CHAPITRE III
l’épée de la femme.
Toute petite, elle en a joué comme le bambin avec son sabre de bois ou son pistolet de paille; elle a débuté par faire des robes à la mesure de sa petite poupée ainsi que l’autre par faire des armes contre le panneau de sa porte-cochère. — Mais ni lui, ni elle ne se doutaient encore , cousant ou combattant d’enfantillage autant que d’instinct, de ce que pourraient être réellement plus tard, pour eux, l’aiguille et le glaive , le travail et la guerre : ces deux
SUR UNE
balanciers des peuples mis en continuelle action par la vapeur vitale, — sueur ou sang, — sous le piston de la faim et le poing de la force.
Ils grandissent cependant
Le jeune soldat court d’enthousiasme, — le cœur ailé, — à la défense de sa patrie, ou d’en- ' traînement, — la tête montée, — à la conquête de l’étranger : il va se faire noblement tuer pour la sauvegarde de ses frères ou indignement massacrer pour l’intérêt personnel de son prince. Que le drapeau soit son suaire ! son glorieux nom lui survivra, gravé au pourtour de quelque colonne de bronze fondu avec le canon même qui l’emporta !
Quant à toi, pauvre ouvrière, dans l’analogie frappante de ton tirage au sort, combien différents sont l’enrôlement et la bataille ! et surtout combien exceptionnellement barbare cette conscription pour toi , — triste esclave du travail, qui est pourtant notre meilleur affranchissement à nous autres hommes : — santé de l'âme, sainteté du corps, — tandis que la guerre est pour tous également le plus funeste des fléaux !
Mais de la cruche de misère, — comme d’une
urne fatale, — la malheureuse fille retire presque toujours un de ces mauvais numéros, chance ordinaire de la loterie du destin. Isolée et abandonnée, sans parents pour l'assister, sans compagnon pour la soutenir, à elle, seulette, de s’équiper et de partir, son sac au dos et son aiguille au côté Ce n’est pas l’Etat qui l’or-
donne mais son état qui l’exige ainsi, et le roulement sourd du tambour qui l’appelle a son retentissement ou son écho , hélas ! (pourquoi reculer devant le mot ou l image lorsqu'ils sont aussi cruellement justes ) dans la peau même de son ventre affamé !
Ici plus d’enivrement où noyer à fond sa première douleur, plus d’illusion où plonger d’élan sa dernière espérance ! il faut aller et lutter froidement, fermement, — tant pour tant, dent contre dent, — à la tâche enchaînée, et renonçant même à poursuivre du rêve tout mirage d'avenir.
L’heure présente pèse de son poids écrasant, et la soulever de ses deux faibles liras rien que pour respirer et s’empêcher de mourir pardessous, n'est-ce pas tout le bout du monde ?
D’habitude, le champ de bataille est une
mansarde ou un grenier; la poussière à chute silencieuse y remplace la poudre fulminante, et le grand soleil des victoires n’y regarde, à la dérobée, que par une étroite lucarne où, quelquefois, la fleur en pot tremble au vent comme un panache, et l'oiseau en cage chante au jour comme un clairon.
Quelques gravures pieuses ou obscènes, — c’est selon les mœurs et coutumes des précédents locataires, — sont appendues aux murs éraillés et jaunis. Dans un coin, le lit affaissé lui-même, comme' s’il avait conservé le pli et l’empreinte de toutes les lassitudes sur lui désespérément étendues ; dans un autre angle, l’armoire, presque vide, avec des reconnaissances du Mont-de-Piété au fond du rayon d’en haut; — et tout en bas, sous la gaine délabrée de la cheminée, le réchaud, — tentation suprême, — si le charbon lui aussi ne manquait !
Près du châssis de la fenêtre une table boiteuse et une chaise chancelante. C’est là tout le mobilier et le complet horizon. Là, l’infortunée doit s’asseoir dès l’aube en été, avant l’aurore en hiver; et que la tuile des toits brûle sur sa tête ou que la bise des froids morde sous
ses pieds, elle travaille et tiraille sans décesser. Au soir même point de repos. Bien avant dans la nuit elle relève encore du bout de son aiguille , le coton de sa lampe épuisée : — lueur solitaire que les astres du firmament reconnaissent et sur laquelle ils doivent, — s’ils sont aussi sensibles qu’ils paraissent scintillants et palpitants,
— pleurer quelqu’une de leurs larmes {liantes !
— Ah! ne se consume-t-elle point, — la mélancolique veilleuse, — tout comme la mèche sur elle-même repliée, en pompant dans un fragile cristal jusqu’à sa dernière goutte d’huile !
Elle est jeune et belle, ou tout au moins fraîche et jolie. Contre la croisée, entre les pans coupés de la toiture, son pur profil se détache harmonieusement velouté sur le ciel en aussi doux contours que la nue voyageuse. Elle a dans sa ligne d’ensemble des renflements pleins de promesses et, à ses joues, encore arrondies, des pâleurs mates qui se raniment par éclat.
Tranquille, appliquée, elle abaisse ses paupières, voilées de longs cils comme ceux des madones, sur le lin ou la toile qu’elle ouvrage ; et ainsi toute entière courbée, ses lèvres, où fréquemment elle humecte le bout de son fil.
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semblent des fruits mûrs prêts à cueillir à la branche pendante, — encore mouillés par la rosée de la nuit et déjà dorés par le rayon du matin.
Et avec tout cela, — et tout ce que je ne décris pas, — la question n’est point d’aimer ni d’être aimé , mais de vivre ! Le plus céleste sourire n’est pas un moyen ; le plus ardent baiser n’est pas un but : le but, c’est le morceau de pain quotidien ; le moyen , c’est la pointe d'aiguille perpétuelle. Toutes les charmantes choses de l’amour ne sont présentement que pièges diaboliques et infernales catastrophes.
Or, pour éviter les uns et conjurer les autres, elle n’a bien qu’une arme, arme de précision,
— cette aiguille qu’elle tient et manie comme une épée.
Aussi , la brandit-elle sans trêve ni merci, brave ouvrière et bonne guerrière qu’elle est !
— la première phalange de son index repliée et poussant hardiment, toujours coiffée de ce mignon casque de fer qu’on appelle un dé; doigt blessé néanmoins, et tout meurtri, où mille petites estafilades retracent les anciens et nouveaux faits de cet illustre balafré, défenseur
de sa vie et de son honneur ! Du même coup, en effet, il lui gagne son pain et lui garde sa vertu, — sauvant à la fois et sa chair et son âme des embarras de la nécessité et des embûches de la perversité.
Autour d’elle, heureusement à facile portée, sont les ciseaux, les poinçons, les crochets, instruments, outils ou engins de la mêlée et de l’abordage en ce combat par terre et par mer qu’elle livre au connu et à l’inconnu ensemble acharnés contre elle. — Elle coud, elle brode, elle festonne, raccommode, remaille, reprend, lé, ourlet ou surget , giletière , modiste ou piqueuse, — tout est vaillant et s’équivaut dans ce silencieux et solitaire engagement. En avant l’aiguille, et en arrière aussi ! — car il y a double ennemi : devant, certainement, la réalité de demain ; derrière , peut-être , la rêverie d’hier. — Quel est ce beau dandy qui siffle comme merle en se glissant par la ruelle? — Quel est cet affreux fantôme qui hurle comme loup en gravissant l’escalier? — Celui-ci c’est la faim du corps ; celui-là c’est la soif du cœur ! il s’agit de leur faire face à tous deux ! — ils sont debout, elle est assise ! — et ils sont deux
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contre une !... Une misérable créature qui n'a que son souffle et sa pointe pour leur résister !
Qu’une défaillance ou une maladie lui survienne, qu’elle fléchisse ou faiblisse un instant, — et tout est perdu !...
Mais, en vérité, la partie est trop inégale, — et la lutte impossible, — dans la société telle que l’ont établie lès hommes ; et, — de droit comme de fait, — les femmes, qui ont déjà pour leur part personnelle de travail celui de la maternité, ne devraient-elles pas être presque entièrement exemptes de la contrainte par corps du labeur manuel? — Labeur même qui souvent leur manque par rivalité d’atelier ou auquel elles manquent par isolement de chambrée ! Et n’est-ce donc pas assez que la nature les ai faites fécondes et régulièrement épuisées pour que nous comprenions que, déjà chargées de leurs douleurs, c’est à nous seuls de porter nos fardeaux !
Pourtant, à chaque surcroît de peine, la condamnée aux travaux forcés de l’aiguille redouble d’efforts pour se dégager ou se maintenir. . . Mais un faux pas est si tôt risqué sur la pente glissante du malheur ! et de même qu’il est des
gens disposés à tendre une main secourable à qui tombe, il y a d’autres gars, plus empressés et plus nombreux encore, qui ouvrent leurs bras avides d’y exalter ignominieusement la victime.
Oh ! pardon et pitié pour la jeune fille, — impuissante ouvrière et impatiente amoureuse, — entraînée par la séduction, accablée par la fatalité ! Un jour son aiguille se casse , un autre jour son cœur se brise, et forcément, loin d’elle, elle jette,-— par-dessus moulins et ruisseaux, — les brides de son bonnet et les débris de son épée.