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CHAPITRE IY

TRAIT d’üNION.

Mais cette même aiguille, qui porte sur sa pointe le sort périclitant de la fille pauvre, nous la retrouvons, en pleine activité d’usage, entre les mains des mieux assises du rang et de la fortune. Sans doute son rôle, ici, devient tout autre, et ce n’est plus une arme défensive ou une cime de refuge , — épée ou pôle, — indispensable pour résoudre la question quotidienne : être ou ne pas être !

Aussi , distraite , capricieuse , elle passe et

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repasse allègrement son fil dans le tulle ou la batiste sans tirer après elle celui-là même , tendu et tremblant, d’une existence en continuelle suspension.

Toutefois, elle a bien encore sa haute importance comme axe ou pivot de nos rapports mondains. Sur elle posent, s’appuient et virent nos associations galantes et nos accortes causeries; elle est la monture d’acier qui, à doux bruit, fait marcher nos cercles ou fixe nos cœurs autour et auprès de ces femmes aimables dont l’aiguille agile fait semblant de tracer, — sur leur tablier même , — le plan de l’étroit labyrinthe où elles savent, par leur charme, nous attirer et nous égarer !

Depuis Hercule aux pieds d'Omphale, et Samson aux bras de Dalila, les plus forts se sont ainsi pareillement courbés de la tête et du genou devant la femme en apparence tout occupée de sa tâche, et attentive au centre de sa toile comme l’a..., je n’ose achever la peu gracieuse comparaison qui pend à la voûte de mon cerveau ! — Bref, depuis l’origine des travaux d’aiguille (et n’est-ce pas Noëma, sœur de Tubalcaïn, le forgeron, qui la première, en

POINTE d’aIGUIU.E.

agrandissement de la feuille de vigne paradisiaque, s’avisa de tisser des étoiles et de les coudre?) l’aiguille, dis-je, a dû être ce qu’elle est et sera toujours entre les sexes, un prétexte à rapprochement et une contenance dans l’entretien.

Sans elle, si ce n’était soi-disant pour examiner l’ouvrage commencé, l’amant n’oserait s’avancer autant; et sans elle, l’amante, si ce n’était l'urgence de finir cette même entreprise, craindrait de demeurer davantage.

Mais l’aiguille, une fois à sa tâche engagée, celle qui la tient et la meut ne saurait se lever brusquement de son fauteuil de velours ou de son banc de gazon, à moins de risquer le compte de sa couture; et celui qui l’aperçoit et l’approche ne pourrait également passer outre dans le chemin ou dans la chambre, à moins de compromettre le plus simple compte de la politesse. — Il va donc vers elle, et elle ne se sauve pas de lui !

A petits pas et à petits points, tous deux prennent même allure. . . . tactique et tic-tac de l’aiguille et des cœurs !

Le jeune garçon cherche son mot et calcule

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sa place ; la place est toujours le plus proche possible, sans froisser pourtant ni la robe magnifiquement étalée, ni les convenances strictement observées. Quant au mot, il dépend de l’esprit, ou de la présence d’esprit, — ce qui n’est pas du tout la même chose, étant prouvé qu’en fait d’amour les plus niais sont d’ordinaire les moins émus, — de l’esprit du gandin ou galantin qui se trouve ainsi en bonne fortune d’aimer et en belle position de l’avouer. Mais encore y a-t-il cent à parier contre un que l’aiguille, ou son œuvre, sera l’occasion, l’intermédiaire, l’entrée en matière, et si vous voulez, le trait d’union définitif.

Par exemple, pris au hasard : « 0 madame, quelle jolie tapisserie vous faites là ; des doigts de fée peuvent seuls, » etc. — Ou bien : « Et moi aussi, mademoiselle, je travaille intérieurement à une délicieuse broderie, et si vous daigniez en reconnaître la céleste image, »> etc., etc. Ou encore : « Oh ! chère (miss ou mylady), combien je vous suis attaché depuis le temps où, me faufilant près de vous, les liens d’une affection sincère nous ont intimement cousus l’un à l'autre, » etc., etc., etc. Tout, — et bien

plus encore, — a été probablement risqué, — naïveté ou pathos, — en ce genre de conversation , innocente ou criminelle, durant les longues heures de ces siècles rapides accordés aux mortels pour échanger, — et changer, — leurs soupirs et leurs serments !

Ce qui n’empêche que filles et femmes laissent volontiers approcher celui qui rampe à l’ombre de leurs aiguilles comme les reptiles le long des roseaux ; et le plus remarquable de l’occurrence c’est qu’elles ne perdent, pendant ce temps, ni un fil ni une parole : elles ont l’œil et l’oreille à tout... Une main cachée sous leur tissu, l'autre régulièrement s’envolant en l’air, retenu du petit doigt, ainsi qu’une colombe par l’aile attachée, elles paraissent absorbées, obstinées, ne se permettant aucun retard tant que le canevas n’est pas terminé ; — cependant, ce ne sont ni les brillantes couleurs, ni les élégants dessins du tapis ou de la courtepointe qui les intéressent et les captivent ! — Il y a déjà un bien autre sujet sur le tapis et, bientôt, — qui sait ? — il y aura un tout autre objet sous la courte-pointe !...

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Par réserve, feignons d’en ignorer, et contentons-nous de saluer, comme il convient, l’aiguille qui sert à la parade de ce duel intime entre un héros et une héroïne, tour à tour pointant ou ripostant, et puis, tout par un coup, — coup de Jarnac, — plongeant jusqu’à l’œil dans la raison renversée du paladin. — Bravo ! la dame triomphe ! — mais en style de blason d’amour, où quelquefois vaincre c’est fuir, l’emporter c’est être prise, et avoir peut-être même le deuxième, troisième ou quatrième dessous !

Toujours est-il que, — résistance ou défaite à part, — ce sont là les plus agréables sousentendus et les plus solides supports de nos salons et de nos soirées. Principalement, c’est grâce à ce talent que les femmes déploient en maniant ou manœuvrant leurs aiguilles, — inutiles de leurs nécessaires, — que nous nous unissons en séduisant tête à tête et nous réunissons en agréables assemblées. Sous le manteau de la cheminée comme sous le capuchon de la lampe, nous parvenons ainsi à cerner, à brùle-regard, les plus farouches comme les plus coquettes. Parents et amis nous assistant à

l’occasion, nous formons, — grâce aux femmes et aux aiguilles, — de joyeux groupes et de pacifiques complots. Nous y apprenons, chaque jour, à sentir finement et à converser délicatement, à penser et à nous exprimer de l’abondance même du cœur.... Peu à peu nous nous y dépouillons de notre rude et terreuse écorce ; nous nous dégrossissons, taillés et polis par le frottement habituel de ces natures diamantées, — bien que si peu résistantes ! — qui , de prime abord, ont sur nous, — pierres roulant brutes dans les carrières, — l’incontestable supériorité d’une plus lumineuse réflexion ! Un instant nous sommes, malgré nos emportements d’orgueil ou de lucre, arrêtés devant ces créatures tout aimantes et par-dessus tout attractives ; et au milieu même de nos vaines et viles précipitations d’intérêt, de rivalité ou d’ambition, divines magiciennes, elles nous domptent et nous transforment — la baguette de leur aiguille en main !

Une à une, au panier de leurs chiffons, nous laissons choir, alors, nos préoccupations et nos peines, encore plus embrouillées que la laine avec laquelle, sous la table, s’ébattent les chiens et

les chats de la maison ; et désormais nous ne songeons plus qu’à plaire à la mai tresse et à mériter ses faveurs, — la faveur du ruban rose de sa jarretière, tout autrement sérieuse et profitante que la faveur du ruban rouge à notre boutonnière ! Y a-t-il plus douce récompense et meilleure fin? — Chevalier de la Légion d'Amour avec une chaîne d’or que portent encore au cou ceux qui ne l’ont plus au cœur !

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