navigateur étranger. Sans remonter en effet jusqu'aux temps où les flottes d'Hiranâ allaient chercher l'or d'Ophir, et où les Phéniciens s'abandonnaient aux moussons périodiques de l'océan Indien, on peut rappeler néanmoins que les Perses, aux jours de leur splendeur, ont connu ces parages, et si les traces laissées par eux sur le sol, conmie dans les usages de la langue, sont encore visibles à ce point dans ce pays et parmi ce peuple, où toute empreinte pénètre si lentement et s'efface si tôt,;c'est que le\:ir influence n'ja été ni sans durée ni sans éclat. Maia le^ Arabes les, oat
lat SUE TERRE ET SUR L'EAU
pourtant et de beaucoup dépassés. Portés sur ces grosses embarcations que les Français de la mer des Indes connaissent sous le nom de boutres. et les Anglais sous celui de doits des deux mots indigènes buti et flau . ils n'avaient . pour ainsi dire^ qu'à se laisser aller aux soufQes des deux moussons du nord -est et du sudouest pour se rendre aux côtes d'Afrique et pour en revenir.
Peu â peu des colonies se formèrent . dues surtout aux Arabes du golfe Persique. et la tradition veut que ces établissements aient commencé dans les îles situées audessus du pays somali. à Pâté et Si^'u. à Manda, à Lamu. Les navigateurs et colons arabes rencontrèrent la une population indigène appartenant à cette race des Bantu qui couvre, d'un océan à l'autre, une si grande partie du continent noir : une fusion eut lieu, et c'est elle qui a produit les \\'a-s\vahili . ou Gens de la côte de Tarabe »ahel .
Il est probable que cette colonisation se fit lentement et. jusqu'à un certain point, pacifiquement. Car ce n*est point l'Aralx? qui a imposé sa langue à la population africaine, comme la chose aurait dû se faire en un cas d'invasion : c'est cette population qui a prêté la sienne à ces étrangers, leur empruntant des mots, mais gardant sa grammaire.
Quelle était cette tribu? Il est difficile de l'établir d'une manière certaine . car si le swahili a de nombreux rapports avec toutes les langues d'origine bantu. il n'est strictement identique avec aucune d'elles. On sait néanmoins que les \\'aségéd vu . qui depuis se sont dispersés vers le sud. habitaient autrefois la côte qui fait face à Pâté, à Si^ni et à Lamu: c'est cette tribu peut-être qui y plus que toute autre, a contribué à la formation du
AU 7.angi;kbab anglais • iS9
type et de la lange swahilis; d"esl la seule aussi qui soit complètement ou presque complètement devenue musulmane.
Cependant, des îles où elles s'étaient primitivement établies, ces petites colonies ne tardèrent pas k porter plus loin leurs représentants, leurs usages, leur religion, leur langvie, et c'est ainsi que se fondèrent tout le long de la côte ces établissements dont quelques-uns ont complètement disparu, dont d'autres ne présentent plus que des ruines, et d'autres enfin ont subsisté jusqu'aujourd'hui : Malindi, Mombasa, Tanga, Pemba, Zanzibar, Mafia, Kilwa, Ngazidya ou la Grandc-Gomore, dont les premiers habitants sont venus de Lamu.
Ce métissage successif a d'ailleurs été perpétuellement entretenu, comme il l'est encore, d'une part par les Arabes, surtout ceux de Mascate, du Iladramaut, de Shéher, attirés dans ce pays par la réputation de richesse qu'il s'est acquise, et, d'autre part, par les nombreux esclaves qui de tout temps ont afflué sur ces cotes et qui, entrant peu à peu dans la famille de Icm-s maîtres, ont versé dans la population métisse des premiers jours de nouveaux représentants qui tendent à se confondre avec elle.
Le type swahili proprement dit est donc celui du métis, se rapprochant plus ou moins de l'Arabe ou de l'Africain, plus ou moins jaime, plus ou moins rouge, plus ofl moins noir, variable enfin non seulement d'un pays à un autre, mais présentant souvent dans une même famille des divergences étonnantes.
II en a été de la langue conmie de la race. Confinée d'abord dans les petites villes de Siyu, de Pâté, de Lamu, elle est aujourd'hui étendue à plus de mille lieues de son berceau. De sorte que M. R.-N. Gust a pu dire
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dans son ouvrage sur les langues modernes d'Afrique : « Le swahili est, et il est destiné à le devenir encore davantage, l'une des douze langues les plus importantes du monde . eu égard h l'aire immense sur laquelle il sert de litifjua frnnca, à la position principale qu'il occupe parmi des idiomes congénères moins cultives, et à la puissance qu'il a de s'assimiler des éléments étrangers, surtout l'arabe, qui a fait pour lui ce qu'il a fait pour le turc, .le persan, Tindoustani. le hausa et le malais. »
Pendant, en efTet, que des divers points du Zauguebar les marins et les marchands, sur leiu-s houtres, portent cette langue aux divers ports du pays somali, à Aden, à Mkellé, à Shéher. à Mascate, dans tout le golfe Persique, jusqu'à liombay. pendant que d'autres la propagent au sud, vers Mozambique, Natal, les Comores et Madagascar, de hardis trafiquants partent de Lamu , de Mombasa. de Pangani, de Bagamoyo, de Dar-es-Salam , de Kilwa, de Lindi, sillonnent l'intérieur du grand continent de chemins sur lesquels on les entend, remontent les fleuves, fondent des colonies lointaines, appellent â la côte des caravanes de porteurs; et ce mouvement perpétuel, qui s'accroît chaque année, fait que le swahili est compris aujourd'hui sur les bords du Djuba, du Tana et du Rufîdyi. comme sur ceux du Haut-Congo, comme aux rives du Nyassa . du Tanganyika et du Nyanza, comme aux pieds du Kilinia-Ndjaro et du Kenya : avec lui on traverse l'Afrique.
L'enfant swahili, on le comprend, est élevé dans une liberté grande. Cependant , dès que Tintelligence a suflisamment percé, l'école, qui n'est ni gratuite ni laïque, devient à peu près obligatoire. On y enseigne d'ailleurs peu de chose : lire quelques pages du Koran. écrire le swahih en caractères arabes, compter im peu... Les
ma
KV ZANGUEBAR ANGLAIS 141
coups de triques n'y sont pas épargnés; mais tout le monde est convaincu qu'ils sont aussi nécessaires que le magister lui-même. Le malin et à midi, avant la classe, on voit chaque jour les petits escholiers passer à la course le long des rues, une planche d'écrilure à la main, un coquillage plein d'encre suspendu au cou et
débordant sur la robe. Où vont-ils ainsi tous cnsemliie gambadant, sautant, criant, el suivis d'un moniteur qui, un fouet à la main, accélère le mouvement? Ils vont à la mer laver leur tableau. De retour en classe, on s'assied par terre, tout près l'un de l'autre, afin de pouvoir se donner des coups de coude, et le vacarme commence, épouvantable. La manœuvre se continue ainsi deux ou trois ans; après quoi, s'il y a un résultat, les parents payent le maître d'école, et les études sont faites.
L'enfant alors se trouve libre, commence à fréquenter la mosquée, où le soir il apprend des textes et fait des
ut SOB TEBRE ET SOR L*EAL
lectures^ se glisse peu à peu dans la société ambiante, se marie quand il peut, vers quinze ou \nngt ans, selon Tétat des finances paternelles, et s'applique à pratiquer ce qui parait être la devise de ses semblables : otium cum dignilate.
Personne n'exerce ce que nous appelons un métier, excepté peut-cire, et en toute dernière extrémité, celui de tailleur: tous les autres sont indignes... Mais on peut faiic du commerce, commerce de bois, de grains, de bestiaux, d'esclaves. La plupart vivent petitement du produit de leurs champs, qu'ils font travailler. Quelquesuns vovaifent. D'autres se font les courtiers des cominerçants indous ou européens. Mais ce n'est pas là (iu'c>t la vie heureuse : la vie heureuse consiste à se lever tai'd et à se coucher de même, à prendre un bain, à se parfumer, à mâcher une feuille de bétel avec chaux et tabac et à cracher de grandes plaques rouges sur les murs blancs, à fumer le narguilé en ayant soin de s'emplir la bouche de fumée pour la faire ensuite sortir comme d'un four, a se promener rasé de frais, habillé de neuf et chaussé de belles sandales. Alors on circule lentement, langoureusement: on jette ça et la quchpies paroles en passant, on s'arrête à la porte des amis, on parle un peu, on sirotte sa petite lasse de café, on se rend k la mosquée, et Ton rentre a la maison. Pendant ce temps, les esclaves ont dû travailler et gagner de quoi faire vivre la famille, \oiliv le l>onheur : le bonheur consiste k ne rien faire.
Les Swaliilis sont musulmans orthodoxes. Mais, étant connu Tesprit de prosélytisme qui anime en général les clients de Mahomet, il est remarquable autant qu'heureux que leur religion ne dépasse pi\s au Zanguebar anglais la légère bande de côtes récemment attribuées
AU ZANGLEBAR ANGLAfS .148
au sultan de Zanzibar. Les populations de Tin té rieur lie sont point allées d'elles-mêmes à l'islamisme, et l'islamisrac, afin de pouvpîr les exploiter plus librement, ne les a point entamées. On ne trouve donc pas, dans ces régions, de ces colonies musulmanes, comme Tobora, Udyidyi, Nyangwé et autres, dont l'importance a IVajjpé l'esprit et touché le cœur de certains voyageurs. Et c'est un bien. Car que sont-elles, ces colonies, sinon des entrepôts où viennent s'approvisionner les esclavagistes, et d'où ils rayonnent au loin?
Mais c'est ici ui^ ci'oyance universellemcnL répandue que prochainement l'islam verra de grands joiu's : l'avènement du Madhi n'est pas éloigne. Il s'appellera Mohammed, lui aussi, et naîtra à la Mecque. Aussitôt qu'il se sera révélé, — et la chose, encore une fois, ne saurait tarder longtemps, — tous les musulmans se rassembleront autour de lui, tous, du levant au ponant, du midi au septentrion, et l'on s'en ira à la conquête de tous les pays méci-éanls qui restent à la surface du monde. On n'aura que des épées, cette cpée droite qui porte le nom « d'épée de la foi ». De la Mecque, on se dirigera sur Constantinople. et les grandes choses commenceront. Malheur aux infidèles! Celui qui embrassera, l'islam grossira l'armée de Dieu; celui qui refusera sera égorgé. L'Europe a des vaisseaux; mais, en ces jours, les vaisseaux tourneront sur place, sans pouvoir avancer; elle a des canons, mais les boulets se changeront en fumée. Ce sera le triomphe de l'islam, et c'est i>ourquoi, si les chrétiens paraissent en ce moment s'étendre et gagner du terrain, que les fidèles ne s'en effrayent pas outre mesure. Mohammed aura son tour. Cependant, lorsque la race humaine aura été de la sorte détruite ou convertie, la fin du. monde ne lardera guère. Ce jour-là, le
144 SUH TERRK ET SUR L*EAU
soleil et la lune perdront leur chemin , les étoiles danseront clans le ciel, la mer envahira la terre, tout sera dcHruit, excepté les mosquées, qui se détacheront du sol, et qu'on verra portées sur les eaux. L'œuvre faite, l'Océan rentrera dans son lit, et alors, sur toute la terré, on verra les hommes repousser comme repoussent les brins d'herbe. El Dieu les jugera. Et il y aura l'enfer, immense brasier brûlant au-dessous du monde; pardessus, d'un bout h l'autre, s'étend un pont, étroit comme un cheveu, tranchant comme le fil d'un rasoir, (^est Ih que devront passer tous les, hommes. Les musulmans parfaitement purs arriveront d'un trait d'un bout à l'autre, en ce paradis où le Prophète fut transporté do son vivant et où des multitudes de houris attendent impatiemment les fidèles; les autres, moins heureux, tomberont dans la fournaise épouvantable: mais Mohammed sera là qui leur tendra les franges de son manteau, et, s'v accrochant, ils seront sauvés. Quant aux infidèles, quant h vous, quant à moi, nous tomberons, hélas! dès le premier pas, et nous ne serons pas i^olevés.
Aujouixriuii, *2l> novembre, c'est-à-dire seize jours bien comptés depuis nolix> arrivée à Lamu, Thorizon n*a guère changé que pour s'assombrir davantage. Le sénat de la ville, comjK>sé de douze vieilles barl>es blanches |HMidant d'autant de mâchoires branlantes, est venu nous prendre à témoins des vexations du sultan de Wîto. De Si^n côté, le irouverneur nous envoie un homme de Kau qui s'offre à nous conduire au Tana, sous la protection du sultan de Zanzibar. Mais d'autres nous affirment a\*ec autant de con\4ction que cette dernière estampille suffira amplement pour nous faire arrêter. L^agent consu-
laire anglais, M. Simons, nous oJîre ses services avec une loyauté et une bonne grâce parfaites; mais luî aussi,
voulant aller au fleuve, s'est vu barrer le passage par les hommes de Fumo-Iïakari. Enfin M. Tœppen, qui revient de ^^'ilo, lient à remplir sa promesse; mais il ne
croit pas noD plus devoir nous cacher que la situation est critique à cause dé la guerre imminente entre W ito et Lamu, à cause aussi cl surtout de la terreur qu'inspirent maintenant aux populations du Tana les voyageurs européens.
Que faire? Nous ne pouvons pourtant pas rester indéfîniment à manger des huîtres de Lamu, quoiqu'elles soient délicieuses, et le départ est résolu.
Mais tout à coup une autre difficulté se présente. Notre boutre est trop grand, paraît -il, pour franchir la passe de Kipini. Nous en louons un autre plus petit, nous transbordons, nous donnons à notre capitaine Toixlre de nous attendre jusqu'à notre retour, et le 27, à huit heures du matin, l'expédition quittait la rade de Lamu. iJutrc deux nouveaux enirasiés, dont Tun, Omari, est un de nos anciens matelots* et dont lautre, Dvuma« nous a été fourni par le ministre méthodiste qui nous a vendu sa maison, nous avons avec nous 3kl. Tœpi>en et son ami M. Vclskow. M. Velskow est un jeune voyageur allemand qui vient d'être reçu docteur en philosophie et qui, après avoir étudié là-bas - la quadruple racine du principe de la raison suffisante ^ , a[>rès avoir sondé les abîmes de Feuerbach, Schleiermacher et Schopenhauer, vient maintenant en Afrique cheivher des œufs de croeodfle pour y trouver, je crois, ■ la chose en soi. *• C'est un excellent compagnon de voyage.
Toujours est -il que ce [>etit bouti*e ne laisse j>as que d'avoir à son bord un {>ersonnel de choix. Ni plus ni moins que dans Tarche île Noé. on y trouve Sem. Cham et Japhet, en la personne de leurs descendants. Voilà pour les races. Et que dire des rehgions? Il y a un philosophe et quelques païens « plusieurs musulmans et un juif« un protestant et quinze cathohques, dont un
Ali ZANGliEBAH ANGLAIS
êvêque, deux prêtres, un IVcre, onze fi<lèleK, loule lu hiérarchie en un mol, escepic !e pape, llélas! c'est l'image de ce bas inonde, oti soni rapprochés tant de corps dont les âmes sont si loin!
Enlin, nous voilà partis. Xous passons à Sliélc, nous longeons le rivage désolé de \\'ito, et à cinq iieures du soir nous faisons à Kipini notre entrée modeste.
Kipmi a été fondé, paraît -il, ainsi que Kau, par des gens venus de Malindi. Le sultan de Zanzibar conquit ces deux villes sur son adversaire de Pâté ef \\'^ito, et la commission européenne de délimitation a bien voulu les Uii laisser avec un lopin de sables et de ijioussailles tout autour. C'eut un mauvais ]>oi-t où les grands bouti-es ne peuvent entrer k cause des bancs de coraux, et qui devient impraticable mcmc aux petits jjcndant la mousson du sud (avril-août j.
Une longue plage de sable, un fortin à la porte \ermoulue, mais fier tout de même de porter le pavillon rouge de Zanzilmr, des cases en terre, quelques vej'tcs têtes de cocotiers, ailleurs des broussaille» grises, sur la plage un troupeau de chèvres et de moutons, près de la mer quelques embarcations de pécheurs, et en ville bon nombre de figures musulmanes et maljjropres, voilJi Kipini. Le mot signifie manche, poignée; cai-, disent les savants du lieu, la vîUe a été conquise h » la poignée du Babre >'.
A la nuit tombante nous descendons, prenons dans une maison de M. Tœp])en notre pari (l'une poule qu'il a eu beaucoup de mérite à se procurer, regagnons le boutre, et ii deux heures et demie du matin, profitant de la marée montante, nous levons l'ancre et entrons dans rOzi.
Chacun s'est fait de son mieux im gîte pai'mi les
148 SI;H TGItUK KT SUR l.'EAU
caisses. Le sommeil pèse sur les paupières, les Ironta s'inclinent <loucemenl, les lôtcs frappent de temps en lem|>s les bastingages, pendant que les rames tombent en cadence sur les eaux, et que les oiseaux réveillés passent en lançant un cri strident qui va se perdre au loin dans les profondeurs des forêts boueuses. Cependant peu i» peu le ciel s'éclaire, on s'éveille, on se voit.
tm fût $a petite prî^rr en ï«a crrur. et l'oo médite. Mais le tnict est Iodï:. la marée faîbUl . et le capilame a commandë d'y aller vivement. Alor^ les ramc^ s'abattent avec énergie, les six matelots se drâièoenl coBBe des posisédês. leurs grands cvfps se renTersent , letns tMes font CfaÙMkv qn'cfles ne se détedieal, leurs veux 8uftboicMl, kais ■■fcrWiÉfr i s*oamat c boo m-s- , et des protiMwfawKS dftievrs iaflraMff^' sari xxuc barcaroBe ^gm étià aAftBeal jeter r^MMT^mte panui ks plus iëroocs
ai: zangijrbar anglais lis
Et c'est ainsi que tout doucemeiil nous reinonlons rOzi, beau ilcuve où la marée s'écoule lous les jours cl rdoDt les rives inliabilées sont couvertes de forf-ts de palétuviers, auxquels les lianes et les dattiers sauvages viennent se mêler, plus nombreux h mesure qu'on s'éloigne de Terabouchure. Sur les branches desséchées des arbres, des aigles pêcheurs veillent gravement ; des massifs de lianes quelques singes noua font des grimaces, et du fond de l'eau les hippopotames soulèvent la tête, secouent leurs petites oreilles pointues et noua envoient de loin un reniflement de mépris.
A sept heures et demie nous étions à Kau, de kiiuka, « sécher. >• disent toujours les savants, car en ce Heu les i,f- hippopoiiinwï.
hommes sèchenl.
Kau ne serait pas un vilain paysage, sur le papier, s'il était bien rendu. Ces ([uatre rivières qui se rencontrent là, ce fort où logent une centaine de soldats arabes, jaunes et huileux, ce groupe de cases rustiques, cette verdure, ce grand cocotier qui, seul en son coin. a l'air de se hausser tout exprès par-dessus tout le reste, ce mât de pavillon dressé sur la place, ces pirogues amarrées en avant , ces Gallas (|ui attendent à droite l'occasion de passer pour apporter au marché le lait de leurs vaches, ces pêcheurs qui, à gauche, lilent douce-
ment sur Tcau, run dirigeant la pirogue, et l'autre armé d'une longue pique pour frapper le poisson qui remonte à la surface quand descend la marée , tout cet ensemble enfin n'est pas sans intérêt , et cependant tout cet ensemble nous préoccupe peu. C'est que, ici, il faut oublier l'art pour penser aux affaires.
Ici, nous a dit M. Tœppen, se trouvera Shahib-Sbal, le grand vizir du sultan de Wito, pour les affaires du Tana : nul ne peut arriver au fleuve sans lui, et avec lui nul ne peut manquer le fleuve. Deux choses surtout nous font défaut : des pirogues et des pagayeurs. Nous les trouverons chez lui ou par lui.
Nous descendons.
Hélas! malhonroux que nous sommes! Shahib-Shal n'est pas ici, et les pagayeurs fuient les Européens, et leurs pirogues sont cachées. Et puis le gouverneur de la place nous reçoit mal en nous voyant {>atronnés par Wito. et les vivres sont rares, et les ijens nous font des figures longues, et la maison coule, et la pluie toml>e... Notre excellent guide, M. Tœpj>en, ne perd cependant pas courage. Il avait écrit au vizir Shahib-Shal de nous pi^éparer pirogues et pagayeurs : piroçues et pagayeurs nous attendent sans doute au Bélézo ou Canal. Dormons en espérant.
Après avoir parcouru la ville et l'île de Kau, car Kau se trouve être une île, o^/o en galla. circonscrite qu'elle est de tous côtés par des cours d'eau ombragés et encombrés de palétuviers, chacun se cherche en conséquence un coin dans la vaste maison du ministre de Wito. lequel possède ici une résidence à portée du Tana: et le lendemain, à trois heures du matin, nou» prenions de nouveau place sur le petit boutre qui porte au Bélézo nos personnes et notre fortune.
Air ZA.NGLF.B.vn ANGLAIS ISI
L'Ozi, que nous avons remonte hier, est formé de trois rivières qui ont ici leur coallueni : le Shiiugi. espi-cc de petit marigot boueux qui communiipie avec la rivière de ^\"ito; le Magogoni, plus important, qui vient du nord et qui recevait autrefois l'eau du Tana par un canal naturel, aujourd'hui bouché, venant de Xgaro; enfin le Mto-mkuu (litt. : Ricière grande), grossie du Kwazi, qui débouche îi gauche et sort du lac Mbïlilo. En réalité ces cours d'eau, à l'exception du premier, paraissent dus aux débordements et aux infiltrations du Tana. Le cours en est lent, le lit large et profond, l'eau chargée de matières végétales prises aux marais d'où elle sort , les rives couvertes d'une boue noire et épaisse cm'i s'ébattent en famille les crocodiles et les hippopotames.
Maintenant nous avons à [cmonler la <i lïivièrc Grande ». (jue nous prenons la liberté de dénommer la « Rivière Noire ». à cause de la couleui" de ses eaux, pareilles à de l'encre et absolument nauséabondes. I.e paysage est plus intéressant (pic sur l'Ozi. A droite et à gauche s'étendent de vastes plaines, d'un côté Kalindi, de l'autre Kitumbi, ce dernier occupé par cpielqucs Gallas; elles sont presque cntièrcuient inondées pendant les grandes pluies et les grandes crues; mais, habitées et cultivées, elles seraient d'une fertdité prodigieuse. Sur les bords du fleuve, ce sont d'énormes pacpicts de lianes en fleurs d'où s'élancent les dattiers sauvages avec leurs têtes en désordre élégant; plus loin, de vieux troncs d'arbres blancs se détachent sur la sombre verdure; ailleurs un échassier noir, que je crois élrc l'ombrette, veille sur sa maison : un nid énorme qui ferait la charge d'un homme et que les naturalistes disent divisé en trois compartiments, antichambre, chambre
ISâ SLR TEBKE ET SDR LEAU
à loiîer. chambre à coucher. Plus loin, quand le ternÙD
est sec, (les piihniers branchas d"Éthiopie, deux ou trois
espèces, nous rej^H^rteut aux paysages désertiques; de
liprands échassiers sortent des herbes en balançant leurs
(xattes invraisemblables, un cmeodile dérangé se glisse
dans l'eau, des familtes d'hippopotames prennent devant
nous leurs ébats, et ici. tout près, sur une branche
d'arbre légère, deux petits
lï'inges qui ont passé U auît
côte à côte, car il faisait un
peu froid . nous regardent
ramer avec cette inditlérence
de ^cns qui viennent de se
réveiller et que Lk ptaresse
^ aijièchc Je changer de place.
IL est dix heurt* et denûe
lorsqiLe Q'Xis arrivij.as à ce
•tU'-:-n .vf'pilie Eïéléiijm Eli.:
Mjwiwiiii .^.^ .\.'i ■:.-",i,j . Ceï*t UTL^ petite
'9<wB^6Â ' — - rtvi^rt Ltrce d'eavir-^ti aca
.,.,j:*"^ - — ottètrt- cta^iinarLttf . cryatst*
:: m^iLzU -^^ l«is ^-to:*. •& &vjia aftks -l-:s W'i-7.:».;.:a-: . fiiisii: i-^s :M-ij.ij:;s stss-
Un-CBM*. 'i- >.:. m
•:;. iZ'Liv: a..r.-i^-i .■; ■ îj;-:.-.- tt\<;.i^ i
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WttatàiLL' Jî-^ '■.•t^.Ji.
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iL,VtilIliS- ■:•■-.: "lZjJ.
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ii -HÙIU^ ii ^V.:.
; .. i-ïitTj: ;iiiûii»ii. ii.'cvtiïr'^ i-i,\. imrmrt-
AL' za:iguëbab A.XGLAIS 199
Irice et empereur, se le disputent aitjoiii'd'hui fermement. Pensant trancher la (|uesti(>n. Wilo a arhoré son pavillon aux deux cxlrémilés. mis uii poste surit- ïana et établi une douane où toute pirogue tpii passe est obligée de donner la valeur d'envii-ou cini| pour eenl. souvent plus, jamais nioius. ^^'a-pokomo, Swahilis et Arabes miu'murent. mais ils payent : et c'est l'essentiel.
Au Bélézo nous devions done trouver des pirogues.
Nous ne trouvons rien du»tout, rien qu'une immense BoUtude au-dessus de laquelle se dresse un long atipe de dattier sauvage orné du pavillon rouge et blanc de Son Altesse le sultan de W'ïto. Hélas! c'est beaucoup; mais c'est trop peu pour nous consoler.
Cependant les pirogues se trouvent penl-i^tre h la station douanière, sur le Tnna. La marche est d'une heure environ; pendant (]uc les uns présideront au déchargement des cai.Hscs, les autres iront à pied cherchci' les pirogues et recruter les pagayeurs.
Les autres, ce sont M. Tœppeti, le 1)'^ Velskow et moi. Nous partons. Mais nous avions c(tni|)Lé sans les grandes herbes, sans J'cau, la vase et les marais, sans io soleil. Au bout d'un quart d'heure nous nous trouvons engagés dans des Fondrières perfides où nous enf(Ui(."<iiiSi où nous tombons, oii nous perdons nos chaussures et nos habits, où nous nous épuisons pendant trois heures en efforts désespérés. Passe encore pour les vieux Africains; mais ce jeune et bon docteur qui ne connaissait encore que les fondrières de la philosophie!
Enfin voici le poste, voici Bomani /lilt. : An f'iH ). Nous entrons couverts de houe et de sueur, les habits «n pièces, les figures congestionnées, les membres tombants. Mais la station, elle aussi, est sous l'eau et san» vivTC«. Les quelques soldats qui la gardent sont réfu-
I3(i sun Ticmu: et suii lkau
giés sur lies espèces de perchoirs où nous allons les ! rejoindre, et oCi ils nous font l'aumône de (juelquea. pièces d'indienne dont nous enveloppons nos tristes] personnes.
Mais tout cela n'est rien en comparaison des déceptions qui nous attendent : pas de pirogues! pas del pagayeurs! On ajoute que sur le fleuve tous les villages | sont déserts, que les habitants sont réfugiés dans les j broussailles et (jue l'apparition de l'un de nous, d'unJ Européen , ne peut qu'augmenter la panique de ces j pauvres sauvages. Conclusion : « Vous feriez sagement \ d'abandonner la partie , <rattendre , de vous porter ' ailleurs... »
On me donne une pirogue et deux enfants de lai station pour porter ces nouvelles au camp. J'arrive; on ' délibère.
La situation est triste, mais notre devoir est de ne j reculer que s'il est absolument Impossible d'avancer. Op j nous avons ici même une grande pirogue de mer, queJ M. Tœppen nous a achetée à Lamu; nous avons deuxengagés qui peuvent se transformer en pagayeurs; noua J avons de plus espoir de nous procurer une autre pirogue " à Kau d'après les renseignements reçus au poste. En confiant à la garde du P. Charles et de cinq ou six J enfants tout le matériel destiné à la fondation de la mis- 1 sion nouvelle, et en n'emportant que les provisions et j les objets d'échange strictement nécessaires, ne pourrions-nous pas, M"' de Courmont, le F. Acheul et moi, plus les enfants qui restent, essayer de pousser en avant, de nous aboucher avec les indigènes, de nous faire connaître, de rassurer lout ce monde, d'expiorcr le lleuve j et de choisir un emplacement?
C'est le parti qui est pris à l'unanimité, et lorsque
Ai; ZANGUEBAR A.MiLA:.-
MM. Tœppeii ci ^ eisuow nous rejoiiriicni au cani}), \\< nous trouvent i>ius anc laniais dccKiv- a i.euK»r i ennv-
prisv
Licpendani la nuu aînirociic. i-csieuies sc>jii aivsscv-. le repas lUi sntj* csi wj . oi J':^ jcux at- ii-.» nomuj' ècian'cnt loveusemciu m soiitun*
cliacuii so Droniettaii Me ciorniîi' couscicncieuseuicui s(»l sommeil iorscîi.c î -::\ iLfMiîcj- ci atii-^t-. uiit* aejui-neurc 'dvu'v^ le crjuclic:. m-' s-.U'. .. =ui Di'-n: ^innuJic" h eieve cit-
irrau(!'.> iierir- . niscuiMc
Lli!l!K.':I> '■ y- :\ , SVll:-
piioiîK r jiiiiouiDJ'ain-:.- 'j''.4aî>ci i'. - . ciiaii^>!i iMJ-auiio ^• loucKiiii 'jii il» >'/».:. 1-: iiarjjjt'îi'c^:v (.«.ni'.'v '. ' Mi f>i.-.i — î '"> iciiK.»: ^ r jijousi l'ii:*- '' ii !!v)nî.v.i connue <kijuai:e'- cUiiUi-. - • i:i > "ii ^■''. . ''i' ^'evieiuivi . «'M' n- —
CLMillv.. . ( h ^■. •tlSTJeî'S. ;», .
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ils» SUR TERRE ET SUR L*EAU
CCS hôtes, qui, ne trouvant pas où sortir, n'en deviennent ({uc plus enragés.
Chacun cric, tapage, se plaint, rit, s'arrange, se couche, se lève, se promène, fait du feu, cause, saute, cric, s'assied, s'emniitoufllc, se fâche, se résigne, chante, parle tout seul, conte des histoires, et quand on a répété ces divers rôles depuis sept heures du soir jusqu'à cinq heures du matin , Tauj^ore paraît et les m()usti(|ues s'en vont.
Brisés de fatigue, M. Tci^ppcn et le docteur se jettent a six lieui*es dans la ])ir()gue (ju'ils ont amenée la veille de Bomani, nous souhaitent bon courage et regagnent Kau, WHo et Lamu.
Immédiatement, de notre côté, nous faisons le triage des caisses; nous parlementons avec le capitaine du petit boutre, qui, nous voyant dans l'embarras, trouve l'occasion l)onne pour nous exploiter et change quatre fois de parole. Nous rembarquons tout ce qui n'est pas nécessaire pour l'exploration , et , k dix heures , le P. Charles et moi nous nous mettons en boutre pour Kau.
Cette fois, nous nous adressons directement au gouverneur de la part du sultan de Zanzibar. Il nous reçoit mieux, et cède au Père et a ses jeunes gens ime maison assez confortalile où ils attendront le résultat de notre exploration. D'un autre côté, la pirogue en question m'est assurée, grâce au concours de M. Tcrppen, et le lendemain, k midi, j'étais de nouveau au camp, où déjà Ton prenait des mesures en vue de l'attaque des moustiques.
Ce n'était pas précaution vaine. En effet, une demiheure après le coucher du soleil, la symphonie recommence, la fantasia la suit. Mais, cette fois, nous étions prêts. Au commandement les torches s'allument , et de
AU 7.A.NGi:i;BAa ANGLAIS
tous eûtes Oïl met le feu aux grandes herbes, aux broussailles, aux arbustes. Tout brûle, craqvic el llamboie. Nous sommes, comme des salamandres, au milieu d'un cercle de feu; la fumée lourbillonno dans l'air, el les mousti(|ues, grillés et épouvantés, nous laissaient une paix relalive, lorstjue tout à coup se produil un inculenf gi-ave.
Séliraan était allongé près de son feu, tranquille cl heureux. Mais la nuit s'avançait, et malgré notre procédé renouvelé de la campagne de Russie, où Moscou s'alluma ,
La nuit, comme uii llamlieau,
les moustiques commentaient à revenir à la cliarge. D'un bond, Séliman se lève, ramasse de l'Ijcrbe, de la terre, du bois, des cailloux, tout ce qui lui tombe sous la main, le jetle au feu pour le ranimer, el se recouche. Moins de trois minules après, le pauvre vieux ronllait déjà comme un garde national, lox'sque soudain, là, diins son feu i(u'il disperse, un coup de fusil retentit. Tout le monde bondit. L'alarme est au camp. Hélas! c'était l'antique pistolet de notre cuisinier, l'arme invincible, *[ue lui-même avait prise pour un morceau de bois de chauffage, el qui rendait maintenant son dernier et bniyaul soupir !
Nous sommes tous malades. Mais une |)enséc noua guérit pi"e.s<iue i c'osi aujourd'hui que l'expédilion doit voir le Taua!
Nous avons deux pirogues : la pelile, que j"ai ramenée de Kau et dont se chargent Omari et Dyuma, qui prennent les devants; la grande, que nous essayerons de conduire nous-mêmes.
Rude journée, celle-là aussi. Cette embarcalîon, bonne
SUI! TEUHE ET SUII L'EAU
sans doute pour tenir la mer, mais trop grande, trop lourde, trop longue surtout pour ce canal étnjil et brisé de coudes sans nombre, au courant très fort , celte embarcation nous rend actuellement service ; mais que d'ciyorls elle exige! (jue de sueurs elle fait verser! Armés chacun d'une perche soUde avec fourche au bout, le F. Aclieul et moi poussons do toutes nos forces; les enfants halent sur les bords .1 I ravers la boue et les I icrbes. Séliinan, nnmi d'une hiigaye, — nul ne sut janiiiis pourquoi, — se perd ilans les fondrières, et M*^de ( lourmont , au milieu de nous, commande le raou- A'cment, essayant en vain tout le temps de Topération de faire comprendre aux travailleurs de la berge ce l)rincipe de mécanique élémentaire que, lorsque deux forces égales agissent dans des directions opposées , leur résultante est nulle.
Rien n'y fait : chacun tire de son côté, l'un sur l'autre; chacun pousse, se dégage, tombe et se relève comme il peut. Enlîn c'est comme à Paris : I-'luctual, nec mcrffilur.
Courage quand même!
^"oici la station de douane des gens de \\'ito : nous sommes arrives. Salut au Tana!
Ai: ZAXCUEBAa ANGLAIS 161
Autrefois le sullan de Zanzibar, tout doucement, avait mis des postes sur ce fleuve. Mais à la suite de l'enqucte des trois commissaires européens, qui limitaient ses possessions à dix milles de la côte, il dut les retirer. Tout aussitôt le sultan de ^^'ito se mît à sa place, et comme
déjii le Iiruit circulait que la rive gauche serait attribuée à l'Allemagne, l'autre restant à l'Angleterre, ledit sultan envoya ses Swahilis faire déguerpir tous les \\'a-pokomo de la rive droite et les contraignit de s'installer sur la rive gauche jusqu'à Muina exclusivement, malgré les débordements du lleuve et les incursions des Somahs, auxquels ils se trouveraient ainsi plus particulièrement exposes. C'est de cette époque que date rinstallalion du
It;2 SUU TKHHk: KT SUIi L'EAU
pi».-.U , liuiiia, oii nous venons crabordcr. Il est gardé l».u .[iK linK's soldais valeureux et se compose de quatre i ,1 i . imsiiables aUrilanl le j{ouverneur et son per- .^Miiuls iii plus iTuu hangar destiné h recevoir les con- ImIiiiIumis riMvécs de tous ceux cpii passent; il y a du 11/, (In ui.tïs, du sorgho, des patates, des haricots, des rni I. :, «Il ^» uui\ (Tarée, de Tivoire, des cornes de rhino- » i n*-, tl(-i liUs dr huflles, etc. On dit que c'est le cinq |ii.iir liiil. (lis douaniers sont évidemment très forts; |i>.in iitMi. ji- u'îuiiverais jamais îi découvrir le cinq pour 1 1 iil «laiL. iMii* lèle de hullle, ilans une poule, et je reste |iU m d iiduiiialiou poiu' ces i;ens (|ui trouvent l'opération
Iji 11' uinuu-ut, loul réialdissement, entouré de hautes |nli v^aili'^ ^iuiiies iré])ines, est dans l'eau et la boue, et » ri il m'anir[>eiiie (|ue nous pouvons trouver un endroit iiii |iL'ii plus l'eiiue où nous établissons nos tentes. Quant a ^Jiilii il jiit'tl, il u\v l'aul pas songer : partout le lleuve .1 ili lundi', cl i'es grandes herbes qui s'étendent a perte il» • III I is ( i»i oliiTs, ces ar(\piiers, ces manguiers qui In.nlt ni II s .liii\ rives, ces maisons elles-mêmes qu'on .»|.i M «iil 11 I ri lit, loul l'sl dans Tcau. Ce district est celui • I. Il li.ii.i rar i-ha(|ue région du fleuve a son nom
|..(iih iilh I d uisl gurrc habité que par les esclaves
.Il '..\.il4ilM tl «li-.^ Aiabes de Kau; mais avec plus de i.iiiHli « I di li.i\ail ou piMirrait y avoir des rizières ma-
r.iii ii"ii . luniM volumes bien reçus à Bomani, grâce ml Mil ,111 liu iiM-illaules recommandations de M.Tœp- |.. Il \l.ii d K. A 1 lair pourtant qu'on préférerait nous . .11 HJlt iti . il I fiu ui* lesse de nous répéter que main- I. il uii il w \ .1 iii u a laiiv avec les Wa-pokomo : pas un ne \<iii(lia I iiliri a iioh'i' Mi*rvicc.
AU ZANGUEBAlt AXCLAIS ICS
A tout cela nous répondons simplemenl : « C'est juste. Mais nous voulons absolument, nous aussi, faire une petite promenade sut- ce fleuve. Nous savons que vous pouvez avoir des pagayeurs tant que vous voulez : un mot de vous suffit. Trouvez-nous-en deux ou trois, comme M. Tceppen vous l'a dit... » El nous promettons récompense, cl nous faisons entendre que nous sommes puissants, si nous voulons, et nous affirmons du reste que nous resterons ici jusqu'à ce que nous trouvions des hommes.
Un jour se passe : personne, l'n deuxième jour succède au premier :
personne encore. Combien de temps faudra-t-il que noti'c patience soit mise à l'épreuve?
Ecoutez... Des voix s'élcvenl sur le fleuve ; peu après des pirogues paraissent , et bientôt six solides gaillards débarquent h la station, conduits par un soldat. Il est vrai, cette escouade n'est pas pour nous. un i-chassici-.
Tout sim[)lemenf le poste avait besoin de bois de chauffage, et tomme ces messieurs les Swahilis sont Irop distingués pour couper du bois, ils se font servir et entretenir par les \\'a-pokomo, qui, n'étant pas musulmans, doivent aux fils du Prophète tout ce que les fils du Prophète en exigent , sans rémunération et sans répfique.
A peine les six hommes ont-ils mis pied à terre, que nous en prenons immédiatement deux à part , avec un grand air d'innocence naturellement, et nous les engageons. Nos excellents douaniers n'osent pas réclamer
(levant le fait accompli; mais de leur côté les Wapokomo, craignant vraiment que nous tirions sur eux comme on tire sur des canards, refusent de nous accompagner plus de deux jours. Enfin c'est toujours cela d'acquis. En avant sur le Tana!
Cher Tana! Comme nous en jouissons malgré nos
infortunes, assis ensemble sur une vieille pirogue renversée, le soir, à cette heure oCi le soleil s'enfonce tout grand derrière les masses de verdure qui bornent l'horizon , où les ombres s'allongent , où les frêles aréquiers de l'autre rive semblent s'élever plus haut dans un ciel plus pur, où les oiseaux aux formes étranges regagnent la branche où ils dormiront , où le silence se fait dans la nature plantureuse, pu tout se tait!... Alors écoutez : rien. Pas un bruit, pas un souflle. Et là, devant vous, silencieux aussi, calme et puissant, le fleuve passe, roulant ses Ilots jaunes entre deux forêts de grandes herbes et nous apportant comme une invitation mysté-
AU ZANGUliBAU ANGLAIS 167
rieuse de remonter jusqu'aux profondeurs inconnues où U a trouvé ses soui'ces. Sous nos yeux, un îlot llottant succède à l'autre. C'est une masse de verdure, où parfois un oiseau se pose, qui vient on ne sait d'où, que le fleuve a prise au passaj^c , dont il s'amuse en ses tourbillons innombrables, et que, tout en l;i caressant, il cni])orle vers l'abîme insondable où lui-même se j)erdra tout à l'heure, dans les profondeurs de l'Océan.
Et c'est ainsi qu'il passe depuis les siècles, silencieusement, sans autre souci (juc de fertiliser ses rives et de reculer toujours plus loin son embouchure. Et nous sommes les premiers missionnaires envoyés par l'Église catholique pour porter la bonne nouvelle de leur rédemption aux hommes inconnus qu'il nourrit sur ses bords. Mon Dieu! donnez-nous de réussir; car cette œuvre est la vôtre, et c'est pour parler de vous que nous sommes venus !
Nous voici au -i décembre. A six heures du matin tout est prêt, et nous partons : nous dans la petite pirogue, avec deux pagayeurs, Sèliman et un enfant; les autres dans la grosse embarcation.
Mais nous avons bientôt pris les devants, et vers dix heures, arrivés à un village de Mramba {Mrmnhani : Heu où l'eau s'épanche), nous jugeons prudent d'attendre le reste du convoi. Nous sommes d'ailleurs fort bien reçus par le chef du lieu, un nomme Kombo. Nous restons ainsi jusqu'au soir, et c'est alors seulement qu'apparaît la grosse pirogue, avec les hommes exténues, harassés, découragés et jurant que jamais ils ne consentiront à rentrer dans ce chien de bâtiment. Un marin de l'équipage, Omari, donne la raison du retard, raison qui en même temps est une leçon :
len SLR tkrhf: kt sur leau
M (ne pirojjue. dil-il, faite pour tenir la mer, ne vaut rien pour «glisser sur un fleuve. La cause? C'est que c'est cela, et c'est cela. A preuve que l'eau de mer est lourde, et que Teau de fleuve, au contraire, se casse sous la pirogue.., >►
Chacun ouvre les veux avec sourcils en accent circonflexe pour mieux comprendre la démonstration pas très lumineuse; mais enfin on tombe d'accord sur un point : c'est rpic force nous est d'abandonner ici la pirogue de mer. Seulement où trouver, pour porter son chargement, HHHCX de pirogues d'eau douce et assez de pagayeurs?
Le lendemain de grand malin, pendant que M**^ de Oiurmoiil et le I'. Acheul travailleront à établir notre réputation, je suis député pour aller chercher dans le fleuve les moyens de traiis])ort nécessaires.
A Simikaro, rien; h Tcha-Zoro, rien encore; à Golbanti, siège iKune mission méthodiste anglaise, rien non plus; et j'arrive à Ngao, où s'établit aussi une entreprise luthérienne allemande, et qui est le plus fort village du bas fleuve. La j'ai vite fait de m'aboucher avec quelques jeunes gens, qui, contrairement à ce qu'on nous a dit, ne se sauvent pas du tout dans les broussailles h mon approche. Habitues jusqu'ici à pagayer pour rien les Arabes et les Swahilis, ils paraissent au contraire enchantés de faire maintenant le même travail pour une rétribution convenable- Peut-être même Irouverais-je ici des pirogues, et je me rends à cet elTet chez les anciens du lieu, rassemblés sous un arbre derrière le village, au seul endroit qui ne soit pas complètement enfoui sous l'eau ou dans la boue.
Hélas! pour mon malheur arrive en même temps un Swahili de Wito, un de ces traitants de la C(Me qui emploient leur existence a exploiter les indigènes de
AU ZANGUKBAR ANGLAIS 169
rintérieur, à les tromper, à les voler, à les séduire, à les corrompre, enfin a ce qui s'appelle, dit-on, les « civiliser». Ce monsieur, d'un air empressé et doucereux, se jette sur mes mains qu'il baise presque , se confond en politesses, se met à mon service, et, sans attendre même que je l'accepte, fait mon éloge à la vénérable assemblée , un éloge qui se termine ainsi :
« Malheureusement, Shahib Shal et le sultan de ^^ ito, votre maître, ayant défendu aux ^^'a-pokomo de fournir maintenant des pirogues et des pagayeurs aux Européens, à cause des affaires que vous connaissez, vous ne pouvez permettre à personne de suivre mon ami... »
Et dire que son ami c'était moi! J'étais perdu.
Mais au moment où je me retire pour courir après un autre expédient, Faruki, mon obligeant avocat, me prend à part et me dit que, « puisque c'est moi, » il me vendra sa pirogue, qu'il a précisément laissée dans les parages de Mrambani, et que, au reste, il nous trouvera des pagayeurs.
Evidemment Faruki veut nous exploiter; mais que faire? Je descends avec lui le jour même , après avoir partagé avec ses hôtes les restes mortels d'un poisson sur un plat de riz. Le soir, nous arrivions chez Kombo.
Brisé de fatigue, j'entre dans la tente et m'étends sur mon lit de camp, en attendant la soupe de Séhman. Déjà les yeux se ferment et les oreilles s'engourdissent, lorsque je distingue vaguement le bruit d'un attroupement qui se forme, et que tout à coup, à ma porte, des voix entonnent ce chant patriotique, en excellent alsacien :
Hil hétait d'un' bedid' nafîre,
Hil hétait d'un' bedid nafire,
Qui n'afait cha-cha- chaînais nafigué,
Qui n'afait cha-cha-chamais nafigué!
i:0 SUR TERRE ET SUR L'EAU
Celait le F. Acheul, que Thann Ait naître et Mulhouse grandir: c'était lui qui, pendant mes deux jours d'absence, avait tout simplement formé ce chœur de musiciens et préludé à son apostolat, en enseignant à une dizaine de grands jeunes gens cette chanson de la patrie.
Mais il y a mieux encore. A la manière dont on cause, dont on rit , dont on nous entoure, il est clair que ces excellents Wa-pokomo, à nous dépeints sous des couleurs S! peu encourageantes , savent distinguer entre les diverses tribus des blancs et qu'ils paraissent nous regarder maintenant conmie leurs meilleurs amis.
Bientôt nous apprenons que ce village où nous nous sommes arrêtés par hasard, ou plutôt par force, est celui d'un homme de Ndéra, le plus beau pays du moyen Tana, dit-on. Kombo s'est étabU ici pour la culture du riz; il rassemble autour de lui toute une petite colonie de ses compatriotes, et chaque année, en cette saison, on vient du pays faire les semailles pour rentrer ensuite. Or, ces jours passés, un grand sorcier de Ndéra est venu voir ici ses champs de riz , et après une enquête minutieuse qu'il nous fait subir sans en avoir trop l'air, le brave homme reste convaincu qu'il a mis la main sur de '< bons blancs » , et qu'il y aurait pour lui grand honneur et grand profit à nous introduire en son pays. Il va rentrer; il a une pirogue et quatre pagayeurs, dont deux sont ses fils.
Nous convenons des prix, le tout est mis a noire dis|>osition , l'accord est fait, nous partons demain.
Et voilà comme quoi le vieux Babuya , grand sorcier du diable , introduira au pays de Ndéra M^ de Courmont , grand prêtre du bon Dieu !
Il y a de ces méprises.
En avant! — Notre flotte. — (lolbanti et Ngao. — L'action de Tislam. — Ngatana. — La vie primitive. — Muina. — Entretiens philosophiques. — Nidéra : le pa}'S et la population.
Maintenant nos forces se composent de cin([ pirogues et d'un nombre suffisant de pagayeurs. Nous pouvons donc désormais nous passer des services de Shahib- Shal, Faruki et compagnie, et c'est avec un très sensible plaisir que nous le constatons.
Tout est prêt : en avant !
Mais qu'est-ce donc que ce nouveau mode de transport , si commun sur la côte occidentale , si rare en nos parages? La pirogue en question est simplement un tronc d'arbre plus ou moins léger, que les indigènes du moyen et du haut Tana abattent, qu'ils débitent, qu'ils creusent avec de petites hachettes et qu'ils mettent à l'eau. S'il y a des fentes, on les bouche avec de la boue qui se durcit contre le bois ; on met au besoin à fond de cale des feuilles de palmier ou des herbes sèches, et l'on prend position. Se coucher, s'asseoir, se lever, dormir, rêver, lire, écrire, dessiner, parler, chanter, prier, regarder le paysage, tirer des oiseaux, bAiller, s'ennuyer,
172 SUR TERRK ET El'R LEAU
on pcul loiit faire en pirogue, même chavirer, quoique de ce dernier exercice on s'absliennc généralement.
A lavant, un pagayeur est debout, muni d'une perche fourchue pour lui permettre de prendre appui sur les herbes de h» rive, sur les branches ou sur la bouc : à Tarrièrc. un autre est assis, armé d'une pagaye et d'une perche de l'éserve. Le premier donne le mouvement, l'autre le dirige.
-rY^,
Pour remonter le lleuve, on en suit toujours les rives, en ayant soin de prendre celle où le courant est le plus faible et en passant au besoin d'un boid à l'autre pour éviter les tourbillons, les embarras d'arbres et les passes difiicilcs. En descendant , un seul homme à l'arrière -sufTit pour diriger une pirogue vide ou peu chargée : il veillera â suivre le courant partout où il donne avec le plus de force, soit sur les rives, soil au milieu du lleuve. en évitant toutefois de se jeter sur les îles flottantes, les bancs de sable et les troncs d'arbres visibles ou caches qui forment parfois de véritables ccueils. Et l'on chante, cela va sans dire, on chante à tuc-tOte. on chante modérément, on chante doucement, en cluviir ou en solos ; le tout dépend des dispositions, de la fatigue, du soleil, de l'heure, des personnages. Que si d'autres pirogues
Al XANCI EBAIt ANGLAIS 171
^îcimcDl à jMtsseï', la chai»(oii s^mltaroinpl , on w «nhiu, on se demande des nouvelles, on s'insnllc aussi s'il y a lieu, el le dîalofîiie conlinuc encore quaml depuis lontflemps déjà (*u ne ^"ell^end plus. M(-mc j>r»K:«<lé vis-à-vis de ceux qui , des bords du fleuve, des \-illagcs ou dos ckaiD|>s, vous regardent passer.
Ces pirogues sont de diverïtcs dimensions : il y en a
de petites, de toutes petites, pour se promener d'un village à l'autre ou s'en aller aux chnnipn; il y eu ii do moyennes, pouvant contenir vinj,'l on Ircnic sac»; les plus grandes en portent eiiupiante, soixaiile. c|uiilrevingts, cent. Au reste on pcnl, «nrlnnl pour lieHcendre, entier deux enscmhle et les cliarger davanlngc. Clioac curieuse! la pirogue de IUmivc s'apiielle ici niu'iin et an Gabon n-mwaro, le uiênie nml, sauf l'aiticU' (pii a ilisparu chez nous; d'un antre tôle, la piroj^ne de nier porte au Zan/.ihar le nom de nifiilnii'ii, cl m Sériégandik', où l'on aime les mots court» el même écourlé», ceini do ngai , le môrac mot encore, excepté la Icrininaison.
174 SIH TEURE ET SUR L'EAU
Est-ce donc en pirogue que le père de la race noire est passé en Afrique?
Quoi qu'il en soit, nous voilà donc en pirogues, nous aussi, et nous avançons.
Depuis le Borna , la vue est la môme, sauf que les cocotiers et les manguiers ont disparu : un lleuve, large un peu plus que la Seine, coulant au plein de son lit, débordant des deux côtés , fertilisant de ses eaux limoneuses les plaines où il se déverse, jaune à faire honte au fhvus Tiheris, silencieux, puissant, passant sans un murmure entre deux rives plantureuses qui s'étendent à perle de vue sans montagne , sans colline , sans accident de terrain, plates en un mot, remarque le F. Acheul, comme une omelette de Séliman. Seulement, à l'horizon, des forets où les huflles se vautrent dans la boue et où les singes se régalent tranquillement des fruits du dattier sauvage. Mais ici, près du fleuve, les arbres sont rares : quelques palmiers à éventails, quelques sycomores, et c'est tout. Le reste est pour les grosses et larges graminées, pour les bananiers, les cannes à sucre, le riz.
Le riz, c'est la principale culture de celte région, et il se trouve qu'en ce moment tout le monde est aux champs. Quand nous passons, on suspend le travail, on se dresse sur une motte de terre, et, la pioche en main, on regarde. Je ne sais quelles réflexions intérieures inspire a ces braves gens la vue de tant de peaux blanches, trois d'un coup. Quant à nous, leur aspect nous reporte tout de suite plusieurs mille ans en arrière, jusqu^au jour où le malheureux Adam et son Eve infortunée, suant sur le premier riz jeté dans le premier sillon, étaient couverts de boue cl habillés de feuilles sèches de bananier : c'est la tenue de travail au Tana, et la preuve
AU ZAXGUEDAR ANGLAIS 175
que rien ne se perd. Du reste, nous faisons assaut de politesses, nous saluons dans la langue du pays, nous dispersons sur les deux rives nos plus agrcahics sourires, essayant de rétablir le lion renom de l'Européen, fortement comproniÎH.
Jusqu'ici, dans ce bas fleuve, nous n'avons vu aucun village important. A Kalindi , à Mrambani, à Tcbara et au-dessous, ce ne sont guère que quelques maisons isolées ou peu nombreuses, de style swahili . où habitent les esclaves des gens de Kau ou quelques indigènes plus ou moins musulmanisés, ceux qu'on ap|>ello ici les linsés , parce que, en entrant dans les rangs de l'islam, ils sont obligés de faire le sacrifice de leur belle chevelure tressée : c'est, du reste, le seul sacrifice qui leur soit demandé.
Le premier village authentique de W'a-pokomo est celui de Simikaro, on nous passons et où le mât de pavillon du sultan de \\'ito, planté récemment, domine trente ou quarante cases rondes, petites, pressées l'une contre l'autre, tout au bord du lleuve. et |>leincs de pauvres gens auxquels il semble dire : « Travaillez et payez. »
Plus loin, apparaît Tcha-Zoro, plus important, mais du même style.
Après, plus rien, rien que de grandes plaines incultes et inondées, couvertes de graminées et dont la monotonie n'est rompue ici et là que par quelques bouquets d'arbres.
no SL'H TEHRE ET SUR L'EAU
II est midi. La brise est nulle, la chaleur suiïocante, la réverbération sur Teau très vive- Plus de chants, plus de conversations :
« C'est ici, dit Dyuma après un long silence, que sombrèrent une fois les pirogues de la mission anglaise de Golbani. »
Ces mots paraissent une évocation magique. Subitement un coup de tonnerre retentit, strident, prolongé, cpouvanlablc. Les grandes herbes s'agitent, le vent vsouflle, le fleuve est pris d'un frisson étrange, l'eau clapote sous nos pirogues, tout frémit. Bientôt un bruit de charge de cavalerie se distingue au loin, il approche, il fond sur nous, et une pluie torrentielle, dense, lourde, tombant en paquets, nous inonde, rempHt nos pirogues cl U\\{ la nuit sur le lleuve, pendant que le tonnerre con- Tunio lîi-haut h rouler sa grande voix par le ciel qui s\Monil sur nos lotos et cpii semble prêt à nous écraser... l \u^ demi -heure, une heure peut-être se passe ainsi. Nous a\ aurons toujours un peu quand même, serrant la ri\o i\c ïvi's près. Car où s'arrêter? Il n'y a d'abri nulle piU'I. \ la tin, quand la pluie cesse et que le tonnerre NvM\uo au loin la retraite, nous nous retrouvons tous, m>^\N dans quoi ôlalî Tremi>és jusqu'aux moelles, les ;.vi\\j;\u^N pleines dVau, et îh^s charges i>eut-ètre abîmées •.Kvr ixM^^nus! Los moins impressionnés de tous sont ,v<^.i\o\u>, qui trouvent immédiatement im remède ^ . :;^\u ds s'anvtont, quittent leurs habits, font ..\^.v;io t\Mi ôlÔ4::ante, et k>s voilà tous à Teauî .v-.v s;r\^)7Uur, Ce remède à la Gribouille SV.-5 uiUMvss,^nt. d'autant que nos hommes ;*nn,^ îi «iVu^mor que c^ les réchauffe; mais ., a> >NM»l jviN uo^anmoins de Tcssayer poiur .-. \}x\}\ pînv qi>o jvMir nos étofTcî^ ^
AL* za?h;lebar anglais 177
docûgr nos toîkis immaculées ^ nos luisajoites cx)uleurîi MeiM»^ QDô flamboyants mouchoirs i^ou^es! adieu noa^
suceur
^< El te vermichelle pour la shoupe! » ajoute Sélimaa ^n soupirant .
Aisisi mouillés^ transis et fiévreux > à quatre heures et demie nous apercevons à notice gauche une maison ile forme européenne, blanchie h la chaux et couverte eu feuiUes de tôle galvanisée : cVst la mission anglaise de Golbanti ou Bora-Bini. Nous descendons.
Le directeur de la station, M. llowo, est en ce moment à Lamu. En son absence j'avais été reçu Taulre jour, et nous sommes tous accueillis de m^me aujoui^ d'huiavec la meilleure grâce par le calêclùsle Tchakalla.
Cette mission, œuvre dos méthodistes libres, {Unxi le premier envoyé fut en ces pays le révérend \\ aLelield, en 18G2,a été établie par le révérend lloughton en ISSIi. Il y avait alors à Golbanti un n()nd)re assez eonsidérablo de Gallas, chasseurs cl surtout pasteurs. Mais bientc^t les terribles Massaï, qui regardent comme devant leur appartenir tout le bétail de leurs voisins, fondirent sur ces Gallas, en tuèrent une cinquantaine, dispersèrent les autres, enlevèrent les bœufs, brûlèrent les eases, el dans une seconde incursion massacrèrent M. Iloughton et sa femme. Plus tard, la mission a été reprise par le réve^rend During, un noir de Sicrra-Leone, énergi(pie et intelligent, qui a bâti la maison actuelle, mais (pii n^i pu réunir de nouveau qu'un nond)re fort lestreint de Gallas.
Nous dressons nos lentes près du village, liés heureux de trouver du moins un endroit où le llcuve ne s'épanche pas et où nous pourrons sécher nos uialheureuses étoffes. Le lendemain, en effet, lious les éteiidons
i7« SIR TERBE ET SUE L'EAl
toutes : on dirait une lessive générale. Hélas! Forage les a singulièiement éprouvées, mais pas au point cependant de les mettre hors d'usage, et deux ou trois hetires passées au grand soleil d'Afrique ont en partie réparé' les outrages de la veille.
Nous sommes au 8 décembre , un dimanche , fête de llmmaculée Conception. Et si quelque méthodiste libre s'était rencontré là vers six heures du matin pour nous demander ce que nous y trouvions de plus remarquable, M^ de Courmont aurait pu réj>ondre à son tour : « C'est de m'y voir. C'est d'y avoir été appelé à offrir à Dieu , sous l'invocation de l'Inmiaculée . le sacrifice que Jésus a fait, que les Apôtres nous ont transmis, que les évêques ont gardé, que les prêtres, selon la parole antique de Malachie, ont partout répandu dans le monde, et que vous n'avez plus, w
Eh bien î oui . c'est là une des grandes tristesses du missionnaire catholique. Partout où il va porter le nom de Jésus-Christ, dans les cinq parties du globe, comme c'est l'ordre, il faut qu'il trouve un autre envoyé, qui dit parler au nom du même Sauveur, et qui proleste !
V^oici devant nous, clu-étiens de Rome, de Londres et de Moscou , voici un peu plus de huit cents miUions d*hommes qui ne connaissent rien, après dix-huit siècles passéi», du plus grand fait qui se soit accompli sur la terre, du fait en comparaison duquel tous les autres ne sont que des jeifx d'enfants, du fait qui intéresse au plus haut point non pas leurs vies, ce qui serait déjà beaucoup, maiB leur éternité. Nous sommes d'accord sur ce point que le Rédempteur est venu pour eux conmie pour et que nous avons le strict devoir de les en avertir. bien! pourquoi faut-il que, partant de là, il y ait
ensuite parmi nous tant de voix discordantes, tant d'efforts perdus, tant de niéprises entretenues volontairement, tant de mouvement, tant d'énergie, tant de souffrances, de voyages, de privations, de travaux, d'intelligence, de zclc et d'argent dépensés en deliors de l'Unité contre ri'nité? Les Apôtres étaient catholiques, leurs successeurs rétaient comme eux; les évëcpies de Rome, dit-on. le sont encore. C'est à ceux qui ont commencé k ne plus l'être de commencer à le redevenir : ne le verront-ils donc jamais, ou, l'ayant vu, persîsteront-ils toujours à ne pas l'avouer?
Hélas! lecteurs, mon petit sermon ne vous dira rien de nouveau, n'est-ce pas? Et puisqu'il est inutile, autant partir ensemble pour Xgao.
C'est ce que nous faisons le lendemain , par un temps chargé de nuages gros comme des montagnes, mais qui se contentent de nous elVrayer sans nous écraser de leurs masses.
Le paysage n'est plus le môme.
D'abord, à Colbanti, le terrain s'élève un peu, et les arbres qui entourent la mission ont un aspect rigide et désolé qui surprend. De là à Malindi on peut en effet aller à pied sur le sol ferme et souvent desséché au point que le manque d'eau est l'un des inconvénients de ce trajet, qui demande quatre journées de caravane.
Sur les bords du ileuve, les grandes herbes ont disparu pour faire place h des forêts oii tous les tons du vert sont disposes comme dans des bouquets énormes, rehaussés de convolvulus k fleurs rouges. Ici et là un arbre sec sort ses pauvres grands bras par-dessous les draperies des lianes; plus bas, des branches baignent dans l'eau leur richesse exubérante, et au-dessous le fleuve s'épanche. Par endroits, on distingue un courant :
180 SLR TERRE ET SUR UEAU
c'est Tcau du Shaka->Babu, situé près d'ici, un lac qui sort du Tana et qui y retourne.
Voici Ngao.
Laissant le village à gauche et en face , nous allons nous établir sur la rive droite, qui est abandonnée et où nous recevons bientôt la visite de M. Weber, chef de la mission luthérienne allemande fondée ici sous la protection équivoque du sultan de Wito; visite aussi de plusieurs A\'a-pokomo de Xgao et de quelques Gallas résidant sur la rive droite, près du Shaka-Babu. C'est parmi eux que se trouve le chef actuel de toute leur tribu, Dadi-^bba-Dada : il possède encore de beaux troupeaux, malgKé les pertes qu'il a eu à subir de la part des Massai et des Somalis. Mais ce pauvre peuple, si intéressant pourtant , est bien tombé , et on ne voit guère comment il se relèvera.
La journée est bonne, bonne surtout pour le F. Acheul, qui se fait pécheur à la ligne et qui réussit à sortir de Teàu trois gros poissons noirs et barbus, du genre sihire. Mais combien son succès est échpsé par celui d'un enfant de Ngao, qui s'est contenté de fouiller les marais voisins avec une perche armée d'une pointe de fer^ et qui rentre courbé sous le poids de sa capture!
- Quant* à ce village de Ngao, il paraît fort d'au moins deux cent cinquante ou de trois cents cases.
Dernièrement encore il était étabh sur la rive droite , là où nous avons planté nos tentes , dans une position excellente , relativement élevée , saine , et que les crues n'atteignent jamais. Mais aussitôt que le fameux sultan de Wito put se croire libre de pressurer toutes les populations qui Fen vironnent , il contraignit ces pauvres Wa-pokomo, timides et sans ai^mes, à quitter la colline
AU ZAMiLEBAH ANGLAIS 183
OÙ ils étaient établis de temps immémorial, et à iraïuporter leurs personnes, leurs cases et leurs cultures, dans les boues de l'autre rive. Ils y sont, les malheureux, et ils y font pitié : de l'eau partout, dans leurs maisons, dans leurs rues, dans leurs champs, de l'eau et de la fange jusqu'à mi-jambe! Mais c'est là encore, à leur avis, le moindre des inconvénienls.
A chaque récolte qu'ils font , il leur faut livrer aux agents du sultan de W'îto deux cents sacs de riz, trente sacs de maïs, trente de sorgho, etc. etc., sans compter les cor\'ées, les réquisitions, les exactions, les injustices, les friponneries, les vols et les abus immoraux, ceux qu'on ne peut nommer ici, et qu'exercent tous les Swahilis (|ui jjassenl. Encore si on les protégeait contre les SomaUs, ces malheureux!
Mais précisément, toutes les fois qu'on veut des esclaves, c'est contre eux qu'on arme les Somalis. c'est contre eux qu'on les lance.
On parle beaucoup en Europe d'interdire en Afrique l'introduction des armes à feu. L'intention est excellente; seulement voici un fait qu'on oublie de remarquer : les tribus pacifiques sont généralement privées de fusils pour se défendre, mais les musulmans ne le sont et ne le seront jamais pour atlaquer, voler et exterminer les tribus pacinques.
Pourquoi?
C'est qu'il faut être plein d'égards pour ces messieurs les nmsuhuans. qui ont planté sur une si large portion du noir continent le vert drapeau du Prophète!
Ah! u l'action civilisatrice de l'islam. » dans cette partie de l'Afrique surtout, où il se trouve en face d'une race simple, faible et désarmée, j'invite à venir la voir de leurs yeux tous ces grands penseurs d'Europe (fui,
fatigués du christianisme, se tournent avec affection vers la morale de Mohammed !
Au-dessus du Ngao, la végétation plantureuse que nous avions déjà remarquée depuis Golbanti continue : bois de sycomores et d'acacias , où la nature est abandonnée à son inspiration ; champs de cannes et de bananiers, où la main de Thomme a travaillé.
Mais voici qui est superbe : l'entrée du Tana dans le lac Shaka-Babu.
Pas de trace d'habitants : rien que de l'eau, de grandes herbes, des arbres, des palmiers, des oiseaux, des buffles, une série de paysages tout africains qu'on esquisse en passant, mais dont il n'est pas possible de rendre la sauvage grandeur. Ce borassus, en particulier, qui forme ici des forêts entières, est splendide avec sa colonne droite et renflée vers le haut, qui se détache en blanc sur la sombre veixlure des sous-bois , avec sa têle puissante , avec le bruit éclatant comme une fanfare que la brise soulève dans Ténorme éventail de ses feuilles.
Plus haut reparaissent les bois de sycomores, et c'est sous Fun d eux que tout à coup se révèle à nous le frais village de Marfano.
Nous y couchons, el le lendemain nous reprenons notre voyage.
Mais ici Taspect n'est plus le même : des deux côtés , c'est le déserl , c'est-à-dire des steppes immenses inhabitées et sans eau, mais couvertes d'herbes plus ou moins hautes, plantées d arbres tpop espacés généralement pour former des forêts, peuplées de gibier et parcourues par quelques nomades, Somalis, Gallas et Waboni , chasseurs ou voleurs.
Là, dans une halte que nous nous accordons pom* courir après un troupeau d'antilopes, nous faisons la
rencontre de deux Somalis du docteur Peters, deux courriers qu'il envoie à la côte. Déjà, îi Golbanti, un chasseur galla, qui revenait des parages oîi se trouvait le voyageur allemand, nous avait dît qu'il avait dû se battre à cause d'un dilîérend survenu entre sa caravane et ses voisins, mais qu'il était sorti de l'affaire sain et sauf. Ces deux hommes confirment la nouvelle et ajoutent que l'expédition a quitic Odo Boro-Rova, sur le fleuve, pour se portera l'ouest, vers une direction lointaine et inconnue. Le but est évidemment d'atteindre le Nyanza et les pays qu'il baigne.
Voici Mikohéni, le premier village de Xgatana, pays fertile, cultivé et peuplé. Rien d'intéressant comme ces petits villages qui s'étalent librement à l'ombre des sycomores et des bananiers, et comme la vie y parait simple, bonne, primitive, exempte de ce surmenage cnervani qu'amènent les excès de notre ci\-ilisation faussée! Ici personne ne se pend, quoiqu'on ne manque point de cordes; personne ne se noie, quoique l'eau coule à pleins bords; persoime ne devient fou furieux, ])ersonne ne découpe le cadavre de son prochain pour en cacher les restes dans une malle, personne ne meurt de faim, personne ne souffre du (leliriiim Iremens. V nechose manque: la vérité religieuse. Mais que ces pau\Tes bonnes gens gardent le reste, ils sont heureux!
A Mikohéni, par exemple, où nous venons de descendre, que voulez-vous de mieux que ces visages largement épanouis? Aujourd'luii tout le monde est en fôte, et il est visible (|uç la question sociale ne préoccupe ici personne. Quand nous demandons la cause de tout ce mouvement : « C'est que mon plus petit se marie, » répond une vieille, toute luisante d'huile et de bonheur. En Europe, quand on procède à cet acte important, on
188 Si;n TEItRK ET SUR L'EAU
danse. Eh bien! il en est de même en Asie, en Amérique et en Océanie, il en est de même en Afrique : ce qui suffirtiit déjà pour établir une différence remarquable entre l'homme et le singe, lequel se marie sans danser. Mais, avant tout, il faut se mettre en grande toilette,
et dans ce bas et moyen Fleuve il n'y a pas de, grande toilette sans ocre rouge. Cet article est importé par les Swahilis, et nous-mêmes, si vous vous en souvenez, en avons soixante livres en réserve, non pour notre toilette, mais pour celle de nos paroissiens. On prend donc cet ocre, on le délaye avec de l'huile dans de petits Vases en terre, on le broie, on le môle, on lui donne la consistance voulue. Ce sont des femmes qui font cette préparation ; mais pendant qu'elles opèrent, d'autres se tiennent autour d'elles, chantant des refrains spéciaux et battant la terre en mesure avec une calebasse. La fête venue, hommes, femmes et enfants, de la plante des pieds à la
ai; ZA.NGl EBAll ANGLAIS
pointe des cheveux, tout le monde se peint; et c'est vraiment une vue étrange que celle d'un être humain ainsi
transfiguré, rouge, reluisant, llamhant. Mais que dire de toute une troupe se trémoussant au grand soleil dans une ronde homérique?
190 SLR TEIltlE ET SUH L'EAL
Chacun pour la circonstance s'est mis autour des reins ce qu'il a do mieux eu fait de linge, aux pîeda des
anneaux de cuivre rouge, aux poignets des bracelets, au cou des ornements de toute sorte : colliers de perles fines, colliers de coquillages, colliers de menue monnaie, insignes, broderies, pandeloques. Quand tout est prêt, il ne reste plus qu'à danser.
Alors les femmes se réunissent en groupe compact, debout, les mains levées au-dessus de la tête, frappant eu cadence et chantant, pendant que deux ou trois autres, accroupies, battent la mesure contre terre avec d'énormes calebasses vides. Au centre du groupe, la mariée. De leur côté, les hommes, conduits par un chorcge et se tenant l'un l'autre par un bout de leur pagne, la tète ornée de plumes ou de Heurs plantées dans les tresses de Icnrs cheveux, un long Ijûlon en main, se mettent en mouvement, décrivent uu long cercle et passent en fde l'un derrière l'autre devant les groupes des chanteuses, frappant du pied la terre avec un ensemble et une énergie formidables, renversant la tête, jetant en avant une poitrine énorme, luttant à qui fera. sans perdre la mesure et. j'ajouterai, la décence, les contorsions les plus extraordinaires. Un troisième groupe est là. Hélas ! c'est celui de la toute petite jeunesse et de Textrême décrépitude, qui, ne pouvant pas encore ou ne pouvant déjà plus, regarde, bouche ouverte et regards mouillés, avec une expression étrange de bonheur et de mélancolie!
^'oilà la danse du Tana : si elle vons va, lecteurs, nous avons encore du rouge...
Miiis n'en rions pas. Nous aussi, gens à peau blanche, n'avons-nous pas passé par là? Le goût de la parure et des ornements est universel. On le constate à toutes les
humaiîic. en tout >exe et à *ou: ô-,c. ;.-.::::: '.e< : :.".::i>
•ie^ >:c^]es ie^ h-rî:Lme> qui !;»:■':> ;::: ;:ev:v'-:^> >:: ^c >;L ei3roj.-vo:. . ::; re'rv-:ve Jes pvsi:.:o!-:'vj\:i:> eniv;:::. .:;;> coIlie:> «ie v>quili^i:e>. «ies incisives ^ o\:r^. vio ::^:t>, J'hyèi:v>- »Je> ^:iîTe> de fauves -ju'on ouîihit e: :uV::
o'e-- le Ti'i.'dï: r\: ]-av- ..i'Ai: :.;-:e.
j.m:.uv^:-: /î;«-.:«luinent }•.>> ii'.'U> emj'Ovrhî::' vie :v\i:v ce V';.v^^-. '\rj i.i-endre -îc i-i-ce, et >^:;s i.nn.iis rien -.i :l!X-:\ j'iiou le-* e' p^uciyeni>. riVt.iit i'uso^v. Ii:u:i'i: .:e iiire que :iO':> no^> -'''iiiiiics bien u^-'t-iL- vÎl- suivie .e ::\vëiie. iiu>-: j.«ev: cjmm'^'îe «lu lo'c v-Ul- jvu î^/mu-o. cî c'esl pouj-.j":- i non- j>i4ss-.':i> j-aitvut cu lu- viis:i::';:.-.u: que <lc- >■:• ijii«j> . Jc< jM.i:^nêes de mviiiis e: i.ies i-vMîoui^ «tîect-ie'^x, '«ù «l'antres se s.kii* crus oMic^^s ^^renijU-yer le> .i:r -•> iii'<is. les menaces, les oou]«s vie picil. le hàton et le revr.lver. Mais il est juste de dire aussi que nous iiv»*ii> il'exeellents avocats : le vieux Sv»ivier Habuya. par exemple. >v»n oncle et >es deux puv«»ns. Ainsi nous avon- trouve, je ne sais plus où. un indivivlu nommé IiiLay. qui a voulu se mettre à notre service et que nv»us avons enijai^é. A Muina. nous passons par son villa;;e. Au>>ilôt qu'il est siijnalc. son père accourt, sa mère aus^i. son i^^-and frère, ses petites sœurs, ses oncles, ses tantes, ses neveux, ses nièces, ses cousins, .>es cousines, sa malheureuse liancêe. dont les pleurs, ;<jos comme des pois, glissent sur la teinture nni^e dont toute sa per>onne est ornée ;
' Ah! pauvre Iribay. où es-tu tombé? ■
i\)\ SLU TERRK ET SUR L'EAU
A celle exclaiiialion lamentable, de nos cinq pirogues sorl en réponse un formidable éclat de rire. Et quand le calme s'est h peu près rétabli , nos hommes expliquent tous ensemble comme quoi il faut être bêle à manfrer de riierbe pour ne i)as savoir que TEurope est un grand village, dont les dilTérents quartiers sont habités par dilTérenles tribus. Et de même qu'ici il y a, par exemple, les Somalis ipii sont des brigands, et les Wa-Pokomo qui sont de braves gens, de même en Europe il y a des civilisés et des sauvages.
u Quant a ceux-ci, ajoute solennellement Babuya en nous montrant d'un air protecteur, sauf leur peau qui est très belle, leur linge qui est beaucoup trop long, et leur coilTure qui est ridicule, on dirait de vrais Pokomos... Votre Iribay? Mais ne voyez-vous pas qu'il est déjà devenu gros et gras comme un bourdon? De sorte que... »^
Ce dernier argument est une allusion bienveillante aux longues conversations que nous avons tous les jours avec le vieux sorcier et aux interrogatoires malins qu'il nous fait subir, 11 est évident que nous sommes étudiés: nous le sentons, et agissons en conséquence- Nos ancêtres, eux aussi, aimaient h peindre leur corps et a se tatouer, ^ Mette/.-Iui dans la main ces couleurs pour se peindre, atin qu'il brille d'un beau rouge au pays des âmes. ^^ dit Schiller dans le chant funèbre de Nadivsis '. Et c'est la seule manière d'expliquer la présence dans les cavernes anciennement habitées de matières colorantes, comme l'ocre et le bleu. En d'autres termes, quelle différence y a-t-il entre les tribus de la Seine et celles du Tana? (Vest sans doute. rciK^ndraient
AI ZANGl.EBAR ANtiLAlS \U:\
nos Wa-Pokomo, que chez les Séquanais les bons usages s'en vont. Mais attendez : ils ont commencé par le rouiçe, ils V reviendront.
Il nous faut un jour entier pour remonter tout le Xgatana : c'est le dernier pays qui ait accepté autrefois le pavillon du sultan de Zanzibar, et aujourd'hui celui du sultan de AVito.
Au-dessus, c'est-à-dire à partir du Muina, plus de drapeau flottant sur les villages, plus de tributs, plus de réquisitions, plus de corvées, liberté pour les indigènes d'habiter oii ils veulent , quoique en fait ils demeurent presque toujours sur la rive droite afin de mettre le fleuve entre eux et les Somalis. Dès lors aussi le caractère n'est plus le même, et tandis (jue les MaUiiini (habitants d'en bas; paraissent de longue date façonnés à toutes les servitudes, les indigènes du moyen et du haut fleuve savent se défendre contre l'invasion et l'oppression.
Quant au pays même de Muina, il offre un autre contraste avec ceux que nous venons de (juitter : les rives, plus élevées, sont aussi plus désertes; les arLres ont une plus maigre apparence; les habitants sont plus rares. A onze heures, nous arrivons k Munvuni (au sel^, pu nous sommes bien reçus par le chef du pays, homme sans prétention, (|ue nous trouvons occupé a faire un panier de pêche k l'ombre d'un arbre.
Du reste, il devient de ])lus en j)lus clair que tous les épouvantails cju'agitaient devant nous les Swahilis de Wito, de Kau et d'ailleurs, étaient destinés à nous empêcher de l'cmonter le fleuve. Ils ne veulent pas, — l'un d'eux nous le disait d'ailleurs naïvement , - que les Européens voient de trop près ce qui se i)asse j)ar Ik.
« Auljcfois, ajoutait-il, nous pouvions faire chez les
19() SLR TERRE ET SLR L'EAU
Wa-Pokomo tout ce que nous voulions. Eh bien ! aujourd'hui, si Ton veut des pirogues, des pagayeurs, des guides, des vivres, savez- vous que ces sauvages commencent à demander qu'on les paye? »
« Manges-tu du cochon? me demandait hier Babuya.
— Certainement.
— Alors tu n'es pas musulman?
— 'Non.
— Ah! tant mieux; car si tu avais clé musulman... Mais comme cela tu manges du cochon?
— Mais oui.
— Alors le musulman t'appelle Kafîri, tout comme moi?
— C'est possible. Mais je réponds au musulman que le Kiifiri, c'est lui. Car, Babuya, en disant que Dieu a créé de mauvaises bêtes, le musulman insulte Dieu. En disant que Dieu lui permet de voler les hommes de l'intérieur, de les faire travailler comme des ânes et de les vendre comme des chèvres, le musulman insulte Dieu. En disant que Dieu l'autorise à vivre comme un vieux buffle avec son troupeau de bufflonnes, le musulman insulte Dieu.
— C'est exàclemeiit ce que nous disons : la viande est la viande... Tu manges aussi de l'hippopotame?
— Oui.
— Et du crocodile?
. — Il n'y a pas de mal à cela.
— Et si la bête est égorgée, tu la manges?.
— Oui.
— Sicile est tuée sans avoir été égorgée, tu la manges?
— Oui.
— Et si elle est crevée de crevaison, tii la manges?
— Hum!... Dame... Si elle sent forl,... fort...
Ai; ZANGUEBAH ANGLAIS 197
— C'est curieux comme vous êtes déjà civilisés ! Vous mangez tout comme nous, W^a-Pokomo : le cochon, le crocodile, les lézards, la viande égorgée, la viande tuée, la viajide morte. Tout comme nous !... Et dans ton pays il y a aussi un lleuvc?
— Il y en a plus de cent.
— Est-ce que la mère a une pirogue? »
Ici je deviens tout perplexe; car enfin, il n'y a pas à dire, ma mère n'a pas de pirogue. J'avise Séliman et lui dis bien haut de veiller à ce (pie le bouillon ne sente pas la fumée; ce qui délermine Babuya, oubliant la pirogue, à me faire une aulre cpieslion :
« On plante beaucoup de riz chez toi?
— \on.
— Ah! c'est un Irisle pays. Qu'est-ce qu'on peut manger? du maïs?
— Ni riz, ni maïs. Il y en a bien; mais on n'en veut pas. On a d'autres grains bien meilleurs, et des légumes, et des fruits, et du lait, et de grands troupeaux de toutes sortes de bétes...
— C'est égal, (piand on n'a pas de riz... A propos, est-ce (pie le sultan des blancs est encore un Arabe?
— Un Arabe?
— Oui. Ce sont les musulmans qui nous l'ont dit.
— Jamais le sultan des blancs ne fut un Arabe! D'abord, chez les blancs, il y a plusieurs sultans; chaque iribu a le sien. Et le moindre de tous, s'il voulait, se ferait laver les pieds par tous les sultans des Arabes.
- Vrai?... Mais d'où viennent les Arabes? »
Excellente question qui me permet d'entamer un long
monologue où j'explique l'existence de Dieu, la création
du monde, l'origine de l'homme, la dispersion des peuples
"qui ne furent d'abord qu'une famille ayant la môme
h»8 SIR TKRRE ET SLR LEAL
dovance et le même ciille, mais dont plusieurs descendanls. en s'éloijjnanl peu à peu de leur berceau, ont oublié bien des choses.
Et c'est précisément pour les rappeler, dîs-je en linissant, que nous, nous venons aujourd'hui sur ton fleuve.
Le vieux sorcier a écouté avec beaucoup d'intérêt. J'attends sa réplique.
C'est l»ien aimable a toi. dit-il. d'avouer que ta mère et la mienne, au fond, sont deux sit-urs. Moi. je n'en s;\is rien. Ouanl à Dieu, qui existe et qui nous voit, ceci est vrai. Maintenant pour ce qui est de mourir, les \Va- Prikomo meurent aussi: et sous ce rapf^^jrt. c'est encore exactement comme viius. Seulement nous. l>ieu nous aime Ini-aucoup : une fois morts, il nous laisse complètement tranquilles, et nous ne revenons jamais...
— Mais, dis-je. m un Pokomo fait de j^ran î> ciimes et meurt en cet état, qu'est-ce que r>ieu en fait.*
— Je n'en s;iis rien : que veu.\-tu qu'il en fasse?
— Ainsi après la mort il n'y a pas de diîîérence entre un Pok «mo qui n*a jamais fait que du bien et un Pokomo ^^ui a tué s*:':: j^re et sa mère?
— Ah! :.i:t le vieiix Babuva en me kinv\c:Ut un re^jt^r^l de ses pe:::s yeux jv-intus. je voudnvis bien voir un de mes eniVvnis qui :i:er.\iî s-jn pi.re et s^i merci
E: L coiiveisàtioii c-n:iiiue ainsi. ^ tr.-ver> :a philos-:-phie. l'ex-'-noniie }V'li:ique et s*:\:u:Ie. la ^nt^:*îoi^ie, v:'es:-d-iire à :r.-vers le catéchisme, qui es: ::u: cxb.
N:us e:. eù.r.s là de notre conv ers.-: ::-::. î^r^sque souujiirL x.-.ai::-.:: viei:: y coujxt cou::.
M:n frCi^ Acheui î\\ ;ué 4::\^sse .>. ;a;..: .
Ai: ZAXGUEBAH ANGLAIS 19î)
triste, moi qui n'a pas conné que vous mange point la canaille,... et moi Fa fait soupe avec. »
On court à la marmite , où l'on découvre aussitcM les
formes d'un magnifique canard. Et comme Séliman avait
trouvé des œufs dans le corps de la bête, il avait jugé
. que c'était une « féminelle » , et par conséquent une
« canaille » !
Aujourd'hui samedi, li décembre, Babuya se lève tout rayonnant : c'est que nous devons arriver à Xdéra, son illustre pays. Mais il pense que l'on ne peut y paraître décemment sans nous faire annoncer au préalable aux deux chefs qui le gouvernent et qu'il appelle modestement sultans. Il demande en consé(iuence à prendre les devants pour les prévenir de notre arrivée, leur dire ({ui nous sommes et « leur mettre en tcte de bonnes pensées ». L'idée n'est pas mauvaise, et Babuya s'en va.
Ce pays de Xdéra, dont on nous a beaucoup parlé sur le fleuve, présente en effet un aspect caractéristique : il est plus fertile ({ue les autres, plus travaillé et plus habité; la population paraît industrieuse, devient facilement famihère, a visiblement une haute idée d'ellemême, professe un mépris profond pour les Malatini, ou Wa-Pokomo d'en bas, avec lesquels elle ne s'allie jamais par mariages, se déclare indépendante et professe ne rien craindre ni des Somalis, ni des Swahilis, ni des Arabes. Hommes et femmes sont bien habillés, usent peu de rouge, portent des ornements de bon goût. On devine partout un air d'aisance. Les enfants, hardis comme des pierrots, mais beaucoup moins vêtus, nous entourent toute la journée, pendant que se renouvelle la foule des jeunes, des entre-deux et des vieux. Nous nous sommes promis de pousser la patience jusqu'aux limites extrêmes, et jamais résolution ne fut plus pratique.
jiH) srn TKiuu: et suk i;kau
(^>u\mi se liijuro une procession de petits enfanls venant l'un a|)ivs Tautre, après révérence, nous prendre par le menton et luuis débiter ce discours soigneusement pré-
•V Mon vieux, je te dis ceci, que je désire une chaînette, une clochette et un miroir, >•
I.c pire lie TalTaire, c'est qu'il est presque impossible de résister à tant île i^^entillesses; on se sent touché, on doïuio, et la pnn isiiMi s'épuise. Mais il faut ajouter que chacun revient bientôt après apporter aussi son cadeau: une man^iue, un anana>. un peu de farine, un poulet...
Quant aux cultures régulières, on trouve du maïs, des haricots, des patates, la canne à sucre. la banane, des citroiîillcs. île iirosses calebasses, un peu de riz. presque l^as de sorjiho ni ilc manioc. Quelques maniruiers commencent à ombrager les champs. On plante aus>i du tabac quvMi prépare, qu'oii chique, qu'on pri>e. et mi |vu de ricin dont on extrait Thuile pour se frotter la jvau. Toutes ces plantations boixlent le lleuve: mais comme les ilotours en sont ici parîiciîiièroment nombîXMîx. les tcnx^s cidîiwtbles s^Mit on ijrande quantité, el Kv<;;v:oz3p r<stc:îî cîîcoïx* iîîiVcujHVs.
V.^ e: i^., d.ras la j^îaino, s'clancenl dos*i;bîx^> éléir^mls. qr*: v,=j^r'o".icv/, o s*\ mcprtîîdrx^ . par le jv^rî eî le feui!îaco. :.. s trembles -.i*K-:.v]H?. AîîîevArs se dressent des :orè:s \ ior^os ,îr.x ,-.rb:vs dr. i:>, prx-sscs rr.n Cv»ntre r,-.;::rc. s,::v:V>o> : .^:i •« ici îVspriî do les ro>j-oo:or dans ! ;:: *î ,::-:-sor ios pnis îxMiOs puvos yov.r or* ra^-rc- dos vô.v;;v,os. Kn dosss.v,:>. c'est ici ;::i :^-.v":s iVhorî-c-s vcrlos;
i-. , ,.*, >i , v.'.,\<.T. tîO .Cl:..4i.> ><\ iio L,:.0 .'.4li«i> 4k:
I T'k*"" .*i'^*''i * ■?•/■ ~"^' ' r~*-^f" *-■•»• .-V T-'-fi' • ^%r'^T'"Y '♦s»" ■^^»■- *■*•■■ ■" ■* ." --— ^- •»"■ "Tk "••^
AU ZAN(;i:EiiAii an(;lais io:i
mystérieux, une solitude innnense. On s'cii^^a^c sous ar. couvert d'épaisse verdure, on uiarclir, on avîuirr, on s'oublie; mais bientôt des cris d'oiseaux inconnns (pTon ne voit pas, mais (jui, eux, vous ont apercjus, des bandes de singes qui se i)oursuivenl , parfois un Irouprau dr. buffles qui passent en froissant les broussailles, (U'm traces d'éléphants ou de rhinocéros vous rappcllml (ont à coup que vous êtes au cenire de TAfriqur cl que, si vous n'avez pas à craindre; les pièges ii loups des eliasses gardées de votre pays, vous pourrie/, eourir en vos j>ro menades solitaires d'autres dangers qui h-s valent.
Ces forêts, ou restes de forets, s'élèvent ;jii bord du fleuve, au nombre de einq ou six peul-élie, dans le Ndéra. Mais â me-ure qu'on avanee dan-> le-, leires. à droite comme à ganebe. Ir-» arbre- de%iennenl plus petits. plu> maiirre^. plu-; loidu-;. pbj-, rai'-, 'l biejjiof vou< vou> relioijve/ d^iu- ee-, ;.Mander -oli^'id^T bei beu>es. entrecoupée- de boi-, . o«j 1er fr'>'jpe;jij/ tU: bêle-, pai.s>ent libremenl <:'jsiiiuf: en !e<jr- A'jii/^i.ii^:; îé.//./-.
La tent<ition e-^t î;op fo/*e poM je 1 . \'ii*«jj. h de* le premi':;- jo'ii . u' i^^'ér j.^j i^- de.>. i/.- d^: I/>ji,»j'.a -/:-, ami*«. Il '^h:\ e:i e.\pé'i.^o:- e* ;ei/?e q. <«;•;'■ be'j/e-. aprê- <îve/ ^j^;,\ ;;:;;:;'>- ;::/.. o;/':- q.;.*;< j/i:'.îr.r eV ^e
*^oi -« "C - J ;•,..■,,. • • - .' '^ , j .^,
de 7 vi v:.
iL{)\ SUH TEHRK ET SUR L'EAU
de certaines villes de France? C'est le soir. Les tentes, les cirques, les baraques des marchands, les étalages de toutes sortes, en pleins champs; une foule compacte d'hommes, de femmes et d'enfants causant, riant, discutant, circulant; des types étranges venus de partout; de grands feux, tout pleins de joie, près desquels grillent, rôtissent et brûlent des monceaux de viande sur des monceaux de bois; une odeur immense de cuisine en plein air; des rondes ici, là des concerts, et plus loin des cris, des éclats de voix, des rires prolongés, des aspirations gloutonnes, un débordement de vie sauvage où l'atavisme reprend ses droits : c'est la foire populaire, et c'est notre campement, avec cette différence seulement que les paysans d'alentour ce sont eux, et les bohémiens c'est nous-
Le lendemain, changement de scène. Nous apprenons que le premier sultan de Ndéra, Xifé, est parti depuis quelques jours : il a pris sa pirogue, son fusil, sa femme et son tils, et s'en est allé dans le haut lleuve chercher de Tivoire. Quand reviendra-t-il? Nul ne le sait.
Que faire? A sa place nous avons le vice -président Balisa wa-Didda : on dit qu'il est loin de valoir son illustre premier: mais, tel qu'il est, il faut le prendre. Voici donc qu'il nous arrive, drapé sans prétention dans un linçe sale, l'air souriant, la bouche de travei^, une chique de tabac contre Tunique molaire qui orne sa mâchoire de gauche. Saints, compliments et cadeaux réciproques. Mais lorsque nous cherchons h parler affaires, tous les arijuments de Balisa reviennent k ce refrain :
u On ne traite pas chose sérieuse aux champs: venez à la capitale du Ndén^, venez k Kozi, et nous jvirlerons. »•
En conséquence, nous nous trans|x>rlons le jour sui-
^200 Sril TKRUE KT SI » L'KAU
iVcsl un village (reiiviron cent cinquante ou deux cents cases, inipoiianl pour ces pays peu habités, sur la l'ive droite, adossé à une forêt et fortifié d'une estacade solide en vue des attaques des Somalis. Tout au bout, une grande case sert de dortoir aux enfants; une sorte de hangar, près ducjuel on creuse en ce moment une longue pirogue, réunit les jeunes gens et les hommes; sous un autre toit de feuilles de palmier, supporté par des poteaux, s'assemblent les anciens : c'est un endroit réservé. Enfin, devant le fleuve, un espace assez large , où sèchent depuis plusieurs mois une dizaine de tètes de bullles, nous est offert pour dresser nos tentes et établir notre campement. La population, travaillée par Babuya et sous riniluence de la renommée coni[uise par les clochettes, les chciHieftes, les miroirs, les hameçons, les boutons, les mouchoirs et les quartiers d'antilopes, la population nous est visiblement sympathique. Toute la journée, les visites se renouvellent, les cadeaux aflluent, les invitations se succèdent; soir et matin les enfants viennent nous chercher pour faire la tournée du village et voir les malades. Les jeunes gens composent surtout la compagnie du F. Acheul, qu'ils pressent d'aller tuer des antilopes aux beaux endroits qu'ils lui montreront. Pour moi , on m'a fait l'honneur de m'admettre au conseil des anciens, au sénat; ce qui jamais ne me serait arrivé dans ma patrie. Et quant à Mp*" de Courmont, considéré comme le grand des grands , il réunit de son côté une société choisie qui ne le quitte jamais. C'est à lui ({ue cette confidence est faite :
a A Ndéra, la loi ne permet à aucun étranger de se fixer dans le pays. Autrefois les Arabes sont venus pour mettre ici leur pavillon, les Swahilis sont venus, des Européens même sont venus : on n'a voulu de personne.
ai: ZA.\t;rK»A» anglais i07
Mais maintenant voilà (|ue vous venez, e( lous les avis sont changes. Restez avec nous. ■•
Le soir de ces ouvertures, Balisa vient me prendre, me conduit dans sa case, me présenle M'"*" lialisa. introduit son confident Komoro. me fait asseoir, prend une
chique, tousse, crache, se gratte le bout du nez : signes adoptés par toute res|)Èce humaine pour annoncer qu'on va produire quelque chose de peu commun.
II C'est ici la grande ville de Kozi, » soupire à la fin Balisa.
Je réponds que IkKÏessus je suis de son avis.
« Et c'est moi le chef, ajoule-t-il, puisque l'autre n'cat pas là. Tout ce que lu veux, il faut me le demander; tout ce que tu penses, il faut me le dire. De quelle tribu es-tu?
i(W SLR TERUK HT SUR L'EAU
— Nous sommes Français.
— Farança. Jusqu'à prcseul, nous n'avions vu que deux Dalclii (Allemands;, (jui nous ont envoyé des coups de pistolet qui tourne, et un Xj^reza < Anglais . , qui nous a donne de Targent. Toi, qu'est-ce que lu apportes?
— Nous, nous voyageons. Figure- toi que des Wa- Pokomo viennent chez nous pour nous voir et nous montrer ce qu'ils ont de bon, comme des bananes, par exemple; eh bien! c'est ainsi que nous, nous venons chez les W'a-Pokomo.
— C'est ton gouvernement qui t'envoie?
— Non. Nous sonmies venus de nous-mêmes. Nous avons lu que sur un lleuve de ce pays il y a de braves uens • et nous nous sommes dit : << Allons les voir, et ^^ s'ils veulent que nous leur apprenions tout ce que nous Ki savons, nous resterons chez eux. »
— Tu as un pavillon?
— Notre tribu a certainement un pavillon, et pour un pavillon, c'est un beau pavillon. Mais nous, ce n'est pas notre alVaire de planter des drapeaux dans le monde.
— Ecoute. Nous apprenons tous les jours du nouveau. Une année on nous dit : Cette eau qui coule est aux Arabes; une autre année on nous dit : Non, elle est aux Swahilis. Dernièrement on a dit : Maintenant elle est aux Allemands: d'autres ont dit : Elle est aux Anglais. El vous, qu'est-ce que vous en j>ensez, de celle eau: car, nous, pauvres A\'a-Pokomo, nous ne savons à quoi nous en lenir : d'autant que les liallas disent aussi que cette eau leur ai^jxirtient. et les Somalis. à leur tour, allirmenl qu'elle est à eux..- Et vous?
— Nous, nous |H?nsons que cet le eau qui o<nile est un cheuiiu que Oieu a fait : o'osl lui ijui Ta ouvert • et tous
AU ZANGLEEAH ANCLAtS 209
ses enfants ont le droit d'y passer. Quant aux rives, elles a pp.! I- tiennent à celui qui les cultive.
— Et si moi j'allais dans ton pays?
— Ab ! si tu venais ! Ma mère tuerait un bœuf et ferait une poêle de bouillie grande comme ta case.
— Tu achetés de l'ivoire?
— Non.
— Ah! tu n'as pas de quoi?
— Ce n'est pas notre affaire. Notre affaire à nous, — écoute-moi bien, Halisa, car je ne suis ni Arabe, ni Swahili, ni Somali : ce que je dis, c'est juste ce que je pense. Mon cn-ur est ouvert tout grand, et je veux que lu voies ce qu'il y a au fond. — Notre affaire à nous, la voici. Nous sommes des blancs, mais il y a des blancs de plus d'une sorte : Il y en a qui voyagent pour voir et raconter ensuite à leurs frères ce qu'ils ont vu, cela les amuse; il y en a qui voyagent pour chasser, cela les intéresse; il y en a qui voyagent pour faire du commerce, cela les enrichit; et il y en a enfin qui voyagent pour instruire les noirs et leur faire du bien : or ceci, Balisa, c'est notre métier.
.< Les Wa-l'oliomo sont bons et intelligents, mais il y a beaucoup de choses qu'ils ne connaissent pas et que nous connaissons; s'ils les savaient, ils seraient encore meilleurs. Nous venons les leur apprendre. S'ils nous désirent, nous resterons avec eux; s'ils ne nous veulent pas, nous irons ailleurs, et ils ne nous auront point, et ils n'apprendi'Ont rien, et leur pays deviendra ce qu'il pourra. Regarde au sud. Toutes les tribus de par là nous connaissent; nous avons bâti dans bien des endroits, mais non partout, et celles où nous ne sommes point encore établis nous appellent à grands cris. Nous soignons leurs malades, nous leur apprenons à écrire leurs
pensées et a lire celles des autres, nous instruisons tout le monde, nous montrons la manière de faire toutes sortes de travaux; par- dessus tout, nous enseignons le moyen irclre heureux pendant la vie, et d'aller au ciel après la mort. Voilà notre affaire, voilà le fond de mon cceur.
— Toul ce (jue lu viens de dire, reprit Balisa, on me Tavail dit. Tes discours se suivent bien; on n'y voit ni conlradiclion, ni différence, ni embarras. C'est une [>rcuve (juc lu penses comme tu parles. Eh bien! écoutemoi à mon tour, car je ne suis ni Arabe, ni Swahili, ni Somali : ce (jue je dis, c'est ce que je crois. Mon cœur est ouvert tout i^rand, et je veux que tu voies ce qu'il y a au foml. Nous sommes tous comme cela, nous autres, Wa-Pokomo. Eh bieni tu devrais rester avec nous pour planter dos bananiers. Tu bâtirais ta case, tu ferais partie du conseil, tu nous aiderais à repousser les Somalis, lu forais venir de beaux linges, et quand tu tuerais une antilope, tu m'en donnerais la moitié.
« Ainsi chaipie chose resterait à sa place. Car u'as-tu pas remarqué que les poi>sons n'habitent que dans Toau: que les oiseaux gagnent leur nourriture par les champs: que les singes fri|X)nnenl partout: que les Swahilis font le commerce : que le^s Gallas ont des troul>oaux : que les Waboni vivent de chasse ? Dieu Ta voulu ainsi. Eh bien! nous. Wa-Pokomo. Dieu nous a faits jxMir travailler la terre. Vous, Dieu vous a faits pour lire, as-tu dit, c'est bien: mais moi, jamais je ne pourrai lire : Dieu ne Ta j>as voulu. Jamais! jamais! .^
Voilà en elTet le fond du sac de l^lisa, ou, si Ton veut, voilà le fond de son cœur : <^ Jama:> je ne pourrai lire! »> Aussi, dès qu'il a Uché celle grosse difficulté, éprouvent "il le besoin do s'e^i^suyer le front cl de cracher
AU ZANGUEBAn ANGLAIS 213
par-dessus l't'paule de M'"" Balisa, qui , accroupie en travers de la porte, prodigue ses soins maternels à son petit dernier. Je mets en mouvement tous les ressorts de l'art oratoire îi ma disposition pour convaincre et persuader mon honorable préopinant (|ue nous ne voulons rien imposer; que ceux qui désirent venir à notre tente ou k notre case pour travailler, causer, rire, jouer, lire et apprendre tout ce que nous savons, peuvent y venir en toute liberté et s'en aller de même.
C'est ce que les' enfants et les jeunes gens de Ko/.i font tous les jours, et parmi eux il n'en est pas de plus fidèle que son propre fils, Koya, qui nous suit partout et qui lit déjà. Mais le vieux mord sa chique en répétant de plus belle :
« Jamais je ne pourrai lire. »
Et i! ajoute :
K Quant au reste , les haliitants de Ndéra seraient tristes si vous nous quittiez maintenant pour ailleurs : vous ne trouverez pas un seul homme pour vous pagayer plus haut ni plus bas. Restez ici. La terre? on vous en donnera. "Des planches pour bâtir à votre manière? prenez nos forêts. Des vivres? regardez nos champs. Seulement je suis Balisa, et Nifé est Nifé. Nifé n'est pas lici. Pendant que l'im de vous restera pour montrer que "vous ne nous quittez pas, qu'un autre aille, s'il le veut, chercher Nifé. Si vous le trouvez, c'est bien; si vous ne le trouvez pas, c'est encore bien; car le conseil des anciens reste ici, et nous nous arrangerons.
<( J'ai fini. Va dire toutes ces choses au grand maître , mais surtout n'oublie pas de le prévenir que je ne pourrai jamais lire, jamais! »
C'est égal, j'ai fait une lourde bévue en parlant de Icc- Iture h ce vice-président.
Plus haut ! — Les moDtagnes de Gwano. — KIna-Komba : une capitale peu
mie. — Ndura : la veillée dans la savane. — Zubaki. — Six pieds 30US terre. — Noël. ,
II y a cinq jours que nous sommes au Ndéra. Après études, observations, conversations, courses et pourparlers, la conclusion qui se dégage est celle-ci : de tous les pays que nous avons vus jusqu'ici sur le Tana, le Ndéra paraît le plus favorable pour l'installation d'une mission. La population nous désire, et elle y est relativement nombreuse; mais le chef principal, Nifé, étant absent, il nous est difficile d'avoir en ce moment une ^^^^F décision claire et absolue. D'un autre côté, le P. Charles ^^^^B nous attend là-bas, à Kau; nos provisions sont rcs- Hl^^ treintes, nous ne devons pas perdre un moment. Allons K voir encore vers le haut fleuve: peut-être y trouverons-
■ nous Xifé, peut-être y aurons-nous l'occasion d'acheter
■ d'autres pirogues, peut-être enfin y verrons-nous un K pays plus avantageux.
B Le jeudi 19 décembre, à six heures du matin, M^" de
^p Courmont et moi partions, avec deux pirogues, h la '
H découverte; le F. Acheul restait à Kozî, avec Omari et
^fc^^ les enfants, chargé de maintenir les bonnes relations et ^^^H de nous attendre. La veille et la nuit, j'avais été fort
éprouvé par la fièvre, comme du reste je l'ai été bien souvent pendant ce voyage, depuis mon équipée du Canal avec le philosophe. Mais quand on est malade et qu'on dispose d'une pirogue, on n'a qu'à se coucher au fond, et tout est dit.
Au-dessus de Kozi, le pays de Ndéra reste très fertile et très beau, avec des forêts et d'assez nombreuses cultures; mais on n'y trouve plus de village.
Nous entrons à Gwano : la scène change. On nous avait dit que dans ce fortuné pays nous aurions des montagnes, et nous qui n'avions vu jusqu'ici que des plaines succédant à des plaines, sans même rencontrer dans tout ce parcours un caillou de la grosseur d'une noisette, nous aurions donc maintenant autre chose à voir, et nous nous sentions déjà tout heureux : des montagnes sur le bord du fleuve, de fraîches vallées, des cascatelles, une eau claire, un air pur.
Nous avançons toujours, et lorsque, finalement, nous demandons à nos pagayeurs où donc sont les sommets des montagnes de Gwano :
« Mais c'est tout cela! » répondent-ils en chœur, d'un air étonné de notre naïveté.
Et ils nous montrent ce que nous ne cessons de voir depuis deux heures : une berge sablonneuse et inculte , assez élevée pour n'être pas inondée lors des crues, mais trop peu en vérité pour mériter la pompeuse dénomination de montagnes !
Vers dix heures, nous faisons halte près d'un petit village d'esclaves marrons, qui ont fui la côte et sont venus s'établir ici. Au Ndéra il y a trois villages pareils, cachés dans les bois. Ces pauvres gens travaillent, plantent et récoltent, et tout cela du moins est pour eux. Vive la liberté!
Nous venions d'aborder ces « marrons )>, et nous parlions tranquillement avec eux en attendant le déjeuner, lorsque tout à coup il nous est donné d'assister à une de ces « luttes pour l'existence » dont sont le tliéfilre sanglant, tout comme nos villes populeuses, ces grandes solitudes africaines. Nous parlions donc, quand soudain
un bruit se fait entendre sur l'antre rive, un bruit de quelqu'un qui vient de tombera l'eau, qui se débat et qui se noie. Immédiatement chacun tourne la tête. Qu'est-ce? Un énorme crocodile qui emporte une antilope! La pauvre bête était venue du tond de la savane se désaltérer au lleuve. Mais l'ennemi l'y guettait dans les joncs, et aussitôt qu'elle a pris position, il la happe à la gt>rge. donne un coup de queue et disparaît dans un tourbillon. Puis une longue traînée de sang qui monte à la surface du fleuve, et c'est tout.
Ce district de Gwano est peu habité. Le sol est aussi
ils SCR TERRE ET SLR LEAC
moins fertile qu'ailleurs . et le paysage prend un aspect particulier. II y a des foi-êts. mais les arbres n'ont plus celte opulente physionomie des terres grasses du \dêra: le tronc est élancé, les branches déliées. le feuillage découpé, le port élégant, et quand par là-dessus des lianes jettent leurs mer%'eilleuses tentures ou passent leurs cordes gracieuses. l'etTet qu'obtient la nature, en mêlant ainsi dans une artistique harmonie les paysages de nos régions tempérées et ceux des contrées tropicales, n'est pas sans un genre de beauté qui, sans guérir la fièvre, la fait parfois oublier.
Nous couchons à Makélc, capitale du Gwano, village d'environ chiquante cases et le plus élevé de tout le bas et moyen fleuve; il est bien à trois mètres au-dessus de l'eau.
Après Gwano, Kina-Komba.
Le pays est plus fertile, plus cultivé, plus habité; mais la population est ramassée presque tout entière en un seul point. Le limon reparaît sur les rives plantées de riz, de cannes à sucre et de bananiers. Les Wa-Pokomo sont aux champs; mais ici leur attitude n'a pas l'air engageant que nous avons remarqué plus bas. Audesaus de Walini, pour la première fois nous sommes insultés et, par-dessus le marche, prévenus que nous ne serons pas reçus à la capitale. N'en voulons pas trop, néanmoins, à ces malappris; ils nous prennent pour ce que nous ne sommes pas, et leurs injures nous passent par-dessus la tôte pour aller lombcr ailleurs.
Cependant ladite capitale n'est plus qu'à une demiheure, et de nos deux pirogues l'une est en retard. Nous nous arrêtons pour l'allcndrc, nous descendons à terre, ou plutôt nous y montons, cl pendant que Monseigneur dit son chapelet sous un aibre, terrassé par la fièvre, je
AL' ZANGL'EUAIt ANGLAIS 219
me laisse tomber dans un sillon de patates. Une heure après la pirogue retardataire nous rejoint, et nous nous décidons quand même à aller affronter le courroux de celte capitale peu commode qu'on veut nous interdire. C'est Kiaponi (littéralement : » A l'épreuve ■> ) , deux cent cinquante cases, l'un des plus forts villages que nous ayons vus. Le chef est absent, les anciens sont réunis sous leur hangar, les enfants garnissent la rive en colonne noire, serrée et silencieuse. C'est le moment de risquer notre entrée. La tête me fend, les yeux voient danser toutes les cases dans une ronde fantastique, les jambes s'effacent sous un corps brisé; mais le missionnaire est souvent obligé de faire bonne figure à la misère, pareil au petit Savoyard qui chante sur sa borne en essayant de sourire quand il aurait bonne envie de pleurer :
Danse, marmotte.
Danse encore un peu;
Danse, marmotte.
Pour l'amour de Dieu !
Pendant que Monseigneur surveille les pirogues, je m'avance donc vers le sénat, je m'assieds sur une tête de buffle, et, personne ne me donnant la parole, je la prends; c'est pour dire qui nous sommes et qui nous ne sommes pas, que nous n'avons rien à demander à personne, que nous coucherons ici, et que demain nous continuerons notre promenade. Les ligures ne tardent pas à perdre de leur morgue, et finalement, lorsque le lendemain nous partons, nous n'avons eu à nous plaindre que d'une chose : ayant voulu voir le lieutenant gouverneur, le président du pays étant absent, il nous est impossible de le découvrir. Tant mieux pour nous : c'était pour lui faire un cadeau.
2iO se» TEintE ET SLlIi I.'ICAU
Kina-Kombaiiousavail cMéi-ecoinmandé par M. Smith, de la compagnie anglaise, pour rétablissement d'une mission. Mais Ndéra nous paraît plus favorable.
Ici, près du village, nous trouvons un Allemand qui revient d'un voyage au Malalnlu, dans le haut lleuvc, où il était allé dans le but de demander de l'ivoire au.x Wa-Pokomo et aux éléphants, et il avait en conséquence chargé sa pirogue d'étoiîes et de verroteries pour les premiers, de balles et de fusils pour les autres. Ilélas! arrivé k un passage difficile, ses pagayeurs se sont engagés dans des lianes épineuses, ont fait un mouvement de trop, et tout a sombré. Le pauvre homme est de retour depuis hier, malade, exténué, mais non découragé, puis([u'il fait déjJi des plans pour entreprendre ici la culture du tabac. Et cependant une première fois il a fait naufrage à l'entrée de Kipini, avec un boutre chargé pour l'expédition Peters; une deuxième fois, ici môme, son cuisinier a mis par mégarde le feu dans sa case rempHe d'armes, de barils de poudre, de cartouches et de provisions diverses pour la même entreprise; aujourd'hui, c'est sa pirogue qui chavire. On croit fermement qu'il est ensorcelé.
Partis à raidi de Kiaponi, le principal village duKina- Komba, nous allons coucher à Massalami, tranquille réunion de six cases, en face desquelles, sur l'autre rive, broutent en liberté les troupcau.x d'antilopes et paraissent de temps à autre les éléphants. Le pays est abandonné par l'homme, la bête le prend.
Mais on se fatigue à la fin de tant de solitude. Que de pays perdu! Ici particulièrement, l'aspect du lleuvc a quelque chose de désolé : peu ou point de forôts, des arbres rabougris sur les rives, des chicots dans le courant, et, çà et là, de grands troncs de palmiers desséchés,
dépouillés de leurs têtes et tristes comme les colonnes d'un temple abattu.
Il est probable que ce massacre de palmiers csl dû aux
indigènes Wa-Pokomo ou Wa-Boni, qui, pour se procurer la sève du borassus, ce qu'on appelle le vin de palme, lui enlèvent la tôle et creusent un peu le sommet du stipe en forme de réservoir, où ils vont puiser soir et matin. Nous avons bu de ce lemho; frais. Il est douceâtre et peu agréable ; fermenté , il est meilleur et très estimé sur tout le fleuve. On peut d'ailleurs en faire à volonté du vinaigre et de l'alcool. Dans l'Inde aussi, en
234 SUH TEHUE FT SCR LEAU
Amérique, partout, on connaît cette propriété des palmiers de produire une liqueur fermentescible , et on Tutilise; seulement ailleurs on plante Tarbre, ici on le coupe 1
Ndura, qui vient après Kina-Komba, est un pays maintenant désert , et cjui cependant , par endroits du moins, tst beau et fertile. Aussi des deux côtés du fleuve les troupeaux de bétes abondent, et, pour nous le rappeler, la tsé-tsé ne nous laisse aucun repos. Il est remarquable, en elïet, (jue cette célèbre mouche se trouve en cette partie de l'Afrique partout où les animaux sauvajços vivent en grand nombre; elle disparait quand ils disparaissent; quand ils reviennent, elle revient. Là où elle est, les animaux domesli(|ues ne peuvent vivre; mais si les bullles et les antilopes s'en vont devant riiomme et ses cultures, elle les suit, et le pays est délivré, et le bétail prospère. Celle observation s'appuie sur beaucoup de faits certains; je m'étonne de ne l'avoir trouvée mentionnée dans aucune des nombreuses études consacrées a ce terrible et célèbre diptère.
Nous allons ainsi toute la journée , cherchant un village, un homme, et ne rencontrant partout que de «rrandes herbes d'où s'élance un flamant rose, des marais bonlés de papyrus ou de joncs oilorants, parmi lesquels les buUles viennent se rouler avec volupté, des bosquets de sycomores, des palmiers doums, des dattiers sauvaffcs, des acacias et, derrière, le désert infini.
A la chute du jour, nous attachons nos pirogues à la rive, et au milieu de traces encore récentes d'éléphants, dont les crottes énormes sont semées partout, nous dressons les tentes. Soliman fiùt la Si>uiH\ et nos i>agayeurs se construisent de jH^titos huttes d'herln^s et de branohaçes où ils dormin^nt. L'un d'eux a bientôt tîni :
AU ZANfiUEBAn ANGLAIS
h l'abri d'une grande feuille de palmier à éventail inclinée sur un bûlon, il ék-iKt un pou d'herbe et s'allonge, pen-
dant que des feux savamment disposés llambent partout pour insinuer de loin à messieurs les lions, les léopards,
2Ï6 SUH TERRE KT SLR L'EAl
les hyènes et les moustiques, de vouloir bien laisser dormir en paix le roi de la création.
Elle n'est pas sans charmes, cette veillée du désert! Mais quel contraste tout de môme avec ces autres soirées passées en famille, les pincettes en main, autour du foyer natal! Ah! le fover natal et les pincettes, et les longues soirées de la famille aujourd'hui dispersée, et les dernières flambées des dernières brindilles, (piels souvenirs à évoquer sur les rives solitaires du Tana, sur la lisière de la savane immense!
Le lendemain nous reprenons notre course, cl enfm, vers dix heures, sous Tombre épaisse de larges bananiers, un vieillard paraît ([ui nous invite à approcher et nous prie d'accepter un régime de bananes qu'il vient de couper à notre intention. C'est le chef du pays, et son petil village est le seul qui reste. Et quand nous lui demandons pourquoi le Ndura est si désert :
Il II n'en fut pas toujours ainsi, dit-il tristement. C'est l'oeuvre des Sonialis. Bien souvent ils sont venus, tuant, brûlant, volant et pillant tout. II y avait chez nous beaucoup de villages; mais de nies enfants, les uns sont tombés en se défendant, les autres ont cfé pris comme esclaves, d'autres sont descendus vers Tchara, où les musulmans s'en sont emparés; d'autres enfm se sont fixés à Ndéra. Mais moi qui tiens ce pays de mes pères, je ne puis le cpiilter, et j'y reste, et j'y meurs. "
Les Somalis, qu'on appelle ici W'a-longiri. sont, en effet, le fléau de ces pauvres et paisibles populations. Naturellement pillarde, fourbe et lâche, cette race est devenue deux fois vicieuse en devenant musulmane. C'est elle ([ui a dépeuplé ce fleuve, où elle vient tous les ans voler dans les champs les enfants et les femmes, détruire les récoltes et brûler les villages. Dans leur
Al' ZANULEBAIt ANllLAIS
^Ê esprit, d'ailleurs, la chose esl de droit; ils sont musul-
H mans, et les autres sont infidèles. A-t-on Jamais vu que
H la conscience d'un cuisiniei" se soit émue en voyant
^B tomber les plumes et couler le sang de ses poules? ^B Nous entrons dans le Zubaki; c'est ie '211 décembre.
^H A trois heures de l'après-midi nous sommes à Koné, qui
en est le village principal. Koné n'est pas aussi grand que Kiaponi, ni même (pie Kozi; mais le pays est relativement peuplé et fertile.
• Ici du reste nous rencontrons du nouveau: une station de la compagnie anglaise de l'Est- Africain fondée par M. Smith, et gardée par un poste de W'angwanas de Zanzibar, parmi lesquels nous retrouvons avec plaisir tpiclqtics-uns de nos anciens porteurs. Une autre station de la môme compagnie a été établie h onze jours de marche par terre, en amont de Odo lioro-Rova.
éà^
S30 suit TËIIHE ET SUR L'EAU
Nous descendons à Tombre du drapeau britannique, qui représentera ici ia civilisation aussi longtemps qu'il favorisera les indigènes et s'opposera aux entreprises de l'islam somali, swahili ou arabe. Malheureusement la compagnie est presque obligée d'engager pour ses postes des soldats plus ou moins musulmans de la côte ou des
îles, et leur influence ne peut être que mauvaise sur les \\'a-Pokom(>. Mais nous remarquons du moins qu'il existe ici peu de rapports entre les deux éléments voisins ; les indigènes ont même fermé leur village du côté de la stati(m, de sorte qu'on ne peut se faire visite qu'en pirogue.
A Koné môme, dans le centre pokomo, on nous fait également bon accueil. Au reste, c'est une justice à leur rendre, les voyageurs anglais qui ont passé sur ce fleuve se sont partout conduits de manière à exciter la s\'mpatbie de la population, et nous ne trouvons ici, à notre tour, aucune aversion contre les Européens.
AU ZANGliEBAR ANGLAIS 231 1
H Dans un coin du village, il y a un campement de J W, Gallas. D'où viennent-ils? D'où nous venons nous- ^^^H
■ :ti
El
V mêmes, de Kau ; mais ils ont fait le voyage par terre, et M
H beaucoup plus vite que nous, à cause de la rapidité de ■
leur marche, de leur connaissance du pays et des innombrables^ contours du fleuve. Ce sont des chasseurs d'éléphants au nombre d'une dizaine, parmi lesquels un jeune enfant dont la figure et la conversation annoncent une intelhgence de choix. Quel dommage que tout ce monde soit païen!
La chasse! Il paraît qu'elle est ici fructueuse; car, en ce moment, les Gallas déchirent avec délices de longs morceaux de viande à peine passée au feu, et dans la journée nous voyons revenir des champs, sur les épaules des A\'a-Pokomo, qui n'en paraissent pas fort étonnés, quatre sangUers et une antilope. On n'a cependant pas de fusils , mais on ne manque pas de flèches empoisonnées, et au besoin on se sert de la lance. Les trappes jouent aussi et surtout un grand rôle; dès le lendemain je pouvais moi-même prendre là-dessus une excellente leçon de choses et faire sur leur fonctionnement des remarques très personnelles.
Dans un champ voisin, champ planté de bananiers, de haricots et de patates, s'élevaient plusieurs sycomores, dont les petites figues jaunâtres et mûres attiraient un grand nombre de calaos et de pigeons verts; excellente fortune, car Séliman venait d'immoler sa dernière poule. Mon bréviaire sous un bras, mon fusil sous Tautre, je me mets donc en campagne. Juste ici, à cinq minutes du village, voici un grand figuier où les pigeons accourent ; je dépose le bréviaire, et Tarme au bras, Tœilfixe. le corps penché, je m^avance doucement, doucement, jusqu'à ce que... crac! tout croule sous ma personne, et en moins de rien me voilà à six pieds sous terre! Après un moment d'éblouissemenl bien pardonnable, je devine un peu : I® que je suis dans un Inni: 2* que ce trou, soigneusement recouvert de branches et de feuilles
AU ZANGIEBAIt ANGLAIS 233
mortes, avail été creusé à rintenlion des sangliers; 3" que ces derniers m'ont cédé le pas; 4" t|ue le seul parti honorable qui me resle à prendre, c'est de grimper derechcl'sur la terre des vivants. J'opère donc ma sortie, quoique avec quehpie peine; mais quand j'ai la satisfaction de me voir debout sans bosses et sans entorse, hélas! les pigeons verts étaient partis.
Cependant c'est aujourd'hui le 2i décembre, et dans rinvitatoire des matines que j'ai lu sous l'ombre de mon sycomore, il est dit : Ilodie sciciîs (juin fenîel Domintis, el mane videhilis glorinm ejiis!
Aux confins du Malalulu, en ce pays perdu, sur ce fleuve mystérieux, au milieu tie ces populations inconnues, voilà donc que nous nous trouvons être, vmévèque, un prêtre, un chrétien, les seuls et premiers représentants de la chrétienté, en ce jour fn"i dans l'univers entier on ne cessera, pendant les vingt-quatre heures qui vont suivre, de rappeler sur cette terre Celui qui vint la sauver il y a dix-huit siècles passés!
Noël ! Noël ! Voici le Rôdcmpteui- !
Nous n'avons garde de la manquer, celte messe de minuit; et l'heure venue, pendant que devant nous le fleuve passe silencieusement, que les forêts de l'autre rive découpent leur sombre silhouette sur le ciel immense, que les étoiles montent là-haut, que tout le monde dort au poste et au village, l'Enfant-Dîeu, pour la première fois, descend ici sous nos pauvres tentes.
Ah! qu'il daigne réveiller bientôt toutes ces tribus qui dorment; qu'il se manifeste à toutes ces âmes qu'il a rachetées; ([u'il perce de sa lumière toutes ces ténèbres qui les enveloppent!
Tel est donc le Tàna.
Au point où nous en sommes, peut-être esl-il bon de nous arrêter un peu, de résumer ici ce tjue nous avons vu et entendu du Taua. de sa dore, de sa faune, et des habitants ([ui vivent sur ses bords. Jusqu'ici, en effet, les exjjloraleurs de cette partie de l'Afrique sont faciles h compter : les frères Dcnhardt, en IH78, sont remontés just|u'Jï Massa, et c'esf d'après leurs indications surtout qu'a été fait le tracé du Ileuve sur la carte deRavenstein. En IS8S. trois chasseurs anglais ont passé quelque temps près ilu Ileuve, et nous avons retrouvé en deux endroits des traces de leurs canqienients. Enfin deux voyageurs de la compagnie anglaise de l'Est- Africain, M. Pigott d'abord et M. Smith ensuite, parlant l'un et laulre de Malindi, ont abouti à (Jollianli et ont ensuite remonté par terre jusqu'à Ivorokoro, en évitant les détours du fleuve et en se rabattant le premier sur Mombasa par l'U-Kamba, et le second sur Malindi par Koné. L'expédition de Peters est partie de W'Uo pour arriver aussi par terre à Ngao, d'où elle a atteint Korokoro pour se
rendre de là au lac Baringo et au Victoria Nyanza. Nous nous trouvons donc être les seuls, à notre connaissance du moins, à avoir, depuis Denhardt, remonté le fleuve en pirogues de manière à en suivre tous les contours , à voir tous les villages, à étudier toutes les régions. Il ne nous a pas été possible, faute d'instruments, — nos montres elles-mêmes refusant tout service, — de contrôler les distances indiquées sur la grande carte de Ravenstein; mais on a pu rétablir plusieurs noms estropiés ou mal orthographiés, en donner d'autres qui avaient été omis, signaler de nouveaux pays, lacs, villages, etc. ^
Les mots Xilo Tnnn (litt. : lleuvc Tana), — Tana en swahili, Tsana en pokomo, — ne s'appliquent proprement qu'à Fembouchure même du fleuve et paraissent étymologiquement rappeler une idée de partage, de séparation, de division, qu'on trouve du reste justifiée par ce fait qu'il est obligé de se livrer un passage étroit, de chaque côté d'un banc, pour se jeter dans la mer. Au-dessus de son embouchure jusqu'au confluent des rivières qui le forment, le fleuve ne porte plus en pokomo de nom général : c'est l'eau, la rivière, et quand on veut désigner tel ou tel endroit, chaque région, et dans chaque région chaque détour principal, ce quW appelle Kilao, pointe, porte son nom. Mais les Gallas, eux, l'appellent, en bas comme en haut, Galana Maro, Fleuve Sinueux, ou Galana Dima, Fleuve Rouge, deux noms fort justes à cause de ses innombrables circuits et de la couleur jaune de ses eaux, due aux matières ter-
^ Malheureusement, Texpérience prouve qu'il est presque impossible que tant de noms étrangers et légèrement barbares sortent intacts des mains du graveur. Tout ce que Ton peut faire, c'est de livrer ce qu'on a avec Tétiquette Fragile et Tavertissement que « de la casse on ne répond pai ».
AU ZANGUKBAH ANGLAIS
reuses qu'il charrie en tout lemps, non moins qne le flaviis Tiberis des Latins.
Sa direction générale est du nord-ouest an sud-est. La source ou les sources précises en sont inconnues; mais nul doute qu'il ne doive sa formation an massif volcanique du Kenya (en massaï Donjjo Egéré, Mont Tacheté), qui, sous l'Equateur, élève JitJOOO mètres d'altitude sa tête couverte de neiges. Au nord de celte superbe montagne, sort d'un lac inexploré la rivière Darhii [&n galla, barba signifie Pierre), trojj faible pour Ôtre navigable; du sud vient le Dab.ttcbii , qu'on peut encore remonter très loin en pirogue; et ces deux cours d'eau, se réunissant il Haméyé, forment ce que nous appelons le Tana. Ces renseignements, comme ceux qui concernent le neuve au-dcpsus de Zubaki, nous ont été donnés par un indigène du haut lleuve qne nous avions pris h notre service et confirmés par dcsW'a-PoUomo de Ndéra qui avaient voyage dans ces parages. M. Pigott, à Morabasa, nous a dit avoir vu ces deux rivières, appelées sur la carte Kiluluma et Miimoni; mais la dernière, inhabitée sur ses rives, est beaucoup plus inclinée au sud que ne le marque Ravenstcin.
A partir du contluent de ces deux rivières, le fleuve traverse divers districts gouvernes par des chefs distincts et indépendants : Korokoro (du galla knlhnHe, petits cailloux) , Malakoté, Malalulu, Zubaki, Ndura, Kina-komba, Gwano, Ndéra, Muina, Malatini (habitants d'en bas), cette dernière dénomination comprenant Ngatana, Ngao, Mrambani, Tchara, Sakaluzi, etc., jusqu'à Mto-tana, qui est l'embouchure, et où le fleuve va se jeter dans la baie Lî-ngama ou Formosa. Formée entre les falaises de W'ito et le promontoire de Ngomeni, qui avance en surplomb sa pointe découpée en forme de
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tôle de loup, celle baie, peu profonde, paraît due à une invasion de la mer don! la Iradition populaire elle-même a gai'dé le souvenir, l'-ngnma, du reste, s'il vient de Ku-angamn, signifierait justement Pays j>erdu.
De Korokoro h la mer, le fleuve coule conslamment. sur une largeur à peu près égale, largeur un peu supérieure îi celte de la Seine a Paris, à Iravcrs une plaine inmiense <|ui paraît être une alluviou géologiquemcnl récente; car, lorsque les eaux sont basses, on (rouve dans son lil et aux enwonsdes madrépores et des bancs d'bnitres, jusqu'à Ngao, jusqu'à Xdéra, et peut-être plus loin. Çà et là on rencontre sur son cours quelques îles fluviales, plates et basses, couvertes de verdure, et dont quelques-unes sont cultivées ; c'est ce que les W'a- Pokomo nomment Kiliiza. Par ailleurs, à droite comme à gauche, pas une colline véritable, pas un ruisseau, pas un caillou, mais fréquemment des étangs ou petits lacs formés, soit par une dépression naturelle où se rassemblent les eaux de pluie, soit par un débordement du fleuve à l'époque des crues. De ces nappes d'eau, (|uelques-uncs déversent leur trop-plein dans le Tana; d'autres dorment dans leurs cuvettes d'une saison à l'autre ; d'autres enfin, près de la côte, donnent naissance à des rivières séparées qui forment i'Ozi.
Malheureusement l'embouchure de ce fleuve otTre à la navigation un passage très difficile, et c'est pourquoi on pénètre généralement sur son cours par Kipini. qui est lui-même un très mauvais port; par l'Ozi et par le liélézo, quand ce canal a snflisamment d'eau pour porter une pirogue. Mais, une fois entré, on peut en toute saison remonter très loin, jusqu'au delà du confluent; aussi la compagnie anglaise vient-elle de lancer sur ce fleuve un petit vapeur à faible tirant, semblable à ceux
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qui fonctionnent sur le Niger. Il partira de Nito Tana ou [de Golbanti et recevra ses chargements de Malîndi par voie de terre.
Le Tana. comme le .Nil et autres ileuvcs tropicaux, a des crues régulières, indépendamment des Iiausbc» accidentelles, deux pai- an currcspondaal à la fois aux
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deux saisons des pluies cl aux deux fonles de neige sur le Kenya : la plus grande difTéronccdu niveau observée à Ngao est de quatre mètres. Ces crues arrivent subitement, et parfois, en une nuit, le fleuve monte du fond de son lit jusqu'au plein de ses rives, déborde, s'étend dans les campagnes qu'il fertilise, dans les villages qu'il inonde. Aussi les habitants ont-ils établi le plancher de leurs cases à environ Irente centimètres au-dessus du sol. Dans ces conditions, le fleuve peut venir pendant ia nuit : le Pokomo ne quittera la natte de dattier sauvage où il est étendu que tout au phis pour ramasser au passage les poissons trop effrontés qui violeraient son domicile. Généralement, l'eau décroît plus lentement qu'elle ne vient : dans le haut (Icuve on la trouve déjà très bas» lorsque près de la côte elle couvre encore les campagnes.
Malgré ces inondations périodiques, le chmat paraît sain. Les indigènes sont généralemeni vigoureux et doués do brillantes santés. A Ndéra, malgré les tournées médicales que nous faisions très fidèlement, et que au besoin on nous faisait faire, nous n'avons trouvé que des fièvres sans imiportance, dos plaies, des rhumes : faut- il aussi parler d'une vieille centenaire qui voulait absolument , grâce k notre art . revenir à ses vingt-cinq ans? Ilélas! nous n'avons pas réussi. Dans le bas fleuve, où l'islamisme règne , il faut naturellement ajouter aux malaises ordinaires la série des maux innombrables dont les fils du Prophète, représentant la civilisation, paraît-il, ont ici la spécialité.
Grâce ù ces inondations, les rives du fleuve sont généralement très fertiles; mais en beaucoup d'endroits aussi, à partir surtout du Muina, on passe entre deux rives de sables où ne poussent cpic de frêles graminées et des
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arbres rabougris. Du reste, les cultures sont toutes sur les bords du lleuve disposées, pour ainsi dire, en étages successifs : d'abord le riz, dans l'eau ou tout près de l'eau; derrière, les cannes à sucre; plus loin, les bananiers, dont on ne trouve guère que trois espèces, mais qui sont fort bien entretenues dans des plantations régulières; plus loin encore les patates, les calebasses, un peu de ricin, les haricots, le maïs, le sorgho, etc. Et, au delà de la partie cultivée, s'étend tout de suite la savane, la grande savane africaine, sans habitants, souvent sans eau, mais couverte de graminées plus ou moins hautes et d'arbres espacés ou rassemblés en bouquets, de moins en moins nombreux, au nord, h mesure qu'on approche du pays somali et que le souille du désert se fait sentir davantage. Ce sont les terrains de chasse.
Sur sa longueur, le Jleuve est, au point de vue de la flore , partagé en plusievu's zones déterminées par des arbres caractéristiques : d'abord les palétuviers et les arbres ordinaires des marécages maritimes qu'on remarque à rcmbouchure cessent au-dessous de Tchara pour faire place aux cocotiers, aux aréquiers, aux manguiers; au delà de Ngao on ne voit plus le ntornmoudo {barn'nffioniii rncemosa, Bl.), qui forme ailleurs d'épais bouquets de verdure tombant dans le fleuve; cette myrtacée est alors remplacée par les sycomores groupés souvent en bosquets délicieux où le voyageur trouve de l'ombre, les W'a-Pokomo un bols léger pour leurs pirogues, et nombre de singes et d'oiseaux des provisions de ligues inépuisables. Plus haut, ce sont les trembles de Ndéra, et enfin les arbres au feuillage délié (mimosées, papilionacées, térébinthacées et autres).
Un peu partout les palmiers sont représentés : près de la côte par le cocotier et rarô([uier, mentionnés déjà;
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par le dattier sauvage (pbœnix), 1res commun dans tous les fourrés plus ou moins marécageux, dans toutes les forêts humides, où les indigènes utilisent les nervures de ses feuilles pour tresser de grosses, solides et belles nattes sur lesquelles ils dorment ; par le doum [hyphsine], dont il paraît exister deux ou trois espèces ou variétés distinctes, et qui croît dans presque tous les endroits désertiques; par Vêlais à huile, qui est rare; et enfin par le rondier à éventails [bora.ssus /Inhelliformis), le plus beau de tous, qui porte sur son tronc droit, superbe. renllé vers le haut, sa tête ronde et puissante. On a dit comment les indigènes le découronnent pour lui enlever sa sève.
Le baobab, si commun ailleurs, ne paraît pas ici. Et le sterculia lui-nicmc. qui contribue â donner leur caractère à tant de paysages du sud. avec son Ironc énorme, couvert d'une écorce gei'cée qui tombe par plaques comme cell^du platane et qui, à la hauteur de dix-huit ou vingt pieds, se divise en grosses branches, ce bel arbre n'est représenté sur le lleuve que par un petit nombre de jeunes sujets. Peut-être est-ce parce que les anciens pieds ont tous été utilisés pour les pirogues.
Quant aux autres plantes, je ne puis en donner malhem-eusement qu'une hste fort incomplète, à cause d'abord de mon incompétence grande et ensuite du petit nombre de spécimens (une trentaine* qu'il m'a été possible de rapporter. Mon excellent et savant confrère. !c P. Saclcux, k l'intention duquel j'avais fait cette petite collection, me nomme là dedans : des capparidées, dont une (le fit/n.idropsis penl;iphyllsi , de Cand. i est cultivée comme médicinale; des gutlifèi-es. des malvacées, dont un grand et magnifique bombax; des olacinêes, des sapîndacées, des térébinlhacées. des légumineuses, dont
une liane (le clterris iiliginosa, Benth.) tapisse, avec une combrelacée aux Heurs rouges {comhrelum conslrictum, Laws.), les rives de la rivière Noire ; des cucurbi lacées, dont une donne une courge énorme utilisée par les indigènes; des rubiacécs, et eu particulier un caféier sauvage {coffiva Znnguebnriœ, Lour.), qui se trouve dans
les forêts du Ndéra; puis des apocynées, dont deux du geni'e carissa, forment dans les endroits secs des bququets de Ileurs blanches à odeur très prononcée de jasmin; des asclépîadées et des apocynées {Uimlolphiii), qui ornent les rives de leurs lianes; des euphorbiacées, très nomlïreuses en cette partie de l'Afrique; des cypéracéeset des nymphéas qu'on rencontre dans les marais; des aroïdées, dont une (genre culcasia) tapisse le sol et les troncs d'arbres des forints vierges. Enfin mcntionaons une liliacce (?), le mhon(jû, qui s'clcie de terre
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comme un l)âton, se termine en [xjinte à la haufciir d'un et de deux mètres et fournit une corde si solide, qu'on s'en sert pour faire des nœuds coulants dans lesquels les éléphants restent souvent pris et où ils sont ensuite facilement tués, soit à coups de lances, soit avec des flèches empoisonnées.
La vie animale au Tana est comme la vcgclalc : ahondantc peut-être, mais peu varice.
D'abord j'ai été quelque peu étonné de ne voir sur les bords mêmes du fleuve aucun mollusque. Mais dans les étangs et marais voisins, on en trouve parfois beaucoup. Je ne citerai qu'une énorme espèce de limnéc à spire ramassée, qui doit faire l'ordinaire de nombreux oiseaux aquatiques, et une moule d'eau douce à coquille nacrée dont les indigènes se servent en guise de cuiller pour manger leur bouillie.
Parmi les insectes, il faut donner une mention particulière aux moustiques dont le Tana a l'honneur de posséder une variété grise, peu alerte, peu bruyante, mais suflisamment armée pour la lutte et qui , par son nombre, devient insiqjportable. Il est juste d'ajouter (|uc plus on remonte le lleuve, et moins on trouve de ces bêtes qu'une tradition sémitique dit être des enfants de
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Béelzébub, ligne directe. Les indigènes s'en préservent k peu près en refermant soigneusement sur eux la porte de leur case, qui, par ailleurs, ne présente aucune ouver-
Pique clca Wa - Pokuillu.
ture. Il faut dire aussi que, pendant le jour, ces moustiques ne paraissent pas. Ils ne font leur entrée sur la scène de ce monde qu'une demi-heure après le coucher du soleil, et ils se retirent une demi-heure avant son lever.
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Ixmchure. on nous a montré des carcasses de scies et de requins iués dans le fleuve.
Les batraciens sont représentés par un nombre suffisanl de grenouilles brunes, qui organisent de vrais concerts à plusieurs parties dans les marais où elles résident, et par quelques espèces de gentilles rainettes qu'on trouve fréquemment blotties en haut d'une longue feuille de gramiuée.
Parfois nous avons vu des serpents traverser le ileuve, soulevanl au-dessus de l'eau leur tête fine, agitant leur langue fourchue et glissant rapidement d'une rive à l'autre.
Les saur'iens sont représentés par (pielques caméléons, geckos, lézards, varans et bon nombre de crocodiles, dont les W'a-PoUomo goûtent fort la chair et les œufs. De ceux-ci on tious a apporté tme fois tout un panier, pour « réjouir nos estomacs fatigues de poules ». Mais jamais Séliman n'a voulu commettre cette omelette spéciale : il prétendait qu'il y aurait péché mortel.
Nombreux et intéressants sont les oiseaux :
C'est d'abord l'aigle pêcheur k manteau noir, à poitrine blanche, qu'on aperçoit sur tout le fleuve, le plus souvent perché sur une branche sèche, solitaire, morose et fier; c'est le vautour au plumage fauve, au cou nu. à la toilette toujours négligée; c'est le milan parasitée la robe grise et soignée, au vol rapide et élégant, à la queue fourchue et large (|u'il manie comme un gouvernail avec une grâce merveilleuse. Mais quel misérable! et que de fois nous l'avons vu se pendre aux roseaux chargés de nids de tisserins jaunes, et ravir comme un parfait musulman toutes les petites familles qui s'y trouvaient, malgré les cris du père, malgré le désespoir de la mère !
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Parmi les passereaux, outre ces tisserins qui sont parfois très nombreux, les hirondelles à la poitrine d'une blancheur immaculée attirent le regard par leur vol gracieux et léi^er. Deux espèces de yuêpiers au plumage éclatant de rouge, de vert et de bleu, viennent h chaque instant tremper dans le fleuve le bout de leurs longues ailes. Trois martins-pêcheurs : un petit au long bec rouge et au plumage d'un éclat métallique, presque toujours perché sur une branche; un autre plus gros, également paisible; et un troisième, le céryle pie. au dos tacheté de noir et de blanc, et dont la poitrine, d'un blanc pur, est marquée chez le mâle de deux raies pectorales noires fia femelle n'en a qu'une). Cet oiseau est curieux : on le rencontre souvent perché d'un air insolent; mais il est surtout intéressant quand il pêche, planant au-dessus de l'eau et agitant vivement les ailes.
Dans les buissons et les fourrés, glisse, grimpe et rampe le caucal, protégé contre les attaques de l'homme par la mauvaise odeur qu'il exhale. Le pigeon vert, qui, dit-on, ne touche jamais la terre, trouve une provende abondante dans les sycomores qui s'élèvent sur le fleuve. La tourterelle a collier et le pigeon noir, aux ailes d'un éclat métallique , mènent leur vie paisible à proximité des champs. Les francolins et les cailles sont nombreux dans les déserts. Les pintades 5 crête et à couronne sont plus loin. L'autruche erre vers les solitudes qui confinent a:u pays aomali.
En fait d'oiseaux domestiques, les \\'a-Pokomo ne connaissent ([ue la poule, qui n'est même pas très répandue. Chaque soir on l'enferme avec sa progéniture, si elle en a, dans une sorle de petite hutte faite à son intention et qui s'élève près de la case sur quatre piquets : cette éducation sévère, qui nuit peut-être à son déveiop-
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pemenl, s'explique par les dangers auxquels une liberté plus grande exposerai! celte béte innocente; car les varans, les mangoustes et les chats-tîgi'es sont nombreux dans les alentours.
Revenons au lleuve. Ce sont surtout les ccbassiers qui donnent à ses bords leur physionomie. Quand on a vu ces grands oiseaux dans les musées d'Europe, où l'on s'est habitue à considérer chacun d'eux comme une merveille, rnra avis, et lorsque ensuite, après plusieurs années, on les retrouve dans leur patrie, vivants et libres, solitaires ou réunis en longues fdes, courant, nageant, volant, se tenant impassibles et sans mouvement sur une de leurs échasses, taisant lem- toilette sur un arbre, sommeillant le cou sous l'aile, marchant, pochant, sortant des longues herbes ou s'abattant sur les marais, dressant leur long cou, allongeant leurs pattes invraisemblables ou détachant dans l'azur du ciel leurs formes étranges, leurs couleurs superbes, on ne peut se défendre d'admirer toutes ces silhouettes extraordinaires et de se dire que le plus beau musée est encore celui que la Providence a créé. Voîci, par exemple, le pluvian, {|ui remplace ici le pluvier d'Europe; le vanneau d'Afrifjue, qui ne vaut point son congénère, mais que nous n'avons cependant pas dédaigné; le tantale, énorme sur ses longues pattes et magnilique en sa toilette blanche et rose; l'ibis, avec son bec recourbé en faucille; l'ombretto, dont le nid énorme, à trois compartiments, s'élale à la bifurcation des branches; le marabout, en frac noir et gilet blanc, à la tête pelée comme un vieux fonctionnaire, à la démarche mesurée, au port ridicule; le héron cendré, dont le cou s'allonge au-dessus des grandes herbes; l'aigrette, au plumage uniforme d'un blanc d'argent; une espèce de jacana, au (ilumage
roux, au-dessus du cou noir, à la tête gris d'ardoise, à la gorge blanche, aux paltcs terminées par des doigts et des ongles d'une longueur étrange et qui lui servent ii courir avec facilité sur les feuilles de nénuphars et autres plantes aquatiques. Ses œufs, qu'un enfant nous a apportés, sont à fond blanc recouvert d'une quantité de traits noirs jetés en désordre comme autant de taches d'encre par un écolier désœuvré. Puis viennent les oies blanches au bec noir; plusieurs espaces de canards, dont l'un, très gros, ii la poitrine ijlanchc et aux ailes d'un beau noir à reflets bleus, attire l'attention par une énorme callosité noire et droite qu'il porte sur son bec; des bandes de cormorans, qui, sur le bas ileuve, se réunissent au haut des arbres, où ils prennent les postures les plus drôles; et enfin, laissant de côté tous les autres » emplumés n que je n'ai pas reconnus ou (pie j'oublie, citons les pélicans, cju'on est étonné de rencontrer si nombreux et si confiants, dans certains districts, soit sur les étangs, soit sur le fleuve, soit sur les bancs de sable, soit enfin sur les arbres où ils viennent passer la nuit. Du premier coup, le F. Acheul en traverse deux d'une balle; mais le fricot qu'ils nous fournissent n"a réellement pas de quoi tenter les gourmets.
Pie Pellicnne! La vue de cet oiseau curieux, avec sa bonne grosse mine et l'énorme poche rose qu'il porte sous son bec, nuit un peu à l'idée qu'on s'en fait d'après la légende. Mais il paraît que son attachement pour ses petits est réellement très grand , et comme il leur apporte à manger dans son sac guttural qu'il presse contre sa poitrine, afin de dégorger la proie dans leur bec, les anciens ont pu croire (pi'il s'ouvrait en réalité les entrailles pour nourrir sa progéniture, et le pchcan est devenu l'emblcme de l'amour qui se sacrifie. Kt c'est ce
que les poètes de ce siècle même, quand ils n'étaient pas encore trop décadents, ont chanté en des vers comme ceux-ci, qui reposeront un peu le lecteur de toute cette prose :
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure , Laisse -la s'élargir, cette sainte blessure Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur : Rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur.
Mais pour en être atteint, ne crois pas, ô poète. Que ta voix ici -bas doive rester muette :
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux ,
Ses petits affamés courent sur le rivage.
En le vovant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui , gagnant à pas lents une roche élevée ,
De son aile pendante abrite sa couvée.
Pécheur mélancolique, il regarde les cieux :
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte...
En vain il a des mers fouillé la profondeur :
L'océan était vide, et la plage déserte.
Pour toute nourriture il apporte son cœur !
Sombre et silencieux , étendu sur la pierre , Partageant à ses fils ses entrailles de père. Dans un amour sublime il berce sa douleur.
Et regardant couler sa sanglante mamelle Sur son festin de mort, il s'affaisse et chancelle. Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur...
Mais parfois au milieu du sanglant sacrifice , Fatigué de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le. laissent vivant; Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage
Et que le voyageur attardé sur la plage.
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu!...
(Alfred de Musset.)
Sur les bords du Tana, les mammifères sont assez largement représentés.
Nous avons vu quatre espèces de singes : l'inévitable cynocéphale babouin, si laid, mais si facile a apprivoiser, si grimacier et si drôle; un petit cercopithèque connu ici sous le nom de tumhiri, et commun dans toute cette partie de l'Afrique; un autre, le kima, plus noir et plus rare; un quatrième enfin, que les Wa-Pokomo appellent karau, que les Swahilis de la cote ignorent absolument , et que je n'ai vu pour ma part que dans les régions supérieures du Tana. Il est k peu près de la taille du tumbiri, quoique plus ramassé sur lui-même; mais ses longs poils de couleur blanche tirant sur le gris, et qui sur sa tête se partagent en deux touffes, sa figure tioire et ridée , vieille , risible , la facilité avec laquelle il s'apprivoise, la familiarité qu'il prend, les services intéressés qu'il cherche à rendre en fouillant sans vergogne la barbe et les cheveux de son « ancien » , font de lui un être particulièrement intéressant. Nous en avions trouvé un à Ndéra, et il a fait avec nous le voyage de retour, occupant avec dignité sa place dans la pirogue, mais passant trop souvent la main par-dessus le bord pour prendre de l'eau et boire un coup. Hélas! arrivé à Zanzibar, il a eu la mauvaise pensée de faire une promenade au dehors , sans aucune autorisation ; et , une fois lancé dans cette ville perverse à laquelle il n'était pas
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habitué, il a dû se laisser séduire, et nous ne Tavons plus revu.
Dans le bas lleuve, la maque de Zanzibar visite les cocotiers, dont elle sait fort bien percer le fruit et qu'elle utilise pour son compte.
Les chauves-souris sont communes; et pendant le jour, à défaut de cavernes ou d'arbres creux, elles trouvent à se loger sous le couvert épais des forêts ou sous les larijes feuilles des bananiers.
Le lion n'est pas rare, le léopard non plus, et nous en avons vu assez souvent des traces. La hvène ravée et tachetée suit fidèlement ces maîtres du désert et se nourrit humblement île leurs restes.
Les civettes et les maniroustes se rencontrent fort nombreuses, à portée des villages et des |K>ulaillers.
Les rats, souris et musaraignes ne font pas défaut. Lu petit écureuil gris, aussi agile que le nôtre, mais pas aussi joli, a été fréquemment aperçu. La gerboise danse à l'écart, au milieu de ses déserts; et deux ou trois fois, en chassant des antilopes, j'ai fait lever des lièvres qiii |X>urraient avantageusement lutter avec les nôtres pour la rapidité de la course et la longueur des oreilles.
La savane a ses zèbres. Au-dessous de Niralana, en revenant • nous en avons vu un énorme troupeau: mais il n'a pas été |>ossible île rapprocher. Chaque soir, ils s'en vont boire à un étang qui est là, et de tous côtés on reman|ue des routes |>arfaîtemeQt tracées et très battues qui y aboutissent: mais il est curieux de constater que ces sentiers se déroulent toujours aussi loin que |X>ssible des Ix^uquels d'arbres, où le chasseur ixiurrait se cacher |X)ur attendre les bète> à ralTût. On sait aussi que chaque trou|>eau de ces animaux sauA^ïges, zèbres, girafes, antilopes, etc, a son chof^ son guide, qui rem-
plit très consciencieusement ses fonctions. Pendant que ses protégés broutent, il est toujours en éveil; et c'est lui qui, au moindre danger, donne l'alarme et commande la retraite.
Mais ce sont surtout les antilopes de toutes espèces qu'on rencontre par troupes nombreuses au delà des rives cultivées du fleuve. En certains endroits il est facile de les approcher : c'est où les bois alternent avec les plaines herbeuses. Quand pendant le jour le soleil est trop fort, on ne les voit pas, elles sont retirées k l'ombre de quelques boucpicts d'arbres. Mais le matin ou le soir, lorsque le jour commence ou s'en va, on les aperçoit sortir peu à peu dans la plaine, toujours sous la conduite d'un vieux chef expérimenté, qui sonde l'horizon du regard, de l'ouïe et de l'odorat. Alors, prenant le vent pour vous, glissez- vous derrière les arbustes, rampez, approchez et lirez. Si vous avez été heureux, c'est bien; la bête est là qui roule par terre ou se traîne misérablement; mais, si vous avez manqué votre coup ou si l'animal n'a été que légèrement atteint, si même il n'a qu'une patte de cassée, il est bien à craindre que la partie soit perdue et que vous soyez condamné à rentrer bredouille au campement où vous attend votre cuisinier plein d'espérance.
Le bullle se rencontre également par troupeaux dans les marais et les forets sombres qui, ici et là, bordent le fleuve. A la saison sèche, on creuse sur son passage de larges fosses dans les({uelles il tombe; mais c'est surtout à l'époque des crues que les Wa-Pokomo en font un vrai carnage. L'animal paraît alors dans le fleuve, nageant avec volupté, confiant dans sa force, comme le héhémoth dont parle le livre de Job. C'est alors que les indigènes vont l'attaquer, armés seulement de leurs longues lances
et montés sur leurs pirogues. Ce sont, à eux, leurs combats de taureaux. De leur côte, les ^^'a-Boni attaquent le buflle avec fies (lèches empoisonnées. Mais la chasse de cet animal puissant reste toujours dange-