I.c karHu du Tnno
reuse : le buffle ne manque jamais de fondre I6le baissfie sur son agresseur.
Le rhinocéros est plus rare, mais il parait aussi sur les bords du fleuve.
Enfin, le roi des animaux par la taille, la force et l'intelligence, l'éléphant, se rencontre encore sur tout le cours moyen et supérieur du Tana; mais il arrive surtout à l'époque de la sécheresse, quand les feuilles vertes, les étangs et les flaques d'eau sont épuisés dans la savane. Il est, comme on sait, très circonspect, très prudeni, et
il faut pour le surprendre beaucoup d'habitude et d'adresse. Les Gallas et les Wa-Boni creusent parfois des fosses où il tombe , tendant des pièges en forme de nœuds coulants posés sur un trou recouvert d'herbes et
Antilope du Tana.
faits avec les fibres très solides du mkongé, ou simplement ils les attaquent soit à la lance, soit avec de's flèches empoisonnées.
Les sangliers sont communs et font les délices du lion et du Pokomo.
Mais les hippopotames, nombreux dans l'Ozi et la rivière Noire, ont complètement disparu du cours du Tana ; cependant on les rencontre encore sur les étangs de quelque étendue échelonnés sur ses bords.
Quant aux animaux domestiques, les Boranas, au
nord-ouest, ont des chevaux; au nord, les Somalis utilisent le chameau ; au sud , les Wa-kamba sont riches en ânes, les Massaï aussi; mais sur le Tana môme on ne trouve aucun de ces animaux. C'est à peine si aujourd'hui quelques Gallas, aux environs de Kau et de Ngao, ont encore des l)œufs, des vaches, des chèvres, des moutons, reste des beaux troupeaux dont ils se glorifiaieul avant d'avoir été décimés par les Somalis et par les Massaï. Chèvres et moutons se trouvent aussi quelquefois, en très petit nombre, chez les Wa-Pokomo; mais on peut dire que nulle tribu de cette partie de l'Afrique n'est aussi pauvre en animaux domestiques. Ce n'est pas le désir qui manque, ce n'est pas le terrain qui fait défaut , ce n'est pas le climat qui s'oppose à la prospérité du bétail, c'est Tennemi : jadis le Galla, hier le Massaï, et en tout temps le Somali.
Mais voici qu'une ère nouvelle peut s'ouvrir. Grâce à l'inlluence de la compagnie de l'Est-Africain et à la présence des missions, on ne lardera pas à se trouver en mesure de se défendre sur le Tana, et nul doute que les tribus pillardes, qui sont également lâches, ne soient désormais forcées de laisser en paix celles qui seront en état de les repousser.
Si intéressants que soient les arbres et les animaux, on concédera aisément que, pour un missionnaire surtout, les hommes le soni encore davantage. Les bords du Tana sont habités par trois tribus distinctes qui se mêlent partout sans s'allier, sans se confondre nulle part : les Wa-Pokomo, les Gallas et les Wa-Boni.
Les Wa-Pokomo, (jui paraissent être ici les aborigènes, appartiennent à la grande famille africaine des Bantu, dont ils constituent un des types les plus purs et les plus beaux. La taille est généralement élevée, la
AU ZANGUKBAR ANGLAIS :267
charpente osseuse, solide, le crAnc bien fait, le prognathisme peu prononce, les membres forts, souples et bien proportionnés, la chevelure rude et crépue, la peau d'un noir clair relevé d'un peu de rouge et de jaune, en résumé un beau type, type d'homme fort et bon, habitué à travailler assez pour ne manquer de rien.
La langue a un grand rapport avec le swahili , et comme le swahili a pris naissance dans le nord, vers Pâté et Siyti, ])eut-étrc a-t-il eu le pokonio comme base, par l'intermédiaire des Wa-Ségedyu, qui se disent parents de cette tribu et qui habîtaienl ces parages, lorsque les Arabes y vinrent fonder leurs premières colonies. Mais c'est là toutefois une assertion qui ne repose sur aucune preuve positive, et qui ne peut des lors être émise que comme pure hypothèse. Cet le langue, comme toutes celles des tribus congénères, est riche et variée, (|uoiquc simple et naïve, avec des règles jjarfaitcment tracées. Elle a des contes, des chansons, des proverbes, cl chaque insecte, chaque plante, chaque détour du fleuve, eliatpie chose a son nom. Mais, outre leur langue, les \\'a-Polvomo du bas et du moyen Tana comprennent aussi le swahili et un peu le galla; cette dernière langue est môme seule parlée dans le haut fleuve. C'est que, disons-le tout de suite, les Gallas ont autrefois été puissants dans ces régions. Encore aujour d'hui les \\'a-Pokomo se saluent en galla, jtorlent des noms gallas et suivent dans leur vie sociale et politi([ue beaucoup d'usages gallas.
Les Wa-Pokomo sont essentiellement agriculteurs. Dès le matin, et parfois même avant le lever du soleil, on les voit sortir de leurs cases avec leur pioche, leur hachette, leur lance et leur pagaie; la femme suit avec un peu de feu dans un tesson; les enfants trottinent par
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derriore en se frottant les yeux; la famille s'empile dans la pirogue, et en avant! On s'en va aux champs, d'où Ton ne reviendra que l'après-midi, si même on n'y passe pas plusieurs jours.
Chez le Pbkomo, qui n'a pas d'esclaves, le travail de la terre e^l eu honneur, et la famille parfaitement constituée. Le phis i^rand clief ne dédaigne pas de planter lui-monie son riz, et Tenfant de six ans commence déjà à manier hi pioche i>aternelle. La femme travaille autant et plus que rhoiume: car, lorsque celui-ci rentre au village, c'est |>our causer avec ses pareils, mais k la femme reste encore le soin de préparer le repas. Quant aux enfants, les élever n'est pas une affaire ; si déjà ils |>euveul marcher seuls sur leurs jûeds, tout est bien: si les [Mcds ne sullisent pas encore, ils y mettent leurs mains: et si enlîn ces quatre membres sont incapables de soutenir tout ce que le petit Pokomo a de ventre, le petit Pokomo n'a qu'à dormir sur le ilos de sa mère ou sur la natte de sa case. Finalement il traverse les premières années de son passage en cette vallée de larmes avec l)eaucoup moins de soins que les enfants d'Europe, beaucoup moins d'embarras, beaucoup moins de cris, lH?aucoup nitùns de rhumes, de coipieluches. de refroidissements et de linge: ce qui ne rempoche pas d'arriver à Tàge voulu ferme et dr^>il sur ses pieils . fort • solide , sain et beau iiarcon. Ce i^reni^ d'éducation, on aurait tort de le croire, ne dénote j>as d'ailleurs moins d'affection de la part des mères |x>komoles: mais, puis^pfil suflîl jxnir faiiv un homme, jH^urquoi le compliquer davanlaço?
Ce|HMîdanl les travaux d'agriculture ne sont jias tellemeul absi>rl^nts. qu'ils ne laissent place à auc\me autnt^ occu|K)tion. Après avoir donné les soins voulus au riz.
AU ZANGUEBAR ANGLAIS Vli
aux cannes, aux bananeraies et aux autres plantations qui doivent assurer pendant un temps l'existence et l'entretien de la famille , on n'est pas fâché de faire la causette au village, de rendre visite aux amis, de faire une course en pirogue, soit dans le haut fleuve, soit vers Kau , de vendre et d'acheter aux Swahilis qui passent , d'organiser des fêtes, des repas et des danses, de chasser le buffle, de pêcher le poisson du fleuve et des étangs voisins , de recueillir le miel des bois , et au besoin de courir sus au Somali, l'ennemi héréditaire, dont la présence a été signalée dans le désert. Voilà leur manière à ces « sauvages » de comprendre la question sociale et de la résoudre; cela consiste simplement à ne pas se créer de besoins au delà de la mesure dans laquelle on y peut satisfaire. Et comme il y a beaucoup plus de terres que n'en peut cultiver la population existante y si quelqu'un soufl^re de la faim, c'est que probablement il l'a voulu. Hélas! il n'en est pas toujours ainsi aux pays « civilisés ».
La polygamie, chez les Wa-P.okomo, n'est pas chose inconnue ; mais , en fait , la plupart de ceux qui n'ont que peu de relations avec les Swahilis sont monogames. Il suit de là d'abord que les ménages paraissent généralement vivre en paix, que la moralité de ces « sauvages » est incomparablement supérieure à celle des musulmans de la côte, et que les enfants sont relativement nombreux, bien portants et bien élevés.
On s'étonne, en parcourant le fleuve et en voyant dans les villages une si florissante jeunesse, que la population soit relativement clairsemée; c'est que, il y a peu d'années encore, ces pauvres gens ont dû être périodiquement décimés par les Gallas et les Somalis, à l'instigation des Swahilis et des Arabes à qui il fallait des
Ir
esclaves. Mais nul doute que désormais la population prendra une marche progressivement croissante.
Veut-on maintenant suivre l'homme dans les différentes phases de son existence?
Quand le petit Pokomo vient au monde, blanc de peau alors pour la première et dernière fois de sa vie, comme tout enfant noir, la loi veut d'abord que personne autre que sa mère et une sage-femme ne soit témoin de cet événement mystérieux; ce n'est que quarante jours plus tard que le père lui-même, les parents, les voisins et les voisines sont admis à contempler la physionomie du nouveau venu. On lui donne un liom; c'est généralement un nom galla, retenu souvent à l'avance par quel([ue vieux guerrier du voisinage, qui a demandé cette faveur, « afin, dit-il, qu'il ne périsse pas tout entier, et que du moins son nom reste lorsque sa face sera sous terre. »
L'infanticide légal est rare, mais il existe; l'enfant, par exemple, qui naîtrait avec des dents, ou dont les dents commenceraient à pousser par la mâchoire supérieure, devrait être sacrifié; coutume singulière, et qui, pour être si répandue en Afrique , doit avoir une cause commune et antique.
Le petit grandit, tantôt sur le dos de sa mère ou d'une sœur aînée, procédé commode, pour le dire en passant, puis({u'il permet à la femme de faire son travail en même temps qu'elle porte l'enfant, tantôt sur la natte de la case, tantôt sur l'herbe du champ, tantôt au fond de la pirogue, jusqu'à ce que les forces lui viennent assez pour lui permettre d'utiliser lui-môme et comme il l'entend les moyens de locomotion que le Crjéateur lui a donnés.
Quand la raison est venue, si l'enfant est une fille, elle
Ali ZA.NCLKBAH ANGLArS ¥13
reste avec sa mère; mais, si c'est un garçon, il doit coucher la nuit dans un dortoir commun où un homme ■ nommé tout exprès exerce une surveillance qui ne manque pas de sévérité. Le tapage nocturne, si cher aux jeunes « escholiers " de tout pays, amène ici des réprimandes bientôt suivies de coups de cravache. Puis aux récidivistes reste en perspective l'exclusion temporaire, et finalement l'exclusion définitive, à la suite de quoi le dchnquant n'a plus qu'à coucher dehors ou à se faïi'e une case à lui, car la maison paternelle lui est également fex'mée.
Le jour, l'enfant suit ses parents, travaille avec eux, pagaye sur le lleuve, s'amuse avec ses pareils, mais en ayant toujours soin de se tenir en dehors de la société des hommes, et surtout des anciens. Quelques taloches au besoin le rappelleraient au sentiment des distances. Par contre, il est inutile d'ajouter que jamais l'occasion ne lui est fournie de s'endormir sur les racines carrées, non plus que sur la table de Pythagore ; et je pense, sans en avoir des preuves positives, qu'on l'embarrasserait un peu en lui demandant, par exemple, de répondre à cette simple question : Combien font trois cent cinquante-sept bonnets de colon h. deux francs quarantetrois centimes la demi-douzaine? Mais, par contre, les leçons de choses abondent, et le gros problème du surmenage intellectuel reçoit ici une solution satisfaisante.
De plus, pendant toute cette période de l'enfance, la famille n'a rien à dépenser pour riiabillcment, le jeune Pokomo se contentant de celui qu'il a reçu de la Providence dès avant son apparition en ce monde, et qui, pour avoir été parfois tronc aux épines du chemin, n'en reste pas moins solide. Toujours néanmoins, chez l'enfant du sexe féminin, ce primitif liabit est complété
par ^^M
une légère bandelette. Ajoutons que dans cet état, qui est général sur le fleuve, et auquel nul ne prête la moindre attention, l'enfant noir est beaucoup plus décent que mainte statue blanche des villes européennes.
Vers Tâge de dix à douze ans, plus tôt ou plus lard, les petits garçons sont renfermés dans un enclos spécial, soit dans Tenceinte du village, soit à Textérieur, et sont circoncis par leurs aînés. Cette cérémonie est de rigueur, mais elle paraît avoir un caractère plutôt civil que religieux. C'est le passage de l'enfant dans l'adolescence, quelque chose rappelant la robe prcicxte des jeunes Romains, et qui peu h peu s'est trouvé remplacé chez les peuples chrétiens par d'autres usages. Quand la guérison est parfaite, à un jour donné, les baroharo (Utt. : u les mineurs, les jeunes » sortent de leur enclos, lavés soigneusement, huilés des pieds à la tête, reluisant comme autant de souliers vernis, parfois peints de rouge flambant, ornés de chaînettes, de pendeloques, de verroteries, de colliers de toutes sortes, et habillés cette fois des plus beaux linges qu'on gardait depuis longtemps en réser\'e pour la circonstance. Ainsi parés, ils se mettent en rang l'un derrière l'autre, sérieux, droits, la tôte en arrière et les lèvres fièrement relevées sous les narines, comme dcfs conscrits a la première inspection du colonel. Ils arrivent ainsi sur la place pubhque, où les attend la population rassemblée, défilent un à un, très lentement, devant le conseil des anciens, qu'ils saluent et qui répond ; et quand le défilé est terminé , en avant la danse !
Un chœur de femmes bat la mesure et chante en cadence, élevant les bras au-dessus de la tête et frappant des mains; les hommes tournent et donnent sur le sol des coups de pied formidables, les nouveaux barobaro
Ai; ZA.NGLKBAll ANGLAIS âlS
se mêlent h leurs aînés jusque vers raidi. On se relire pour le repas, qui est ce jour-là parliculièrenient soigné. A Ndéra, pendant notre second séjour, c'est le F. Aclicul qui a procuré les antilopes et fait ainsi les principaux frais du festin. Aussi nous avons été invités solennellement à assister à toute la fôle, salués par les baiobaro comme des sénateurs, et comblés de foules sortes d'égards. Seulement nous n'avons pas dansé...
Dans l'après-midi, l'autre scène. Le barobaro arrive, est introduit dans la maison commune et s'assied par terre ; en face s'assied paieilleraent une fille de village ; entre les deux, un homme est debout. Tout à coup celui-ci parle avec grand respect au jeune homme, et sans transition se lourne vers la pauvre lille, qu'il accable de toutes les injures que sa fertile imagination lui fournit. Parfois la victime tient bon, baisse la têle, se gratte les pieds et attend la fin ; parfois aussi elle se met à « plorer >■ , la pauvre innocente ! Mais il arrive également que, la note devenant trop forte, elle se lève, réplique, tient tète à l'orage ou se sauve à toutes jambes, pendant que le public rit, regarde et commente. Je pense que la morale de ceci , car il y a une raison à tout , est que désormais le barobaro n'est plus un enfant, qu'il est devenu maître, qu'il a droit de commander toujours, d'insulter (|uclquei"ois, et qu'en face de lui le sexe faible doit se taire, baisser la tôte et obéu-.
Le jeune homme se marie vers l'âge de dix- huit ou vingt ans. J'ignore jusqu'à ([uel point ce qu'il donne au père de l'épouse est une dot, un prix ou un cadeau. Mais, à partir de là, le nouveau ménage doit subvenir îi ses propres besoins, bâtir sa case et cultiver son champ.
L'homme prend place alors parmi les adidtcs. qui ont dans les grands villages un endroit spécial pour se
876 SUR TERRE ET SLR LEAT
rcunir, un cercle si l'on veut, un club d'où les enfants sont chassés, et (jue déilaignent les anciens. Ceux-ci ont leur sénat à pari, en un endroit inaccessible au public, et ils jugent avec raison que tous les autres leur doivent respect et obéis.sance.
Une autre disposition remarquable et qui, en certains pays du monde au moins, montrera combien ce peuple est avancé en civilisation, c'est que les ^^'a-Pokomo sont en république.
Chez eux, pas de chef héréditaire; mais dans chaque pays distinct du moyen et du haut lleuve, à Muina, a Ndéra, à Kinakomba, à Zubaki, au Malalulu, au Malakoté, etc., un président est choisi, complètement indépendant de ses voisins, mal secondé (?) dans son gouvernement par un conseil des anciens, par un sénat. Au Ndéra, ce Luxembourg com|)te six membres, lesquels sont les plus vieilles niAchoires de i'emlroit, — je peux bien rae j)erniettre (|uclques libertés de presse, puisque aucun sénateur ne me lira. — Ce vénérable corps, en certains cas graves, s'adjoint des délégués des classes inférieures, hommes mariés et jeunes gens; c'est la chambre ou plutôt la cour des députés, qui, on le voit, est appelée a délibérer... (]uelt|uefoi8. — X. lî. On no lui demande jamais son avis quand il y a, par exemple, un bullle à partager. — Il y a d'ailleurs le gros de la population qui a son influence, qui peut manifester, el que le gouvernement, pas plus ici qu'ailleurs, ne saurait impunément braver. Au reste, pas de rouages compUqués, pas de bureaucratie, pas d'employés inutiles, pas de budget, pas de déficit. Le président est élu pour dix ans, que la lune est chargée de répartir, et les Wa- Pokomo de compter. Au bout de ce temps il se r{?lire lui-même, après avoir choisi son successeur, et la frans-
t. CelUar de perlen pour I
~ 2. Cbevelures d'bommei, — 3. Peigna va ébime. 'i. PoleHci- — 6. BracelHtfl pour liommw. — 7' l^ertdanta d'oreUre i, Tuboiirel. bkcliotte . plocbe . (crdsluicfl.
Tj'
Ai: ZANGLtBAH ANGLAIS
mission des pouvoirs se fait sans révolution, comme chez nous. Après quoi , Cincinnalus relourne à sa charrue, laquelle est ici remplacée par une pioche.
De ce qui précède il ressort que le petit Pokomo, un peu délaissé à son arrivée en ce monde, ne cesse de grandir en importance à mesure c^u'il prend de l'Age. de sorte qu'on ])eut dire de lui que pour être sénateur il n'a qu'à vieillir, comme d'autres, pour être princes, n'ont la peine que de naître.
Et (|uand enfin il meurt, le deuil dure un mois entier, au bout duijuel un repas le termine.
Maintenant il est nécessaire d'ajouter que ces institutions ne sont pas partout les mêmes exactement. Le lleuve, eu elîet, de môme qu'il doit être partagé en plusieurs zones au point de vue de la Ilore et de la faune, compreûd aussi plusieurs divisions politiques et sociales. Il y a, par exemple, le bas lleuve, peuplé jusqu'au Tchara et au delà d'esclaves divei-s et' de Wa-Pokomo plus ou moins musulmanisés, qui n'ont rien de l'originalité ni de la moralité signalés plus haut.
Sur eux Mohammed a mis son indélébile empreinte, et aussitôt entrés dans le troupeau ils consentiraient volontiers, s'ils en avaient le pouvoir, a vendre et à exterminer tous les A\'a-Pokorau, leurs frères de la veille, qui ne sont plus k leurs yeux que des inlidèies. Et au delà, de Simakaro à Ngatana inclusivement, les indigènes ayant déjà depuis longtemps subi l'inlluencc successive des musulmans de Kau, de Lamu, de Pâté, de Wito, de Zanzibar, qui aujourd'hui encore les pressurent d'une manière indigne et les excitent de leur niieu.x contre les Européens; ces pauvres gens, qui sont sans défense et sans énergie, ont un caractère craintif, timide et bas, prêt à toutes les servitudes.
Individuellement pris , ils ne sont pas esclaves ; mais la race entière l'est, puisque sans recevoir aucun avantage elle est taillable et corvéable à merci au profit du sultan de Wito et de ses agents, puisque sans mot dire elle doit se prêter à toute réquisition de tout Swahili malpropre qui passe. Ce sont les Malatini, « ceux d'en bas ; » les autres Wa-Pokomo les méprisent fort et se croiraient déshonorés de contracter avec eux une alliance.
De Muina à Zubaki, c'est le moyen fleuve. C'est là surtout que se trouvent les Wa-Pokomo authentiques, les vrais, ceux que l'on vient de décrire.
Plus haut, au Malalulu et au Malakoté, les villages sont nombreux ; mais on y parle un mélange de pokomo et de galla difficile a comprendre.
Enfin, tout à fait dans le haut fleuve, à Korokoro, ce sont toujours des ^^ a- Pokomo, mais qui ne parlent que le galla.
Quant au genre d'habitation , il est à peu près le même partout.
Ce sont de petites cases en paille, rondes, en forme de ruches , qui ont peu d'apparence extérieure , mais qui
en réalité ont un intérieur fort propre et très bien condi-
tionné.
Au-dessus de solides poteaux d'environ trente centimètres de hauteur, s'étend un clayonnage couvert d'une forte natte en nervures de dattier sauvage ; c'est le plancher, en même temps que le siège et le lit de famille. Dans un coin, un trou de la natte laisse place pour le foyer, et tout en haut une autre installation est destinée à recevoir les provisions de réserve. Du reste, en ces pays du soleil il ne faut pas oublier que la maison n'a pas les usages multiples de chez nous. Ici elle n'est guère
faite que pour abriter le sommeil de la nuit; la vie se passe en plein air. En tout cas, elle suffit très largement à donner les avantages qu'on lui demande, élant à la fois défendue contre la pluie, contre les inondations, contre le froid et les moustiques.
Le régime alimentaire des Wa-Pokorao varie un peu suivant le fleuve, car les mêmes cultures ne sont pas possibles partout. Ici on mange plus de riz, là plus de maïs et de sorgho. La banane est très répandue. Il y a aussi les patates, les haricots, les pistaches, les cannes à sucre, un peu de manioc, et, dans les marais, une plante qui croît naturellement et dont la tôtc. ressemblant au pavot, est séchée au soleil, cuite et mangée. On a souvent du poisson. On est très friand de miel, on
m SUR TERRE ET SUR L*EAU
recueille le vin de palme du rondier, du dattier et du doum ; on ne manque jamais de tabac pour chiquer et priser, et la félicité est complète quand on peut se procurer un peu de viande.
L'industrie est nulle ou à peu près. Elle consiste uniquement, pour les femmes, à faire avec la boue du fleuve divers ustensiles de cuisine très minces et bien travaillés. On ne connaît pas le tour à potier, mais on y supplée en ajoutant successivement des cordons de terre préalablement pétrie, en les façonnant avec les doigts et en les disposant l'un au-dessus de l'autre jusqu'à ce qu'on obtienne la forme désirée. Ces dames, au moyen de perles fausses de couleurs diverses et très fines, font aussi des broderies, des colliers et des bracelets qui ne manquent pas d'un certain goût. Les hommes, outre des nattes, des paniers, des ruches, des ornements en cuivre et en étain, font avec de simples hachettes ces pirogues sur lesquelles ils manœuvrent si bien et paraissent si fort en leur élément.
Quant au commerce, c'est surtout par les Swahilis que les Wa-Pokomo, en échange des produits de leurs champs, d'un peu d'ivoire, de cornes de rhinocéros et de bulïlcs, de peaux d'animaux sauvages, d'orscille, etc., se procurent le linge, les haches, les pioches, les fers de lance, le fil de cuivre et l'étain qu'ils utihsent.
Il a déjà été question du goût de ce peuple pour la parure, et on a dit comment, surtout dans les régions de Ngao et de Ngatana, hommes, femmes et enfants aiment à se barbouiller de rouge. Mais ce n'est pas tout. Sur le fleuve, les jeunes gens et les hommes se font tresser les cheveux, ceux-ci dans un style, ceux-là dans un autre, et ce n'est pas une des scènes les moins curieuses que celle que nous avons eue plus d'une fois sous lesf yeux
Ai; ZANGi;EBAn ANGLAIS 283
pendant que nous passions en pirogue : à l'ombre d'un grand bananier, un boniinc rouge assis par terre, et derj-ière lui sa femme écarlate bii ai-rangeant sa ehevebire ! Inntile après cela de dire que les pendants d'oreilles, les bracelets, les colliers sont fort en honneur, sans parler des plinnes d'oiseaux et des ilcurs de la forêl plantées dans les elieveux.
Et voilà la vie qu'on coule, ce semble, douce, Iranquille cl silencieuse, vers l'éternité inconnue, comme le fleuve coule ses eaiLx. Et qiLc leur fant-il, ii ces pauvres braves sauvages, pour être des gens heureux? Des pantalons peut-être, des souliers vernis, des cigarettes el des chapeaux mous?
En réalité, en dehors d'un peu de linge, la civilisation matérielle d'Europe a peu îi leur donner.
Mais il reste la vîe de l'âme ; et sous ce rapport, comme dit Bossuet. il y a dans leur civilisation un grand creux ; Dieu leur mancpie.
Dieu leur mantpie, non pas qu'ils ne le connaissent point; mais c'est ici comme dans toules ou presque toutes les tribus africaines, ils ne lui rendent pas de culte exclusif et véritable.
Ils croient aussi aux esprits mauvais; ils foni quelques sacriiices qui parfois s'adressent à la divinité, du moins ds le disent ; ils attribuent une sorte d'existence h l'ombre du corps, et pensent que c'est elle qui vient troubler l'homme dans ses rôves, mais ils n'ont sur la vie future que des idées nulles ou très confuses. Ils portent d'ailleurs peu de gris-gris, n'ont que de rares petites cases fétiches; et l'art des sorciers consiste souvent à soigner plus ou moins Iiien les maladies, à écarter les mauvais sorts, à découvrir les empoisonnements. Mais le grand culte des W'a-Pokomo s'adresse au Ngadzi.
Qu'est-ce que le Ngadzi?
A peine êtes -vous entré dans un village, que le chef ou un ancien du lieu vient vous trouver respectueusement et vous dire que vous pouvez choisir remplacement qui vous convient, vous asseoir, vous promener partout, excepté dans telle direction qu'il vous montre. Quelquefois aussi il pousse la charité jusqu'à vous prévenir qu'il n'est pas non plus permis d'étendre de Hnge sur les cases , de recueillir l'eau de pluie , etc. ; mais toutes ces recommandations ne sont rieii auprès de la première. On s'installe, et au moment où l'on y pense le moins, on enlend sortir du lieu sacré des sons de flûte plus ou moins réussis : c'est le Ngadzi qui parle.
Dans le moyen Tana et dans le haut fleuve, cette douce musique est remplacée par un bruit étrange qui s'entend au loin et met en frayeur grande les femmes et les enfants : on dirait un morceau de bois ou d'écorce, ' taillée d'une manière spéciale et qu'on ferait tourner vivement au bout d'une corde.
Mais chez les Wa-Pokomo il v a aussi les confrères du Ngadzi, et c'est Ih l'essentiel. Les confrères du Ngadzi, ce sont presque toujours des anciens, et en tous cas des hommes faits, qui seuls ont le droit de pénétrer dans l'enceinte réservée, qui ont la défense expresse, et sous les peines les plus sévères , d'en révéler les mystères , et qui enfin , c'est là le côté pratique et la raison d'être de cette société secrète, font en commun des ripailles à môme les offrandes de riz, de farine, de miel, de viande, que le public ne manque pas de donner de temps à autre. Que, s'il se relâche un peu, le Ngadzi hurle, les sorciers prédisent des malheurs épouvantables, et les offrandes s'amoncellent. De môme, pour faire partie de l'association, il faut donner des sommes considérables en argent,
en linge , en provisions ou en ivoire ; de sorte que , des affiliés comme des profanes, il y a toujours à recevoir, jamais à donner.
Pour enfoncer tous les Ngadzi du Tana, le F. Acheul comptait beaucoup sur son cor de chasse , que malheu-
Colliers des Gallas (demi-grandeur naturelle).
reusement il avait laissé à Kau. Il est probable qu'il faudra autre chose; on l'emploiera. En tout cas, voila l'un des « creux » de la civilisation pokomote : c'est pour le boucher que nous sommes venus.
Les Gallas, dispersés dans les bassins de l'Ozi, du Tana et du Sabaki, appartiennent à deux branches distinctes : les Barraréta^ et les Kokawé, réunis aujourd'hui par le malheur sous la tutelle d'un seul chef, Dadi abba Dada, qui habite, près de Ngao, les environs de Shaka-babu.
* Barra-réta ou Wara-réla, fils de Réta.
286 sua TERRE ET SUR L*EAU
Ces Gallas descendent originairement des Borana, tribu encore homogène et puissante qu'on trouve au nordouest du Tana, dans le Shoa et non loin des lacs Sudolf et Stéfanie, récemment découverts par le comte Téléki.
Détachés de leurs aînés , dont ils gardent un souvenir lier et fidèle, les Barraréta et les Kokawé se sont peu à peu répandus dans les vallées du Djuba, du Tana, de rOzi, du Sabaki, du Mvoé et même du Ruvu. A cette époque , qui ne remonte pas très loin , les Gallas avaient la force d'expansion des peuples qui débordent, et bien des fois les colons arabes de la côte ont dû reculer euxmêmes devant eux. Il y a peu de temps encore, le sultan de Zanzibar payait à ces « infidèles » des environs de Malindi la joHe rente annuelle de quatre cents piastres pour les décider à laisser ses sujets tranquilles. Mais tracassiers , exigeants , pillards , regardant le monde comme leur propriété , les Gallas n'ont pas tardé à rassembler contre eux tous leurs voisins, et comme d'ailleurs ils avaient beaucoup d'ivoire et beaucoup de bœufs, les Somalis d'un côté, les Massaï de l'autre, les Wakamba vers l'intérieur, les Arabes et les Swahilis sur les côtes , les ont refoulés progressivement , et aujourd'hui vaincus, ruinés, découragés, ils errent, me disait l'un d'eux tristement, « comme le singe des forêts. » En réalité, ils n'ont pas, en effet, de résidence parfaitement fixe : le village tel qu'ils le comprennent représente d'ailleurs si peu de chose, qu'il est aussi facile de l'abandonner que de le reconstruire. Bâtir une case est pom* eux l'affaire d'un jour. Cependant on peut dire que les restes de l'ancienne invasion galla, réduite à peu de représentants, et qui paraissent devenir de jour en jour moins nombreux par suite des guerres , de la misère et de l'infanticide, sont presque tous compris dans les
AU ZANCUKBAR ANGLAIS
environs du Sabaki et du Tana, essayant, (jiiand ils le peuvent , de rassembler encore quelques troupeaux de bœufs et de vaches, de chèvres et de moutons; car avant tout ils sont pasteurs, vivant ailleurs de chasse, de mendicité et de pillage, et se résignant parfois à essayer un peu de cullure.
Les Gallas sont païens, et c'est une des raisons précisément (jui leur attire des Somalis, qui sont musulmans, ces guerres d'extermination auxquelles ils ne tarderont pas il céder, soit qu'ils embrassent eux-mcmes l'islamisme, soit qu'ils se laissent anéantir; la seule chance de salut qui leur reste serait de se grouper autour de l'Européen qui vient maintenant h eux. Chose curieuse : la vue de ces hommes, de ces enfants, inspire chaque fois au missionnaire je ne sais quel sentiment particulier de sympathie mêlé d'une pitié profonde, et instinctivement on répète devant eux la parole de saint (îrégoire le Grand en présence des esclaves anglais sur le marché de Home :
« Quel dommage que de si beaux hommes ne soient pa» chrétiens ! ->
Le Galla est, en effet, — et il s'estime tel, — bien différent des autres populations nègres ou bantu du reste de l'Afrique. C'est un frère des Somalis, un parent des Massai, un allié pcut-ôtre des Peuls qui se sont dirigés vers la côte occidentale, une remarquable variété de l'espèce humaine enfin, tenant à la fois du nègre et de l'Arabe.
Le type cependant n'est pas uniforme, et à une époque inconnue, peut-être lointaine, il y a dû avoir des croisements qui ont amené une dégénérescence de la race et font reparaître de temps à autre des nez trop épatés, des lèvres trop épaisses. Mais, en général, la taille est svelte
et élancée, les membres bien proporlionnés, les extrémités déliées, les jambes particulièrement grâles, la face orthognathe et allongée, les traits fins, les lèvres minces, le nez souvent aqiiilin, les cheveux bouclés, crépus même, mais non laineux. Ils redoutent beaucoup l'embonpoint et arrivent 'a le prévenir, dit-on, en avalant (le temps à autre un peu de la sève laclescenle de l'euphorbe candélabre. Le teint est noir ; mais on dit que, chez les iiarana, il passe au rouge brun parfois (l'ès clair.
Le Galla est aussi fort intelligent , et son air (ier et dominateur, relevé de la manière dont il se drape dans un large morceau de toile blanche, avec sa lance qui jamais ne le c|uiltc, son gros anneau de cuivre qu'il porte au petit doigt, et dont au besoin il se fait une arme, une sorte tle coup-dc-poing, ses colliers de cuivre et de coquillage, ses bracelets d'ivoire, son attitude droite et légèrement méprisante, tout fait que, parmi les tribus inférieures où il passe, il conquiert vite un ascendant réel qu'il sait garder et développer jusqu'à ce qu'il en abuse. C^'est ainsi qu'il a dominé les W'a-Pokomo et leur a imposé sa langue dans le haut fleuve, et partout ailleurs un grand nombre de ses coutumes et de ses institutions.
Malheureusement ce type supérieur et cette intelligence réelle ne correspondent pas-â un égal développement du caractère. Le Galla, tel du moins qu'il apparaît ici, est tracassier, querelleur, mendiant, paresseux : dans la haute idée (pi'il a de lui-même, il croirait se dégrader s'il cultivait la terre ou exerçait une profession quelconque. La femme galla. qui en général est petite, grêle, faible, et se donne en étahuil sa longue chevelure crépue tout autour de la tète un air étrange de sauva-
AU ZANyUEBAH ANGLAIS
gesse à montrer dans les champs de foire, est chargée de tous les travaux pénibles. La suprême injure h adresser à un Galla est de lui parler au féminin; et enfin, ce qui caractérise mieux que tout le reste la triste situation de la malheureuse fdie d'Eve en cette tribu, c'est que, si le premier enfant qui naît dans une famille csl du sexe féminin, on le tue, et ainsi de suite deux fois, trois fois.
dix l'ois s'il le faut, jusqu'à ce qu'il vienne un garçon : après quoi la lille est autorisée à vivre 1 La raison de ccl usage barbare est sans doute que le droit d'aînesse, qui est une des bases de la société galla et amène des préro-
I galives universellement reconnues, ne ])eul appartenir qu'à un enfant mâle; toute fdIe qui cherche à le lui ravir
[ commet donc un attentat et doit disparaître. Ici non plus, comme on le voit, le sceptre n'est pas expose à
\ tomber en (luenouille !
Et puis il n'y a pas de sceptre : les Gallas, comme les Wa-Pokomo auxquels ils l'ont imposé, vivent sous le régime républicain. Le président est élu pour huit ou dix ans. Il a les honneurs, mais peu d'autorité : la guerre
iSê SUH TERRE ET SLIi L'EAU
est conduite par un homme du métier; la justice et ia religion sont aux mains d'une sorte de juge grand prêtre chargé de régler les difTérends et d'offrir des sacriGces; les villages distincts sont gouvernés par un chef de famille qui a droit de percevoir un tribut sur les voyageurs, et enfin les sorciers sont chargés de la pluie et du beau temps, des maladies, des objets perdus, des malélîces, du passéj du présent, de l'avenir et de quantité de choses peu commodes; ils réussissent en tout ce qui leur est demandé, ce sont des gens de grand mérite!
On trouve d'ailleurs dans les usages des Gallas beaucoup de traces sémitiques déjà remarquées dans leur type et qu'il resterait à signaler dans leur langue : les quarante jours de réclusion du nouveau-né, la circoncision, le droit d'aînesse, l'adoption légale, l'étal inférieur de la femme, le pouvoir très grand et à demi religieux du chef de i'amille, les lamentations des funérailles, etc. Une coutume également curieuse est celle où sont les Gallas, père et mère, de se faire appeler du nom de leur premier-né : Dadi abba Dada, Dadï père de Dada. Celte habitude, il est vrai, se retrouve aussi pai-mi beaucoup de noirs bantu, mais pour la mère seulement, qui prend le nom de son fils. Chez les Arabes, on sait que ce sont au contraire les enfants qui font suivre leur nom de celui de leur père; Séliman ben Daoud, Salomon fils de David.
La langue, que le cardinal Massaja a été l'un des premiers à mettre en lumière, et dont les travaux sont aujourd'hui si vaillamment continués par ses frères, les missionnaires capucins, ne paraît pas encore classée d'une manière définitive, les uns en faisant un groupe indépendant avec le sémite et le hamile, les autres la donnant comme une branche éthio|)ienne de la famille
hamitique. En parlant de ce peuple, on ne peut non plus taire le nom illustre de M. Antoine d' Abbadie , Abba-Dia, comme disaient les Gallas, dont les travaux
en tout genre sur le pays et les peuples de la haute Ethiopie ont été si nombreux et si remarqués.
En terminant cette courte étude sur les Gallas, ajoutons que ce nom, dont j'ignore le sens, leur est donné à la fois par les Abyssins, les Arabes et les Swahilis. Viendrait-il du mol kallo, magicien, sorcier, par le changement très naturel et très frétiucnt de k en g et d'o
Î92 SUH TERRE ET SUIl L'EAl"
en a? Peul-êlrc. En tout cas, eux-mêmes s'appellent Oromo, Orma ou Elnwrma \Elma Orma), c'est-à-dire fils d'Orma, lequel Mcrait le fondateur de la race et le père de Dorana ou lîorena.
Restent les AVa-Bonï.
Ces A\'a-Boni reprcsenlenl une population très inté-
ressante, très singulière, mais d'une étude compliquée et dinicite.
D'où sont-ils venus? Eux-mêmes ne le savent pas. Mais ils aiment à dire modestement que c'est pour eux que Dieu a fait les forêts et les plaines, les rivières et les lacs, les fruits et les bêtes. Faut -il conclure de là que les Wa-Boni sont les premiers habitants de celte partie de l'Afrique? Faul-il voir en eux une population du nord que les Gallas auraient rencontrée aux conGns de l'Abyssinie et qu'ils auraient dispersée? Les renseignements manquent actuellement pour résoudre cette question.
Ils portent différents noms. Près du confluent des deux rivières qui font le Tana, au nord, ils sont relati-
vement nombreux el s'appellent Ma-nyolé. Plus bas, on tes retrouve sons le nom de \Va-sanyé (à Sanyé-ni), (pi'ils portent également dans le bassin du Sabaki, où ils occupent divers points. Sur le Tana, on les appelle
généralement Wa-Boni. Chez les Wa-nyika, on les connaît sous le nom de Wa-langulo, et enfin, au nord de Lamu, sur la côte où ils sont répandus, ce sont les ^^'a-dahalo ou Wa-twa.
Nulle part ils ne sont en grand nombre, et comme ils
fl9t SUR TERRE ET SUR L'EAU
ne volent pas, comme ils n'attaquent personne, comme ils ne veulent ni conquêtes, ni troupeaux, ni rien, comme d'ailleurs ils donnent assez volontiers une part des produits de leurs chasses, ils vivent généralement en bonnes relations avec leurs voisins de la race bantu. Mais les Gallas les tiennent dans une sorte de vasselage humiliant et coûteux. Si, par exemple, le Boni tue un éléphant , ime défense sur deux doit être livrée au Galla. C'est du Galla aussi qu'ils parlent la langue (ils ont oublié la leur propre) , avec quelques expressions empruntées ici au massai et là au somali. Du Galla ils tiennent leurs noms, beaucoup d'usages, beaucoup d'idées, beaucoup d'ornements et d'objets de toilette.
Armés d'arcs très forts et de flèches empoisonnées {la lance est au Galla), ils s'attaquent à l'éléphant, au rhinocéros, au buffle, à l'hippopotame, au sanglier et aux autres animaux de la savane africaine , sans excepter le lion et le léopard. Aux gazelles et aux animaux de moindre taille, ils dressent des pièges. Mais ils méprisent les oiseaux et se croiraient grandement déshonorés s'ils mangeaient une poule : tant pis pour Henri IV, roi de France et de Navarre! La « poule au pot », c'est chez eux la nourriture de Tesclave. Mais comme ils ne peuvent toujours se procurer de la viande, ils vont sans la moindre vergogne mendier, près de leurs voisins qui travaillent, un peu de farine, du maïs, du sorgho, des bananes, et à défaut de tout cela ils ont le miel sauvage,
dont ils sont très friands, les fruits de la forêt, la farine
des cycas, les feuilles des arbres, les herbes des champs. Cependant, fatigués sans doute de vivre si modestement, on en trouve qui commencent à travailler un peu. Comme animaux domestiques, ils n'ont que quelques chiens, qu'ils utilisent pour la chasse.
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Le tyi>e de ce peuple singulier est au fond celui de la race bantu, mais avec plus de fmesse et de correction : résultat qui peut être dû au genre de vie qu'il mène. Leurs cases rondes ne sont guère que des huttes de campement; leurs mœui's paraissent douces et bonnes, leur intelligence développée, et leur manière enfin d'envisager leur condition misérable peu en rapport avec l'idée qu'on s'en fait.
Si je ne craignais de tomber dans des longueurs fatigantes, j'aurais bien envie de dire ici l'étonnement dont je fus saisi, l'an dernier, un jour de malheur où, passant par l'intérieur des terres de Malindi à Mombasa, je m'égarai avec quelques hommes seulement dans la grande forêt de Sokoké. Nous étions entrés sous bois vers six heures du matin, novis promettant une marche à ï'ombre fort intéressante et une journée magnifique. Mais voilà que, ayant pris une piste d'éléphants pour un chemin fait de pieds d'hommes, notre petite caravane se trouva peu. à peu engagée dans un inextricable dédale où l'tm ne voyait partout que des arbres, de la terre et du ciel, même en montant sur les plus hautes branches, selon la méthode du petit Poucet. Rien à manger, rien à boire. Cependant le soleil se couchait, et nous avions déjà pris nos dispositions pour nous retirer sur les arbres et y passer la nuit, comme de simples anthropoïdes, lorsfjue tout à coup nous nous trouvâmes en présence d'un sentier parfaitement battu. Tout te long, on voyait des pièges tendus, faits d'un lacet en nœud coulant attaché à un tronc d'arbuste plié de force et qui, en se relevant, devait enfermer le cou ou la patte de la bote et l'occire par pendaison. Il était six heures du soir. Nous suivîmes ce chemin avec confiance, pensant que c'étaient là traces d'hommes, toujours comme il est
296 suit TERRE ET SLR L'EAU
raconte dans les merveilleuses aventures dudit Poucet: mais, au lieu d'aboutir comme celui-ci à un mirifique château tout plein de lumières , nous arrivâmes au bout d'une heure en une vaste clairière au fond de laquelle dormait un étang et où, sur la lisière de la forêt, s'élevait un mince fdct de fumce blanche entre quatre ou cinq cases rondes et misérables. C'était un village de \Va- Boni.
Après avoir raconté notre aventure, donné mes petits cadeaux et reçu de mon côté des griffes de lion, un arc, des flèches et une provision de poison végétal avec instruction sur la manière de m'en servir, je me permis de faire k mon hôte quelques observations sur le dernier des péchés capitaux, vulgairement connu des théologiens et des écoliers sous le nom de paresse.
« Et pourquoi travailler? répondit le vieux. Est-ce que la terre ne nous donne pas, a nous, tout ce qu'il faut pour vivre, sans que nous ayons besoin de tant la tracasser, comme font les esclaves? »
Un peu interloqué, je hasardai pourtant une objection :
<( Alors, pourquoi demandez-vous de la farine à ceux qui travaillent, du linge à ceux qui voyagent?
— C'est un droit, dit le chef. Ceux qui travaillent prennent un coin de terre, coupent un bout de forêt, tarissent un étang. Or à qui sont les terres, les forêts et les eaux? C'est à nous. Et toi, quand lu passes, tu siùs un sentier. Ce sentier, c'est nous qui l'avons fait.
— Ah!
— Oui.
— Mais si personne ne passait dans vos sentiers et ne cultivait vos terres, de quoi vivriez-vous?
— De quoi vivent les singes? Quand tu verras les singes mourir de faim, les Wa-Boni mourront aussi.
— Ah! les Wa-Boni sont des singes?
— Si tu veux le croire,- ils n'y font pas d'objection. »
En ce moment ma pensée se porta tout naturellement vers messieurs les hommes d'origine simienne, en me disant que, dès que je leur signalerais ce membre inconnu de la famille, j'aurais certainement une récompense. Toutefois je ne pouvais m'empêcher de trouver
GrifTc de lion (grandeur naturelle).
que , pour une bête , mon interlocuteur n'en avait guère l'air. Et il continuait :
« Sans travailler la terre, nous avons la viande des animaux , le miel des abeilles , les fruits de la forêt , les feuilles, les herbes.
— Oh! les feuilles, les herbes...
— Oui, nous savons ce qui se mange, nous, et ce qui ne se mange pas.
— Et le Unge?
— Si nous avons du linge, nous en prenons; si nous
n'en avons pas, les bêtes que nous tuons nous prêtent leur peau.
— Je n'ai jamais vu, dis-je au vieux, personne de votre tribu comme esclave chez les musulmans de la côte.
— Précisément. Les musulmans de la côte savent que nous ne travaillons pas , que nous leur serions inutiles , que d'ailleurs nous nous laisserions mourir chez eux, et c'est pourquoi ils ne nous prennent pas. Du reste, nous, jamais nous ne pourrions vendre un de nos enfants comme esclave; nous préférerions périr tous.
— Ceci est parfait, répliquais -je, et là-dessus nous nous ressemblons. Mais pourquoi vous bâtissez-vous de si petits villages, des cases si misérables? Xe craignezvous pas des tribus ennemies, la guerre, le pillage?
— C'est juste pour éviter le pillage et la guerre que nos cases sont ainsi faites. Nous n'avons rien : à qui n'a rien on ne vole rien. Les grands villages, les fortes estacades , les troupeaux , les champs , mais c'est tout cela qui attire l'ennemi! »
A ce drôle d'homme, ma philosophie ne trouvait franchement pas grand'chose à répondre. Et il parlait toujours.
« Quand il y a tant de maisons ensemble, si bien garnies, si bien bâties, les disputes, les injures et les vengeances ne manquent jamais : deux hommes avec chacun une poule, c'est assez pour créer des inimitiés de vingt ans.
— Mais vous, vous n'avez jamais de querelles?
— Nous , nous vivons famille par famille , de manière que, à la tête de chaque village, il n'y ait qu'un chef qui est le père de tous les autres, qui commande et qui est obéi. Au village,' il n'y a aussi que des frères et des
sœurs. Le jeune homme qui veut se marier doit aller chercher son épouse au loin : elle lui est donnée s'il peut fournir un éléphant, un buflle ou quelque grosse bote. Et c'est îi lui, plus tard, de se l'aire un nouveau campement. »
Voilà, si je ne me trompe, d'étranges idées en matière d'économie politique et sociale; mais ce qui dépasse les bornes, c'est d'être obhgé d'avouer que, à son point de vue spécial, n'ayant l^esoin de rien, et n'étant pas d'ailleurs gôné dans ses mouvements par une nombreuse société ambiante qui accapare toute la terre, ce nomade a raison! En tout cas, messieurs les savants, vous pouvez être d'un autre avis que lui; mais ne me dites pas que mon sauvage est une demi-bfite à peine sortie de sa larve simienne. Des sauvages, y en a-t-ïl jamais eu? Si l'opinion d'un missionnaire n'était réputée pour rien, j'en connais un qui aimerait à soutenir (|u'on a trop souvent pris comme fels ceux qui se faisaient une idée différente de la civilisation.
Mais nous n'en avonspas fini avec mon lionmie. Ayant remarqué que ni lui ni ceux de son entourage ne portaient d'amulettes, je le lui lis observer.
'( En effet, dit-il, on ne connaît guère ces choses-là.
— Mais vous n'avez pas de sorciers parmi vous?
— Non; quand nous voulons en voir, nous nous adressons aux Wa-nyika ou aux musulmans de la côte.
— Et vous n'offrez pas de sacrifices?
— Des sacrifices? Nous en offrons à ^^'aka (Dieu). Je tue un buflle, par exemple. Eh bien, j'en prends un morceau, le meilleur; j'en brûle une partie sur le feu, je mange l'autre et je la donne h manger à mes enfants : voilà mon sacrifice. Je recueille du miel, j'en jette une partie dans la forôt et vers le ciel : voilà mon sacrifice.
aOO SUR TERRE ET SUR L*EAU
Je me procure du vin de palme, j'en répands la moitié d'une gourde sur la terre : voilà mon sacrifice, mon sacrifice. à Waka. Et je le lui dis, et il m'entend. »
Ces explications extraordinaires et authentiques, si simples, si grandes, si conformes à la religion primitive, achevèrent de me convaincre, je l'avoue, que mon sauvage dépassait plus d'un civilisé. Mais où ayait-il puisé ces idées?
Il ne put jamais me le dire, se contentant d'affirmer que ses ancêtres avaient fait ainsi, qu'il les suivait, et qu'il enseignait ses enfants à l'imiter.
Je voulus le pousser plus loin :
« Mais pourquoi ces sacrifices, et qu'est-ce que Waka?
— Waka? Mais c'est le maître de tout , celui que les Swahilis et toi appellent Mungu inous parlions swahili . Il nous a donné ces terres, ces forêts, ces plaines, ces montagnes, ces fleuves, tout. Nous nous en nourrissons. Mais il est sévère : il en veut sa part , et nous la lui donnons. Quelquefois il descend dans nos campements et fait mourir l'un de nous. Alors nous enterrons bien bas celui dont il a pris la vie, et ceux qui restent vont plus loin; car il est dangereux de rester sous le regard de Dieu. »
Si j'ai cité celte conversation, prolongée ensuite bien avant dans la nuit , devant ce petit feu qui brûlait toujours, et sous ce grand ciel où la Croix du sud se détachait toute brillante au-dessus des arbres, c*est d^abord qu'elle me parut alors surprenante dans la bouche de ce pau\Te sauvage , sans résidence fixe , perdu au fond des bois: mais c'est aussi qu'elle m'est revenue naturellement en mémoire sur le Tana , à l'occasion d'un autre fait non moins étonnant.
AU ZANGUEBAft ANGLAIS
En arrivant au village de Kiaponi, dans le Kina- Komba, nous trouvâmes un campement de ces \Va- Boni, vivant là comme partout de chasse et de mendi-
Femmo boni avec jiagTic; de penii orni: de c
cité, ni l'une ni l'autre n'étant encore interdite en ces fortunés pays. Or, le soir, pendant que nous dressons nos tentes, et que cette opération groupe autour de nous autant d'enfants pokomo que l'arrêt d'une voiture de Bohémiens dans une petite ville européenne amène de
curieux, voici que tout à coup débouchent, par la porte pratiquée dans Testacade^ une dizaine de femmes waboni revenant de là forêt; elles sont chargées d'énormes fagots, et elles les portent sur le dos au moyen d'une courroie passée sur le front, à la manière des Gallas, des Somalis et des Massai. Ces types de parfaites sauvagesses, sentant à dix pas la graisse dont elles se frottent.
Croix pattéc des Wa-nyika.
ne manquent pas d'intérêt artistique ; mais voici qui fait bien vite oublier la graisse et les fagots : sur leurs jupons de peau taiinée, des croix parfaitement dessinées , des croix de perles rouges avec bordure de perles blanches.
Cette apparition de la croix en un pays où nous pensions être les premiers à devoir l'introduire n'est pas, du reste, la seule qu'il nous ait été donnée de constater en ce voyage. Sur un autre fleuve au sud de celui- c^, le Sabaki, nous devions la retrouver au cou d'un enfant des Wà-nyika, gravée à la pointe d'un instrument sur une. petite plaque de cuivre. Mais il n'en connaît pas la signification :
« C'est un signe que portaient nos pères, dit-il, que portent nos frères jusque là-bas, là-bas, et que moi aussi je porte à mon cou. »
A l'autre bout de ce continent, chez les Ashantis, le P. Ch. Gommenginger nous dit à son tour avoir vu la croix partout : sur les maisons , sur les armes , sur les ustensiles domestiques.
Cette image de la croix est certainement intentionnelle, et j'ai pensé que ces peuples avaient pu la tenir des Abyssins par les Gallas.
Nous sommes toujours à Koné , dans le Zubakî : c'est là que nous passons nos fêtes de Noël.
Mais Nifé, ce chef de Ndéra que nous avons l'espoir de trouver ici, ne paraît pas, et l'on dit qu'il tardera encore longtemps à revenir ; d'un autre côté , nous ne pouvons guère faire attendre plus longtemps le F. Acheul à Kozi et le P. Charles à Kau. D'ailleurs, ce que nous avons vu et ce qu'on dit du Tana nous convainc que le Ndéra est l'un des meilleurs points à occuper , et enfin nous avons trouvé ici à acheter à bon compté deux pirogues nouvelles, ce qui nous donne une flottille maintenant suffisante pour transporter toutes les caisses laissées là-bas. Rentrons.
Pour nos quatre pirogues, nous n'avons que quatre pagayeurs. Mais la descente est facile : chacun en saisit une , se plante à l'arrière , prend le courant , donne un coup de pagaye, et en avant! Le plus riche en voix entonne une chanson qui fait voler tous les oiseaux du
Saint-Joseph de Ndéra. — Rentrée à Kozi. — Retour à Kau. — Encore Lamu. — La vallée de Sabaki. — Les Wa-Nyika. — A Mombasa. — ^,^'
L'Angleterre et les Missions. — Pemba « la verte ». — A Zanzibar. — ^ .
Réflexions d*un missionnaire.
plus prochain banc de sable: les autres répondent en chœur. Técho adouci des forêts profondes répète les derniers mots du refrain, le fleuve se déroule devant nous jaune et silencieux; les paysages, les bancs, les villages que nous avons remarqués en montant reparaissent un à un, et nous allons ainsi toute la journée, de temps en temps épluchant une banane et lampant au passage ime poignée d'eau bourbeuse.
Le malin, cette descente du fleuve est délicieuse en vérité. L'air est si bon, si frais, la rive si verte, le fleuve si calme, le recueiUement si profond, les oiseaux qui s'éveillent apparaissent si blancs, Todeur du jasmin nous arrive si douce, et la pirogue file sur Teau si tranquiUe, si légère !
Mais peu à peu le soleil monte , et , des qu'il est assez haut pour regarder par- dessus les forêts, ses rayons, réverbérés par Teau comme par un miroir, nous atteignent en pleine poitrine, en plein visage. Le parasol n'y fait rien, et depuis dix heures du matin jusqu'au delà de quatre heures du soir, on expie crucUement le sentiment de bien-être doiU le matin nous a fait jouir et que le soir ramène un peu.
Enfin voici Ndéra, voici Kozi.
Vite nous débarquons. La population accourt, le F\ Acheul est là, et de plus, que voyons-nous? Sur une longueur de huit à dix mètres, parallèlement au fleuve, sèche sur de longues perches soutenues par des piquets solides la viande découpée en lanières de trois énormes antilopes. Obligé de se procurer des vivres pour lui et les enfants qui l'accompagnent , et n'ayant que fort peu d'objets d'échange , le Frère a eu cette riche idée : de missionnaire se faire trappeur, de trappeur boucher, de boucher débitant. Je ne sais jusqu'^ quel point le cas a
ZÂSGUEBAR ANGLAIS
été prévu par les canons (en latin cananea), mais il est certain que le succès est grand : de tous côtés on apporte du riz, de la farine île maïs, des haricots, des bananes, des mangues, des ananas. Nous vivrons. Mais, ce qui vaut encore mieux, c'est que les Wa-Pokomo sont enchantés de ce marché : manger de la viande! Le soir mérae de notre arrivée, à huit heures, un vieux sénateur se présente encore avec une corbeille pleine de farine : c'est sa femme qui veut avoir de la viande à tout prix, elle ne lui laisse aucun repos dans la case, elle ne lui permettra pas de dormir.
Après de longs pourparlers, Omari cède une tranche large comme la main; le vieux la prend, la ilaire, la lèche, la retourne, la reflaire, la relèche, s'approche du feu de Séliraan, la fait griller légèrement, la goûte, la savoure, la dévore, jusqu'à ce que, se rappelant à la fm la commission qu'il a reçue, il se lève en toute hâle et va prècipifarament porter à sa femme... la corbeille vide.
Cependant il faut conclure.
A divers points de vue, le pays de Ndéra paraît donc le mieux convenir à l'établissement d'une mission. Malheureusement le chef principal est absent, et quoique la « démocratie » nous désire sincèrement , il faut triompher de l'hésitation du vice-président Basila et des six sénateurs. Mais tous les cadeaux sont épuisés!
Le lendemain, M^"" de GourmonI restant seul à Kozi, le F. Achcul et moi, un fusil sur l'épaule, partions pour
f^ t\(t4mfS^ ^mmI^« \nir Xa Kk iUi KaliM, un charmant jeune Uhuum^, ^\ ^itWtn iU^ i\\mirt Hc no» jeunes gens. Nous liMVi't'feiiif»^ iVnhimS unit forêt vierge, où les arbres, droits . loiiiifii^ iiiAIm, nouN font en haut une voûte de verdure i|H^ 1^ Mildil IM1 pcrc'c jannÛM; nous arrivons dans une lilHitii^ Ift^rlMMiNcs tiouH tTlrouvons un autre bois d'arbres plut* iiHiign^N, (*l iiinni, ii|>r(*H une marché assez agréable, fMMiH iirrivoiiM (Ml ploin lerriloire de chasse.
Attt'iititMi purtoul ! la^ hoIimI baisse; nous nous avancoutt diMiroHUMii (lo^^i^^o dos loulTes d'arbustes. En face »>*ti|iMid hi Miivauo, au dolh se dresse une forêt, et tout à mii|i unuM a|iorcov4Uis lh-lms« se dêUchant sur le vert, la »Hibo iHUi^t^ truuo biMo suporlH\ Pru\ience et sanghn^id.. \\\ immvouund Uuunaut nous porte un peu plus IvMw; \\y\\\ ^ coup lo t\ Achoul se huice en arrièiv, je le ^vji^MiMM^ s>\ ^ous \uici ou laco d\ui (Kiisible troupeau qui v^>^l \^x ^ U^u^t^ poiltV du fusil iinis. broutant rherbe* vl vW Iv^w^jv^ ou lo*U|vs drvss^ut l\xroiHe et le\"aal la tète- Tm \\^^^ (VAVIx uu <Aulro W suil. |Hiis uu ;»utre. et encore H^^: ^\^ ^^tiiK^^w^ Irt^ss^^UWiiU . b«i>tHU:s;>ettt . tielidfefii* et
^^ t>?vv<. \v,^i^ ^vi«tN>*itf>;. ittiWî:^ ij&^^ tin,iib> k^ i^all <9kt
\^/i*rs l|#r«*ilïîL \t^^^ th^immt^ Itt; tiutft^^îit.. vit cuuimtt:* ifl<c$tî \f^ <\m}k^\ vW: ^nim|f«n4tm mit^ ^ îtuui^im {luui^iiui^ titam*
^MifWH: l/VMI^ ^iik«. tr>t*i: >vn/4i«u *.um iwn \\x imml. '»t;
AU ZANGUËBAn ANGLAIS 311
ombres s'épaississent dans la forùl inconnvie, les sentiers disparaissent , et nous voilà perdus !
A tout hasard nous nous frayons un passage à travers les broussailles humides de la dernière pluie et les longues feuilles épineuses des dattiers sauvages; mais bientôt, n'en pouvant plus, après cent tours cl détours, menacés de coucher dans cet épouvantable dédale, nous réunissons nos forces et poussons tous à la fois un cri qui se perd dans les profondeurs de la forêt et de la nuil. Deux fois, trois fois, dix fois, nous recommençons, toujours avançant, toujours. cherchant et toujours perdus. Écoutez! On dirait des voix... Nous crions. On se tait. Mais nous crions encore, et cette fois, nous ne nous trompons pas, on nous a bien répondu.
Alors, pris d'un nouveau courage, nous nous dirigeons vers l'endroit d'où l'appel est parti et a été, depuis, plusieurs fois répété; enfin nous apercevons une lumière en haut, très haut, et un quart d'heure après nous nous trouvions sur la Hsière de la forêt, en face de trois jeunes gens de Kozi qui recueillaient du miel. L'un, sur l'arbie, était occupé à chasser les abeilles avec une torche; un autre, derrière lui, recevait dans une corbeille les rayons extraits de la ruche, un tronc d'abre creusé et attaché là; le troisième, en bas, ravivait le feu et attendait. A notre arrivée, l'opération touchait à sa fin : à notre grande satisfaction, nous ne tardons pas à voir descendre tout doucement la corbeille. Le jeune homme d'en bas la reçoit sans rien dire, prend un rayon ruisselant d'un miel jaune et déhcieux, le casse en trois, en jette une part devant lui, une à gauche, une à droite : le reste est à lui et à nous. Il a dit son bénédicité; nous disons le BÔtre, et le régal commence.
Mais voilà que tout à coup nous entendons d'autres
voix dans la forêt : ce sont nos hommes , perdus comme nous. Mais ils nous ont bientôt rejoints; et, une heure après, nous faisons dans la nuit notre entrée à Kozi, tous ensemble , chargés de viande et ruisselants de miel.
Le lendemain matin, Kozi était en fête : l'antilope, partagée, avait été donnée moitié aux sénateurs, moitié au peuple, et rcffet devenait de plus en plus visible. A la lin, Balisa me prend à part, m'entraîne dans sa case, et me tenant les deux mains :
« Nous ne consentirons jamais, dit-il, à ce que vous parliez d'ici. Heslez avec nous. Choisissez tout le terrain (jue vous voulez pour bâtir, prenez tous les champs inoccupés, coupez dans la forêt les arbres qu'il vous faut. Et (piant à lire,... nous nous arrangerons... Seulement il y a maintenant deux conditions, rien que deux; mais elles sont si importantes, si graves, que si, par malheur, vous ne les acceptiez pas...
— Kh bien?
— Hélas! nous ne pourrions pas nous entendre.
— Dis toujours, fis-je a Balisa, un peu inquiet. -Te les dire, je te les dirai, et c'est précisément pour
lu l'aire cpie je t'ai appelé en particulier. Je te révélerai donc ces grandes choses, je te mettrai au courant des îiclions défendues chez les Wa-Pokomo, et, de même que nous les respectons, il faut que vous les respectiez...
— Dis toujours. Peut-être...
— Ah! il n'y a pas de peut-être... Malheureusement... l*niuicls-tu d'observer ces deux choses? Il n'y en a que deuv.
— Dis toujours.
— Et de chercher, par tous les moyens possibles, à décider Ion ancien, et ton frère, et tes soldats, à les observer comme toi, jusqu'à la mort?
Ai; ZANGIIEBAH A-NtiLAIS 313
— Dis toujours.
— Eh bien! soupira Balisa en me regardanl dans le blanc des yeux et en me serrant de nouveau les mains, peux-tu l'engager premièrement à ne pas entrer de force dans l'endroit réservé au Ngadzi, avant d'avoir été reçu membre de la confrérie?
— Et deuxièmement? ajoulai-je, un peu rassuré.
— Et deuxièmement, refait Balisa, à ne pas entrer non plus, oh! ceci serait très grave..,, dans la case d'une femme on couches?... n
t'n grand éclat de rire éclata, suivi d'une déclaration formelle que ces deux défenses seraient éternellement respectées. Balîsa devînt radieux.
Je n'eus pas besoin d'un bien long tliscours pour décider monseigneur et le F. Achenl k accepter les deux conditions mises à notre établissement dans le pays, et tout le monde était enfin d'accord. On se félicite, on se fait des vœux, on se promet de beaux jours. La mission catholique de Saint-Joseph de Ndéra était fondée.
Le lendemain nous amenai! le dernici" jour de l'an 80 MX"" siècle. De grand matin, messe sous la lente et communion générale des jeunes chrétiens. Ils allaient rester seuls avec le F. Achenl, en attendant le P. Ch. (îommenginger, lequel nous attendait toujours à Kau.
Dès la veille nous avions tout préparé pour le départ. * et après un dernier adieu à ceux que nous laissions, après les acclamations maintes fois répétées de toute la population de Kozi, réunie sur la rive, nous nous abandonnions au courant du fleuve, seuls maintenant dans nos pirogues vides et nous confiant pour le reste à la Providence des missionnaires.
Elle ne nous fil pas défaut. Sans doute, ce premier jour, M*^ de Courmont, se trouvant fatigué et ayant, de
mon côté, lancé par-dessus bord je ne sais combien de gorgées de bile , Séliman fut prié de ne pas allumer ses feux; mais un peu de jeûne et de pénitence, que voulezvous de mieux pour une fin d'année?
Nous voilà d'ailleurs campés en un petit village charmant, tout paisible et tout frais, avec ses cases éparses sous les ombrages des larges sycomores et des grands bananiers verts : la vie primitive! La vie sans secousses, sans bruit, sans ambitions déçues, sans travaux accablants, sans entreprises enfiévrées^ sans chutes lamentables, sans désespoirs, sans suicides, sans hontes, toute simple, comme ce fleuve qui l'alimente et qui, avant d'avoir sur tout son cours fait entendre un murmure capable de révéler sa présence à trois pas , va se perdre dans l'Océan pour lequel il est fait.
Oh! que la nuit est longue à la douleur qui veille!
C'est le refrain souvent répété durant ces longues heures qui séparent deux années sous la tente solitaire , où, eux non plus, les moustiques ne dorment pas.
Mais enfin, voici l'aurore de 1890. Bonne année! Bonne année aux missionnaires et à leurs amis, à l'Afrique et à la France, à l'Eglise catholique, à la terre chrétienne et à la terre païenne ! C'est à cette intention que monseigneur dit la sainte messe. Après quoi Séliman sert son menu : une tasse de café noir et une banane rôtie. Et en pirogue!
Hélas! la réflexion que fait chacun en y entrant, avec des expressions identiques de figures allongées et chagrines , c'est qu'il n'y a plus de vivres.
Nous sommes déjà loin, lorsque soudain un vol de canards se lève, tourne et va s'abattre là-bas sur les
AU 7.ANGUEBAH ANGLAIS 315
bords d'une marc où le lleuve s'épanche. Doucement la pirogue iUv, se dissimule dans les herbes qui se courbent
sui son passage, avance. C'est le moment: le coup part, les pirogues s'élancent, les canards s'envolent, mais pas tous. En voici un qui traîne sur l'eau, on le pèche; un
autre nage péniblement, on le poursuit; il plonge, reparaît, disparaît, perdu! Deux autres se débattent dans les herbes, on court après ; la bande entière, après un grand circuit dans le ciel , revient se poser plus loin ; nouvelle chasse. Adieu la fièvre, et vive la joie! Nous avons à manger pour tout le monde-
Vers quatre heures de l'après-midi, nous arrivons près de cet étang de Dumi, au-dessous de Ngatana, où, en montant, nous nous étions un instant arrêtés. Omari monte sur la rive, regarde au loin, et tout à coup nous le voyons appeler à lui avec une grande richesse de gestes toute la flotte. C'est un magnifique troupeau d'antilopes, et nos hommes montrent tout de suite qu'ils le préféreraient encore à la plus belle couvée des plus gros canards. Nous avons deux fusils : Omari en prend un, je me charge de l'autre, et nous voilà partis en guerre, nous dissimulant derrière les rares pieds d'arbres, glissant, rampant et avançant. Mais le pays est très découvert , et , bien avant que nous les ayons à portée , les bêtes nous ont aperçus. N'importe : je me couche sous un buisson et laisse Omari marcher de l'avant avec ordre de faire un mouvement savant qui doit me rabattre le troupeau! La manœuvre est mal exécutée : se croyant assez rapproché d'une belle pièce, mon piqueur ne peut se retenir et frappe un grand coup qui disperse les antilopes. Mais, par bonheur, l'une d'elles, portant droit ses cornes, accourt dans ma direction, s'arrête inquiète, reprend sa marche, approche. Le coup retentit : la bête saule , se retourne , marchant lentement et comme accablée d'une fatigue extrême. Dix à douze pas plus loin elle s'arrête , se couche doucement , tourne vers moi qui la suis ses grands yeux noirs tout humides de larmes, et c'est alors seulement que j'aperçois couler sur sa robe
AU ZASCUEBAR ANGLAIS 317
un petit flot de sang vermeil qui sort en bouillonnant. Pauvre bête! Quelques instants après Omari accourait en toute hâte, son grand couteau en main, et lui épargnait les douleurs d'une plus longue agonie. Puis bientôt nous sommes rejoints par tout le personnel de la flottille, et, une demi-beure plus tard, la bête dépecée arrivait par quartiers sur les bords du fleuve, où les tentes
dressées, les pirogues amarrées et le bois déjà ramassé disaient assez que nous passerions la nuit.
Quel intéressant campement ce soir du l^'janvïer! En face, le fleuve, qui fait ici un de ses contours innombrables et offre à nos cinq pirogues un abri (ranquille; de l'autre côté, un banc de sable où de grands échassiers promènent leurs formes étranges; au loin, un bosquet ; derrière nous la savane immense, où s'ébattent les troupeaux d'animaux sauvages ; et ici les grands feux de bois odoriférant qui flamboient devant les longues lanières de chair fraîche, les marmites ipii chantent, les hommes qui se chauffent, les oiseaux de proie, vautours, milans, marabouts, qui arrivent on ne sait d'où, décrivant de longs cercles en l'air, approchant peu à peu et s'abattant là, tout près, avec une audace incroyable, sur les arbres, sur la rive, dans les herbes, se rangeant en longues files, se massant en groupe et parfois fondant tout à coup sur une pièce oubliée qu'ils emportent en se
moquant de nous. Présidant à tout ce spectacle, un grand soleil rouge à l'horizon, qui s'enfonce comme entraîné par son poids et qui ne semble disparaître que pour nous ménager rcffel d'un crépuscule superbe et d'une nuit merv^eilleuse.
Malheureusement les moustiques , ignorant sans doute combien leur présence fait tort à la contemplation de la belle nature, font sur nous une invasion féroce, et comme nous sommes obligés de nous défendre , il nous est impossible de fermer l'œil. Ce monde est décidément un abattoir : nous nous cntre-mangeons tous.
La nuit se passe autour des feux, et aussitôt que nous jugeons à la position des étoiles que le matin est proche, pendant que l'hyène au loin fait entendre ses ricanements lugubres, nous nous jetons dans nos pirogues et reprenons notre marche.
Nous revoyons Marfano , nous revoyons Ngao , nous revoyons Golbanti. Courage ! Nous arrivons chez Kombo, d'où nous sommes partis.
Nous y sommes en effet à la nuit tombante , et nous avons la bonne fortune d'y pouvoir engager six Wa- Pokomo de Ndéra comme pagayeurs des pirogues qui transporteront à Kozi le P. Charles et ses bagages.
Le lendemain, nous passions de bonne heure à Bomani, à cette entrée du petit canal où le sultan de Wito avait établi des hommes l)our percevoir un droit de passage. Mais que les choses sont changées! Les cases brûlées, à vau-l'eau les piquets de l'estacade , à Wito les percepteurs!
C'est la compagnie anglaise qui a fini par réclamer le canal à main armée, et devant des forces auxquelles il ne pouvait résister , le pauvre sultan a donné l'ordre de dégu(H7)ir en brûlant tout. Et c'est pourquoi , à la place
AU ZANGUERAR ANGLAIS 3llt
OÙ floltait hier son pavillon, dort aujourd'hui une sentinelle de la compagnie, bien tranquille à son poste, qui est le plus élevé de tout le fleuve.
Quant il nos hommes, ils sont maintenant en belle humeur.
A l'arrière de notre pirogue, Omari donne de temps en temps un vigoureux coup de pagaye; mais, comme le courant est bon, ie brave matelot lui laisse le plus fort de la besogne, et nous voyant silencieux, doucement, posément, se faisant des signes de tête et se donnant quelques applaudissements intérieurs, il s'abandonne avec un véritable instinct de troubadour à l'inspiration qui monte :
« Dors, maman, dors en paix; dors en paix jusqu'au matin.
« Et toi, chante, pauvre Omari, la cautitène de ta vie... Dors, maman... Tu l'as donc vue, la rivière du Pokorao, qui descend douce, douce, douce, jusqu'à In mer où elle bondit. . . Dors en paix. . , C'est ici qu'on voit des gens roupes, tels que Dieu qui créa tant de choses n'eut jamais l'idée d'en faire de pareils!
t Dors, maman, dors en paix; dors en paix jusqu'au matin.
t Où le besoin de vivre ne mène-t-il pas?... Dors, maman... A l'âge où l'esprit Motte dans la cervelle encore tendre, où les membres sont faibles, où les os cassent comme de jeunes branches, je ra'entbarquai sur la mer grande, je bus de l'eau salée, je fus mousse... Dors en paix... Et maintenant qne je suis homme, voilà que je pousse la pirogue sur l'eau de rivière , la pagaye en maïn !
« Dors , maman , dors en paîx ; dors en paix jusqu'au mn lin ,
tt Ah! mon p^re, ma mère, Zanzibar! Adieul... Dors, maman... Un jour quelqu'un viendra vous dire : La nouvelle, c'est qu'Omari est mangé... Dors en {)aix... Par un crocodile qui le prit au passage comme cette antilope, l'imbécile 1
t Dors, maman, dors en paix; dors en paix jusqu'au matin.
t Mais non, gardez la case, balayez-la et attendez. Dors, maman... J'espère en Dieu : hier encore ne m'a-t-il pas nourri de viande fraîche?... Dors en paix... Et marche donc, et pousse toujours, tant
Ai: 7.ANGLEBAB ANGLAIS 321
De leur côté, le P. Ghailes et sa petite colonie chrétienne s'étaient embarqués pour le poste où les appelait la Providence. Omarî serait son guide, son commissionnaire, son factotum, parfois son troubadour. Nous lui laissions aussi nos pagayeurs, qui demandaient instamment h rester au service de la mission. Pauvres bonnes
gens! Quand on a longtemps vécu ensemble, jour et nuit, partageant les mêmes dangers et les mêmes bonnes fortunes, les accidents et les petits bonheurs, les quartiers d'antilopes et les épis de maïs, l'instant de la séparation venu, on se sent le cœur tout gros de je ne sais quelle émotion : c'est notre sentiment, et c'est le leur.
Omari surtout, qui est de Zanzibar où nous rentrons, mais qui veut encore rester quelque temps au Tana , nous voit partir avec des airs tout mélancoliques :
Dulccs... reminiscitur Argos.
3i2 SL"H TERRE ET SUll L'KAO
Il avait d'abord chargé Séliman de porter ses salams au pays et de payer en son nom une vieille dette criarde de cinq piastres k un voisin de là-bas. Puis, au dernier moment, il se rappelle qu'il y a mieux à faire. Parmi les jeunes chrétiens du P. Charles, il s'est lié d'amitié avec Pacôme, que tout le monde maintenant connaît sous le nom de Pokomo. C'est un bon gros garçon qui, arrivé tard à la mission, ne fut jamais bien expert en litléralure française; mais Omari ne veut livrer ses secrets de famille à nul autre qu'à lui el à Sébman. II paraît que IcH trois sont indispensables pour mener à bien le document qu'on prépare : Omari donnera les pensées en swahili , Schman traduira la chose en bon français de Nossi-Bé, et Pacôme écrira.
Les voilà donc seuls, dans un coin de notre case de Kau, la veille de la séparation, accroupis modestement devant le feu de la cuisine. Pacôme a disposé une planche à la hauteur de son menton , el pendant que Séliman, avec de profonds soupirs, prépare en pelant un oignon la traduction verbale des sentiments intérieurs d'Omari, il attend. •
Elle est longue, l'attente.
Enfin :
.< La lettre à Séliman ! » fait tout à coup le vieux ciusinier, tremblant d'émotion.
Et il ajoute incontinent : <( C't-à-dire la lettre à Omari î »
Pacôme reprend : - C't-à-dire la lettre h Omari! » Et d'un geste résolu il retrousse sa manche, il empoigne le porte-piumc avec énergie, il abaisse la tête sur le bas du papier, il ouvre des yeux féroces, et juste au moment psychologique où la main se met en mouvement, voilà qu'entre deux magnin^ues rangées de dents blanches
paraît une langue rose qui s'avance doucement, qui se dispose en pointe , qui se ramasse en tourteau , qui monte, qui descend, qui lèche les lèvres, qui rentre, qui revient, jusqu'à ce que, Tagonie de la conii)osilion achevée, il reanet , avec un air de simplicité qui dissimule un terrible assaut de vanité intérieure, la pièce dont teneur suit et que Séliraan, toujours attentif, a soin de sécher en y passant une bonne demi- livre de cendres.
Ayant eu à fournir l'encre, le papier et l'enveloppe, je me suis cru le droit de jeter un coup d'oeil sur le contenu :
II Sta dire la lettru a Omari pou son papa eL son marna Zanzibartl salu bouzour sa vat bien ; (îit comme sa fo mètre ladedan bocou salams et la fini prand lengageman aveque monpera dans lapirog pocomo et lenvoit sinqiie piastre pour vielle det a Ilamisi Songoro derrière lacase Baba Dyuma compran Lien monzenfant el prangarde fout tancre su le papié et tir pas ton la lang comme sa donque lenvoi ces deux piaste a Hamisi bon souvenir fo toujou pailler ses det satam bocoup salams mon papa mon marna vaut mieu dire a Hamisi comme sa pour quant a sa piastre moîmem la portera, d
Le Ut janvier, nous prenions de nouveau place sur notre boutre, et après avoir jeté l'ancre pour la nuit à l'abri du cap Ngoméni (au fort), qui avance en mer sa pointe de madrépores taillée en forme de tète d'animal fantastique, nous arrivions le lendemain devant Mahndi ou Méjinde.
M. Smith , agent de la compagnie anglaise , nous invite gracieusement à descendre chez lui. Mais nous avons ici une maison; nous nous y installons, et, le surlendemain, tout se trouvait prêt pour une petite expédition projetée sur le lleuve Sabaki : six porteurs suffiront pour tentes et hts de camp, objets d'échange, batterie de cuisine, etc.
3tl SUH TERRE ET SCR L'EAD
Malîudi est une ville ancienne , beaucoup plus riche autrefois qu'aujourd'hui. C'est ici que Vasco de Gama trouva des pilotes qui le conduisirent aux Indes. Cependant sur les ruines antiques s'est élevé le MaUndi actuel, bâti de maisons en pierres et terre, que des feuilles de cocotier recouvrent et où le feu passe souvent.
La plage est propre et superbe; mais le port, trop découvert . est peu fréquenté pendant les quatre mois
où la mousson du nord souffle en plein. C'est seulement à partir de septembre que les boutres commencent à arriver ici de Zanzibar et de la côte, de Madagascar, des Comores , se rendant à Lamu et à Pâté . aux ports somalis. en Arabie, même dans ITnde. chargés des principaux produits du pays : sorgho, maïs, sésame, haricots, cocos, etc.
La ville est tranquille, sans mouvement. Toute la vie est dans les campagnes, derrière le rivage sablonqeux et désertique qu'on aperçoit du port. C'est là qu'on trou>"c l'Arabe agriculteur. Wvant dans sa propriété, au milieu de sa famille, et commandant à ses nombreux esclaves. Il ne fait pas ici, comme sur d'autres points de la côte. Il Mombasa, à Pangani, h Bagamoyo. à Kilna, de voyages à l'intérieur, et nous devons nous estimer heureux d'avoir pu réunir six porteurs pour notre expé-
âffi
dition , qui , du reste , ne sera pas longue , six ou huit jours en tout.
Nous traversons d'abord ces grands champs dont il vient d'être question, où des forêts de cocotiers, de manguiers, de suatiers, d'orangers, de bananiers, alternent avec de larges espaces couverts de sésame , de manioc ,
de maïs, de sorgho, d'arachides, de haricots, de patates, de riz, etc.
C'est le premier jour 1 nous passons la nuit à la Umite de cette région cultivée.
Le lendemain, rude journée. Après avoir circulé autour d'un étang, le Bartum, qu'enferment une série de colUnes escarpées, nous finissons par tomber dans im Ut desséché où le Sabaki déverse à la saison des pluies le trop-plein de ses eaux. L'an dernier, j'avais fait seul ce voyage, et le souvenir que j'avais gardé du trajet
m'avait fait recommander aux porteurs de prendre un autre chemin. Ils le voulaient aussi. Mais, après avoir erré par monts et par vaux, en plaines et en forêts, nous arrivons juste à l'endroit que nous voulions fuir, à ce lit desséché où les pieds enfoncent jusqu'à la cheville , où le soleil miroite sur les sables surchauffés, où l'on étouffe, où l'on sue, où l'on se traîne pendant six heures î A la fin on rencontre le fleuve, qu'on peut en cette saison passer avec de l'eau jusqu'à la cuisse; mais c'est pour retomber tout de suite dans un nouveau lit desséché qu'on ne quitte plus jusqu'à Bomani, où nous nous arrêtons. Il est temps!
Bomani (à l'Estacade) tire son nom de ce que, dernièrement encore , il y avait là un poste de soldats arabes , envoyé par le gouverneur de Malindi pour affirmer son autorité sur le pays en face des convoitises européennes. Mais aujourd'hui le pays est acquis à l'Angleterre, et du poste militaire il ne reste que l'estacade en bois, une petite case en ruines et nombre de punaises en parfaite santé.
Il y a peu de temps encore , la vallée de Sabaki n'était guère fréquentée que par les Gallas et les Wa-Boni, qu'on appelle ici les Wa-sanyé, tous plus ou moins nomades, chasseurs, hardis, mendiants et un peu pillards à leurs heures. Mais la sécheresse, jointe à de désagréables incursions des Massai, ont déterminé quelques Wa-nyika du sud à transporter ici leurs villages et leurs habitudes de travail. Les Wa-nyika sont agriculteurs, et c'est principalement pour les voir que M^ de Courmont a voulu faire cette petite excursion.
Après une nuit passée à Bomani, nous nous remettons en route , avec un guide que nous enrôlons au passage, coupant le pays entre le lac Dyororé et le Sabaki,
oii BOBS ooBSialaB^ îl uresencf ik DÎufuenrs riliaires de
Voici lÂmkanc. m. dcul doimt na: tTaiicien> esclaves marroB^ dt 11 ofite onl éuien* xenu^ «^ iixct là. mais que ioB ATahfs €nt denrn- chasse^ pins ioii,. Aujoiii*d'fani fa pasitiac! «st ocmpéi par hik Txarriaiiie àc^ cases de T\'i iHur: . oui . «m- aamie: k chassi . se irrrent h ragr kjJUMi " avec sncce^ Non- sonrmer^ bieii reçus, et conmie il st trorrr-f. ou- : 'Ji. <: lu:. n veilk. a tué un buffle arrec t^e?- fit* eue- f^nipoisc^iiiiee^ . iv ciief nous en offre mie vssn ii:»ii- ii: icLis^:»i!- a* noir^. côté le cadeau
. e uoij- liou- a'j:tioii- j>ou- amis. Le
\K>i<rm don* ii- ei et^neii vr t. ^tittih ceiuj des Wauyikii et der ViV-i^oiiiii;. a- jjc ur- vt:;:éî.aK : il agit ti-ès promptemen: e* cauf- i-. lu ,»r u- ! ajjjiua.* frapjié eu paraiysan* le- luo^vemejut- 'j; cvu: I! suffit , pour uliliî?trî le n-iauat c *-iii^ve' k luoixtîifi. oi li: ilèciie est enti'ét.
Notri iijieiiuoi- i^rr<?J a», wu^ht? ju^qu c^ Arliu<ruudi. jusqu'îji Laji^oiia}c< i^-jvi^: xuati\<u&'j . ou (jaliab et mairoUi- ijou: ra^toemW^f? . lIIaJ^ i^ ;;uiof uou»- é;iafH:. la caravaiie (K fiéijaiiikr . et api^h ^m. allé^ j^rv- du deruiei eodroit hi«Dualé . afirw un^ jouriÉée de cournies déëe^qx'rée^. Ilau^ fiuâiMiaub pat xiouib raiiatlre bU! k- Iknrv'c. et uou?- avMi- k: pLaibiiT. %erb i^ bor cP ijouk retroirvei tous daa.% un ^iiia^^ de W^-fi%iia^ Ji><^frjiiLali^f> . k- dei^ nier de tout ei» pkiut^r f<>r*t \ i^rr^^^: .
En réwttiiie. i^etle vallée de Saiiaii j^f-al< avoij d<r Taveoir. et voieî pourquoi. O: fleuve;, a^e/ j>eii coui*h dérabkr i? bon «oboucliur^r . ^^t ioruié d^: troi»- piiucipale^ rivières dont r«iij i!^ peid en parli^: et qui lerlîliwe une éteiidue de pa\ b coubidéraJik du KUiiua- Ndjaro au Ké&va«
SUH TEKliE ET SUH LT.AU
Entre ces deux montagnes, qui ont une altitude à peu près égale de six mille mètres et sont couvertes de
':!ii:''(ijï''llllir
neiges éternelles, s'étend l'Ukamba, pays très peuplé, IrÈs cultivé, couvert de troupeaux et riche en ivoire. Au delà, c'est le plateau de Massaï, et, plus loin, le Kavi-
AU zani;ui;bar anglais
rondo et le Nyanza. Ce pays, on peut l'alleindre et on l'atteint de Mombasa; mais, de Malindi, la route «erait à la fois plus courte et meilleure, car le cours du Sabaki
fournirait de l'eau à toutes les étapes. Il y avait un inconvénient : ses bords n'étaient pas peuplés; ils vont l'être, grâce à l'émigration des Wa-nyika et aux efforts de la compagnie anglaise, qui veut, au moyen des
esclaves marrons ou libérés, installer de petits villages situés de distance en distance jusqu'aux confins de rUkamba.
Le Sabaki amène à la mer moins d'eau que le Tana. Il ne paraît pas possible de le remonter en petit vapeur, du moins en toute saison : il est rempli de bancs de sable et de troncs d'arbres ; mais son cours est fort étendu , et sa vallée, nettement dessinée entre deux rangées de collines boisées, est large et d'une fertilité étonnante. Au reste , c'est la nature primitive : des forêts vierges , des roseaux, des troupeaux de buffles, dont nous avons suivi les traces, des bandes de marabouts se promenant sur les bancs de sable et dont les nids se voient au haut des grands arbres. Çà et là, un village nouvellement établi.
Ces bons Wa-nyika nous font le meilleur accueil. Ils sont pauvres, car ils viennent d'émigrer; mais ils travaillent, et ils réussiront. Ah! qu'ils seraient heureux si nous venions nous établir au milieu d'eux !
Membres de la grande famille des Bantu , ils appartiennent à différents groupes ayant à peu près les mêmes mœurs et la même langue, mais non les mêmes chefs et les mômes noms : il y a les Wa-giriyama, les Wakauma, les Wa-duruma, etc., tous réunis cependant sous la dénomination générale des Wa-niyka (litt. : Hommes de la steppe), par opposition aux Wa-dyomba (litt» : les Oncles), nom qu'ils donnent par politesse aux musulmans de la côte. Ils sont agriculteurs; mais ils aiment, quand ils le peuvent, à élever les troupeaux, et, armés de leurs flèches empoisonnées, ils ne craignent ni les animaux ni les hommes. De forme plus svelte que les Wa-Pokomo, on voit qu'ils ont plus qu'eux de difficultés avec la vie : leur pays est sec , et par conséquent
AU ZANGUEBAB ANGLAIS 331
leur existence pas grasse. Le type dit tout cela à première vue. Ils paraissent d'ailleurs assez indépendants et se sont peu laisse entamer par l'islamisme , à côté duquel ils vivent cependant depuis des siècles. Ils ont des chefs héréditaires, aiment beaucoup la danse, les divertisscmeuls, la musique, la parure, et cultivent sans
la moindre vergogne l'usage, aussi connu en Europe, de décrire le long des sentiers de ces zigzags dont l'ivrogne doit jouir intérieurement, comme le fumeur jouit des méandres capricieux des vapeurs du tabac. Ici, le jus de la vigne ou de la pomme est reuïplacé par le vin de palme, soigneusement extrait du cocotier. Seulement ces braves gens ont introduit dans la chose le perfectionnement que voici, et qui peut-être n'est pas encore venu îi l'idée d'aucun membre des sociétés de tempérance.
Ayant donc remarqué qu'une ébriété perpétuelle aurait quelques inconvénients , ils l'ont régularisée en lui donnant chaque année un mois qui correspond à notre mois de janvier. Pendant cette lune, tout est ivre dans le Nyika; mais, le reste de l'année, cet extra n'est permis qu'aux gens riches.
Au retour, nous repassons par Bomani; mais nous prenons cette fois la route de la forêt de Sokoké. Elle est excellente, très agréable, avec de l'ombrage sur la tête , un sol ferme sous les pieds , et çà et là une vue superbe dans les larges vallées de gauche, où d'énormes cboulis de terre rouge font des gouffres dont l'œil mesure avec effroi la profondeur.
Après huit heures de marche ce jour-là, nous rentrions à Malindi, fatigués et contents. •
Là encore il y aurait donc une mission à fonder, un point stratégique à prendre, une porte à garder, pour pénétrer au sud dans le Nyika, à l'ouest dans l'Ukamba, au nord dans la région du Tana , qui va être rehée par une route allant de Malindi à Golbanti. Que de peuples abandonnés depuis des siècles étendent leur tour de recevoir l'Evangile! Mais des missionnaires! des missionnaires !
Avec un bon vent , celui que nous avons , on peut en un jour passer de Malindi à Mombasa. Aussi jetonsnous l'ancre, le soir, devant la vieille forteresse portugaise qui domine les maisons en pierres de la ville arabe et les cases en torchis de la cité noire.
Mombasa est devenu le chef- lieu de la compagnie anglaise, à cause surtout des ports nombreux formés pai' cet îlot madréporique , qui se trouve comme enclavé dans le continent. L'inconvénient est le manque d'eau; à Mombasa , les puits sont d'une profondeur "extraordi-
AU ZANGUEBAR ANGLAIS 3;i3
naire. Sur le continent d'en face on est un peu plus priviiégié; mais, en général, tous les pays «ralentour souffrent de la sécheresse.
Depuis que la compagnie anglaise est établie, elle a |)rocédé avec une habileté, une prudence et une connaissance des choses et des hommes telle, que les révoltes ne paraissent pas même avoir eu ici la pensée de se pro-
duire. En même temps le iravail marchait; une douane nouvelle a été bâtie, des maisons ont été disposées, des baraquements installés, des essais de culture entrepris, le télégraphe sous-marin amené de Zanzibar à Mombasa et de là prolongé jusqu'à Malindi, pour l'être ensuite sans doule jusqu'à Lamu, jus([u'â Kismayo. Le chemin de fer à voie étroite est à l'étude : il est probable qu'il ira tout droit rejoindre le confluent des rivières Tzavo et Azi, qui forment dans l'Ukamba le fleuve Sabaki, pour suivre de là le cours du dernier de ces aillucnts et atteindre, à travers le pays massai, le Kavirondo et le Nyanza. Quant à la ville future de Mombasa , on parle de Kilindini, au sud-ouest de l'île, où le port serait aussi
334 SUR TKRRK ET StIR L'EAU
vaste, aussi profond qu'on le voudrait, ou tout le terrain désirable est déjà acquis à la compagnie.
Mais ce ne sont Ik que des projets, et cette partie de l'Afrique est dans un tel état de changements, qu'il serait prématuré de les indiquer comme des faits accpiis.
M'^deCourmont reçoit le meilleur accneilde M.Georges Mackenzie, directeur général de la compagnie, qui noua invite à dîner, et de M. le commandant Bi-ackenbury, dont l'escadre, douze navires de guerre, est mouillée au port Reitz, derrière Mombasa. et que nous sommes priés d'aller visiter.
C'est, du reste, un fait universellement constaté que l'Angleterre, partout où elle n'a pas à redouter la concurrence d'une nation voisine, se montre très favorable aux missions catholiques, dont elle apprécie loyalement les services, qu'elle se garde de taquiner par des mesures vexatoires, qu'elle laisse se dévelojiper librement, qu'elle encourage, qu'elle favorise. Ici le caractère religieux, philanthropique et élevé, de sir W. Mackinnon, président de la compagnie, non moins que les assurances réitérées de M. G. Mackensie et de tous les autres agents de la société, promettent qu'il en sera de même, et noua y comptons. De leur côté, les missionnaires ne peuvent qu'être désireux d'unir leurs efforts à ceux d'hommea qu'ils voient travailler parallèlement à eux pour ce qui, finalement, doit être la civilisation et le progrès. Dans la bouche de plus d'un Européen, ces mots, dont il fait parfois commerce, ne sont que des mots; mais plusieurs aussi les prennent au sérieux, et c'est h ceux-là que le missionnaire, les rencontrant aux pays sauvages ou dits tels, est heureux de serrer la main.
Et puis celte vieille citadelle du protestantisme, autrefois si fièrement campée en face de l'Église, ne com-
AU ZANGIJEBAH ANGLAIS 335
mence-t-clle pas h. se désagréger un peu ? Le catholicisme est aujourd'hui mieux connu dans ses dogmes, dans sa morale, dans sa discipline, dans son histoire; il ne lui manque que de l'être 'tout à fait pour être, par plusieurs du moins, tout à fait accepté. Il suffit déparier à cjuelques
protestants sincères pour se convaincre que, entre eux et nous, il n'y a guère que des méprises, des équivoques, des erreurs et des préjugés d'éducation.
Au reste, le principe môme d'où le protestantisme est parti, et sur lequel il repose est tel, que, tout en lui restant fidèle, on peut aller où Ton veut. En effet, ce principe est que chacun a le droit d'interpréter la Bihie et d'en fixer le sens. Si donc, comme l'a dit quelqu'un, on trouve dans la Bible des raisons de rejeter la Bible et de nier la divinité de Jésus-Christ, on peut le faire; c'est aa reste ce qu'a fait , entre autres , le célèbre docteur Golenso, évéquc de Natal, ce qui ne l'a pas
SUR ti:riie et sur leac
L empêché de rester en place et de recevoir une augmen-
[ tation d'appointements. Mais, de même, si l'on trouve
' dans la Bilde des raisons de (initier le protestantisme
pour redevenir catholique, d'aprèsie principe, qui vous
empêche de le faire? Et c'est encore ce qu'on fait.
J'ai là, par exemple, un joli petit livre de dévotion, qui est encore protestant, mais qui n'ose déjiï plus le dire; il paraît qu'il y en a beaucoup comme cela. Parmi les deux cent quatre-vingt-quatorze « prières pour divers sujets » qu'il renferme, remarquez ces titres : 1, pour la paix et pour l'unité de l'Église; S, pour la santé et la discipline de l'Eglise; 9, pour que l'Eglise soit purifiée de toute erreur; 10, pour la reslauralion de la beauté exlérieurcdans le service divin; 1 1 , pour l'tmité; l'2, pour les prêtres tentés de relâchement dans l'observation des vœux de leur ordination; 32, pour les missions; 48, pour ceux qui cherchent la vérité.
Il faut ajouter que plusieurs de ces prières sont très louchantes, très belles, qu'elles ne dépareraient en aucune façon un livre catholique ; et si réellement elles ont cours dans le monde protestant , ou ne peut croire que le boa Dieu, qui veut aussi l'unité, restera sourd H tant de vœux.
MainteuanI tournez la page. Vous étiez ému, voici pour vous dérider un peu : Prière 102, pour les sourds; lOit, pour ceux qui ne peuvent dormir; i 10, pour ceux qui souffrent des nerfs; lli, pour les hystériques; )15, pour les malades imaginaires; 117, pour les lunatiques; !!»(), pour la police; 210, pour ceux (pii préparent leur confession générale; 2Hi, pour les schismatiques et les hérétiques, texte de saint Gélase; 230, pour ceux qui cherchent du plaisir le vendredi saint; 263, pour les ivrognes!
Avez- VOUS le goût des litanies? C'est le cas de dire « qu'on en a mis partout ». Mais en voici trois des plus belles : 1 , pour FEglise; 2, pour Tunité; 3, pour la propagation de la foi.
Plus loin , une prière à la sainte Vierge est excellente de tout point.
Dans les « cinq commandements de l'Église », voici maintenant qu'on prescrit le jeûne, la confession, la communion, et « non pas à tout le moins une fois l'an », mais trois fois. C'était bien la peine assurément!
Mais c'est peut-être l'examen de conscience qui réserve le plus de surprises. Écoutez, catholiques romains, quelques-uns des péchés qui troublent les âmes de vos frères réformés :
1. Ai -je refusé de me soumettre à renseignement de TEglise? Ai-je vécu dans Tignorance de la foi catholique? Ne me suis-jc point joint à un culte hérétique ?
2. Me suis-je confessé à un prêtre quand c'était nécessaire ?
3. Ai-je parlé contre le jeûne ou contre quelque devoir imposé par rÉglise?
4. Ai-je manqué d'observer les jeûnes de TEglise, comme les vendredis, les Cendres, le vendredi saint et les jours de Carême?