Ci. ci-dessous la citation de Domnizon
2. Si on regarde comme primitive la version de Berthold (voy. ci-dessous, p. 536), la mule unique de Wace et les nombreux chevaux de Sigurd peuvent en paraître des dérivations indépendantes.
3. L'impératrice (mère et non femme de l'empereur: il s'agit de Zoé) joue un certain rôle aussi dans la saga de Harald ; mais dans l'épisode qui nous occupe elle n'intervient que pour décider l'empereur à accepter le festin qui lui est offert.
antérieure aux croisades ; mais en outre, il me paraît assurer l'antériorité à la version française du récit. Si en effet nous considérons que Wace et la Sigurdarsaga ont en commun la double histoire des fers d'or et des noix brûlées, tandis que la Haraldsaga ne connaît que la seconde, nous en conclurons que les deux histoires se tenaient dans la version la plus ancienne, et que la Haraldsaga en a perdu une. Mais il y a plus : la Haraldsaga ne peut pas l'avoir possédée; car cette histoire ne peut naturellement s'appliquer qu'à l'entrée solennelle et équestre du héros dans une ville, et un pareil incident ne convient pas à un chef des Varangues, lesquels étaient toujours avec l'empereur et ne montaient pas à cheval. Donc, la forme où le héros est un pèlerin, qui arrive de loin à Constantinople, paraît être la plus ancienne, et des deux versions où elle se trouve, c'est celle où il monte une mule qui doit avoir la priorité.
La supposition la plus vraisemblable, c'est donc que Wace et la légende Scandinave d'où proviennent les sagas de Sigurd et de Harald ont puisé, plus ou moins directement, à une source commune. Cette source n'était certainement pas historique, car le récit a tous les caractères d'un conte. C'était sans doute un poème dans le genre du Pèlerinage de Charlemagne, et qui lui faisait pendant ou plutôt contraste. Dans le Pèlerinage de Charlemagne les Francs sont écrasés par la magnificence et les prodigieux trésors du roi grec; ils prennent leur revanche par leur force, leur adresse, leur courage et la protection dont Dieu les favorise. Ici les Francs triomphent des Grecs même par leur faste, et les dépitent particulièrement en passant avec une indifférence affectée au milieu des merveilles dont on a cru qu'ils seraient ébahis. Ce caractère de rivalité entre Francs et Grecs, dont on a d'autres exemples (voy. Rom., IX, 12), indique un poème français composé certainement avant les croisades et dont sont issus à la fois les récits sur Robert et les récits sur Sigurd et Harald.
Robert de Normandie était-il le héros primitif de ce poème ? Pour qui connaît la conscience du bon Wace, il n'est pas douteux que s'il a intercalé dans le récit du pèlerinage de Robert les traits qui nous occupent, c'est qu'il les avait déjà trouvés rattachés à ce personnage. Mais il les a puisés, non pas dans les narrations de son aïeul, mais dans une tradition remontant plus ou moins directement au vieux poème, et le fait que cette tradition les attribuait à Robert le Magnifique ne prouve nullement qu'ils lui appartinssent dès l'origine. De même que les Norvégiens les ont pris et rapportés à Sigurd, le plus célèbre de leurs Jôrsalafarar, de même les Normands ont fort bien pu se les annexer pour en faire honneur au duc Robert, le plus illustre de leurs pèlerins. Si nous avons bien compris l'inspiration et la tendance de ce récit, nous devons croire que, dans le poème primitif, il ne s'agissait pas de pèlerins, mais d'ambassadeurs1.
1. La mule était aussi la monture des ambassadeurs; voy. Roland, v. 89, etc.
Au xie siècle, on ne comprenait plus les relations avec Constantinople qu'à l'occasion des pèlerinages en Terre-Sainte, alors si fréquents, et on changea en pèlerins passant par la ville de l'empereur les messagers qui, dans le poème ancien, lui étaient sans doute envoyés par Charlemagne et peut-être, comme dans Aimeri, pour demander sa fille au nom de leur maître1. Dès lors, rien de plus naturel que le récit s'attachât dans chaque pays au nom du pèlerin dont on parlait le plus2. L'accord de Wace et de la Sigurdarsaga prouve que l'épisode des fers d'or, omis dans Aimeri, faisait partie du récit original; et, si je ne me trompe, l'accord de Wace et d'Aimeri prouve Ja même chose pour l'épisode des manteaux. Le poème, moitié héroïque, moitié comique, dont ces divers récits nous offrent des reflets, comprenait donc, comme la narration de Wace, trois épisodes : i° les fers d'or; 20 les manteaux; 30 les noix brûlées 3. L'accord de la saga de Harald, de celle de Sigurd et de Wace prouve d'ailleurs que la scène du poème était bien Constantinople, et que la lutte qu'il retrace se passait entre Francs et Grecs.
Ces hypothèses se changent presque en certitude par le rapprochement d'une nouvelle forme du récit, où l'action se passe encore à Constantinople, mais où les héros sont bien des ambassadeurs et non des pèlerins. L'empereur Conrad II envoya en 1027 l'évêque de Strasbourg Wernher à l'empereur de Constantinople Constantin 1X4; Wernher était accompagné d'un seigneur souabe, Mangold de Werde (— Donauwerth). Ce Mangold fonda plus tard à Donauwerth l'abbaye de Sainte- Croix, ainsi nommée d'une parcelle de la vraie croix qu'elle prétendait posséder. Cette abbaye, originairement habitée par des femmes, changea de destination au commencement du xne siècle et fut livrée à des moines bénédictins venus du couvent voisin de Saint-Biaise. Le premier abbé s'appelait Theoderich ; il est mentionné de 11 01 à 1 1 5 5 î . C'est à lui qu'un de ses moines, Berthold, qui lui succéda comme abbé, a dédié l'opuscule dont nous avons à nous occuper, et où il raconte comment Mangold rapporta de Constantinople la relique en question, Hisioria quomodo poriio vivificae crucis Werdeam pervenerit ; on peut en fixer la date
1. On pourrait supposer que cette ambassade se rattachait originairement aux projets d'alliance entre Charlemagne et Irène.
2. En Norvège, on l'aurait plus tard transporté à Harald Hardradi, le plus célèbre des Varangues, dont les rapports avec l'empereur grec amenaient naturellement cette attribution.
3. L'ordre des deux derniers épisodes est dans Wace : i° manteaux, 20 noix, dans Aimeri l'inverse. L'ordre de Wace paraît plus naturel.
4. Berthold nomme Romain III, et la même erreur se retrouve dans une bulle de Léon IX (voy. Bresslau, dans les Forschungen zur deutschen Geschichte, X, 608); elle est d'ailleurs naturelle, Romain ayant succédé à Constantin pendant la présence de Mangold à Constantinople.
$. C'est du moins ce que dit Oefele, /. c. infra, p. 333. M. Wattenbach dit « de 1135 à 1 171 », mais c'est sans doute un lapsus.
à l'an 1 1 20 environ ' : il est donc antérieur à tous les récits que nous avons rencontrés jusqu'ici. Les faits aussi sont placés à une époque plus ancienne que dans les autres versions, puisque Mangold était à Constantinople en 1027, Harald et Robert en 1034 ou 1035, et Sigurd en 1 1 1 1 ; mais cela importe peu, car Berthold a simplement accommodé à son héros une aventure qui ne lui est naturellement pas plus arrivée qu'aux autres. Mangold, d'après Berthold, avait eu soin d'emporter avec lui beaucoup d'argent, « ne forte inopia faciente in alienam respicere cogeretur mensam 2, et dum vita ejus in cogitatione victus esset causae suae minus opis conferre potuisset. » Arrivé à Constantinople, il déploie une grande magnificence :
Hinc factum est ut régi carus et regalis curiae ministris foret acceptus, in commune prudentiam viri cuncti mirarentur. Rex quoque, non seditiosae voluntatis sententia, sed ut admiratam amplius illius experiretur prudentiam, publicam et omnibus communem apud forenses (éd. forensem) lignorum illi interdici jussit emptionem, ut dum materia sublata usibus ignis caruisset, quanam arte amicae injuriae obviare vellet scire potuisset. Nec mora : philosophus noster indoctus elementi virtutem insequitur, naturam rimatur, et in quo duplici ex causa virtutem ampliorem fore praesensit3 in escam hoc illi contradidit: nam nuces comparari praecepit, atque lignorum vice ignem ex his ad usus necessarios fieri praecepit. Verum et praeter id quod necessitatis ratione fîeri oportuit, ut popularium rumore publicatus amplius quam (éd. tanquam) foret in re aurum possidere putaretur, pro ferramentis quibus plerumque equorum pedes munire usus est aurichalcum, illorum ad formam ductum, ungulis equorum affigi praecepit, ut, mentita materia, coloris imaginatione aurum quod non fuit esse putaretur. In argumentum quoque fidei, ne forte opinantium falsata mens verum experiretur, unum ex his de auro fieri atque in suo loco aegre affigi jussit, ut in motu equi modica elevatione (éd. elevatum) relictum facile ubi voluisset abjiceretur, ibique aspectum dubiae rei, non tamen sine ejus damno, taceret fidem ; quod sic quoque factum est4.