‹ Sur Une Pointe d' AiguilleChapitre 6 sur 26 · TOUT EN TRICOTANT · texte numérisé non relu

TOUT EN TRICOTANT

Elle est debout et cambrée sur le seuil de son logis, tricotant un bas roux ou gris avec les cinq grandes aiguilles qui composent son jeu. — Mais le jeu le plus alerte comme le plus reluisant c’est encore celui de ses prunelles aux mille regards, travaillant, noires ou bleues, sous leur mobile paupière !

On jurerait des éclairs d’été, par intermittence, eutr’ouvrantun ciel calme ; peut-être aussi qu’il y a dis orages comprimés dans cet air et de la passion contenue dans ce cœur.

SUR UNE

Nous sommes pourtant au plus clair et au plus frais du matin ; c’est l’Aurore même que cette jeune lille, et ses doigts de rose semblent en tricoter les premiers rayons; rose ellemême, d’hier éclose, aucun papillon de hasard ne s’est encore posé palpitant sur la corolle de sa collerette, et le sourire à fossette qui se dérobe aux coins iinement enroulés de ses lèvres n’a jamais été fait prisonnier, que je sache, par un baiser de l’enfant Cupidon.

Mais, dites-moi, pourquoi tant de presse et d’entrain à son labeur ? — Une paire de bas de plus ou de moins, ce n’est pas une allaire en cette printanière saison et en ce montagnard pays. Les jambes nues vont courant sans danger par les prés ou les taillis; personne n’y songe à se scandaliser de les voir franchir lestement les talus d’ajoncs fleuris et les meules de foin embaumées. Hors les serpents ou les épines, rien n’est à craindre , là, des terrestres piqûres. Si, parfois, quelque beau faucheur ou bûcheron remarque le mollet tourné et la cheville amincie, ou en aperçoit, — à son corps défendant, — un peu plus haut qu’il ne sied, la colonnette évasée sous la jupe bouffante,

celui-là se garde bien de témoigner son émoi jusqu’à ce que les cloches du village se chargent elles-mêmes, au bout de l’an, de le sonner sur tous les toits.

Adorable simplicité des mœurs champêtres !

sainte et saine nature des êtres et des choses ! — cimes bénies des Alpes et des Ararats, c’est entre vos forêts et vos rochers que l’arche d’alliance s’est jadis amarrée, et notre arc-enciel sauveur y appuie journellement, encore, la voûte de son pont éternel !

Comme elle tricote, la jeune fille ! à dos de jeu avec ses longues aiguilles et ses plus allongés regards... En telle prestesse que, çà et là, nombre de mailles lui échappent qu’il lui faut ensuite reprendre en modérant son impatiente ardeur.

D’autres aiguilles à tête ciselée brillent dans sa chevelure dont elles retiennent l’énorme natte ; sous prétexte d’en remettre une en place, elle relève un moment son front de déesse, et vaguement, au loin , elle promène ses grands yeux rêveurs : rêveurs , et soudain ranimés,

étincelants comme les aiguilles dont elle reprend

SUR UNE

vivement, rougissante et le front baissé, le tricotage interrompu.

Ah ! ah ! c’est donc lui , tout là bas, le promis, le fiancé, dont hier soir, à la veillée, elle reçut, heureuse et confuse, le premier aveu !.. Et elle tricote , tricote , tandis qu’il disparait derrière la courbe du coteau. — Dans ce bas, — base du ménage, — on va pouvoir tantôt cacher deux bonheurs et faire tenir les deux dots.

Mais il y a beau temps que les noces sont célébrées ! La jeune fille est jeune femme. Une troupe d’enfants rieurs se roulent et s’ébattent sur la verte pelouse devant le pas de la porte. Leur mère, un genou demi-ployé, au chambranle épaulée, avec le poids du tard-venu au sein contre son bras, col dégralfé et tablier retroussé , tricote , tricote toujours , en même concours d’activité et de surveillance, un bas roux ou gris pour l’un de ses petits, blonds ou bruns, dont elle suit, souriante et ravie , tous les mouvements prime-sautiers !

Comme le temps fouette sa toupie ! Comme,

dans l'illusion du système des jours, le soleil tourne rapidement de l’orient au couchant !

Hymen et baptêmes ont à peine endormi leurs harmonieux frémissements sur la coupe d’airain de la cloche du village, que le glas funèbre y prend d’autorité l’octave de ses notes suraiguës! Déjà ont vibré sept coups sous le battant de fer , — à contre-coups meurtrissants dans le cœur de la femme vieillie.

Et elle est survivante au seuil de son logis,

— ni cambrée, ni campée , — lamentablement affaissée sur son escabeau avec un petit tas de cendres tièdes sous les pieds, — la cendre même de son foyer désert !

L’époux, le père, n’est plus; les fils et les filles sont également partis pour l’armée, le mariage ou la mort. . . et la vieille veuve, abandonnée de tous les siens , est seule demeurée,

— avec ses cinq aiguilles rouillées de pleurs, entre ses dix doigts tremblotants.

Elle tricote , tricote tout de même, un bas roux ou gris, en jetant parfois de côté et d’autre ses regards éteints... Mais cela ne l’avance de guère ; elle ne sait plus au juste ce qu’elle cherche dans le feuillage ou dans la laine, et sa

vue va baissant sans que son bas hausse sensiblement.

Elle persiste néanmoins et s’acharne, — passant fiévreusement, de temps à autre, une de ses longues aiguilles sous les ruches de sa coiffe, dans les touffes blanches de ses cheveux éclaircis, comme pour réveiller et stimuler au feu son chef ébranlé ; — qu’espère-t-elle donc encore? — Finir son dernier bas avant de faire son dernier pas !

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