SPÉCIFICITÉ DES RÉACTIONS SÉROLOGIQUES DE LA SYPHILIS
Neurath et ses collaborateurs [31] ont montré que la réagine syphilitique est une globuline y de la classe des anticorps. Cette réagine forme in vitro un complexe avec la cardiolipine, lipide extrait du cœur de bœuf par Pangborn [32-33] ; la formation et les propriétés de ce complexe sont en tous points comparables à celles des complexes spécifiques antigène-anticorps. Mais la cardiolipine, lipide banal rencontré dans la plupart des organes animaux, n'est probablement pas un antigène étroitement spécifique
du tréponème, .et- la réaction qui habituellement permet la recherche
h8 RÉACTION QUANTITATIVE DE VIXATION DU COMPLÉMENT
et le dosage de la réagine syphilitique, n’est pas une réaction spécifique dans
le sens immunologique du mot.
A-t-on une preuve directe que la réagine soit un anticorps spécifique du tréponème ? C'est-à-dire, existe-t-il une réaction spécifique, in vitro, entre le tréponème et cette globuline y ? On avait fondé de grands espoirs sur l'emploi dans de telles réactions, d’antigènes préparés à partir du tréponème lui-même : c’est la Pallida-réaction de Gaehtgens, employant comme antigène une émulsion aqueuse et phénoiée de tréponèmes de culture (souche Reiter). La question a été reprise par de nombreux auteurs (Vogelsang [45], Eagle, Kolmer, Carlinfanti, etc...) se servant de la mème souche Reiter ou de la souche Nicolle. Mais les conclusions ont été divergentes : la raison en est sans doute que les tréponèmes de culture, avirulents, sont antigéniquement très différents des tréponènes virulents présents chez les syphilitiques. Récemment, Nelson et Mayer [46], ont démontré la présence dans les sérums syphilitiques d’un anticorps qui, en présence de complément de cobaye, immobilise les tréponèmes virulents et mobiles extraits de syphilomes de lapin. La réaction s'effectue avec une suspension de tréponème dans un milieu spécial qui en conserve la mobilité. Or Nelson et ses collaborateurs [55], pensent que la réagine est différente de l’anticorps immobilisateur : les variations du taux de cet anticorps sont parallèles, mais retardées dans le temps par rapport aux variations de la réagine : l’anticorps immobilisateur est encore présent dans le sérum alors que la réagine a déjà disparu.
Cette absence de preuves directes de la spécificité de la réagine ne permet pas d'affirmer que la réagine n’est pas un anticorps. On connaît en immunologie de nombreux exemples de communauté d’haptènes entre des antigènes naturels de provenance très variée (haptène de Forssman par exemple). En pathologie on connaît de la même façon des germes provoquant la formation d'anticorps mis en évidence par une réaction non spécifique : l’anticorps correspondant à la Rickettsie du typhus exanthématique est recherché par la réaction qui se produit entre cet antigène et le Proeus X!°. L'anticorps de la mononucléose infectieuse (maladie causée très probablement par un virus non encore isolé), possède la propriété d’aggluliner les globules rouges de mouton : cette agglutination est inhibée par l'extrait de globules rouges de bœuf (qui doit contenir un antigène commun avec le virus de la mononueléose infectieuse), mais n’est pas inhibée par l'extrait de rein de cobaye (antigène de Forssman) ce qui différencie les agelulinines de la mononueléose des agglutinines normales du type Forssman (réaction de Paul, Bunnel et Davidsohn). Toutes ces réactions non Spé-
cifiques, mais d’un grand intérêt pratique, peuvent donc s’expliquer par
des analogies étroites de la constitution physico-chimique des groupements haptlènes de ces antigènes. De même pour la syphilis, le tréponème possède des lipides constitutifs qui sont sans doute identiques ou très voisins de la
cardiolipine de Pangborn.
Mais, si du fait de l'imperfection des antigènes actuellement employés dans la sérologie «le la syphilis, il n’y à pas de preuve directe que la réagine soit bien un anticorps, il existe par contre tout un faisceau de preuves indirectes fournies par la comparaison entre les variations du taux de la réagine au cours de Ja syphilis et celles du taux de l’anticorps observées au cours des maladies infectieuses ou de l’immunisation expérimentale, notions classiques d’immunologie générale que nous allons rappeler brièvement (Bordet [3], Boyd {43}. La réagine constitue bien une réponse immunolo-
gique de l'organisme à l'introduction du Treponema pallidum (Eagle) [48]
Lois D'APPARITION DES ANTICORPS DANS LE SÉRUM
L'intensité et la durée de la réponse sérologique d’un animal à l’introduction d’un antigène dans son organisme sont très différentes, le taux d'anticorps obtenu varie suivant les individus, et aussi suivant l’antigène et son mode d'introduction (voie orale, intraveineuse, intrapéritonéale ou sous-cutanée). Mais les courbes de variation du taux d'anticorps en fonction du temps ont toujours la même allure quels que soient l’antigène, le mode d'introduction et l'espèce animale considérée. Dans l’immunisation on distingue nettement deux périodes : la période qui suit le premier contact de l'organisme neuf avec l’antigène, durant laquelle le taux d’anticorps monte régulièrement jusqu’à atteindre un maximum ; ensuite l'allure de la courbe sérologique change suivant que l’on maintient ou non l’organisme en contact avec l’antigène.
Première période. — L'apparition de l’anticorps dans le sérum ne commence qu'un certain temps après le premier contact de l'organisme neuf avec l’antigène (l’antigène peut être introduit artificiellement par injection ou un germe peut le déverser au fur et à mesure de sa pullulation dans l'organisme). Cette phase de latence est variable, de quelques jours à quelques semaines. Puis le taux d'anticorps monte assez rapidement et la courbe atteint un maximum.
Deuxième période. — Une fois ce maximum atteint, trois cas sont à envisager
1° Si l'organisme n'est plus soumis à l’imprégnalion antigénique (soit que l’on ait cessé les injections d’antigène, soit que le germe ait été lué
par un traitement approprié ou par une réaction de défense de l’orga-
ROULIER n
nisme), le taux d'anticorps baisse lentement jusqu'à s’annuler au bout d’un laps de temps plus ou moins long (de quelques mois à quelques années).
>° Si à un moment donné de cette phase descendante de la courbe sérologique, l'organisme est mis de nouveau en contact avec l’antigène (injeclion de rappel ou reprise de l'infection microbienne) le taux d’anticorps remonte, et en général plus vite et plus haut que lors du premier contact. C’est ce qu'on appelle en immunologie la réaction. anamnestique FRE l'organisme est considéré comme étant encore en état d'alerte. La courbe sérologique redescend ensuite normalement et atteint le niveau zéro si l’imprégnation antigénique cesse.
3° Si au contraire l'organisme est soumis à un contact quasi permanent avec l’antigène (injections répétées ou infection microbienne chronique) le taux d'anticorps après avoir atteint ün maximum baisse un peu mais se slabilise toujours à un certain niveau, Tout se passe comme si l'organisme avait contracté l'habitude de produire cet anticorps à un taux constant et conservait cette faculté à peu près indéfiniment alors même que toute
excitation antigénique a cessé depuis longtemps.