CHAPITRE XII
THÉORIE Dl T TONNERRE.
Puisque nous sommes dans les nuages et sur les plus hauts sommets de ce globe, tout garni et planté d’aiguilles, - pics et pyramides, obélisques et clochetons, — il est de circonstance d’y constater, avant que de redescendre, le plus curieux des phénomènes : le dégagement ou soutirement de 1 électricité par les pointes.
C’est, en effet, une des remarquables propriétés des aiguilles de toutes sortes, que celle
de l’accumulation et de la conspiration des fluides à leur extrémité ténue. Qui n’est instruit du rendez-vous habituel que s’y donnent le positif et le négatif ? sèches et rapides entrevues souvent manifestées par de petites étincelles bleuâtres, dont l’échange est le secret même de la vie !
Les fluides électriques! Tout est là et rien ne se perpétue que par eux. Ils sont les générateurs et les conservateurs suprêmes, l’esprit et la passion des corps, l'âme du monde créé et continué ! Pas un atome et pas un être qui ne relève d’eux absolument ; dans tous les règnes : minéral, végétal, animal, ils gouvernent, décrètent et exécutent les formations et transformations par lesquelles passe chaque molécule éperonnée ou fouettée de son étincelle ; et nous aussi, de même animés , nous ne retombons inertes que lorsqu'elle se retire et nous lâche à terre, — toujours à mi-chemin d’un élan !
Mais dans le courant où incessamment elle circuite et circule, nos cœurs, comme nos corps, subissent son inévitable entraînement, — et jusqu’au fin bout, elle dévide nos sentiments
tout comme elle débrouille l’écheveau même de notre existence.
Pure question d’électricité que nombre d’amours lentement produits par l’aimantation du contact ou subitement réalisés par celle de la percussion ; — coup de marteau sur une tête fêlée , ou frottement au côté de quelque peau de chatte !
Autant de manières de se passionner qu'il y a de méthodes d’aimanter. La simple ou la double touche ont un égal résultat aux cabinets de physique et aux boudoirs érotiques. Les amants sont des aimants ; et , tous ceux qui aiment, étant par le fait galvanisés, leurs rapports d’influence ou leurs provocations excitatrices pourraient, à la rigueur, se calculer selon les observations électriques , en raison inverse ou directe du carré des distances ou du sphérique des attouchements ; à même secousse et de même jet pétillent les baisers et les étincelles! et je m’étonne que l’on n’ait pas encore songé à représenter Vénus tournant de sa droite une grande roue de cristal , — comme celle de la Fortune, — frôlant et frémissant entre des coussins soigneusement tamponnés d’or mussif,
SIR l'NF
alors que la main gauche tendue vers un corps de pompe, elle en tirerait de chatouilleuses étincelles et les distribuerait, à tour de ronde, à ses fidèles électrisés ! — La Vénus électrique !
— Sculpteurs et peintres , hein ! qu'en ditesvous ? et n’est-ce point là de quoi varier un peu l’insipide fadeur de vos divinités vermoulues !
Plus encore, si passant de la machine à plateau, à la pile de Volta, nous cherchons d’autres 1 dations amoureuses avec les fluides, nous trouvons communément constitués et scientifiquement désignés, les couples et les batteries
— de ménage, où l’acide d'irritation et le plomb d’ennui sont, comme dans la pile à auge ou dans la pile à couronne, les ingrédients d’une constante et régulière production . Tellement quellement, qu’à la longue, la neutralisation finissant par s’opérer entre fluides latents ou dissimulés , de même nom , toute électricité s’endort sur la couche des vieux couples épuisés.
Mais, en somme,— ou sommeil,— le mariage à pile — ou face — est un bon conducteur et un sûr condensateur ; quant au célibat , ce n’est
qu'un isolant ! — Epoux ou garçons, voulezvous dans vos armatures conserver longtemps votre vive étincelle? — Faites la boule et rentrez vos pointes ! Le pendule à balle de moelle de sureau, 1 électroscope à lames d’or et la bouteille de Leyde à feuilles de clinquant, sont encore là pour vous enseigner...
Mais, où vais-je et que veux-je dire? — Continuer sur ce ton et sur ce fil, ce serait trop comme fantaisiste et point assez comme physiologiste. — Poursuivez seul, lecteur, si l’esprit vous en dit, battant le briquet et la campagne, ce parallèle pittoresque !
11 est, toutefois, opportun de répéter à ma lectrice, — fort ignorante théoricienne en ces matières, bien que très-habile praticienne, — que les fluides sont nos maîtres dans l'art d aimer comme dans celui de haïr ; qu'il faut savoir conséquemment distinguer entre le positif et le négatif, le vitré et le résineux, l'austral et le boréal, — celui de l’homme et celui de la femme..., et que là où deux agents de même nature, deux négatifs (deux femmes!) sont en présence, ils se repoussent instinctivement et
s’exècrent cordialement, — et que là, au contraire, où deux de natures différentes, attirés l’un vers l’autre par leur diversité même, se rapprochent , positif et négatif (homme et femme !) ils se précipitent mutuellement et se fondent en un comme la foudre !
Comme la foudre, en vérité ; — et qu’esf-ce que le tonnerre, sinon une rage d’amour entre les forces du ciel et celles de la terre qui, tour à tour éclate, s’apaise et gronde, et dont le roulement , — déclaration qu’à diverses reprises accentue le regard incendié de l’éclair, — est plus ou moins instantanément suivi d’une terrible décharge !
Mais Franklin survint. Après avoir sondé l’orage avec un cerf-volant, il tenta de le conjurer et réussit, en dressant au sommet des édifices son paratonnerre suraigu , à soulager peu à peu le sein dégonflé de la nue... Ah!
dans les orages de l’amour, que ne faites-vous, tout de même, braves conjoints qui portez cependant, — sans brevet d’inventeur ni garantie du gouvernement, — sur vos fronts, double pointe !