‹ Sur un épisode d'Aimeri de NarbonneChapitre 4 sur 12 · Ep.fr. III, 216. Voy. encore p. 218 et · texte numérisé non relu

Ep.fr. III, 216. Voy. encore p. 218 et

donne au contraire plus de valeur, puisque la Geste des Normanz (vrai titre de l'œuvre de Wace) a été écrite, pour la partie où se trouve notre récit, entre 1162 et 1175, par conséquent, suivant toutes les probabilités, une cinquantaine d'années avant Aimeri. Wace raconte aux v. 2996- 3252 de la 3e partie (éd. Andresen) de son poème le pèlerinage et la mort à Nicée de Robert Ier, sixième duc de Normandie, père de Guillaume le Bâtard, et surnommé Robert le Magnifique. En traversant la Bourgogne, ce prince jadis si fier donne une belle marque d'humilité : il reçoit sans se plaindre les bourrades d'un « portier » insolent; arrivé à Rome, il se fait bénir par le pape, et remarquant sur une place la statue équestre en bronze de Constantin, il se prend de pitié pour ce grand empereur que rien ne protège de la pluie et du vent, et le fait couvrir d'un riche manteau ; puis il s'en va, « se moquant des barons romains qui laissaient leur avoué été comme hiver défublé ; ils auraient bien dû pour lui faire honneur lui donner au moins un manteau par an ' ». Il entre ensuite dans le pays de l'empereur [d'Orient]2.

Par la terre l'empereur

Se fist conduire a grant honur.

A la mule qu'il chevalchout, 3070 A la plus chiére qu'il menout,

Pur reparlance e pur noblei,

Pur faire gent parler de sei,

Fist d'or les quatre piez ferrer

(Ne vueil mie dire dorer, 3075 Car ce n'est mie us de parler3);

Puis fist a ses homes veer

Que quant li ors des piez charreit,

Que mar nuls d'els le reprendreit.

Par Costantinoble passa 3080 Et a l'empereur torna.

Endementres qu'a lui parla,

A la costume qui iert la

Sun mantel jus a terre mist,

Tôt desfublez desus s'asist.

3085 Al partir, quant il s'en turna,

Le mantel prendre ne deigna :

1 . On pourrait citer plus d'un trait analogue dans d'autres contes. Il s'agit ici de la statue équestre de Constantin qui était à Rome et qui a servi de point de départ à une curieuse légende (voy. Rajna, Rcali, 1, 64). On voit qu'au temps de Robert on savait encore qui représentait cette statue.

2. Je cite d'après l'édition de M. Andresen, sauf l'orthographe un peu modifiée; quand je crois devoir changer la leçon, j'en donne les raisons en note.

3. Ce vers et le précédent manquent dans A ; D porte la leçon que j'adopte; C a c'est usage de p., B ceo est enuis, leçon préférée par M. Andresen.

sur un épisode n'Aimeri de Narbonne 525

Uns des Grieus le vit desfublé,

Sun mantel li a relevé,

Dist lui que sun mantel preist 3090 Et a sun col le rependist ;

Et il respundi par noblei :

« Jo ne port pas mun banc od mei. »

[Chascuns des Normanz autresi

Sun mantel a terre guerpi ; 309$ Si cum li dus out fait si firent :

Lur manteals el palais guerpirent ;

E li dus lur duna manteals

Asez plus riches e plus beals1.]

A noblece li fu turné.

3100 E l'emperére a cumandé

Tant cum il iert en la cité

Qu'il ait del suen a grant plenté,

Quar il le volt bien cunreer ;

Mais li dus nel volt graanter ; 3105 Ne volt mie sun cunrei prendre :

Asez a, ço dist, a despendre ;

Tant cum il pèlerins sereit,

Del suen propre vivre voleit ;

Mais al retur, s'il reveneit, 3110 Cunrei et el de lui prendreit.

E l'emperére fist crier

E par tut as marchiez veer

Qu'il ne truvast busche ne fust

Dunt sun mangier cuire peust.

3115 E li dus a fait achater

Tûtes les nuiz qu'il pout truver :

• Tut en fist cuire sun mangier,

E le fist faire plus plenier

E plus riche qu'il ne soleit, 3120 Pur la busche qui lui faleit.

Li emperére asez s'en rist,

Et a ses genz en riant dist,

Si cum il parlout en gregeis,

Que mult esteit li dus curteis ; 3125 Or feist ço que il voldreit,

Ja mais rien ne li veereit.

1 . Ce vers et les cinq précédents manquent dans le ms. B, qui représente la lus ancienne rédaction; Wace a ajouté plus tard cette petite amplification; a comparaison avec Aimeri de Narbonne porterait à croire qu'elle se trouvait dans la forme originaire du récit; mais le v. 3099, le v. 3087, où un seul Grec est représenté comme indiquant au duc son oubli, et toute l'allure du récit prouvent que 3093-98 (et 3127-32) n'étaient pas dans le premier texte de Wace.

$ 2b G. PARIS

[Pur la noblece des Normanz Qui de lur manteals firent banz Fist l'emperére el palais faire 3130 Banz e sièges envirun l'aire; Ainz cel tens a terre seeient Qui el palais seeir voleient*.]

Wace a eu sur le pèlerinage du duc Robert (1034-103 5) des renseignements particuliers. Il raconte sur ce voyage plusieurs anecdotes qu'on chercherait vainement ailleurs; il est le seul des historiens qui nous ait conservé un bon mot, certainement' authentique, du duc en Terre- Sainte (v. 3155 ss.) et le récit de sa grande libéralité envers les pauvres de Jérusalem2; enfin il est le seul qui rapporte que Robert mourut à Nicée, non de maladie, mais du poison que lui donna un de ses gens?. Comment l'auteur de la Geste des Normanz, qui abandonne là tout-à-fait sa source latine, connaissait-il ces détails? Il a pris soin lui-même de nous l'indiquer; mais le passage a jusqu'à présent été défiguré. Après avoir raconté la mort du duc et celle du comte Drogon, qui avait bu du même breuvage que lui, il ajoute que Robert en mourant remit à son chambellan Toustein de précieuses reliques achetées à Jérusalem, qu'il le chargea de porter à l'abbaye de Cerisi, fondée par lui, à trois lieues de Saint-Lô. Or quand il nomme ce Toustein, Wace introduit (v. 3239) une parenthèse, ainsi conçue dans les trois mss. qui l'ont conservée (les deux vers manquent dans D) :

B De par sa mère fu mis aues.

C De par sa mère fu si aiuez.

A De par sa mère fu sis aiues.

C'est cette dernière leçon qu'a adoptée M. Andresen; mais elle ne donne aucun sens acceptable, et les explications qu'il a essayées en note sont aussi incompréhensibles que le texte lui-même 4. D'après la classification

1. Ce vers et les cinq précédents manquent dans le ms. B; ils ont été ajoutés en même temps que les v. 3093-98.

2. Il en savait plus encore qu'il n'en dit, à en juger par ces vers (32 19 ss.) : Ne vus puis cunter les nobleces, Ne les honurs ne les richeces, Ne les despences que il fist, Ne les off rendes que il mist, etc.

3. Voy. les notes de M. Andresen. Beneeit, qui parle aussi de l'empoisonnement, a pris ce trait dans Wace. — Il est remarquable que, dans ce qu'on appelle la « Chronique ascendante », et qui est en réalité le début de la Geste des Normanz, Wace en dise sur cet empoisonnement plus long que dans le passage en vers octosyllabiques où il le relate. Ici il rapporte seulement que Robert mourut par un toxiche Que li duna par felunie Uns paltuniers (v. 3226-28); là il dit : Uns garz l'envenima par cunseil d'un felun Ki esteit sis parenz, si fut grant traisun (v. 219-20).

4. a Son aïeul [au chambellan] était de par sa mère [au duc], c'est-à-dire que l'aïeul de Toustein était déjà au service de la mère du duc... Cependant le sens

sur un épisode d! ' Aimer i de Narbonne $27

des manuscrits que propose l'éditeur, B et C, pour cette partie du poème, appartiennent à une même famille, A et D à une autre. Sans discuter ici ce classement, il n'empêche pas (et c'est l'avis de l'éditeur) que les quatre mss. ne puissent remonter à une source commune, qui avait déjà des fautes. L'une de ces fautes était sans doute de donner ainsi notre vers :

De par sa mère fu mis aives.

B a gardé le vers tel quel ; C et A l'ont corrigé de même, ce qui n'a rien d'invraisemblable, de façon à lui donner une apparence de sens bien suffisante pour des copistes. Mais la leçon originale était certainement :

De par ma mère fu mis aives.

Si Wace naquit vers 1 1 10, comme le pense M. Andresen (t. I, p. xciv), il devait être un fruit de vieillesse, car son père paraît bien (III, 6445) avoir assisté à l'embarquement de Guillaume le Bâtard en 1066; supposons qu'il n'eût pas alors plus de seize ans, il était né en 1050, et il avait 60 ans lors de la naissance de son fils. Prenons que sa femme en eût 40, elle était née en 1070, et pouvait fort bien être la fille de Toustein, qui, chambellan de Robert en 1035, n'avait sans doute pas alors plus de 25 ans1. Au reste rien n'empêche de reculer toutes ces dates de 10 ans, en plaçant la naissance de Wace en 11 00; il n'est nullement impossible qu'il ait commencé la Geste des Normanz à soixante ans : on sait qu'il ne termina pas ce grand ouvrage parce que le roi Henri avait confié à Beneeit la même tâche dont Wace avait été chargé; tout porte à croire qu'on le trouvait trop vieux, et s'il était né en 1100 il aurait eu alors soixante-quinze ans (c'est à 1 1 74 que se rapporte et le dernier fait historique mentionné par lui et la dernière charte où il figure; voy. Andresen, t. I, p. xcv). La leçon que nous proposons pour le vers en question n'a donc rien qui choque le bon sens. — Wace a dû aussi tenir de sa mère, fille de Toustein, qui était « le maître gardien de la chambre » de Robert Ier, les autres anecdotes qu'il raconte sur lui, anecdotes tout-à-fait caractéristiques. Dans l'une il fait donner par un chambellan cent livres à un pauvre chevalier qui n'avait

est peut-être autre : De par sa mère fu sis aives veut peut-être dire que l'aïeul de Toustein descendait de la mère du duc, la duchesse Judith, était apparenté avec elle. » Le vers, tel qu'il est imprimé, ne peut vouloir dire qu'une chose, c'est que Toustein était l'aïeul maternel du duc Robert, ce qui est absurde.

1. Le texte de la Chronique de Normandie publié par D. Bouquet (XI, 328) et l'un des mss. qui la contiennent à la Bibl. nat. (fr. 10468, XIV' s., voy. cidessous), en reproduisant le passage de Wace relatif à la mort de Robert, portent : « le comte d'Oismès Toustain, qui estoit son chambellan »; mais c'est une interpolation, que ne contiennent pas les trois autres mss. que j'ai consultés. L'auteur de cette addition malencontreuse a cru faire merveille en identifiant le chambellan de Robert avec Toustein, comte d'Hiémois, mentionné un peu plus loin par Wace (III, 3383 etc.).

pas de quoi offrir à la messe (III, 2313 ss.) ; dans l'autre un clerc meurt de joie parce que le duc lui a fait un trop beau don (v. 2341 ss.) ; dans le troisième il comble de présents un homme de Beauvais qui lui avait apporté deux couteaux (v. 2389 ss.) : De tut se poeit sauler, Ço diseit il, fors de duner. Ne sont-ce pas bien là des histoires de vieux serviteur regrettant un maître libéral ' ? Il est donc probable que le récit du pèlerinage de Robert le Magnifique, tel qu'il est dans Wace, s'appuie sur les narrations de son grand-père et a par conséquent le caractère d'authenticité d'une tradition orale au troisième degré. Mais les épisodes de la mule ferrée d'or, des noix et des manteaux, appartenaient-ils à ces narrations? Avant d'aborder cette question, il faut parler des ouvrages dans lesquels ces épisodes ont été insérés d'après Wace.

On n'a pas encore soumis à une critique satisfaisante les diverses rédactions de ce qu'on appelle la Chronique de Normandie, et je n'ai pas l'intention d'entreprendre ce difficile travail. Les trois versions publiées, deux en entier, l'autre en partie, par M. Fr. Michel en 1839 et 1 840 2 ont omis tous les détails donnés par Wace sur le pèlerinage de Robert. Le texte imprimé à Rouen, au xve siècle, et souvent reproduit depuis, contient au contraire cet épisode, mais avec de singulières altérations. Le voici d'après quatre mss. de la Bibliothèque nationale J qui permettent de donner un meilleur texte que celui de D. Bouquet 4; le plus ancien est du xme siècle.

Ainsi se parti le duc Robert, et tant chemina qu'il vint a Constantinoble, et a l'entrée de la ville ou l'empereur estoit il fist ferrer une mule que l'en lui menoit après lui 5 de quatre fers de fin or ; et deffendi a toutes ses gens, que se la mulle defferroit, que nul ne redreçast le fer. — II estoit d'ordenance que quiconques parloit a l'empereur il ostoit son mantel et le laissoit cheoir a terre ; si ordena le duc que quiconques de ses gens parleroit a l'empereur, quant il aroit osté son mantel, le laissast et ne le redreçast point ; et ainsi fut fait. Et quant le duc ot parlé a l'empereur, et il ne redreça point son mantel, un des chevaliers de l'empereur lui vout baillier, et il dist que puis qu'il avoit touchié en terre que il ne le vestiroit jamais6 ; et ainsi dirent toutes ses gens qui avoient

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