‹ Sur une route de cyprèsChapitre 24 sur 27 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

au lion de la piazza San Marco

Oi tu griffes encor de ta patte puissante

Le livre où s'inscrivait l'Evangile pieux,

Si tu creuses tes reins, arquant ta croupe ardente

Dans la lumière où tu demeures glorieux,

Tu regardes en vain le palais de tes maîtres, Serviteur de Saint-Marc, 6 lion de bronze ailé, Quand le couchant reflète au long de ses fenêtres Une poudre dogale où de Vor s'est mêlé.

Tout meurt autour de toi. L'eau même qui recule, Eloignant de tes bords les feux du crépuscule, Menace d'abandon les derniers gondoliers;

Et tu te sens honteux sur ta colline antique De ne plus voir les rames de la République S'éployer sur la mer en ailes d'éperviers.

La nuit en pénétrant peu à peu tes canaux Te délivre et te rend le rêve du passé Dont rame au long des murs se creuse des tombeaux Ou bombe à Varc des ponts un blason effacé.

C'est elle qui soupire et non pas cette rame Egouttant de gros pleurs sur Veau quelle abandonne Puis refoule, c'est elle cette faible flamme Qui vers V angle des rios éclaire une madone.

Mais c'est au berceau noir et long de la gondole Quelle revit surtout, sans que rien la console. Sous le felze funèbre argenté par la lune,

Où vers le fer mordant la brise qui l'emporte, Comme pour y happer, avec la gloire morte, Le dauphin qui s'enroule au trident de JVeptune.

r^lus d'une aimable femme a, de ces hauts balcons, Jadis, au vent du soir, livré ses mains fiévreuses Et, sentant s'alourdir pour sa chair paresseuse Ses bagues, une à une, au long de ses doigts longs,

'Bientôt a reculé de Veau trop tentatrice Qui semblait attirer chaque anneau précieux Par le simple plaisir de frissonner qu'il glisse En caressant la peau d'un regret curieux...

— Ce sont tes grands palais aujourd'hui que l'eau tente ; Hautains, mais attristés par leur splendeur absente, Ils penchent peu à peu vers les canaux étroits,

Comme si, dans le sable doux à leur ruine, Ils devaient retrouver, brillants sous la patine, Tous les bijoux tombés des mains de V autrefois.

\sité des eaux, cité des soirs silencieux,

Cité des songes estompés de crépuscule,

L'histoire qui te drape un passé merveilleux

Te vaudra~t~elle hélas! la mort prompte qui brûle?

Car c'est bien dans le feu que tu devais périr, 'Bûcher illuminant les flots adriatiques, Pétillant et crachant Vor de tes mosaïques, Sous le ciel à jamais teint de ce souvenir.

Drap de pourpre roulé comme un vaste suaire,

Le feu te revaudrait ton antique bannière,

"Et pour ton char funèbre on verrait, dans les soirs,

Surgir de l'onde à qui tu te serais rendue, Cabrés sur l'horizon de l'immense étendue, Majestueux et lents, des hippocampes noirs.

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