FEUILLES MORTES EMPORTEES DANS LE VENT D'HIVER
-/iutomne, c'est autour de tes mornes bassins, Dans ton décor de brume et de feuilles jaunies, Le long de tes sentiers pleins de branches pourries, Que m'auront ramené la Vie et ses chemins.
"Et j'aime rester là, un bleuet à la main Où l'âme du Printemps se retrouve, alanguie ; Je revois, sans désir, ma jeunesse flétrie Pâlir comme une morte en un cadre lointain.
Bientôt je connaîtrai des terres plus cruelles Où même le regret me sera défendu; Mon cœur trop douloureux s'est peu à peu perdu ; Ce n'est plus le joyau qui paraît des mains frêles.
Le Destin a brûlé dans sa forge éternelle
Le travail ciselé par mon orfèvrerie
Pour mieux attaquer à même la pierrerie
Que j'avais cru défendre en lui cerclant des ailes.
Tl est là, dénudé devant son désespoir, Répondant au soleil éclatant qui se couche, Tandis que le Passé murmure par ma bouche En me soufflant des vers dits dans un même soir.
Et, trop las de la lutte encor pour me reprendre, Quoique tout frémissant du couchant glorieux, Je m'abandonne et je m'engourdis peu à peu En rêvant que la nuit va pleuvoir de la cendre.
àaint-Cloud, Ion parc est mien lorsque V automne y meurt,
Personne ne vient plus insulter ton destin ;
lin héroïsme étrange exalte ma douleur
Que j'aimerais tenir comme un glaive à la main.
Sur l'horizon feutré de brume bleue et grise Les arbres dépouillés sont de noires dentelles, 'Et les hauts peupliers dressent des sentinelles T^igides dans l'air lourd trop ouaté pour la brise.
En moi le mal de vivre appesantit son faix, El, comme les corbeaux qui croassent là-bas, Les mensonges joyeux, crus vrais, jadis, hélas! Achèvent de creuser la fosse des regrets.
Mais dans ma solitude une âme me répond Qui s'exhale du sol humide et du décor. Soupire obscurément sous l'écorce des troncs, Tombe sur les bassins avec les feuilles d'or.
Malgré tant d'agonie et tant de pourriture, Heureux de vivre et de souffrir, je me redresse, Tier de sentir Vorgueil, d'une main sans tendresse, "En foncer plus avant le fer dans ma blessure.
Le couchant qui rougit le berceau des allées Aide à V illusion de se croire plus fort ; Quand rien ne retient plus, le péril de la mort Paraît une couronne aux âmes exilées.
Tzt, dans V ombre, d'un geste aux mains sacerdotales, Mon Désir et mon T{êve élèvent pieusement Vers V autel de la Guerre et des forces brutales Une coupe de bronze où s'alourdit du sang.
L'eau des bassins attend et prépare la glace Sur l'immobilité de son miroir obscur Dont le tain, peu à peu plus incertain, s'efface A refléter toujours l'ennui du même azur.
C'est l'azur froid aussi dans la vitre ogivale Par où l'horizon s'offre aux nefs de chaque allée. Car le parc engourdi, mieux qu'une cathédrale, Accueille ma douleur toujours inconsolée.
J'y sais surtout un coin planté de charmes frêles "Non loin de la terrasse ouverte sur Paris; Le vert des troncs y fait chanter, comme irréelles, Les feuilles et leur pourpre ardente au bord des nuits.
Yers ces rubis montés sur tiges d'émeraude, De longues flèches d'or glissent un incendie; Et, tandis que, déjà, dans la brume moins chaude, Le couchant perce mal l'air qui se raréfie,
Je regarde à travers les branches emmêlées Qui semblent se serrer encor quand vient le soir, Le soleil jaune aux tons de topaze brûlée Rayonner et bénir comme un grand ostensoir.
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à un massif de peupliers qui se dresse le long de la Seine, sur le chemin de Saint- Cloud, après la porte du Bois.
Peupliers dépouillés par le dernier automne, J'aime votre élan mince et noir dans Vair brumeux Dont V épaississement lent peu à peu vous donne Un aspect irréel, fantastique et fumeux.
Comme de vieux plumets autrefois héroïques, Yous tenez tête au temps qui ne veut plus de vous ; De Vorgueil se devine en vos branches stoïques, Ht vous semblez de longs squelettes fiers et doux.
Aux berges de la Seine à Vende paresseuse, Dans ce décor connu, mille fois traversé, Vous bercez tristement mon âme ténébreuse Ou l'amour n'inscrit plus qu'un nom très effacé.
Aussi, dans ce décembre où ma flamme s'incline "Et dont le froid est bon à mon corps enfiévré, ]e veux qu'auprès de vous crève enfin ma poitrine Sous tous les lourds sanglots qui s'y sont amassés,
0 peupliers d'hiver, confidents de mes maux, Que votre âme propice accueille mes cantiques ! Car vous me rappelez, ombres de leurs fuseaux, Les cyprès de Yérone et leurs flammes antiques.
\Jrands arbres qui montez dans Vair gris de décembre Contre un ciel mat et bleu qui paraît métallique, Vous seuls savez répondre à l'âme où tout abdique De jour en jour, et que la mort bientôt va prendre.
Les vieux refrains raillés, la gloire et la noblesse, Peuvent encor chanter près de vos rameaux froids ; Votre deuil où respire une mâle tendresse Console des regrets et des jours d'autrefois.
L'amour lui-même ici laisse trembler sa plainte ; Il lisse avec lenteur son aile à votre bois, "Et, songeant tristement que sa joie était feinte, Croit caresser sa bière ou sa future croix.
Car, ici-bas, jamais la coupe de la vie N'abreuve nos désirs du vin qu'ils ont rêvé, Et, seul, le diamant noir de la mélancolie Garde en ses feux couverts la triste vérité.
— Chers arbres, votre nuit tissait les mêmes toiles : Quand l'ombre peu à peu s'offrit au flot lunaire. Le désespoir muet de la forêt altière S'opposait aux rayons des premières étoiles.
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Veuilles mortes en tas sur l'herbe humble et meurtrie , A feu couvert et bas vous brûlez doucement, Et, quand le soir se mêle à la brume épaissie, Yous révélez de loin votre scintillement.
Du ras du sol durci que feutre la fumée, Sous Vespace où se perd son âme sans patrie, Une acre tiédeur, tristement parfumée, Charme le désespoir de mon âme attendrie.
— Chers arbres, comme vous émietter mon rêve En feuilles d'or, de bronze ou de pourpre ou de cuivre, Et, tel un nouveau spectre horrible qui se lève, Me dresser, nu d'espoir, vers la mort qui délivre!
Chers arbres, comme vous, dans un air plus glacé, Etirer les longs bras décharnés du malheur En sentant tout l'hiver peu à peu pénétrer Jusqu'au dernier petit battement de mon cœur!
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*fi la fin d'un long jour trop passé sur les livres, Vêtit bois que la nuit et l'hiver rendent beau, 0 bois, si vain le jour, le soir tu me délivres Et fais monter en moi presque du renouveau.
Les longs couloirs obscurs ouverts par les allées Conviennent à mes pas qu'ils protègent d'une ombre Où j'écoute frémir des plaintes exhalées, Lorsque le vent descend fouiller leur taillis sombre.
Le mal secret et fier que mon orgueil réprime Se sent ici chez lui, mais, loin d'être apaisé, Se dépasse, grandit, gagne une haute cime Et se contemple d'un regard moins abusé.
Ainsi je te retrouve, ô native noblesse! Ton aile rude effleure en l'essuyant mon front Et balaie en ma chair ce désir de tendresse Qui vaut à qui l'essaie une suite d'affront.
Je reviens moins courbé vers la ville qui dort Maintenant, car je sais qu'au fond de plus d'un lit 'Le dégoût du plaisir récent déchire et mord Ceux qui crurent y boire un peu du grand oubli.
Alors, près des remparts dessinés par Yauban, Devant les angles des bastions et des fossés, Promeneur de la nuit, je m'assieds sur un banc En écoutant au loin le cri des trains pressés.
J'attends là l'heure où l'aube en buée incertaine, Tamisant de pâleur l'ombre et l'immensité, M'enveloppe et m'étreint d'une brume malsaine Que ma fièvre respire avec sérénilé.
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lleuve amoureux des bords que caressent tes eaux, 0 Tleuve de Paris, Seine aux berges étroites, J'aime pencher vers toi, vide de ses travaux, Mon front où pèse la paume de mes mains moites.
Dans la nuit, sous les ponts qu'ébranlent les voitures, J'aime te voir couler, flot sale, flot puant Qui berce ma douleur par de vagues murmures Traversés quelquefois d'un morne sifflement.
Que m'importe après tout ce bonheur impossible Y ers lequel j'ai couru, simple comme un enfant! T\edressez-vous , mon cœur, vous n'êtes plus la cible De cet archer perfide au sourire* insultant.
JVe mêlez plus l'amour à votre inquiétude 'Et cueillez le plaisir sans vous donner à lui; Dans les bras les plus doux gardez la solitude Qui vous fait calme et fort et qui vous a conduit.
N'écoutez plus surtout votre jeune tendresse Et faites-vous aimer sans rien aimer jamais ; Apprenez à chérir la plus rapide ivresse. Le charme passager et bref de ce qui plaît.
Ht sur le fleuve sombre où le Destin vous mène, Sachant vous ressaisir^ remontez le courant Pour le jeu de braver cette vie inhumaine Où tout n'est que mensonge, ironie et néant.
Jvpre hiver, tu m'as pris dans cette triste année. ]e ne désire plus la paix de tes flots bleus TV/ tes golfes bénis, 6 Méditerranée!
Dans la mort des grands bois ma peine fleurit mieux , Au long des branches où le givre blanc scintille. Près des étangs, surtout devant les champs neigeux.
Mon cœur, las de Vamour menteur qui le gaspille,
Se bâtit sous la glace une tombe irréelle,
Pour en renaître un jour si V heure enfin pétille.
"Et plus que les bouvreuils, plus que les hirondelles, JSoirs corbeaux qui tombez en lourds flocons funèbres Sur les plaines d'hermine où se ferment vos ailes,
Yous me plaisez, corbeaux qui venez des ténèbres.
IZgorge un soir V amour sur te lac des regrets, Seul cygne d'autrefois qui s'y plaisait encore, Et serre longuement dans tes doigts inquiets 'Le long cou velouté au bec teinté d'aurore.
Serre avec cruauté pour qu'il étouffe et meure. Pour que rien n'en renaisse et qu'il quitte à jamais Le paysage intime où l'image demeure De celle à qui tu dis, hélas! que tu l'aimais.
Vieilli, plus triste, mais libre peut-être enfin, Sauras- tu te forger l'arme que rien ne casse, Celle qu'on trouve auprès du cœur, chaque matin, Pour blesser plus à fond l'espoir trop vain qui lasse.
Car seul vaut, puisque rien aujourd'hui ne respire Du large souffle fier que rythma le passé, Seul vaut de se dresser dans l'orgueil de maudire Tous ces fronts que Minerve et Mars ont délaissés.
— Va-t'en sur ton chemin solitaire et sauvage, T(ecueilli dans le rêve effeuillé de ta race ; C'est la servir encore. Et, malgré son outrage, Jette vers ses sillons ton travail d'homme — et passe !
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«3/ mon conseil est morne et s'il te paraît dur, Quitte l'âpre sentier par lequel il conduit, Mais ne m'accuse pas de rigueur et sois sûr, 0 timide passant! que tu vas vers la nuit.
Avec ce seul épi resté dans ma corbeille Où tant d'autres, jadis, entassaient leur moisson, J'ai su ne pas fléchir pendant la longue veille Qu'il faut subir pour te bien admettre, ô T{aison !
Ht, si je t'aime tant, sombre épi simple et beau, Sceptre de mon jardin aride et dévasté, C'est que pour te cueillir et te défendre, il faut Tendre à son plus haut cran l'arc de la volonté.