LES PROPOS ET LES OEUVRES
Du moins il en allait ainsi avant l’acte de séparation, — signé à Londres, exécuté à Paris, — par lequel ces messieurs et ces dames de la noble ou bourgeoise compagnie, entendent se ménager à présent leur entière liberté.
A l’aiguille on oppose le cigare : autour de l’une, les femmes serrent leurs chaises, entre, elles blotties, à ce point ridicule qu’il n'est plus possible d’insinuer un mot par-dessus le dossier de Thérèse sans que Sophie fasse oreille-
40 SUR UNE
basse sur la bonne ou mauvaise moitié ! Autour de l’autre, les hommes se campent comme au feu d’un bivouac, et bientôt l’atmosphère de leur tabagie est tellement empestée de gros rires et d’épaisse fumée, que l’ombre même d’une femme ne saürait y passer sans s’y évanouir !
C’est la coutume qui prévaut aujourd’hui.
La mode et les mœurs se moulent et se modèlent sur les clubs et sur les écuries : de là viennent le ton et le parfum de ces petits-maitres qui sont nos grands tyrans de société ; n’essayons même pas de nous soulever contre : ils ont pour eux la cavalerie... et les femmes ellesmêmes trouvent que tout est au mieux dans le pire des mondes possibles.
L’important pour elles est qu’elles aient toujours de quoi coudre et découdre, travailler et babiller... Ce qu’elles font et ce qu’elles disent fournirait un inépuisable aliment au sténographe comme au descripteur ; que de curiosités sous les deux espèces du racontage et du déballage, à la pointe de leur aiguille, productrice féconde des broderies et des cancans ! Menus propos et vastes ouvrages se mènent tous de
front et de file dans ces harems et ces gynécées dont l’huis nous est actuellement clos. On y tisse et on y trame, à qui en fera ou en dira davantage, sur même métier, à l’usage d’autrui ; et nulle part l'étoffe n’est épargnée, diversement ornée et agrémentée, lorsqu’il s’agit d’en revêtir ou d’en draper la peau ou l’épaule de son prochain.
En certains lieux et temps particuliers, s’assemblent les bonnes amies , connaissances ou voisines, amies jusqu’à la mort — de la réputation de quelque autre, — entendons-nous ! Robustes compagnonnes du trait d’aiguille et du tour de langue, elles ont leurs heures et leurs cénacles où plusieurs étant alors secrètement réunies au nom du diable Légion, le malin et bavard esprit monte pirouetter au milieu d’elles et les anime, et les inspire de la seule agitation de sa queue... douées qu’elles sont d’ailleurs, toutes de naissance, de ce dangereux don que les Apôtres n’obtinrent qu’une fois à la Pentecôte, miraculeusement.
Mais que nous servirait de nous coller l'ouïe ou l’œil à l’entrebâillement d’une de ces portes clandestines? Que nous fait la féminine rumeur
alors même qu’on y jase de nous? Les paroles s’envolent, les œuvres restent. Et qui s’inquiète des bourdonnements d une ruche en travail?
De ces conciliabules en cornettes et en jupons, n’en sortent pas moins, après tout, se transmettant. de génération en génération, d’admirables pièces de vêtement ou d’ameublement , telles que nous en ont léguées nos mères-grands, fées, princesses ou ménagères : tapisseries de haute lice, reliefs de housses armoriées, portières festonnées, rideaux ramagés, fleurs et personnages des antiques tentures, chemisettes nocturnes , diurnes gorgerettes , dentelures, guipures, ou découpures de toutes sortes , trames aériennes de cent manières entrecroisées, on dirait ouvragées à jour par les mêmes zéphirs qui étirent les fils flottants de la Vierge dans le bonheur des horizons lointains, — vents tissés, selon l’expression d’un vieux poète; souffles enchaînés, ou bien lourdes carapaces toutes brochées de soie, d’or et d’argent, que l’on délivre, en nos jours solennels, du fond des armoires et bahuts, où ils exilaient l’arome étrange des siècles ensevelis dans leur poudre sous ces magnifiques linceuls ; — autant de chefs-d'œuvre
issus de l’aiguille, — babillarde ou silencieuse — selon le saint patron qui la présida!
Aujourd’hui de même, et mieux encore qu’aulrefois , nos femmes et nos filles pourraient et devraient bien, — elles retirées et nous à l’écart, — entreprendre de continuer ou de recommencer ces merveilles. Oui , certes , — si n’était la frivolité moderne d’un genre de vie dissipée et dispersée aux quatre coins des salons et aux deux bouts des rues ! — Autre temps, autre étui! — Où retrouver la patience des longs tracés quand on n’a même plus celle des courtes enjambées ? Et quand le train express paraît trop lent pour se transporter de châteaux en hôtels, des fêtes de campagne aux bals citadins, le délire et la vapeur aidant, comment reprendre et souffrir la monotone et solitaire diligence de l’aiguille et du dévidoir !
Aussi n’élabore-t-on plus guère maintenant, en commun, que de petits et mesquins ouvrages : des cols et des manches, des dessus de coussin ou de coffre, des dessous de corbeille ou de candélabre, etc., œuvres insignifiantes
44 SUR UNE
qui se font à la hâte, sur le pouce, et se défont, plus vite encore, sous l’orteil pressé du Temps !
Je connais, cependant, enfermées dans leurs castels de province, de belles isolées, en toute heure appliquées à de militantes besognes ; celles-là passeront aussi à la postérité, étendues dans leur apothéose sur une garniture de sopha, ou agenouillées dans leur béatification contre une nappe d’autel ; — même qu’elles ont soin de signer en arabesques gothiques, avec l’aiguille, comme à l’angle d’un mouchoir, les initiales couronnées de leur nom !
Toutefois il est permis de demander laquelle aurait semblable courage d’occupation si, libre d’elle-même, elle n’était ainsi mise en demeure que pour attendre le retour d’un mari absent..? L'histoire cite Pénélope tressant et effilant sans cesse la tunique de son royal époux, afin de remplir le vide de ses journées et de dépister le trop plein de ses adorateurs.
Quant à moi, j’ai bien vu la plus fidèle des femmes brodant complaisamment une paire de pantoufïles en soupirant, sans discontinuer,
après le retour de son Auguste. . . Mais Auguste, en voyage autour du globe, se fit attendre — outre mesure, — et, les pantouflles achevées, sa moitié leva le pied pour y chausser — celui de son amant.