CHAPITRE IV
Nous avons réservé ce chapitre qui termine notre modeste travail au traitement employé et aux résultats obtenus. Nous n’avons pas la prétention de vouloir ajouter quelque chose à la thérapeutique de la syphilis, thérapeutique qui est si bien et si minutieusement réglée aujourd’hui.
Nous voulons tout simplement relater et souligner quelques particularités notées au cours de notre traitement.
Devant les accidents si graves que nous avons signalés, ’cmiè're indication était celle d’un traitement méthodique et énergique. Nous avons rempli cette indication par l’emploi des injections solubles de benzoate de mercure pratiquées chaque jour à la dose de 2 centigrammes.
Très régulièrement notre malade a reçu ses séries de *20 injections, que l’on faisait suivre , d’un repos de 10 jours. Nous nous sommes toujours loué de l’emploi de cette méthode qui n’est pas douloureuse, qui est rigoureuse- . ment dosée, et d’un emploi vraiment commode dans les services hospitaliers. Au moment où noire sujet était dans un étal presque cachectique nous avons aussi employé avec succès les injections de biiodure d’hydrargyre carodylé
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selon la formule préconisée par le regretté professeur Brousse, de Montpellier.
Nous n’avons pas non plus négligé tous les adjuvants du mercure pour traiter certains symptômes observés. Disons seulement que ces adjuvants ne se sont jamais montrés bien eflicaces. C’est ainsi que l’action des révulsifs, et de la codéine, dans la pneumopathie tertiaire de notre malade, a été bien faible sinon nulle, et c’est au mercure seul, croyons-nous, que le sujet a dû sa guérison.
De même au moment des accidents du côté de l’appareil rénal nous avons institué le régime lacté qui malheureusement n’a pu être continué assez longtemps. Ici encore le mercure seul a fait merveille.
Peut-être, il est vrai, le régime lacté bien suivi aurait pu hâter la guérison, et nous ne pouvons pas conclure de cette expérience que le lait ne puisse être un excellent adjuvant. En tout cas notre expérience dans ce cas montre que le mercure seul peut suffire. Nous sommes d’ailleurs d’accord en cela avec plusieurs auteurs, tels que Lécorché, Talamon et Vives qui ont obtenu de bons résultats dans le traitement des néphrites syphilitiques par l’emploi du mercure seul. C’est aussi l’avis de Dieulafoy, qui juge que si le lait peut être un excellent adjuvant, il n’est pas absolument indispensable.
Une particularité remarquable fut que le traitement par • les pilules ne donna jamais de bons résultats. Avant d’entrer à l'hôpital il eut plusieurs fois recours à cette médication, mais sans aucun succès ordinairement. C’est ainsi qu’il, prit des pilules de protoiodure de mercure au moment de ses accidents tertiaires. Elles n’amenèrent aucune amélioration. Plus tard, lorsqu’il entra à l’hôpital de Tainatave pour une angine syphilitique, on le traita d’abord
par les pilules de protoiodure qui n’agirent pas, puis par des injections de biiodurc qui le soulagèrent rapidement. Dans tous les Hôpitaux où le malade a été refusé avant d’arriver à Nîmes, on lui donnait des pilules qui cette fois encore eurent leur insuccès habituel.
Enfin, quand à un moment donné nous avons voulu essayé les pilules de tannate de mercure, toute amélioration a immédiatement cessé, et de plus une gingivite inquiétante s’est déclarée, nous obligeant à suspendre momentanément tout traitement mercuriel. Nous ne voulons pas prétendre par ces exemples que le traitement par les pilules ne peut donner aucun résultat. Nous constatons simplement leurs multiples échecs comparés à la toute puissance des injections solubles, et nous pouvons conclure que la méthode de traitement par les pilules n’est qu’un pis-aller, et que toutes les fois qu’on pourra recourir aux injections il faudra le faire au plus tôt.
Nous avons vu que notre malade était entièrement réfractaire à l’iodure. C’est en vain que nous avons employé quelques-uns de ces multiples succédanés de l’iodure dont dispose la thérapeuthique.
Nous n’avons jamais pu vaincre l’intolérance du malade. Et d’ailleurs, même quand nous avons pu faire accepter le traitement par l’iodure et ses dérivés pendant une semaine, nous n’avons pas noté d’amélioration bien évidente. Au contraire même, les syphilides tertiaires de la face qui sont pourtant si justiciables de l'induré, loin d’être améliorées par ce médicament, ont été aggravées chaque fois. A chaque prise d’iodure correspondait une nouvelle poussée extensive des lésions cutanées. à avait-il une idiosyncrasie vis-à-vis de ce médicament? En tout
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cas, cette susceptibilité particulière ne datait pas de trèk
longtemps, puisque le malade avait pris de tortes doses d’iodure sans en être incommodé au moment de ses accidents secondaires.
Peut-être — c’est une hypothèse que nous faisons — l'iodure de potassium provoquait chez ce malade des accidents d’iodisme qui se traduisaient par la formation d’iodurides croûteuses, si bien décrites par le professeur Fournier. Or ces iodurides croûteuses bien souvent ne se distinguent en rien des syphilides tertiaires à côté desquelles elles se produisent. Dans notre cas, l’extension des lésions cutanées avait une explosion brusque correspondant à l’ingestion de l’iodure, et de plus, lorsque nous avons dû abandonner complètement cet agent médicamenteux, le mercure seul a suffi pour assurer la guérison.
Il en fut de même par la suite pour toutes les lésions que présenta le malade. Le mercure seul suffit à guérir les lésions pulmonaires, nasales, et à améliorer considérablement celles du rein. On pourra nous objecter que l’ingestion d’iodure, si elle avait été tolérée, aurait peutêtre hâté beaucoup la guérison.
C’est fort possible, bien que ce ne soit pas démontré. En tout cas nous avons vu un cas où l’iodure n’a pas été nécessaire pour amener la guérison. Au reste ces cas sont nombreux dans la littérature médicale. Certes, l’iodure est un agent excellent dans certaines formes du tertiarisme, principalement dans toutes les affections syphilitiques du système circulatoire, car il demeure le spécifique des lésions vasculaires ; il nettoie et élargit les artères et s’applique à toutes les formes d’artérite subaigdë et chronique. Mais l’expérience prouve qu’il n’est pas par luimême le spécifique du tertiarisme.
Le vrai spéciliquede la syphilis, c’est le mercure à toutes
les périodes. C’est l’opinion qui se dégage de l’étude de maintes observations, et de nombreux auteurs et des plus autorisés considèrent actuellement l’iodure comme devant presque toujours passer au second plan. Fournier déclare qu’il se consolerait bien plus facilement de la perte de l’iodure que de celle du mercure, si un de ces agents devait manquer un jour à la thérapeutique. Le professeur Brault (d’Alger) écrit dans la Revue générale des sciences :
« Dans les accidents tertiaires nous avons parfois trouvé en lui (l’iodure) un auxiliaire précieux, mais toutes les fois que le mercure en injections a pu être supporté, nous avons eu des succès beaucoup plus marqués et beaucoup plus rapides. » L’opinion analogue du professeur Dieulafoy vaut d’être citée toute entière, bien que peutêtre exagérée :
« Autrefois je donnais de l’iodure de potassium, je le donnais même à doses très élevées, avec l’idée que l'iodure est bien supérieur au mercure dans les syphilis tertiaires. Peu à peu, avec l’expérience, je me suis dégagé de cette opinion avec laquelle j’avais été élevé. Plus je vais et moins je prescris l’iodure de potassium. Les remarquables guérisons de syphilis tertiaires, dont j’ai rapporté les observations dans mes^ cliniques de lTIotel-Dieu et dans ce Manuel de pathologie, ont été obtenues le plus souvent parle mercure seul, sans iodure. C’est'avec les injections mercurielles sans iodure de potassium que nous avons guéri un ancien ulcère syphilitique de l’estomac, des névralgies invétérées du nerf trijumeau et du nerf sciatique, une série de gopunes ulcérées ou non ulcérées de la langue, des ulcérations tertiaires des membres, des lésions syphilitiques tertiaires osseuses, pulmonaires, oculaires, etc... »
Nous avons cité toutes ces opinions parce qu’elles corro-
borent l’opinion (pie nous nous sommes formée de par l’expérience acquise dans le cas qui fait le sujet de notre observation et dans bien d’autres cas observés dans le même service. Un mot maintenant des résultats obtenus.
Notre malade est sorti guéri de l’hôpital, guéri tout au
moins de ses accidents actuels, menaçants, disons-nous, car nous savons combien la syphilis est d’essence rebelle, tenace et récidivante. La guérison était-elle complète ?
Certes le malade est sorti avec 50 centigr. d’albumine. Mais nous pouvons considérer ce résultat comme le maximum de ce que l’on pouvait obtenir. Les accidents tertiaires sont essentiellement parenchymateux, désorganisateurs, intéressant les tissus dans leur profondeur, leur intimité. Ils créent des lésions souvent irréparables, et dans le cas qui nous occupe, si le mercure a fait merveille, il ne pouvait guère restaurer complètement un rein plus ou moins atrophié, plus ou moins vicié dans son rôle, plus ou moins perdu pour la fonction.
11 nous a été impossible d’avoir des nouvelles de notre malade et de savoir si la guérison obtenu se maintenait. Aussi arrêtons-nous là cette étude que nous aurions pu intituler :
« Histoire d’un cas cle syphilis très grave guérie par le mercure seul.